La maison rouge
Il y a sur les côtes de Bretagne , non Ioîd de Brest, un lieu où coula autrefois le sang de deux martyrs, et qui a gardé, depuis, le nom doux et triste de Daoûlas\ Là se trouve un pauvre village à toits de chaume , avec des femmes qui filent sur le seuil et des enfants nus qui jouent à leurs pieds. Un peu plus loin , après avoir passé les ruines du monas-
1 Daoùlas, eu celtique, siguiiie deux meurtres.
tère, on aperçoit, au bas de la colline, une maisonnette de briques , entourée de platanes et de peupliers, qu'on appelle dans le pays la Maison rouge. Louée, à diverses reprises, par des Anglais qui venaient passer la chaude saison dans les vallées de notre Bretagne , cette habitation était abandonnée depuis un an, quand mon oncle l'acheta. Nous nous y rendîmes en famille aux premiers jours de mai. Nous suivions tous, à pied, un chemin creux tapissé de mousse et ombragé d'aubépines , respirant à pleine poitrine les brises odorantes. Les enfants couraient en tête, cherchant des hannetons dans les frênes; venaient ensuite les hommes qui causaient gravement en regardant le ciel et la campagne; puis, enfin, bien loin derrière, les jeunes femmes cueillant des violettes et se mirant dans les
fontaines. Nous arrivâmes ainsi à la Maison rouge. Mon oncle ouvrit la porte, qui tourna avec peine sur les gonds rouilles, et nous entrâmes.
L'air de délabrement de cette demeure nous frappa tous en môme temps. La tapisserie, crevassée çà et là, tombait en lambeaux; une mousse légère teignait de vert les dalles de marbre sur lesquelles nous marchions, et des grains de blé avaient germé dans les fentes de l'âtre délaissé. Nous nous hâtâmes d'ouvrir la fenêtre; mais le soleil glissait mal sur ces murailles humides ; au lieu de les égayer, il semblait en montrer mieux la nudité, et l'habitation entière gardait sous ses flots de lumière un air maussade et contrarié, que mon oncle compara à celui d'un hibou subitement exposé au grand jour.
Nous nous mîmes à parcourir avec un en> pressement joyeux les appartements, que nous trouvâmes tous dans le même état de ruine ; mais, en arrivant à une petite chambre placée à l'extrémité de la maison et dont les fenêtres donnaient sur l'Océan, nous jetâmes tous en même temps un cri de surprise. Cette chambre était entièrement meublée, et dans le désordre d'un cabinet de travail que l'on vient de quitter à l'instant. Une petite bibliothèque, à rideaux de soie bleue, était encore entr'ouverte, et l'on apercevait, sur un bureau de citronnier, le livre que l'on y avait pris : tout à côté, un poignard de marin était suspendu à la cloison , au-dessous d'un armement malgache, tandis qu'au fond un chapeau de femme avait été oublié sur un canapé indien. Cependant, au milieu de ces objets, qui semblaient
accuser la présence récente des maîtres, il en était d'autres qui annonçaient un abandon déjà ancien. Des papillons étrangers , piqués au mur, tombaient en poussière; deux camélias, privés de soins et de soleil, s'étaient desséchés dans leurs caisses d'acajou; et, près de la fenêtre, un oiseau, que nul d'entre nous ne connaissait, était mort de tristesse ou de faim dans sa cage dorée.
On demeura longtemps dans la petite chambre, examinant tout avec curiosité et s'épuisant en conjectures. Enfin on songea à visiter les dépendances de la Maison rouge, dont on ne s'était point encore occupé. Nous vîmes le jardin, où nous ne trouvâmes que des églantiers, des fleurs de lait et des centaurées; vint ensuite le verger, planté de pommiers sauvages; puis la prairie déjà pailletée de margue-
rites blanches. Cette journée fut délicieuse pour tous. Après un long hiver, c'était la première fois que nous pouvions revoir les papillons et les oiseaux; nous prenions possession du printemps.
Un mois entier s'écoula pour moi dans des joies sans cesse renaissantes. Je passais mes journées sur les grèves à lutter contre la houle • et à cueillir des fleurs marines sur les rochers. Quand je revenais par les dunes, je m'arrêtais près des jeunes pâtres et j'apprenais d'eux de vieilles complaintes. Cette existence , toute de liberté, m'enchantait, mais sans que je comprisse pourquoi. Je m'abreuvais à ces sources de poésie, comme l'enfant au sein de ,sa mère, par instinct et sans y songer. Je n'avais jamais interrogé mon âme; je ne savais rien de moi-même ; j'étais semblable aux gens
qui, n'ayant point été malades, ne connaissent point la place de leurs organes. Quoique toute émotion fût, dans mon cœur, la bienvenue, je n'en invitais aucune; j'aimais le romanesque sans le chercher; je sentais beaucoup et je ne savais le nom de rien de ce que je sentais ; je ne pensais pas, enfin : je vivais!...
Une circonstance imprévue et, en apparence , peu importante , devait m'arracher à cette heureuse insouciance.
Mon oncle s'était emparé de la chambre bleue sans y rien déranger. Un jour qu'il se trouvait au bureau de citronnier, occupé à parcourir des comptes, et qu'assis contre la fenêtre je tressais silencieusement une corbeille de roseaux, on vint l'avertir qu'une dame demandait à lui parler. Il descendit et fut longtemps absent, car ma corbeille était achevée
lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. Une jeune femme en deuil et très -pâle s'arrêta sur le seuil. Elle jeta dans la chambre un coup d'œil rapide, fit quelques pas en chancelant, et vint tomber sur le canapé de bambou en poussant un gémissement sourd. Mon oncle, qui était demeuré sur l'escalier, paraissait fort ému; il hésita un instant, fit un pas pour entrer; mais, comme s'il eût compris que sa présence serait importune, il retira doucement la porte à lui et je l'entendis descendre.
Cependant l'étrangère releva la tête et promena de nouveau son regard autour d'elle. A l'aspect du poignard et des armes malgaches, elle tressaillit, tendit les mains de ce côté avec une tendresse navrante, et fondit en larmes ; elle se leva ensuite , ouvrit la bibliothèque, y chercha un livre, baisa un nom
écrit sur la première page; puis, revenant s'asseoir, elle se mit à le feuilleter en continuant à pleurer. A un endroit marqué par une fleur desséchée, elle s'arrêta et lut à demi-voix quelques vers dans une langue inconnue.
J'avais suivi ses mouvements sans oser respirer. Tout entière à son émotion, elle ne m'avait point aperçu. Bientôt elle cacha son visage dans le livre qu'elle tenait ouvert, et je l'entendis sangloter. J'étais confus de ma position. Un instinct de cœur m'avertissait que je n'aurais pas dû être là et qu'il y avait de la honte à épier ainsi un désespoir qui se croyait sans témoin. Je profitai donc de l'espèce de distraction douloureuse dans laquelle était tombée la jeune femme pour m'échapper uoucement.
Cependant ce que j'avais vu avait excité profondément, mon intérêt. J'attendais avec impatience le repas du soir, espérant que mon oncle nous dirait quelque chose; j'y appris seulement que nous allions habiter le vieux manoir de Daoiilas et que nous laissions la Maison rouge à la dame anglaise. Je hasardai une question sur la cause d'un changement si subit; mais mon oncle me jeta un de ces regards fixes et froids qui clouaient la parole sur les lèvres. Nous déménageâmes dès le lendemain sans que j'eusse rien appris de nouveau, et, deux jours après , nous étions établis à Daoiilas.
Je ne saurais dire à quel point ce dérangement éveilla ma curiosité. J'avais bien vu, dans les livres que je lisais parfois en cachette, des étrangères mystérieuses qui arri-
LA MAISON ROUGE. il
vaient ainsi, on ne sait d'où, pour raconter de touchantes histoires ; mais on m'avait dit tant de fois qu'il ne fallait rien croire de ces choses, que je m'étais accoutumé à penser qu'il y avait deux mondes distincts, celui des livres et celui des hommes. Or l'arrivée de la jeune Anglaise à la Maison rouge détruisait de fond en comble mon système. Il était évidant qu'il y avait là une histoire d'amour semblable à celles que j'avais lues. C'était la première fois que je rencontrais dans ma vie quelque chose qui sortît de l'ordre ordinaire. Que l'on se Cgure , s'il se peut , mon émerveillement !... me trouver à un quart de lieue d'une héroïne de roman ! . . . Autant aurait-il valu pour moi apprendre qu'il y avait dans le voisinage des ogres ou des fées. Toutes les chimères qui pouvaient dormir dans une ima-
gination de quinze ans tendirent leurs aile.à la fois et prirent leur vol.
Toujours errant sur la colline où s'élevait la Maison rouge, je ne rêvais plus qu'aventures. Chaque jour, dans mes promenades, je rencontrais l'Anglaise, et j'espérais qu'à h longue ces rencontres établiraient entre nous une connaissance muette qui se transformerait en une intimité pleine de confiance : c'était toujours ainsi que j'avais vu les choses se passer dans les romans. En conséquence , je n'épargnai rien pour attirer son attention et mériter son intérêt. Je pris un regard mélancolique, et je commençai à marcher dans les bois, la tête basse, en poussant devant moi le» feuilles mortes, comme j'avais lu que le faisaient tous les hommes sensibles et malheureux. Je regardai les nuages, j'effeuillai de:-
branches de saule sur les ruisseaux et j'écoutai le vent dans les sapins ou le bruit de la mer contre les falaises. Mais j'étais loin de prévoir l'effet de cette comédie de bonne foi. La création, sur laquelle j'avais fixé les yeux sans vouloir l'étudier, me força bientôt à la regarder. Il m'arriva comme à l'homme qui , entré dans une église par curiosité, ne la quitta que converti à la vraie foi. Cette pose, que mon âme avait prise par caprice , devint pour elle une attitude accoutumée; je commençai à m'occuper moins de la cause qui m'avait jeté dans mes habitudes nouvelles , et plus des habitudes elles-mêmes; tout ce que j'avais fait d'abord par imitation ou par calcul romanesque se changea en besoin, et la livrée sentimentale dont je m'étais couvert un instant, pouié>eillerlessympathiesdelajcune Anglaise,
s'attacha à moi comme la tunique de Nessus. Jusqu'alors aucun rapport ne s'était établi entre mon âme et le monde extérieur; j'avais été comme un piano fermé : il sembla tout à coup que l'on avait découvert le clavier, et j'entendis une musique ineffable et intérieure. Sans perdre le désir de connaître le mystère de la Maison rouge, j'en fus moins exclusivement préoccupé. La jeune femme qui y habitait devint l'occasion de mes rêveries plus encore que leur but. Je songeai moins à découvrir la véritable cause de sa douleur, qu'à y trouver des explications qui me plaisaient. Cette douleur fut bientôt pour moi une sorte de trame que je brodai de mes plus poétiques fantaisies , et à laquelle je mêlai , à mon insu ,' mes propres émotions. En un mot, j'étais devenu semblable aux harpes éoliennes, que l'on
pïaee, en Irlande, h l'entrée des châteaux; l'étrangère était la porte par laquelle arrivait la brise qui me faisait résonner.
Je passai ainsi tout l'été dans d'interminables méditations et dans d'épuisantes tristesses. Mon imagination, toujours tendue vers la souffrance d'un autre , s'était , à la longue , endolorie, et je ressemblais à ces médecins qui éprouvent un mal à force de l'étudier.
Cependant je ne savais» rien de plus que le premier jour au sujet de la jeune Anglaise. Mon oncle ne la visitait point et n'en parlait jamais. Je la voyais sans cesse se promenant sous les saules de la vallée ou assise sur les bruyères du coteau ; mais l'occasion de lui parler ne s'était jamais présentée. Je remarquai seulement qu'elle semblait de plus en plus souffrante; elle cessa même bientôt de des-
cendre la colline, et je ne la rencontrai plus que dans le petit bois de la Maison rouge. Ce dépérissement augmentait d'autant plus mon intérêt, que j'y trouvais tout le caractère des muettes agonies qui m'avaient si souvent ému dans mes lectures. Aussi, chaque fois que je voyais glisser, sous les platanes blancs, cette ombre en deuil, j'éprouvais un attendrissement impossible à dire. J'aurais tout donné pour connaître ses chagrins et pour la consoler. Peut-être même la romanesque exaltation qui s'était emparée de moi eût-elle fini par l'emporter sur ma timidité et aurais-je osé quelque démarche indiscrète, si je n'avais été subitement rappelé par mon père et forcé de quitter Daoulas.
Mais mon absence , qui dura un mois , ne me fit nullement oublier l'habitante de la Mai-
son rouge. L'éveil avait été donné à mon imagination ; la porte des rêves était ouverte , et l'expérience seule pouvait un jour la fermer. Ce fut donc avec un empressement môle d'émotion que je retournai à Daoûïas. Je rencontrai à cent pas du village mon oncle parti depuis trois jours et qui arrivait comme moi au manoir. Après les embrassements du retour , on lui remit ses lettres : parmi celles-ci, un billet sembla le frapper. Il laissa échapper une exclamation, le relut deux fois, puis garda le silence. Comme nous nous levions pour passer au salon où l'on avait dressé la table du souper :
— Dans deux jours, dit-il, nous retournerons à la Maison rouge.
Tout le monde se regarda avec étonnement; mais nul n'osa faire de questions.
Pour moi , mon trouble et mon impatience ne peuvent s'exprimer. Que se passait-il donc? L'étrangère allait-elle repartir? devais -je renoncer à connaître ce mystère qui me préoccupait depuis si longtemps?...
Je dormis mal toute la nuit, et, le lendemain, dès que le jour parut, j'étais sur le chemin de la Maison rouge. Septembre commençait, et les ombrages, déjà diaprés des mille couleurs de l'automne, formaient, dans la campagne, comme un arc*en-ciel de feuillage ; mais je ne voyais rien, je n'écoutais rien, je ne pensais qu'à la Maison rouge. J'aperçus enfin son grand perron : deux hommes étaient debout et semblaient étendre quelque chose audessus de la porte verte; j'approchai davantage!... C'était une draperie mortuaire 1
L'Anglaise était morte la veille. Selon le
désir exprimé par elle , son corps fut déposé dans le cimetière du village et recouvert d'une nierre portant deux dates et point de nom !
Ainsi s'évanouit pour moi toute espérance de connaître jamais le mot de cette énigme, et je passai le reste de l'automne à Daoulas, privé de l'objet qui avait excité en moi tant de curiosité romanesque. Mais désormais l'impulsion était donnée et j'étais entré dans une nouvelle voie. L'étrangère, quoique disparue, avait laissé dans l'air le poétique parfum qui m'avait enivré ; en transportant pour moi les livres dans la vie , elle m'avait donné des inclinations nouvelles et m'avait appris la rêverie.
Dès lors je commençai à parcourir les campagnes, sans voir les fleurs, sans entendre les oiseaux et ne poursuivant plus que des ombres idéales. Bientôt je sentis quelque chose de sem-
blable au désir de chanter, qui prend les jeunes Biles d'Italie quand les soirées sont bleues : j'avais le cœur gonflé et j'éprouvais le besoin de dire tout ce que je ressentais. — Ce fut de cette manière que je me mis à écrire.
Ainsi me fut ouverte la carrière que je parcours. Et si je tiens , aujourd'hui , une plume au lieu d'un compas, je le dois peut-être à l'Anglaise de la Maison rouge.
Il y a, pour tout homme , de ces souvenirs qui marquent un pas décisif dans la vie ; c'est une date qui fait soupirer ou sourire, un lieu qu'on recherche ou qu'on évite !.. — Poteaux indicateurs laissés derrière nous et vers lesquels nous nous détournons quelquefois pour regarder où nous avons changé de route, où nous avons renoncé à l'ombrage et retrouvé le soleil.
Robinson appela son compagnon de solitude Vendredi , en mémoire du jour où il l'avait rencontré ; nous avons appelé ce livre la Maison rouge, en mémoire du lieu où, pour la première fois, nous songeâmes à écrire un livre.