VISAGES PALES
L'été de l'année 1735 fut remarquable au Canada, par sa chaleur excessive et les désastres qui en furent la suite. Les moissons périrent sur pied; les buffles, les élans, les orignaux, privés de pâturages, émigrèrent vers l'ouest ; enfin , la plupart des petits affluents qui servent à relier entre eux les lacs ou les
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grands fleuves furent asséchés de manière à interrompre les communications entre les points extrêmes de cet immense territoire. Aussi les sauvages, qui venaient d'habitude échanger leurs pelleteries contre des marchandises françaises , ne parurent-ils ni au Détroit, ni à Montréal, ni à Tadoussac. Quelques coureurs de bois, qui s'étaient décidés à prendre la voie de terre, rejoignirent seuls nos établissements , après avoir bravé la famine , la maladie et surtout les incendies qui se multipliaient de toutes parts.
Telle fut , du reste, l'action de cette température inaccoutumée, que toute hostilité cessa parmi les peuplades sauvages. Il y eut , entre les ennemis les plus acharnés , une sorte de trêve momentanée et tacite ; l'énervement du corps avait gagné 1 urne elle-même ; on n'avait
plus la force de se haïr , et il eût fallu trop de mouvement pour se combattre; on se contentait de s'éviter.
Il arriva par suite, que les voyageurs forcés de traverser le désert , renoncèrent aux précautions ordinairement en usage, et s'arrêtèrent partout, à toute heure, sans autre souci que celui de trouver une source et de l'ombrage ; la fatigue leur tenait lieu de sécurité.
11 ne fallait rien moins que ces circonstances exceptionnelles pour justifier la troupe qui venait de s'arrêter sur la rive septentrionale du lac du Cèdre, aux limites du Haut-Canada. Non-seulement la position prise entre le lac et la forêt, de manière h rendre toute surprise facile et toute fuite impossible était contraire aux règles les plus élémentaires de
la castramétation sauvage, mais aucune mesure n'avait été prise pour cacher la fumée du campement ni effacer les pistes qui pouvaient y conduire.
La troupe dont il s'agit était pourtant composée de cinq Hurons, servant d'escorte à un jeune homme et à une jeune femme qui s'étaient évidemment confiés à leur expérience. Il était, en effet, facile de deviner, à la première vue, que la vie des forêts et la vue de 'la solitude leur étaient nouvelles. La jeune femme surtout ne pouvait cacher son étonnement naïf. Assise près de son conducteur, elle contemplait tour à tour les bois, le lac, le ciel, puis ramenait son regard sur le jeune homme, comme si elle eût voulu lui rapporter sa joie émerveillée.
A la vérité, le paysage qui se déroulait alors
sous leurs yeux était empreint d'une grandeur sauvage à laquelle l'habitude de pareils aspects pouvait seule rendre indifférent. A droite s'étendait une plaine encadrée de hauteurs, au sommet desquelles se déployaient d'immenses forêts, tandis qu'au-dessous , les pentes adoucies étaient tapissées d'herbe fine, que paissaient, de loin en loin, quelques élans. Une brèche , interrompant cette ceinture de montagnes , ouvrait une percée sans bornes , clans laquelle le regard se perdait de vallons on vallons et de collines en collines, jusqu'à l'horizon bleuâtre. A gauche, apparaissait le lac , à peine ridé par une brise mourante et scintillant sous le soleil comme une plaque d'argent moirée par les flammes ; enfin, presque en face , s'ouvrait une immense ravine Laissée de buissons récemment ravagés par
l'incendie et pendant sur des rocs calcinés.
Cependant, quelque digne d'attention que fût le tableau dont nous venons d'indiquer les principaux traits, le plus curieux de tous ces détails était, sans aucun doute, les personnages mêmes occupés à le contempler. Ces deux figures formaient un contraste si singulier avec ce qui les entourait, qu'il était impossible de les voir, dans cette position et à cette place, sans oublier, à l'instant, tout le reste , pour chercher comment un couple si éminemment civilisé pouvait se trouver fourvoyé dans les solitudes du Nouveau-Monde.
Leurs vêtements mêmes indiquaient l'imprévu d'un pareil voyage. Ceux de la jeune femme se composaient d'un pardessus de soie brune, d'une robe à corsage busqué dont les manches, descendant jusqu'aux coudes, lais-
saient voir des bras nus et charmants, de gants de filet et d'une mante de soie. On eût pu prendre cette toilette pour celle d'une Parisienne de qualité allant en promenade au jardin de Torré, si elle n'eût été complétée par un chapeau de paille à la quakeresse, un manteau de castor et des bottines de peau d'élan piquées en poils de porc-épic.
Ces derniers objets formaient, avec le reste du costume , une opposition qui eût pu paraître choquante , si celle qui les portait n'eût été une de ces femmes privilégiées qui communiquent leurs grâces à tout ce qui les approche et pour qui chaque parure semble avoir été inventée. Grande, souple et vive, elle avait, dans toute sa personne, .un charme ondoyant qui prenait successivement mille caractères. C'était tantôt ia pétulance de l'enfant, tantôt
la gravité sereine de la jeune fille , tantôt la langueur de la femme qui s'abandonne. Le reflet de tous ces sentiments passait successivement dans ses grands yeux limpides, comme les teintes du jour sur un horizon découvert; mais, lorsque ces yeux se portaient sur le jeune homme, toutes leurs nuances faisaient place à l'expression d'une tendresse ineffable.
L'aspect de celui-ci semblait, du reste, justifier cette affection passionnée : sa beauté mâle avait toutes les grâces de la force et de l'intelligence unies à la bonté. En voyant de quel regard il enveloppait la femme assise près de lui , on sentait que, pour la préserver du moindre froissement ou de la moindre souillure, il eût jeté sa vie devant elle comme Raleighjeta autrefois son manteau devant la reine {l'Angleterre. Il était vêtu d'un habit de chasse
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serré par un ceinturon auquel était suspendu un couteau de veneur, et il portait en bandoulière un fusil ù canon damasquiné.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, la jeune femme et lui se tenaient assis sur la lisière de la forêt, tandis que leurs chevaux, attachés à peu de distance, broutaient paisiblement les plus jeunes pousses des buissons, et que les Hurons se tenaient un peu plus loin, groupés autour du bagage. Tous deux contemplèrent longtemps le magnifique spectacle qui se déroulait sous leurs yeux, en se contentant d'échanger quelques regards et quelques étreintes ; mais, enfin, la jeune femme étendit la main vers le lac et dit doucement, comme si elle se parlait à elle-même :
— C'est donc là-bas?
— Oui , Henriette , répondit tendrement
son compagnon ; encore quelques heures, M nous serons arrivés à la retraite que nous cherchons.
— Oh ! je voudrais retrancher de ma vie ces heures d'attente ! reprit-elle avec une impatience joyeuse.
Le jeune homme la regarda.
— Ainsi, cette solitude ne vous épouvante pas? demanda-t-il.
— M'épouvanter ! ah! ce serait à moi de vous adresser cette question,
— Pourquoi?
— Parce qu'en quittant le monde, vous renoncez à des plaisirs connus, à des succès certains, tandis que moi je ne fais que passer d'une solitude à une autre ! Seulement celle que je quitte était un cachot et celle que je vais trouver est un paradis terrestre.
— Pourvu que le serpent ne cherche point à nous en dépouiller.
— S'il vient, nous le combattrons; le bonheur vaut bien qu'on le défende.
— Mais cette défense empêche d'en jouir.
— Ne croyez point cela, Louis. Depuis que je vous aime, nous avons subi bien des épreuves, et cependant elles n'ont pu me dégoûter de la vie ; quand le bonheur a de solides racines, il ressemble à ces arbres que le vent plie, mais qui se redressent aussitôt.
— Répétez-moi cela, Henriette; j'ai besoin de me persuader que cet exil ne vous sera point douloureux.
— Gomment le serait-il , puisque vous resterez près de moi? Ce que vous appelez exil n'est que l'éloignement de tout importun et de tout persécuteur; c'est le droit de vivre avec
vous seul et pour vous seul. Quelle plus douce condition pourrait-on faire? Nous autres femmes, nous n'ambitionnons point de grands royaumes ; le plus aimé est celui que l'on peut enfermer dans ses deux bras !
Louis la regarda d'un air d'admiration attendrie.
— Savez-vons ce que j'éprouve quand vous me parlez ainsi, Henriette, dit-il, après un moment de silence ; je suis d'abord heureux, puis l'étonnement me vient...
— L'étonnement?
— Oui , en me rappelant ce que j'ai vu partout, je me demande pourquoi une exception s'est trouvée en ma faveur et ce que j'ai fait pour mériter une pareille tendresse.
— Vous l'avez cherchée , mon ami , vous lui avez sacrifié votre fortune, votre rang...
LA MAISON ROUCE. 35
— Plus bas, Henriette!
— Que pouvez- vous craindre? nos guides entendent à peine le français...
— Je le sais ; mais voici des gens qui , sans doute, l'entendent mieux.
La jeune femme tourna les yeux vers le côté que son compagnon lui indiquait du doigt, et aperçut trois nouveaux voyageurs debout vis-à-vis des Hurons.
— Quels sont ces hommes, Louis? demandât-elle avec une surprise inquiète.
— Des coureurs de bois , sans doute , répondit-il.
— Mais n'avez-vous rien à craindre d'eux?
— Que peut craindre le capitaine Louis de la Roche de la part de compatriotes ?
L'aspect des trois étrangers ne pouvait, en effet, laisser aucun doute de leur nationalité.
Tous trois portaient le costume canadien, leur habit long et sans collet était serré par une ceinture à laquelle pendait une petite hache et deux poches, ornées de rassade , destinées au ?lomb et à la poudre. Ils étaient , en outre , chargés d'un bac de voyage retenu par une bandoulière et tenaient à la main des fusils boucaniers.
Au moment où l'attention du capitaine Louis et de sa compagne se portèrent sur ces nouveau-venus, le plus vieux, qui était un homme de petite taille, mais dont les mouvements fermes et réguliers annonçaient la vigueur, continuait une conversation engagée avec Joseph , le chef des guides.
r- De sorte que Ton ne peut naviguer d'ici au grand portage? demandait-il tranquillement:
— A moins que mon frère ne sache faire voguer une barque sur des lits de rochers et de sables, répondit le sauvage d'un accent ironique.
— Lâchasse, au moins, est-elle abondante?
— Voilà six jours que nos chasseurs laissent la chaudière de voyage vide...
— Et la pêche?
— Les ticamangs ont eu peur du soleil ; ils se sont enfuis dans les grands lacs.
— De quoi vivez-vous donc ?
— Vcpemican1.
— Allons , dit le coureur de bois , en se tournant vers ses deux compagnons qui avaient écouté ces explications d'un air de mauvaise humeur, je vois qu'il faudra continuer la sa-
'Viande scchée au soleil et piléc, *iue l'on emnorlc l'ouï [Ji'uvidiou de Vuyayc.
gamité1 de folle-avoine assaisonnée de grenouilles. Ce n'est qu'un dérangement de calendrier; nous faisons le carême en juillet. Tout a son bon côté , d'ailleurs ; si la chaleur nous coupe les vivres et nous ôte les moyens de communication , elle nous préservera de la poursuite des Outagamis2.
— Le soleil n'empêche point les renards de quitter leurs terriers, observa Joseph.
— Mon frère les aurait-il rencontres près d'ici? demanda le chasseur.
— À la plaine du Bois-Blanc.
— Et ils étaient nombreux?
— Nos jeunes gens en ont compté six qui dansaient autour d'un cadre 3.
1 Espèce de bouillie.
2 Ou Renards, nom d'une tribu sauvage.
3 Nom donné à l'appareil auquel les Indiens attachent
. risonuiers*
— Ds avaient donc fait un prisonnier?
— Ce n'était qu'une jeune tille andaste.
— Et les lâches l'ont brûlée?
— Non, le chef pâle n'a point laissé torturer une femme, et hais l'avons délivrée.
— Quel chef pâle ! et de qui veux-tu parler? demanda le coureur de bois.
— De celui qui nous a pris pour guides , reprit le Huron.
— Vous?
— Regarde derrière toi.
L'aventurier se détourna et aperçut les
deux amants qui l'écoutaient depuis un ins-
— Un gentilhomme et sa dame! s'écri étonné ; par saint Lô, je ne savais pas être en si honorable compagnie.
Il avait porté la main à la casquette fourrée
qui lui servait de coiffure ; Louis et Henriette s'avancèrent vers lui en exprimant la joie que leur causait la rencontre d'un compatriote; mais celui-ci, qui avait poussé une exclamation de surprise au premier mot prononcé par eux et dont les regards allaient du capitaine à sa compagne avec une expression d'incertitude , recula tout à coup en frappant ses mains l'une contre l'autre , et s'écria avec une sorte d'explosion : '. '
— Dieu me damne î je ne me trompe pas , c'est mademoiselle Henriette et M. le comte de Nérac !
Deux cris d'effroi partirent en même temps.
— Ce sont eux , ce sont bien eux I reprit le coureur de bois qui continuait à les examiner; expliquez-moi, monsieur le comte...
— Silence, malheureux ! silence sur ta vie 1
interrompit Louis en l'attirant vivement à l'écart.
— Monsieur de Nérac aurait-il quelque chose à craindre? demanda l'aventurier plus bas et avec intérêt.
Le jeune homme le regarda d'un air défiant.
— Qui es-tu, d'abord reprit-il, et d'où sais-tu mon nom?
— Monsieur le comte ne me reconnaît point?
— Non.
— Ni mademoiselle Henriette?
— Je cherche en vain...
— A-t-elle donc tout à fait oublié une ancienne connaissance... Le braconnier de la Tremblaie...
— Pierre Laffut ! s'écria la jeune femme
avec un saisissement mêlé de joie... Est-ce bien vous, mon vieux protecteur, mon ami !... Elle avait tendu ses deux mains au coureur de bois qui les prit dans les siennes et les baisa tout attendri.
— C'est la vérité ! dit le comte qui s'était également approché et qui posa amicalement la main sur l'épaule du chasseur ; c'est notre brave Pierre auquel nous devons tant.
— Et qui vous doit encore davantage, Monsieur le comte, reprit Laffut, puisque sans votre protection il traînerait aujourd'hui, comme braconnier, la chaîne des galériens...
— Ah! Dieu est bon! s'écria Henriette émue; car de tous ceux que j'ai connus, vous êtes le seul , Pierre , dont je pouvais désirer la rencontre.
«— Et vous la seule que j'aurais demandé
de revoir; ?i j'avais osé faire une telle prière-, répliqua le braconnier avec une brusque affection ; mais je m'attendais si peu à ce bonheur, que j'ai peur de rêver. Je me demande si je vois réellement ce que je crois voir ; si j'ai bien là sous les yeux mademoiselle Henriette et M. le comte de Nérac...
Louis l'interrompit par un geste d'inquiétude.
— Je ne suis plus comte, dit-il vivement et à voix basse, je ne m'appelle plus Nérac, mais le capitaine Louis de la Roche.
— Vous ! s'écria Pierre ; vous avez donc quelque raison de vous cacher?
— Les raisons les plus graves 1
— Vrai î
— 11 y va de mon bonheur et decelui d'Hei ■riette.
— Alors, que les cinq cents diables me brûlent si je desserre les dents ! s'écria Laffut avec énergie ; le passé est mort, et je ne connais dans le présent que le capitaine de la Roche.
Puis, se rapprochant des deux amants, il ajouta d'un ton d'intérêt mêlé d'inquiétude.
— Mais, vous avez donc quelque danger à craindre ! Êtes-vous sûrs au moins denepouvoir être reconnus? Avez-vous pris toutes vos précautions ? Comment vous trouvez-vous ici sous la conduite de ce vaurien de Joseph? Vous comprenez que ce que j'en dis n'est point par curiosité ; mais je connais le pays, et si je savais ce que vous cherchez...
— Tu sauras tout, interrompit Henriette, et nous te demanderons des conseils.
— Demandez ce que vous voudrez , dit le
coureur de bois avec cette rude et cordiale franchise qui force la confiance ; vous savez que je suis à vous sang et ôme. S'il y a quelque chose à faire, s'il faut aller quelque part , dites-le et j'irai, je ferai !.. Mademoiselle Henriette n'a point oublié qu'elle m'appelait autrefois, quand elle était petite, son chien Pierre; je suis le môme qu'alors; tout ce que je lui demande , c'est de m'avertir où je dois mordre et caresser.
Comme la jeune fille allait répondre, ils furent interrompus par l'arrivée de deux chasseurs luirons dont la chance avait été plus heureuse que les jours précédents. Ils apportaient un masquait et deux minks tués au oord du lac.
En apercevant cette chasse, les guides et les coureurs de bois poussèrent un joyeux
hourra. Le feu, que l'on avait allumé par précaution , puis négligé , fut vivement ranimé. Les uns coururent couper du bois et puiser de l'eau, tandis que d'autres suspendaient la chaudière. Tous les fronts s'étaient déridés, tous les regards brillaient , toutes les bouches étaient souriantes. A voir la joyeuse agitation ' des voyageurs , on eût dit que quelque grand événement venait de les arracher à leur apathique immobilité. C'est qu'en effet, aux yeux du sauvage , un repas assuré est une sorte de victoire. Pour lui , une chose domine tout le reste : la faim ! Elle seule l'occupe et le pousse. Sûr du pain de chaque jour , l'homme civilisé peut écouter les voix qui parlent en lui et hors de lui ; il peut continuer ses désirs, les exalter par l'espérance ou le désespoir ; mais , chez l'homme des forêts , le cri du besoin étouffe
tous les autres ;. la plupart dos passions humaines ne sont pour lui que des intérêts secondaires; la grande affaire , c'est la nourriture ; tout en découle et y retourne : le mariage, la guerre , la religion ! Le mariage n'est que l'association d'une femme assez forte pour planter le maïs et d'un homme assez adroit pour tuer les bêtes fauves ; la guerre , le droit de dévorer le vaincu ; la religion, une croyance à des plaines bénies où la venaison ne manque jamais. Au milieu des douces rumeurs des lacs , devant les sublimes horizons , au fond des bois mystérieux , le sauvage n'entend que ce cri perpétuel du ventre. La création n'est à ses yeux ni un spectacle ni une manifestation , c'est un garde-manger h la porte duquel rôde toujours le squelette hideux de la famine ! Le comte et Henriette profitèrent de la pré-
occupation de leurs compagnons pour conduire Pierre à l'écart , afin de lui confier par quel concours de circonstances tous deux se trouvaient si loin de la France, fugitifs et sous un faux nom.
Nous utiliserons également le temps employé à cette confidence, pour donner au lecteur quelques explications nécessaires à l'intelligence du drame qui va se dérouler sous ses yeux.
Vingt-deux ans avant les événements dort lo chapitre qui précède a commencé le récit, vivait en Normandie, près de Dives , et dans La ferme de Gros-Rots , une servante appelée Marine, que la couleur de sa chevelure avait fait surnommer la Rorusse. C'était une pauvre
fille sans parents, que le fermier avait prise , toute jeune, pour la garde des bestiaux. Ses cheveux rouges, ses haillons, sa sauvagerie, l'avaient alors fait trouver repoussante à ceux qui la recueillaient, et cette réputation de laideur s'était établie dans la ferme, de manière à avoir force de chose jugée. Or, la beauté, quelque visible qu'elle soit , a besoin , comme tout le reste, de l'opinion; sans ce secours, elle demeure inaperçue. L'âge ôta en vain à Marine sa fruste enveloppe;, en vain fleurirent les grâces delà jeune fille, la réputation de l'enfant continua à survivre; et lorsque les plus clairvoyants se hasardaient à dire : « Elle se décrasse, la petite, vous verrez qu'elle aura une figure de chrétienne, » le plus grand nombre haussait les épaules en répétant : « C'est une réputation faite; depuis qu'elle est
petite, on dit clans le pays : Laide comme la Rousse. » Et il n'y avait rien à répondre; l'opinion avait prononcé, et personne n'osait protester contre elle.
Personne, sauf un homme pourtant, un étranger, établi à Dives depuis peu, et qui demeurait dans une des cabanes bâties au bord de la mer. Pascal (c'était son nom) prétendait y vivre du produit de sa pêche; mais les habitants du bourg assuraient que le poisson pris par lui, en un mois, n'eût point suffi à sa dépense d'une semaine. Il s'absentait souvent avec sa barque, sans que l'on sût pourquoi, et revenait toujours de ces mystérieuses expéditions la bourse garnie pour quelque temps. Aussi, le nom de contrebandier avait-il été prononcé tout bas, et les maltôtiers le surveillaient-ils avec soin. Mais Pascal s'en inquié-
tait peu. Cotait un de ces hommes aventureux qui aiment à s'appuyer sur leur force et cherchent les émotions du péril. Élevé à Brest, dans l'atelier des décorateurs de galères, il l'avait volontairement quitté pour courir les hasards d'une profession moins paisible, et après avoir été , tour à tour, marin et soldat, il s'était fait contrebandier.
Lui seul, comme nous l'avons dit, osa combattre le préjugé établi contre Marine et proclamer sa beauté dans le village. La jeune fille fut d'abord presque aussi surprise que les autres. Trompée par l'opinion générale, elle s'ignorait elle-même. Pour la première fois, elle se regarda, osa se comparer aux jeunes filles de son âge, et trouva que le pêcheur avait raison!
A la joie de cette découverte succéda une
profonde reconnaissance pour Pascal. En proclamant sa beauté, il la lui avait, pour ainsi dire, donnée; il avait les premiers droits à ce trésor découvert par lui. Aussi la gratitude de la Rousse se changea-t-elle insensiblement en un amour que le jeune homme partagea : le reste se devine. Maîtresse d'elle-même, 'Marine se donna à Pascal presque sans résistance, et, une fois à lui, se laissa aller naïvement à son nouveau bonheur.
Pascal le partagea avec passion. Nature également facile à emporter dans le mal ou dans le bien , il était à cette époque de la vie où l'âme cherche sa direction et accepte la route qu'on lui présente. Cet amour donna à toutes ses pensées un nouveau but. Décidé à épouser Marine, il voulut que cette prise de possession de la vie domestique commençât une
nouvelle ère pour la jeune fille, et qu'elle pût passer subitement des privations et des rudes travaux de la domesticité à toutes les aisances du chez soi. En conséquence, il se fit rangé et économe. Son habitation , autrefois délaissée, lui devint chère. Il se rappela son ancienne profession pour meubler et décorer l'unique pièce qui la composait; il l'orna de peintures, rappelant, pour la plupart, les traits de Marine; il cultiva le coin de terre qui entourait la cabane et fit grimper des fleurs le long des croisées. D'un autre côté, ses expéditions secrètes devenaient de plus en plus fréquentes, et, chaque fois, il fixait à leur mariage un terme plus prochain. Enfin, un soir, il annonça à la jeune fille qu'il partait pour huit jours et que ce serait son dernier voyage 1 Marine attendit les huit jours indiqués, mais
il ne revint pas; huit autres jours s'écou- 1 également sans qu'il reparût! Avait-il , rôté, s'était-il enfui, avait-il péri en mer ? Toutes les recherches de la jeune fille pour le découvrir restèrent inutiles, et la certitude qu'elle put acquérir fut que Pascal était à jamais perdu pour elle.
La douleur lui ôta d'abord toute autre pensée que celle de mourir ; mais elle allait devenir more, les soins que réclamait son enfant firent distractions à son désespoir. Elle résolut d'y chercher sa consolation puisqu'elle avait perdu son bonheur.- La naissance d'Henriette (car c'était elle) n'obligea point Marine à quitter la ferme. On y eût difficilement trouvé une autre servante aussi probe et aussi laborieuse; l'intérêt rendit indulgent pour sa faute. Elle dut seulement confier sa fille à la tante de Pierre
Laffut, qui habitait, avec ce dernier, à la Tremblaye , une cabane écartée.
Henriette grandit là, protégée, pour ainsi dire, par les regards de Marine, qui trouvait moyen de s'échapper plusieurs fois chaque jour pour venir lui faire une caresse. Il s'établit, par suite , entre l'enfant et la mère, l'espèce de tendresse passionnée qu'amènent toujours infailliblement ces relations traversées. Toutes deux, ne pouvant se voir qu'à la dérobée, ne cessaient de se désirer, de se chercher, de s'attendre. Enfin, Henriette approchait de sa dixième année, époque à laquelle le fermier avait promis de l'employer chez lui , lorsque Marine fut subitement atteinte par la petite vérole qui ravageait alors le pays. Les progrès du mal furent si rapides, que, dès le troisième jour, tout espoir était perdu. La malheureuse
mère mourut en se refusant la dernière joie Je voir sa fille, pour qui elle craignait la contagion, et qu'elle recommanda, par une prière touchante, à ceux qui se trouvaient présents. Tous s'engagèrent à ne point l'abandonner; mais l'expression de cette agonie effacée , un seul se rappela sa promesse : ce fut Pierre Laffut.
Henriette atteignit chez lui sa douzième année, partageant la pauvreté de son protecteur, auquel le braconnage fournissait h peine le pain de chaque jour. Enfin, vers cette époque, un hasard lui ayant fait rencontrer M. de Nérac, le vieux comte prit à gré la petite paysanne, proposa à Pierre de s'en charger, et, sur son consentement, l'amena au château.
Placée dans ce nouveau milieu, l'enfant ne tarda pas a laisser paraître la distinction na-
iurelîe qui se trouvait en elle, et le comte, 3 desavive intelligence, finit par en faire une compagne de jeu et d'étude pour son neveu Louis.
Ces associations bizarres étaient alors en usage chez la plupart des gentilshommes. On plaçait un enfant du peuple près de l'enfant noble comme jouet et comme un moyen d'instruction. C'était lui qui expérimentait les méthodes, qui essayait les maîtres et déblayait l'abord des études: son condisciple le voyait faire, puis imitait. On le lui offrait à la fois pour instrument et pour exemple. Le gouverneur disait à son noble écolier :
— Monseigneur ne voudrait pas se laisser dépasser par le fils d'un paysan ?
Et, excité par cet utile avertissement, monseigneur se décidait à apprendre assez d'ortlio-
graphe, d'arithmétique et de blason pour devenir ce que l'on appelait alors un gentilhomme accompli. A sa majorité, le jeune manant, ainsi éduqué par contre-coup, devenait, selon sa capacité, homme d'affaires , aumônier ou valet de chambre de monseigneur. Bien que ce rôle de compagnon fût plus rarement joué par une petite fille, le fait n'étant point sans précédents, M. de Nérac pensa que la rencontre d'un sujet comme Henriette était une occasion dont il fallait profiter. Son neveu témoigna d'ailleurs à l'orpheline, dès le premier instant , une affection dont on espérait profiter pour obtenir une application plus suivie. Le jeune comte abandonna, en e; toutes ses habitudes pour prendre celles de sa nouvelle compagne, imitant ce qu'il lui voyait faire, sans réclamation, sans ennui, et
par cela seul qu'elle le faisait. Cette espèce d'empire d'Henriette alla môme chaque jour croissant. Louis ne voulait et n'aimait que par elle. De son côté , la fille de Marine n'avait d'autre pensée que Louis. Elle y rapportait tout, elle en déduisait tout : chacun semblait vivre de l'autre, et le compléter.
Cette tendresse n'eut point tout de suite un caractère aussi absolu. Elle grandit lentement avec les années. Ce fut un de ces amours indestructibles qui prennent racine , dès l'enfance, au fond de communes habitudes, se fortifient plus tard dans les épanchements, et finissent par s'épanouir sous le souffle brûlant de la jeunesse.
Ce moment arriva pour Louis et Henriette ; tous deux découvrirent qu'ils s'aimaient et se l'avouèrent! Quelque immenses que fussent les
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obstacles qui les séparaient, leur tendresse était plus immense encore. Aussi, bien loin de se laisser aller au désespoir, tournèrent-ils les yeux vers l'avenir, contemplant leurs rêves brillants comme des enfants qui, ne pouvant retrouver leur route, s'asseoiraient tranquillement dans la nuit et regarderaient les étoiles, en attendant le jour.
Une bonne action, pour laquelle ils furent obligés de s'associer, vers cette époque, resserra encore leurs liens. Le premier protecteur de la jeune fille, Pierre Laffut, avait fini par être surpris en flagrant délit de braconnage sur une seigneurie voisine, et par être condamné aux galères, malgré les démarches d'Henriette et du jeune comte : tout ce qu'ils purent obtenir fut une commutation de peine pour leur protégé, qui fut cApûdié en Acadic,
oùquelques condamnés avaient déjà été envoyés comme colons. Pierre Laffut partit, muni de recommandations et d'une somme d'argent qui devait adoucir son expatriation.
Malheureusement, ce départ fut bientôt suivi de celui de Louis. Le moment était venu de présenter au roi ce dernier descendant de la famille de Nérac. Il dut se rendre à la cour avec son oncle, qui voulait solliciter pour lui un régiment, et qui, après l'avoir obtenu, revint seul à Dives, laissant le jeune homme prendre possession de son nouveau grade. Des craintes de guerre l'obligèrent peu après à partir pour l'Alsace où un camp venait de se former; mais cette absence, loin de refroidir la tendresse des deux jeunes amants, sembla la développer. Ils avaient trouvé moyen de s'écrire en secret, et leurs lettres les rend
sans cesse présents l'un à l'autre. Enfin, la dispersion du camp permît à Louis de revenir au château de son oncle, où il retrouva Henriette plus belle et plus tendre que jamais. Tous deux reprirent leurs douces habitudes interrompues; promenades solitaires, lectures sous les charmilles, longs épanchements entrecoupés de plus longs silences!... joies infinies et sans nom que l'on connaît, hélas! si peu de temps pour les regretter toujours!
Deux mois s'écoulèrent dans cette série d'extases! mais le bonheur est rarement prudent : l'intimité d'Henriette et de Louis, en devenant chaque jour plus tendre, finit par éveiller les soupçons de M. de Nérac; des regards dérobés, quelques paroles surprises au passage achevèrent de l'éclairer. Il voulut sonder son neveu qui, au premier mot, avoua tout et dé-
clara sa résolution d'épouser Henriette dès qu'il en serait maître. Le vieux comte comprit que toute discussion serait inutile et que c'était à lui de rendre impossible la mésalliance qui menaçait de déshonorer sa famille. M. de Kérac était un véritable chef de nom et d'armes, fier, bref, inexpugnable. Il eût sacrifié le genre humain à son arbre généalogique. Son parti fut pris sur-le-champ. Il monta un matin en voiture avec Henriette, sous prétexte de voir quelques voisins, revint seul, trois jours après, et annonça à Louis que son ancienne compagne était entrée au couvent pour n'en plus sortir !
Le premier mouvement du jeune homme fut une explosion de colère. Il reprocha à M. de Nérac sa déloyauté , déclara qu'il arracherait Henriette à sa prison, et voulut quitter à Tins-
tant le château; mais le duc, qui avait prévu cette révolte, s'était précautionné d'une lettre de cachet, au moyen de laquelle le colonel fut arrêté le jour même et conduit au fort de Honfleur.
En recourant h ce moyen , alors généralement usité dans la noblesse, M. de Nérac avait espéré que l'ennui de la captivité briserait bientôt la résistance de son neveu ; mais il le connaissait mal. C'était un de ces cœurs simples et forts que rien ne change, parce qu'ils ont choisi avant de vouloir; courages sans incertitudes qu'un vieux écrivain a compare au cube qui, « de quelque côté qu'on le renverse retombe toujours sur sa base. » Victime d'une autorité arbitraire, Louis ne se laissa ni abattre, ni effrayer, il se trouvait possesseur d'un;' somme assez forte, au mo-
ment de son arrestation et s'en servit pour gagner le gardien de sa prison. Celui-ci mit quelques amis en campagne , fit faire des recherches, et apprit enfin au colonel qu'Henriette habitait le couvent des Ursulines à Bayeux.
Des lettres furent aussitôt échangées entre les amants. Un plan de fuite conçu par le comte et rejeté d'abord par la jeune fille fut enfin accepté après de longs débats. Les deux captifs , aidés par leurs propres gardiens, devaient se rejoindre au Havre , s'y marier secrètement et monter sur le premier navire qui mettrait à la voile.
Tout s'exécuta comme on était convenu.
Le comte, muni de papiers qui le désignaient sous le nom de Louis delà Roche, capitaine de Mousquetaires, s'embarqua avec Henriette pour
IcCanadaoùtousdeuxarrivèrentsans obstacles Plusieurs raisons avaient déterminé le choix de Louis pour cette colonie. Outre l'immense étendue de son territoire, qui rendait plus facile d'y vivre caché, et le voisinage des établissements anglais auxquels on pouvait demander asile en cas de poursuite, le comte devait trouver là un parent de sa mère, le vicomte d'Ormeil, mis autrefois au ban de la famille pour une mésalliance , et qui , devenu veuf, était allé , depuis quelques années, dans le Canada, chercher cette vie rude, périlleuse et pauvre qui plaît aux grands courages et aux cœurs en deuil. Louis, qui l'avait vu autrefois, avait gardé un profond souvenir de son mépris pour les préjugés de la naissance, et il ne mettait point en doute qu'il ne trouvât près de lui sympathie et protection.
Son espérance ne fut point trompée. Le vicomte d'Ormeil le reçut comme un frère, approuva ce qu'il avait fait et lui offrit tous les secours dont il pouvait disposer. Mais il ne lui cacha point , en même temps , que son séjour à Québec avait mille dangers impossibles à prévoir, comme à éviter. Outre les soupçons que ferait naître l'arrivée d'un capitaine de vingt-deux ans qui débarquait sans recommandation, sans projets et en compagnie d'une femme aussi belle qu'Henriette, chaque navire venant de France pouvait mettre les deux fugitifs en présence de quelque ancienne connaissance, dont l'indiscrétion ne manquerait point de les trahir. Un seul moyen s'offrait pour échapper à ce péril ; c'était de chercher une retraite à l'une des extrémités de la colonie, dans quelque poste assez écarté pour être
à l'abri de toute curiosité et de toute rencontre. Tel était le fort du Cèdre, pour lequel le vicomte était chargé de trouver un commandant. Louis , qui ne craignait pas d'être reconnu, et, par suite, séparé d'Henriette, déclara qu'il était prêt à accepter ce titre, et M. d'Ormcil lui en fie aussitôt délivrer le brevet. Il lui apprit en môme temps que l'officier qu'il allait remplacer, et que l'on appelait à un gouvernement plus importait , était le chevalier de Rosclles , allié à leur famille , connu du comte, et dans la discrétion duquel on pouvait avoir toute confiance.
Ainsi rassurés , les deux amants entreprirent leur long voyage avec la confiance que donnent la jeunesse et le bonheur. Leur ignorance des dangers qu'ils allaient courir devait d'ailleurs les aider à les surmonter. Enve-
îoppés dans leur amour comme les dieux d'Homère dans leurs nuages magiques, ils traversèrent les lacs , les plaines , les forets , sans s'apercevoir de la fatigue ni du péril , et tout entiers à leur enchantement.
La rencontre de la jeune fille andaste, que Louis avait arrachée aux mains des Qutagarois, avait été le seul événement de ce voyage. Elle avait suivi quelques jours la petite troupe, entourant son libérateur d'une sorte d'adoration muette et servile , puis elle avait disparu tous à coup , sans que l'on eût pu deviner le moLif de sa fuite, ni la route qu'elle avait suivie.
ni
Nous avons déjà dit que le comte et Henriette avaient conduit Pierre Laffut à l'écart pour le mettre au courant de ce qui s'étai I depuis son départ de France. Apres lui raconté les persécutions du duc de Nérac , son avec Henriette et leur fuite, Louio a-
piiqua comment la crainte d'être reconnu à Québec lui avait fait accepter le commandement du fort du Cèdre, dont il venait prendre possession.
Le coureur de bois, qui avait écouté tranquillement tout le reste , releva brusquement la tête à cette dernière confidence.
— Le fort du Cèdre I répéta-t-il; mais il a un commandant.
— Le chevalier de Roselles î
— C'est peut-être son nom. On ne l'appelle ici que le Grand-Aigle.
— C'est lui que je viens remplacer.
Pierre regarda le comte d'un air étonné et
inquiet.
— Ahl vous venez remplacer le Garnd- Aigle, reprit -il en allongeant chaque syllabe... Et il n'est pas averti, probablement?
— Non; mais mon arrivée ne peut lui déplaire, observa Louis, car je lui apporte une commission du gouverneur pour les îles.
Le coureur de bois secoua la tête.
— Reste à savoir s'il voudra quitter un nid tout fait, pour s'en bâtir un autre , dit-il. Aux îles il y a des lois qui gênent et des yeux qui surveillent; tandis qu'ici, quand on a la force, on a le droit.
— Le chevalier aurait-il abusé de sa position? demanda Louis plus bas.
— Assez pour devenir la terreur du pays, répliqua Laffut sur le môme ton.
Henriette fît un mouvement.
— C'est étrange, dit-elle en regardant le comte ; on vous avait déjà parlé de la même manière au fort du Grand-Portage sans que vous ayez voulu y ajouter foi.
— Et je ne le puis croire encore , répliqua Louis ; j'ai connu le chevalier en France; il est impossible que quelques années l'aient changé à ce point.
— Il ne faut pas beaucoup de temps pour que le meilleur gagne la rage, observa Pierre, et, quoi que puisse penser monsieur le comte, Dieu le préserve de faire obstacle au commandant.
— Pourquoi cela ?
— Parce que c'est un homme qui, pour se faire une route, imite les chasseurs de buffles et brûle tout devant lui !
Henriette ne put retenir un geste d'effroi : le comte s'efforça de la rassurer par un sourire.
— Dans tous les cas, dit-il, le Grand-Aigle, comme vous l'appelez, n'a point la préten-
tion, je suppose, de résister aux ordres du roi, et, quand je lui aurai montré mon brevet, il faudra bien qu'il cède la place.
— Je n'en sais rien, dit le coureur de bois, je n'en sais rien , monsieur le comte ! Nous avons aussi, nous autres, des commissions du roi, qui nous autorisent à trafiquer jusqu'au cent vingtième degré, ce qui n'empêche pas le commandant de nous interdire la traite avec toutes les peuplades voisines, et de nous tendre des pièges au besoin.
— Parce que vous faites concurrence à son propre commerce.
— Monsieur le comte n'est-il pas également un concurrent?... Puis, je voudrais bien ne pas être obligé de dire ces choses, mais il faut cependant que vous soyez averti... On ne voit pas souvent dans nos ioc&ts fe û&uj&à o àiuau
celle de madame la comtesse... et le Grand- Aigle ne fait pas moins de cas des belles femmes que des belles fourrures !
— * Quoi, tu le supposerais capable de quelque violence!... s'écria Louis. Non, non, c'est impossible 1 on aura calomnié le chevalier; tu auras été trompé...
— Je n'ai point été trompé, dit Pierre avec insistance; il y a six mois à peine que les Miamis ont voulu assiéger le fort, parce que le commandant avait enlevé deux de leurs femmes.
-— Et il les a rendues ?
— Mieux que cela ! il a fait avertir les Illinois qui ont attaqué les villages des Miamis et les ont forcés h lever le siège.
— Il entretient donc des relations avec toutes les peuplades;
— Par le moyen d'une jeune fille sauvage qu'il a adoptée, et dont il se sert pour ses missions secrètes. Les Peaux-Rouges accusent même cette fille de répandre sur eux des maléfices au profit du Grand-Aigle.
— Et tu crois à ces folies?
— Je ne dis pas cela, mais la vérité est que la mort a l'air de se tenir à ses ordres. Aussi monsieur le comte fera bien de réfléchir avant de se mettre à la discrétion du commandant, car, sur mon honneur et sur mon salut, c'est le dernier homme du Canada à qui je voudrais me fier.
Louis essayait de douter encore; mais les questions qu'il adressa au coureur de bois, amenèrent de nouvelles révélations si détaillées, si précises et surtout si menaçantes, que l'inquiétude commença à le gagner lui-môme.
Quant à Henriette, elle paraissait attérée d'épouvante.
— Mais que faire alors, mon Dieu! s'écriat-elle en regardant alternativement le comte et Pierre Laffut.
— Il est sûr qu'on serait embarrassé à moins, observa celui-ci ; cependant, s'il m'était permis de donner un avis...
— Ah ! parlez.
— Eh bien , il me semble que l'important serait de savoir si le changement de poste conviendrait au Grand-Aigle, et s'il accepterait de bonne volonté un successeur.
— Mais le moyen ? demanda Louîs.
— Que monsieur le comte aille seul au fort.
— Seul ! répéta Henriette effrayée.1
— C'est le meilleur moyen de ne pas don-
ncr au commandant quelque mauvaise tentation.
— Mais je ne puis me présenter comme un coureur de bois, observa Louis ; le chevalier me connaît; quel prétexte donner à mon voyage?
— Mon Dieu ! l'idée de voir du pays, de chercher des aventures î La plupart des gentilshommes qui courent les forêts n'ont pas d'autres motifs. Monsieur le comte ne sera pas d'ailleurs embarrassé pour arranger une histoire. Il sondera les intentions du Grand- Aigle, et verra s'il doit tout lui dire ou revenir nous rejoindre. De cette manière, on n'avancera qu'après avoir étudié les pistes, comme disent les Peaux-Rouges, et on ne risquera pas de se trouver pris au trébuchet.
Cette proposition était évidemment ce qu'il
y avait de plus sage, et, dans la position où se trouvaient nos deux fugitifs , aucun autre moyen ne pouvait les tirer aussi vite, ni aussi sûrement, d'incertitude. Henriette elle-même le sentit. Esprit droit et ferme, elle n'avait aucune des aveugles obstinations que certaines femmes regardent comme un privilège, et, une fois la justice ou la nécessité d'une action prouvée, elle employait sa volonté à s'y soumettre, non à l'empêcher. Aussi, après le saisissement causé par l'idée de cette séparation, s'y résigna-t-elle sans résistance.
Quant au comte, il avait adopté sur-lechamp et avec chaleur l'expédient proposé par le coureur des bois.
Il ne restait donc plus qu'à prévenir les soupçons du chevalier, en justifiant d'une manière vraisemblable l'arrivée de Louis au fort
du Cèdre; ce fut à quoi tous trois employèrent leur imagination.
Le débat fut long, car il fallait prévoir les moindres détails. Enfin, ils tombèrent d'accord de tout. Il fut convenu que le comte partirait sur-le-champ pour l'établissement français, qui n'était éloigné que de quelques milles, tandis que le reste de la troupe , conduit par Pierre, gagnerait, à travers les bois, la Montagne- Noire, d'où l'on pouvait apercevoir le fort. Là, elle s'arrêterait, sans se montrer. Si, par hasard, l'entrevue avec le chevalier tournait au gré de Louis et le déterminait à la confiance, un pavillon hissé à côté du drapeau qui flottait sur le fort devait prévenir Henriette et la décider aie rejoindre avec ses compagnons; dans le cas contraire, tous demeureraient cachés jusqu'au retour du comte.
Ces conventions une fois établies, le coureur de bois recommanda, par dessus toute chose, de ne rien laisser soupçonner au chef des guides, Joseph, dont il connaissait de longue main l'avarice et l'astuce ; puis, faisant observer que le jour était déjà avancé et que les fugitifs ne pouvaient sortir trop tôt d'incertitude, il pressa le comte de partir.
Celui-ci prit sur-le-champ congé d'Henriette, qui l'enveloppa dans ses bras avec une émotion comprimée, sans pouvoir lui dire autre chose que :
— Pense à moi î
Puis , tous trois rejoignirent les guides et, les Canadiens qui avaient achevé leur repas.
A peine eurent-ils quitté la lisière du bois, que la tête de Joseph se dressa au milieu du
feuillage qui l'avait caché pendant tout cet entretien.
Après les avoir suivis un instant des yeux, il se glissa à travers les broussailles , réussit à gagner la partie de futaie où le passage était libre, et disparut à travers les arbres, en se dirigeant vers le lac.
Quelques instants après , le comte, ou plutôt le capitaine de la Roche, suivait la même direction par la partie découverte de la vallée.
En se décidant à se rendre seul pr^s du chevalier, Louis ne s'était point fait illusion sur les difficultés de son projet. Cette visite au fort devait soumettre son sang-froid et sa présence d'esprit à une sérieuse épreuve. Il s'agissait, en effet , de donner un prétexte assez naturel à son arrivée, non-seulement pour n'éveiller aucune défiance , mais pour cacher ou confier
la vérité à de Roselles , selon qu'il le jugerait prudent. Par bonheur, il se trouvait dans un pays où le romanesque était vulgaire , et où l'invraisemblable avait toujours pour lui la probabilité;
Le Canada et la Louisiane étaient, en effet, devenus depuis quelques années la terre promise des folles imaginations î La noblesse française y venait , comme aux baquets de Mesmer, comme aux séances de Gagliostro, un peu pour chercher de l'extraordinaire , beaucoup pour se donner l'air extravagant. Car c'était là surtout sa vanité. Tout gentilhomme se faisait gloire d'agir sans savoir pourquoi. Le genre évaporé avait envahi les actes les plus importants de la vie. On épousait une femme sans l'avoir vue ; on vendait un domaine sans en connaître le revenu ; on se mettait en
route sans savoir où l'on allait. Des gentilshommes revenant d'une fête, et ayant aperçu un vaisseau près de lever l'ancre, s'étaient fait conduire à bord, en habit de bal, et étaieïit revenus, au bout de deux ans, des Grandes-Indes, avec une provision d'épices pour leurs amis. La déraison était en quelque sorte le signe distinctif de la naissance, et l'on pouvait dire de quelque folie que ce fût, lorsqu'elle était attribuée à un seigneur du temps, ce que saint Augustin dit des mystères de notre religion : Credo quia absurdum. Plus d'un gentilhomme avait déjà traversé le Canada sans autre but que de faire quelque chose ou d'aller quelque part, et tout le monde se rappelait encore, dans la colonie, cette excursion du marquis de Follard, qui était parti de Montréal pour une promenade, et
avait poussé, de proche en proche, jusqu'à la baie d'Hudson, où il était arrivé , trois mois après, sans savoir comment ni par quel chemin . On comprend qu'en préparant l'histoire qu'il allait raconter au Grand-Àïgle, Louis avait dû avoir égard à ces habitudes de la noblesse et à ces antécédents. Il se présentait seul, d'ailleurs , sans mission , sans connaissance du pays, et ne pouvait jouer le rôle d'un voyageur sérieux. Le seul moyen de justifier sa visite était de se faire passer pour un étourdi venu là sans motif raisonnable, allant devant lui sans rien observer, et incapable de rendre un compte exact de sa conduite. Restait seulement à jouer ce personnage avec assez de suite et d'entrain pour persuader le chevalier. Tout en continuant sa route, le comte tâcha de s'y préparer.
Les indications données par Pierre Laffut sur la direction à suivre pour arriver au fort étaient si précises, que Louis ne tarda pas à apercevoir , au loin , les lignes brisées de ce dernier , se découpant sur le bleu du ciel.
Ce poste, qui pouvait alors être regardé comme les colonnes d'Hercule de la colonie française , n'avait été établi que depuis environ dix ans, et dans l'intérêt du prédécesseur du Grand-Aigle.
Ceci demande une courte explication.
La traite des pelleteries , qui était alors à peu près le seul commerce exploité dans le Canada, y avait subi, à plusieurs époques, un grand nombre d'organisations différentes.
Exclusivement accordée d'abord à une compagnie, puis abandonnée à tous les colons moyennant une redevance , puis soumi&e de
nouveau au monopole, elle était alors réservée à des coureurs de bois, munis d'une commission à cette effet , ou aux commandants des forts bâtis dans les passages les plus fréquentés par les sauvages. Ces établissements étaient donc en même temps des postes militaires et des comptoirs où des officiers privilégiés faisaient le trafic , loin du contrôle ftOnontio *, qui ne pouvait ni les défendre, ni les surveiller. Or, cet abandon ou cette indépendance, comme on voudra l'appeler, croissait nécessairement en proportion de l'éloignement , et le poste établi au lac du Cèdre était tellement avancé vers l'ouest, que l'on ne savait rien à Québec de ce qui s'y passait. On n'y voyait guère que quelaues chasseurs allant à la
1 Nom donné par les sauvages au gouverneur du Canada.
découverte, ou les Anglais de la baie d'ÏÏudson qui, malgré la défense, venaient y commercer.
Le fort avait été construit sur une éminence , et ne se composait , comme la plupart des établissements de ce genre , que d'une enceinte de pieux. On y arrivait par un sentier étroit , serpentant aux flancs du rocher et aboutissant à une porte défendue par deux pierriers. Un large drapeau blanc, semé de fleurs-de-lis, flottait au-dessus.
Du reste, nulle sentinelle ne veillait sur la plate-forme , et Louis arriva aux pieds du monticule sans rien voir, ni rien entendre qui annonçât le voisinage d'un poste occupé. Derrière lui , devant lui , autour de lui , tout était désert et muet. Le jeune homme demeura un instant les yeux fixés sur cette citadelle que l'on eût pu croire abandonnée , si le parfait
entretien des palissades, l'éclat des canons qui les garnissaient, et le mât de papillon fraîchement repeint, n'eussent évidemment prouvé de quelle surveillance active elle était l'objet. Ce soigneux arrangement formait même, avec le morne silence dont nous avons parlé, et l'apparence fermée du fort , un contraste qui avait quelque chose de sinistre. Louis se rappela, malgré lui, ce qu'avait dit Pierre Laffut, et sentit au fond du cœur un léger frisson.
| Cependant, il domina cette émotion rapide et prit le sentier qui montait au fort. Gomme il arrivait à l'un des tournants , il crut entendre devant lui un léger bruit. Il prêta l'oreille et reconnut ce froissement particulier des mocassins sur l'herbe desséchée. Désirant savoir qui le précédait, il marcha plus vite et
entrevit bientôt une forme svelte qui disparut à l'instant derrière les arbres qui bordaient le cliemin.
Quelque rapide qu'eût été l'apparition, Louis en fut frappé. Ni cette démarche , ni ce costume de femme, ne lui étaient inconnus ! Il pressa le pas pour atteindre celle qui le portait, mais les sinuosités du sentier la lui faisaient perdre à chaque instant de vue ; enfin , profitant d'un passage où les talus se trouvaient moins esearpés, il les franchit brusquement pour couper au plus court et atteignit un des derniers détours du chemin au moment même où la jeune femme venait de le dépasser.
Avertie par le bruit des pas , celle-ci se retourna , et Louis ne put retenir une exclamation!...
C'était la jeune fille andaste , qu'il avait ar-
radiée , le mois précédent, aux mains des Outagamis.
Elle le reconnut également , car elle porta deux doigts à ses lèvres , selon l'habitude de tous les peuples de la langue aïgontine , lorsqu'ils veulent exprimer leur admiration ou leur surprise , et prononça , d'un accent guttural , le mot de gannoron !
— C'est bien elle ! s'écria le comte que le son de cette voix venait de confirmer dans sa découverte : c'est Néhala.
— Mon frère a retenu le nom de son esclave? dit la jeune fille avec une expression joyeuse et caressante.
— Et comment ma sœur se trouve-t-eîle ici? demanda Louis , chez qui cette rencontre de Néhala près du fort venait d'éveiller un soupçon subitt
— En me déliant du poteau , le chef pâle ne m'a-t-il pas ordonné de retourner vers les miens? répliqua la jeune fille.
— Et ils sont là, au poste français?
— Oui.
— Ainsi ma sœur est cette orpheline recueillie par le commandant.
— Et qu'il a adoptée pour fille.
La rencontre était tellement inattendue, que Louis en demeura d'abord étourdi , ne sachant s'il devait s'en affliger ou s'en réjouir. Quant à Néhala , elle semblait tout au plaisir d'avoir retrouvé son libérateur. Elle lui raconta comment , après l'avoir quitté , elle s'était dirigée vers la rive occidentale du lac Ounipic, ne marchant que la nuit , afin d'éviter les surprises, et avait ainsi gagné le fort.
Pendant ce récit, le comte s'était remis :
il avaît eu le temps de calculer toutes les chances de la rencontre qu'il venait de faire et de se décider , malgré les nouvelles difficultés qu'elle pouvait amener, à poursuivre son projet jusqu'au bout.
Évitant , pour le moment , de répondre aux questions de Néhala , il se contenta de lui dire qu'il venait parler au commandant.
— Mon frère aurait-il quelque affaire à régler avec le Grand-Aigle ? demanda la jeune sauvage, d'un ton inquiet.
— Aucune, répondit Louis.
— Vient-il dans le pays en chef ou en marchand?
— <• Simplement en voyageur.
— Que veut dire, mon frère?
— Qu'avant de continuer son excursion, il a besoiû de conseils et de renseignements.
— C'est là seulement ce qu'il veut demander au Grand-Aigle ?
— Pas autre chose.
La jeune iille le regarda , hésita quelques minutes, mais parut enfin se décider, et montrant le fort avec un sourire :
— La cabane du Grand-Aigle est iermée pour tout le monde, dit-elle; maisNéhala peut la faire ouvrir à son frère.
A ces mots, elle se remit en marche, suivie de Louis , et tous deux parvinrent au pied de La palissade.
Arrivés là, Néhala s'approcha seule de la porte d'entrée et fit entendre un cri particulier auquel ou répondit du dedans. Un homme parut bientôt au guichet, reconnut la jeune fille et ouvrit. Elle échangea avec lui quelques mots dans une langue inconnue, puis, se
■% tournant vers son compagnon , elle lui apprit que le Grand-Aigle n'était point encore revenu de la chasse , mais qu'il ne pouvait tarder , et elle l'engagea d'un geste à la suivre.
Le fort présentait la figure d'un triangle dont le plus grand côté, disposé en plateforme, communiquait, par deux galeries, aux logis de la garnison du commandant. Ce fut dans ce dernier que Néhala conduisit Louis.
Le logement du Grand- Aigle formait le premier étage d'une vaste case dont le rez-dechaussée servait de magasin pour les marchandises de traite et pour les pelleteries. La première pièce, dans laquelle le comte fut introduit, et qui, par sa position, devait servir de vestibule à toutes les autres, était une chambre basse , dont les boiseries rugueuses n'avaient d'autres ornements que quelques
dépouilles de cerfs et d'élans. Un immense poêle hollandais, formant cuisine, occupait le fond , et, tout auprès , se dressait un buffet garni de deux ou trois pièces de vaisselle plate et de porcelaine de Saxe, mêlées à des plats d'écorce. Plus loin , contre la fenêtre , sur une table massive servant de bureau, on apercevait une bouteille , une pipe , un registre de compte et des pistolets ; enfin , une demi-douzaine de carabines étaient accrochées à la muraille avec un capot et des raquettes. Une épée à garde d'argent richement ciselée, suspendue plus bas , formait seule disparate avec l'ameublement. Louis s'approcha pour la regarder et reconnut les armes du chevalier de Roselles gravées sur la coquille.
Pendant qu'il s'occupait à les examiner,
Néhala posa sur le bureau une bouteille de
rhum , des pipes, du tabac, et l'invita à s'approcher.
— Que ma sœur m'excuse , dit Louis en souriant, mais je ne suis point encore un homme , comme disent nos Hurons , car je préfère votre eau d'érable à votre eau de feu.
— Mon frère sera servi selon son goût, dit la jeune fille en taisant un mouvement pour sortir.
Mais il la retint du geste , déclarant qu'il n'avait besoin de rien , et qu'il ne désirait que le prompt retour du commandant. Néhala, qui allait répondre, devint tout à coup attentive.
— Le manitou a entendu ton souhait, ditelle.
— Comment?
— Écoute.
Le comte prêta l'oreille : le son d'un lembù
venait de retentir au dehors des palissades, faible d'abord, puis grossissant et prolongé.
— Serait-ce le Grand-Aigle? demanda Louis, ému malgré lui.
Pour toute réponse , Néhala ouvrit la fenêtre, et il aperçut, en effet, un chasseur qui gravissait le sentier, suivi de deux de ces chiens à oreille.:, droites et à tête de loup depuis longtemps naturalisés parmi les sauvages. Le gardien du fort , averti par le son de la conque marine, s'était hâté d'ouvrir la poterne, et Néhala quitta la chambre pour annoncer à sonpere l'arrivée d'un compatriote.
Cependant les deux chiens s'étaient déjà élancés dans la cour , où ils tournoyaient avec de joyeux aboiements. Le chasseur y parut bientôt lui-même ; mais, à sa vue, Louis tressaillit ; il porta vivement la main à son front,
se pencha pour mieux voir , puis recula , en poussant un cri involontaire.
Le commandant du fort n'était pas le chevalier de Roselles !
La découverte faite par Louis était si imprévue, qu'il en demeura d'abord comme foudroyé 1 Le commandant du fort du Cèdre n'était point le chevalier de Rosellesl... Mais qui donc alors?... Comment un inconnu commandait-il ce poste sous le nom du chevalier? D'où
venait l'épée qui était là , et sur laquelle se trouvait encore l'écusson de ce dernier? Toutes ces questions se présentèrent en même temps à l'esprit du comte, et il eut comme le pressentiment de quelque affreux mystère;
Une réflexion rapide lui fit comprendre, pourtant, qu'il ne devait rien laisser paraître. S'il avait cru, en effet, dissimuler avec le chevalier, combien, à plus forte raison, avec un étranger qui occupait une position usurpée et dont on lui avait signalé les trahisons. Il rappela donc toute sa présence d'esprit , repassa rapidement dans sa pensée le rôle qu'il avait préparé, afin d'y faire les modifications nécessaires , étouffa l'espèce de tremblement intérieur dont il s'était senti saisi au souvenir d'Henriette, et se rendit assez maître de lui-même pour que son visage ne montrât au-
cune trace de trouble , ni de surprise, lorsque le commandant entra.
Il était accompagné de Néhala qu'il semblait quereller; mais à la vue du comte, elle l'interrompit vivement, et désignant le jeune homme par un geste amical , elle dit :
— Voici mon frère!
Le Grand-Aigle releva la tête avec une sorte de grondement qui s'éteignit devant la figure distinguée du jeune homme. Ses regards exprimèrent l'étonnement , et il porta involontairement la main à son chapeau.
— Monsieur le chevalier de Roselles? demanda Louis, qui s'avança à sa rencontre.
— C'est moi! répondit le commandant.
Le jeune homme jeta sur lui un coup d'œil rapide et silencieux.
— Pardieul c'est une fortune de trouver si
loin un homme de qualité , reprit-il d'un ton léger , et je dois remercier le ciel du miracle!
— Monsieur voulait me parler? interrompit sèchement le Grand-Aigle.
— Comme vous dites, chevalier; je montais au fort, lorsque j'ai reconnu cette jeune fille... que j'avais eu l'occasion de rencontrer.
— Près du lac du Bois-Blanc.
— Ah ! elle vous a donc parlé de notre aventure avec les Outagamis?
— Sans pouvoir m'apprendre le nom de celui qui l'avait sauvée.
— Mon nom! c'est pardieu vrai; j'aurais dû commencer par me faire annoncer... mais, dans ce pays, on tourne malgré soi au sauvage ! Je me nomme de la Roche.
— De la Roche?
i— Oui, je n'ose me flatter que ce nom vous
soit connu, bien qu'il ait fait quelque bruit dans un certain monde. Louis de la Roche , capitaine aux mousquetaires rouges , pour le moment sans compagnie, comme vous voyez. Le commandant le regarda d'un air scrutateur.
— Et par quel hasard monsieur le capitaine de mousquetaires rouges se trouve-t-il sur les limites du Haut-Canada? demanda-t-il.
— Un hasard! s'écria le comte qui sentait plus que jamais le besoin de jouer assez naturellement son rôle pour détourner les soupçons; ce n'est pardieu point un hasard, chevalier; je suis ici par décision de famille, et dans l'intérêt de la moralité;
— Je ne comprends pas , monsieur.
— L'énigme est cependant des plus transparentes. M. delà Roche, mon honoré père,
prétendant que j'avais trop de dettes, de bonnes fortunes et de duels, a jugé nécessaire de me dépayser, et m'a proposé une promenade dans la Nouvelle-France. Comme, en refusant d'y venir de bonne grâce , il eût pu m'y envoyer de force (ce qui était déjà arrivé, par parenthèse, à deux de mes amis), je me suis décidé à partir sans résistance , et l'on m'a débarqué à Québec, il y a huit mois.
— Monsieur le capitaine a eu quelque motif sérieux pour quitter cette résidence?
— Un motif capital, chevalier, l'ennui!
Tant que l'hiver a duré, le séjour de Québec m'a paru tolérable : on se réunissait chez le gouverneur, chez l'intendant, chez le grandprévôt, chez le maître des eaux et forêts ; le jeu et les parties de traîneaux nous occupaient; mais, l'été venu, tous nos gentilshommes ont
repris leurs bottines d'élan , et sont partis au delà des lacs.
— La plupart n'ont pas d'autre moyen d'existence.
— C'est ce que j'ai appris plus tard; mais j'avais fait la sottise de ne pas les suivre , si bien que je me suis trouvé seul à Québec avec les commis et les officiers en réforme. On ne parlait alors justement que de découvertes vers le Nord, où se trouvent, dit-on, un fleuve qui se jette dans la mer et une nation d'hommes blancs. J'étais désœuvré, morose; ma foi, j'ai eu l'idée de vérifier la chose; j'en ai dit quelques mots au gouverneur, qui m'a répondu en plaisantant; cela m'a piqué, et je suis parti.
— Se peut-il î...
— Je suis parti, comme vous voyez , bien
résolu à exécuter mon voyage , ne fût-ce que pour en publier une relation chez Bilaine. Malheureusement, tout s'est passé jusqu'ici le plus bourgeoisement du monde, et, sauf la délivrance de Néhaîa..
— Mais monsieur le capitaine n'était point seul lorsqu'il l'a rencontrée? observa le Grand- Aigle.
— Il est vrai , j'avais des guides.
— Et une compagne de route ?
— Ah! Néhala vous en a parlé? reprit Louis, qui s'efforça de cacher son émotion sous un redoublement de légèreté ; c'est la vérité, chevalier, j'ai fait une partie du voyage en compagnie d'une femme charmante qui avait bien voulu accepter ma protection jusqu'au fort du Bois-Blanc, où il a fallu, malheureusement , la remettre à son défcn-
seur légitime... un rustre bas-normand, qui ne connaît pas le trésor qu'il possède.
— Et vos guides?
— Ils ont continué avec moi jusqu'au delà du lac du Bonnet , où les drôles m'ont abandonné en emportant les bagages.
— Et vous avez néanmoins continué?
— Grâce à une troupe de Knisteneaux qui m'a indiqué le chemin du fort.
— Et que venez-vous y chercher?
Louis regarda le commandant en face et éclata de rire.
— Ce que je viens y chercher? répéta-t-il. Sur mon âme , vous êtes merveilleux ! Apres n'avoir vu, pendant deux mois, que des malheureux peints à l'huile ou frottés de graisse, j'apprends, par hasard, qu'il y a, dans le voisinage, une demeure de gens civilisés, j'y
accours, et vous me demandez ce que j'y cherche î Mais , Dieu me damne ! chevalier, je suis comme Diogène, je cherche un homme! J'espérais seulement le trouver plus poli.
—- La politesse est bonne à Versailles, monsieur, interrompit brusquement le Grand- Aigle ; mais ici , il faut avant tout se montrer prudent. Le premier soin de chacun est de veiller à sa peau...
— Et à ses peaux, chevalier, dit Louis en riant ; c'est là surtout la grande affaire ! Vous me prenez , je parie , pour un brocanteur de fourrures qui vient vous faire concurrence.
— - Monsieur le capitaine de mousquetaires ne serait point le premier officier...
— Je sais, je sais, mon cher ; l'édit du roi Louis XIV permet ici le commerce à la noblesse; mais j'ai encore les préjugés de Ver-
LA MAISON ROUGE. lit
sailles, et je ne pourrais me résoudre à me faire fournisseur de manchons. Je ne dis point cela pour vous blesser, chevalier.
— Que veut enfin monsieur de la Roche?
— Moi? je vous l'ai dit, je veux faire des découvertes.
— Vous ne renoncez donc point à poursuivre votre route?
— Renoncer , fi donc ! pour que ces messieurs de Québec s'amusent à mes dépens? Non , sur mon ûme : il faut leur prouver que la noblesse de Versailles n'a ni moins de persévérance, ni moins de courage que celle du Canada. Je tiens, d'ailleurs, à rapporter en France des nouvelles de quelque terre inconnue.
— Pour en demander la seigneurie?
— - Précisément, Songez donc , chevalier ,
quel avantage pour moi, si à mon nom de sieur de la Roche tout court , je puis ajouter les titres de gouverneur du fort des Montagnes- Rocheuses, de marquis du lac de l'Ours, de la vallée du Castor , et de cinquante autres domaines que je choisirai moi-même ; car ici il n'y a qu'à se baisser et à prendre ! Cela fera au moins deux pages de qualifications en avant de tous les actes où je figurerai , et vous savez que l'importance d'un gentilhomme est proportionnée à la quantité de papier timbré que l'on dépense à le désigner.
Le Grand-Aigle ne put s'empêcher de sourire.
— Ainsi, vous êtes résolu à ne point retourner sur vos pas, dit-il.
— Si résolu, que je viens vous demander des conseils et des secours pour continuer.
Nuhala, qui avait jusqu'alors tout écouté en silence, ne laissa pas au commandant le temps de répondre, et étendant ïa main vers Louis :
— Mon frère n'a que faire d'interroger un grand chef, observa*t-elle, car une femme suffit pour lui donner le conseil qu'il demande.
— Voyons cela! dit le comte en se tournant vers elle ; j'écoute le conseil de ma sœur.
— Que le chef pâle regarde derrière lui , devant lui et autour de lui, reprit la jeune fille d'un accent expressif. Derrière sont les Oulagamis, toujours cachés dans l'herbe qui borde les chemins ; devant, les Pieds-Noirs, qui ont promis à leurs veuves des chevelures de visages pâles ; autour de lui , des hommes de sa nation et des amis î
— Ce qui veut dire que, selon ma sœur, je devrais rester ici? demanda Louis.
— L'oiseau cherche l'arbre où il peut nicher en sûreté, répliqua Néhala, et si mon frère consentait...
Le sifflement d'une flèche qui traversa rapidement la chambre, l'empêcha d'achever.
Le Grand-Aigle et la jeune Indienne firent un mouvement; le comte jeta un cri de surprise.
— Voici, en tout cas, la preuve que l'arbre serait mal choisi, dit-il gaîment, en montrant la flèche qui , après avoir frappé le mur, était venue rouler à leurs pieds.
Mais Néhala l'avait déjà relevée et examinée ; elle la lui tendit.
— Il n'y a rien à craindre d'un serpent sans dard , observa-t-elle.
— En effet, dit Louis, on a brisé la pointe. Alors , c'est un message ? demanda le
commandant.
— Mon père va le savoir.
La jeune fille avait déroulé une bande d'écorce qui entourait la flèche , et sur laquelle différents signes étaient grossièrement tracés au charbon.
Le Grand- Aigle s'en empara, parut étudier quelques instants ces caractères confus ; puis, se tournant vivement vers le comte :
— Que mon hôte veuille m'excuser , dit-il du ton le plus aimable , je reviens à l'instant.
Et, reprenant le fusil qu'il avait posé contre le mur , il sortit par une petite porte à demi cachée derrière l'immense buffet de chêne.
A peine eut-il disparu , que Louis courut à
la fenêtre par laquelle la flèche venait d'entrer. Il n'y avait personne au-dessous \ ïi ouvrit îa porte donnant sur la galerie , et s'avança jusqu'à la plate-forme d'où il pouvait découvrir toute la campagne ; maïs son regard chercha en vain ; le tertre qu'elle dominait était désert, la rivière qui coulait plus bas immobile , et le bois dont elle était bordée silencieux !
Il se retourna, étonné , vers Néhala qui l'avait suivi.
— La flèche a dû être lancée de ce côté , dit-il, et pourtant je n'aperçois nulle apparence d'être vivant.
— L'homme ne laisse point de traces sur les eaux, répliqua la jeune sauvage avec calme.
— Ma sœur croit donc que la flèche venait de la rivière? Mais où se cache alors celui qui l'a lancée?
— Mon frère ne voit-il pas les buissons qui poussent au pied du rocher?
— Quoi ! le fourré qui tapisse le fond de cette ravine ?. .. Vous avez , parbleu ! raison , Nchala; je distingue maintenant un sentier qui conduit du fort au bord de l'eau, à travers ce précipice... il me semble môme que j'aperçois quelqu'un : oui... je ne me trompe pas... c'est le commandant qui parle à un homme rouge...
— Alors, que mon frère regarde ailleurs , interrompit vivement la jeune fille en attirant le comte plus loin; le Grand-Aigle ne veut pas qu'il y ait des yeux fixés sur ses actions.
— C'est juste! répliqua Louis, qui , sans y penser, tourna la tête vers la ravine; c'est juste ! l'entrevue est secrète , et il y aurait de l'inconvenance à en rester témoin... quoique
à cette distance on ne puisse rien entendre... Il se pencha de nouveau sur la balustrade.
— Ni même rien voir , ajouta-t-il , car le commandant a disparu avec son messager.
— Mon frère ne veut-il pas rentrer jusqu'à son retour?
— Non , le soleil est moins chaud , la brise commence à souffler ; j'attendrai ici.
En prononçant ces mots , le comte fît quelques pas vers l'autre extrémité de la plateforme; ses regards s'arrêtèrent sur la campagne, et, malgré les préoccupations pénibles qui l'agitaient, il fut saisi par la magnificence du tableau qui se déroulait sous ses pieds.
C'était, à la vérité, un de ces spectacles dont nos contrées ne peuvent donner aucune idée. En Europe, l'homme a servi d'échelle pour la création ; tout est proportionné à ses facultés ,
ci h grandeur du cadre ne fait pas trop sentir ] petitesse du personnage; en Amérique, au contraire, la nature semble avoir été taillée pour une race de géants dont nous avons depuis usurpé l'héritage. Là les lacs sont des mers, et les fleuves coulent pendant mille lieues avant de rencontrer l'Océan; là tombent des cascades trop hautes pour que l'œil les mesure, et s'étendent des forêts que l'incendie ne peut dévorer qu'en plusieurs années I
Or , le paysage qui s'offrait alors aux yeux du comte semblait précisément un échantillon de cette gigantesque création. A l'ouest, coulait la rivière de Satkatchiouaine qui, après avoir baigné la colline sur laquelle s'élevait le fort, s'avançait impétueusement jusqu'à la barrière de rocher appelée le Saut-du-cerf , où elle se précipitait d'environ trente pieds
d'élévation avec un bruit formidable. Ce ra* pide passait pour l'un des plus dangereux de tout le Canada, et les plus intrépides se hasardaient seuls à le franchir en canot. A l'est , d'immenses forêts s'étageaient de plateaux en plateaux, de sommets en sommets, comme les flots d'un immense océan sans bornes, et allaient se perdre dans le ciel. Du côté du nord, s'ouvrait une vallée de cent lieues , entrecoupée de lacs , de collines , de rivières ; enfin , vers le midi, se montrait la chaîne immense des Montagnes-Rocheuses.
Mille parfums sauvages flottaient dans l'air, et une rumeur profonde composée des bruits du vent , du murmure des bois , du rugissement de la cascade, grondait sans cesse audessus de cette solitude !
Louis demeura fasciné devant ce prodigieux
spectacle. Immobile a la même place , il le contempla dans une muette admiration jusqu'à ce que ses regards, fatigués de ces perspectives infinies, se reportassent enfin sur la plateforme, comme éblouis. Ils y rencontrèrent Néhala qui se tenait debout à quelques pas, le front baisse et une main appuyée sur la balustrade.
La taille de la jeune fille était élevée , mais frêle, ses traits délicats , son œil doux et velouté. Elle portait une tunique de coton ornée de verroteries, une couverture bleue rattachée aux épaules, en guise de manteau, et des brodequins de cuir de daim délicatement ouvrés. Ses cheveux noirs , séparés avec soin , n'avaient pour ornement qu'une peau de serpent enroulée dans leurs tresses ondoyantes. A la voir ainsi , svelte , grave et pudique , dans la
demi-nudité que voilait , pour ainsi dire , sa teinte pourprée, on eût dit le marbre de la divine chasseresse coloré par un soleil couchant.
Son aspect complétait si merveilleusement le tableau que le comte avait alors devant lui, qu'il demeura les regards fixés sur la jeune fille, frappé de son étrange beauté.
Cette attention parut la troubler; elle détourna les yeux et les arrêta sur la campagne. Louis s'approcha :
-— Ma sœur admire comme moi ce grand horizon, dit-il en indiquant du geste la rivière, la plaine et les bois.
La jeune fille secoua la tête dédaigneusement.
— Néhala ne regarde jamais le pays qui est autour du fort ou plus loin, répondit-elle avec indifférence.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'elle ne l'aime pas !
— Et qui l'empêche de l'aimer?
— Ceux qui l'habitent.
— Ah! je comprends; ce sont des ennemis du peuple de ma sœur.
— Néhala n'a plus de peuple, reprit-elle d'un accent calme et triste ; elle était encore toute petite quand les Outagamis égorgèrent les derniers Andastes. Sa mère fut seule épargnée.
— Et elle resta avec Néhala dans la cabane du vainqueur?
— Oui, les Outagamis coupèrent les cheveux de la mère et de la fille, pour en faire des esclaves.
— Vous avez dû bien souffrir.
— On souffre avec patience, quand on peut venger son peuple.
— Le venger? répéta Louis étonné, et comment?
La jeune fille ne répondit rien , mais une expression de triomphe sauvage éclaira ses traits.
— Que pouvaient, contre les Outagamis, une femme et une enfant? continua le comte en regardant Néhala.
Elle sourit; ses narines se gonflèrent, et, étendant la main avec une fierté haineuse :
— Oui, répliqua-t-elle à demi-voix, comme si elle se fût parlé à elle-même; eux aussi disaient : — Que peuvent une femme et une enfant! mais la femme et l'enfant avaient une uompagne qu'ils ne voyaient pas.
— Quelle compagne?
— La maladie.
— Comment?
— Pour chaque Andaste égorge, elles ont fait mourir vingt Outagamis!
— Vous?s'écria Louis, et par quel moyen. . .
— C'est le secret de Néhala.
Il y eut une pause : le comte avait fait un mouvement en arrière et regardait la jeune fille avec une curiosité soupçonneuse.
— Ainsi, reprit-il enfin, les hommes rouges ont raison quand ils accusent ma sœur de souffler un vent de mort sur leurs cabanes?
Néhala garda le silence.
— Et comment les Outagamis n'ont-ils point reconnu la main qui les frappait? conlinua-t-il.
— Ils Font reconnue, répondit la jeune fille.
— Sans se venger?
— Les Outagamis sont des hommes l ils ont brûlé la mère de Néhala.
— Et ma sœur a été épargnée?
— Parce que le Grand-Aigle, qui se trouvait alors en traite chez ses ennemis, l'a adoptée et emmenée.
— Il y a longtemps de cela?
— Sept fois douze nuits de soleil *.
— Ma sœur n'a-t-elle pas, depuis, quitté le fort?
— Néïiala visite souvent les villages des hommes rouges, par ordre de son père.
— Et ma sœur n'a-t-elle jamais songé à y rester pour avoir, elle aussi, une cabane?
— Néhala y a pensé : quand elle voyait de jeunes mères sourire à leurs petits enfants, elle se sentait le cœur triste, et elle eût voulu ne pas être seule; mais, un jour, son père l'a
1 Les sauvages appellent la lune, la nuit du soleil; ils comptent les années par les lunes.
conduite vers la grande baie, dans la demeure dos visages pales, et ses pensées ont change.
— Pourquoi cela?
— Jusqu'alors Nchala avait vu chez ceux de sa race la femme porter les fardeaux, labourer la terre, rapporter le gibier tué, et elle avait trouvé cela bien; mais chez les visages pâles, elle a vu que son seul devoir était de veiller au foyer, de soigner les faibles, d'être bonne pour tout le monde, et elle a trouvé cela mieux, puisque le Grand-Esprit lui avait donné plus de caresses que de forces. Alors elle a compris que les hommes rouges étaient des méchants qui avaient fait les femmes leurs esclaves parce qu'elles étaient les plus faibles, elle les a pris en haine, et elle a juré qu'aucun guerrier de sa race ne serait le père de ses enfants.
— De sorte, observa ie comte qui avait
écouté avec un intérêt étonné, de sorte que ma sœur ne veut épouser qu'un visage pâle; mais, en ce cas, il me semble qu'elle peut choisir dans la garnison du fort.
— Néhala est la fille d'un chef! interrompit la sauvage fièrement.
— Ah! ma sœur a raison, s'écria Louis; diable! j'oubliais que la couleur n'empêche pas les préjugés. Les mésalliances ne sont pas moins blâmées dans les forêts qu'à Versailles, et pour prétendre à la main de ma sœur, il faudrait au moins une anspessade l...
— . Il faudrait un homme qu'elle pût préférer à tout autre, répondit Néhala simplement et sans comprendre l'ironie des paroles du comte •
1 Capural.
Celui-ci en eut honte.
— Vous avez raison, réprit-il sérieusement;ici, comme partout, c'est le premier devoir et la première sagesse; mais lorsqu'un guerrier songe à la chasse, il se représente d'avance comment il voudrait trouver l'étang et les huttes de castors; ma sœur doit avoir fait aussi, dans son esprit, le portrait de celui qu'elle désirerait rencontrer?
Néliala baissa les yeux avec embarras, mais fit un signe aflirmatif.
— Et son frère ne peut-il connaître ce portrait? demanda Louis en souriant.
Elle lui jeta un regard de côté, rougit, puis secouant la tête :
— Néhala n'a pas d'esprit, dit-elle avec une confusion souriante, le plus sûr pour elle est toujours de se taire.
Louis n'eut point le temps d'insister, car, avant qu'il pût répondre, un cri d'appel particulier se fît entendre du côté de l'habitation. La jeune sauvage dressa la tête; le cri retentit une seconde fois.
— C'est le Grand-Aigle, dit-elle vivement; il veut parler à Néhala, que mon frère prenne patience jusqu'à mon retour.
Et, sans attendre la réponse du comte, elle traversa rapidement la plate-forme et rentra chez le commandant.
Resté seul, Louis fut naturellement ramené à la pensée d'Henriette et de la position périlleuse dans laquelle ils se trouvaient engagés.
Son premier soin fut de regarder autour de lui pour s'orienter. Grâce aux indications de
Pierre, il reconnut sans peine la Montagne- Noire, à l'extrémité de laquelle ses compagnons devaient attendre son signal ou son retour. Elle s'élevait à environ deux milles du poste français, et formait, sur la rivière, une sorte de promontoire d'où l'on pouvait voir, sans être aperçu, tout ce qui se passait dans cette partie de la vallée. Le comte calcula que la troupe conduite par Laffut devait y arriver dans ce moment, et pensa aux moyens de ia rejoindre ie plus tôt qu'il lui serait possible. La substitution d'un étranger aux lieu et place du chevalier de Roselles ne pouvait manquer de modifier ses résolutions. Il devait évidemment renoncer à tout espoir de se faire accepter de bonne grâce comme remplaçant par le Grand-Aigle, et il ne voyait aucun moyen de se faire accepter de force, à moins
que Pierre Laffut n'eût à ce sujet quelque expédient. Il ne lui restait donc d'autre parti à prendre que de retourner vers Henriette et de rebrousser chemin avec elle.
Mais il fallait pour cela revoir le commandant, et son absence se prolongeait ainsi que celle de Néhala. Après avoir parcouru en tous sens la plate-forme et examiné tous les points de vue, le comte commença à se fatiguer de ce long retard. Il allait se décider à rentrer pour chercher ses hôtes, lorsque le bruit de leurs voix l'arrêta court. Tous deux parlaient vivement dans cette langue inconnue qu'il avait déjà entendu la jeune fille employer avec legardiende la poterne. Le ton de celle-ci était ému et suppliant, celui du Grand-Aigle impérieux. La discussion (car c'en était une) semblait s'animer à chaque réplique ; mais tout k
iU LA MAISON ROUGE,
coup il y eut une pause; Néhala murmura sourdement quelques mots, et les voix se turent. Un accord subit venait d'avoir lieu entre les deux interlocuteurs. Presque au même instant, la porte s'ouvrit, et Louis n'eut que le temps de s'éloigner vivement, c'était le Grand-Aigle qui venait le rejoindre.''
Ses yeux injectés brillaient d'une résolution farouche, et ses traits , brûlés par le soleil, avait une expression encore plus dure que d'habitude. Cependant, à l'aspect de Louis, ils parurent faire effort pour se détendre.
— Le capitaine me pardonnera de lui avoir ainsi faussé compagnie, dit-il avec une politesse contrainte, je suis maintenant tout à ses ordres.
Louis parut étonné de ce changement de manières.
— Gomment donc, chevalier, s'écria-t-il en reprenant son ton léger; c'est moi qui devrais m'excuser de ma visite indiscrète, je vous dérange?
— En aucune façon.'
— Allons, allons, c'est de la politesse; mais tout à l'heure vous étiez plus franc.
Le Grand- Aigle chercha à justifier la brusquerie de son premier accueil en parlant du grand nombre d'aventuriers qui s'étaient montrés, depuis quelque temps, aux environs du fort, et de la prudence que sa position lui commandait. Le jeune homme eut l'air de croire à ses excuses et déclara qu'il ne lui gardait nulle rancune.
— Je devrais même vous remercier de ce qui s'est passé, ajouta-t-il en riant, car l'excessive prudence de votre réception m'a fait réfléchir.
— Vous, capitaine?
— Oui , j'ai pensé qu'en continuant ma , route, je pourrais trouver des hôtes de plus en plus prudents, ce qui finirait par devenir embarrassant. Or, je ne voyage, moi, après tout, que pour mon agrément...
— En bien?
— Eh bien, je me demande ce que peuvent faire, dans ce cas, quelques centaines de lieues de plus ou de moins.;
— Comment?...
— * Vos solitudes sont singulièrement monotones, chevalier; toujours des rochers, des bois, des lacs!..* J'en ai un échantillon de six cents lieues; et cela suffit pour en parler aux dames de la cour.
— Ainsi vous renonceriez à poursuivre? demanda le commandant surpris.
— Franchement, ce qui m'a été dit, il y a un instant, par Néhala et par vous, me ferait pencher pour la retraite.
— Mais vos projets de découverte?
— Ah! le fleuve qui se jette dans la mer et la nation d'hommes blancs? Pardieu! chevalier, on dit que devant la justice divine l'intention est réputée pour le fait, les hommes ne peuvent être plus exigeants que Dieu. Puisque j'ai l'intention de visiter l'Ouest, on doit admettre que je l'ai visité.
Qui m'empêche, d'ailleurs, de découvrir ma nation blanche et mon fleuve, comme le père Hennepin a découvert le Mississipi? Je n'ai pour cela qu'à foire graver une carte représentant des pays habités par un peuple inconnu, une grande rivière où Von trouve des pélicans et des lacs parsemés de gros dauph i ns re-
levant la queue I Les trois quarts de nos voyageurs n'ont pas d'autre procédé pour faire leurs découvertes.
— Dans tous les cas, observa le commandant, monsieur de la Roche ne peut s'en retourner seul.
— Vos routes sont, je l'avoue, un peu confuses.
— 11 y a ici près un campement deKnïsteneaux; je viens d'y envoyer, et, avant deux heures , on en ramènera des guides qui conduiront le capitaine où il voudra;
Louis se trouva sérieusement embarrassé.
Rester jusqu'à l'arrivée de ces guides , c'était retarder l'instant où il devait rejoindre Henriette; mais refuser de les attendre, c'était montrer une impatience sans motif et qui ne pouvait manquer d'éveiller les soupçons. Le
Grand-Aigle lui fit d'ailleurs observer que les Knisteneaux arriveraient à temps pour qu'il pût repartir le soir même et faire quelques milles avant la nuit. Le comte, qui avait d'abord paru hésiter, consentit enfin à rester. -
Presque au même instant, un nègre entra et adressa au commandant quelques mots dans ce langage étranger qui semblait seul en usage dans le fort. Le commandant se tourna vers le comte :
— Lago m'annonce que le dîner est servi , et j'espère que le capitaine ne refusera point d'en prendre sa part en attendant les guides knisteneaux.
Louis s'inclina en signe d'assentiment , et son hôte le conduisit dans une pièce voisine de celle où il avait été précédemment reçu.
Une table s'y trouvait dressée et servie avec
profusion. Outre ïa langue de vache boucanée, le jambon d'ours et le pâté de chair de castor qui en chargeaient les deux extrémités, le milieu était occupé par une bosse de bison cuite dans la moelle, et par un tïcamang1 servi avec une sagamité de folle-avoine ; des fraises, des pracanes et des piaMraines* servaient de dessert.
— Vive Dieu! s'écria le comte émerveillé , est-ce là l'ordinaire du commandant du fort du Cèdre?
— Rien ne manque ici à l'homme qui ne se manque pas à lui-même, observa le Grand- Aigle.
— Sur mon âme, chevalier , vos dîners feraient honte à ceux d'Homère, et si l'habileté
1 Appelé aussi poisson blanc.
•Sorte de uois et de prune de l'Amériaue du Nord.
LA MAISON ROUGE. Ui
du cuisinier répond à la prodigalité du fournisseur...
— Vous allez en juger, capitaine.
Lago avança des sièges, et les deux convives allaient prendre place, lorsque Néhala entra, portant deux de ces larges bouteilles hollandaises, à ventre arrondi et à goulot court, que le commerce avec la Nouvelle-York avait répandues dans tout le Canada.
— Voici de vieux compatriotes avec lesquels je veux que le capitaine fasse connaissance, dit le commandant; l'un est de Bordeaux, l'autre de Montpellier. Auquel donncra-t-il la préférence ?
— Au gascon, chevalier, répondit Louis.
— J'en étais sûr , reprit-il , le vin près du capitaine; moi j'ai pris les goûts du pays, je préfère l'eau de feu;
La jeune fille fit ce qui lui avait été ordonné ; mais , au moment où elle plaça la bouteille devant Louis , celui-ci s'aperçut qu'elle était pâle et que sa main tremblait. Le Grand-Aigle le remarqua sans doute également , car il lui fit un signe impérieux. Néhala tressaillit, sembla hésiter un instant, puis sortit.
Le nègre posa sur la table la corne de buffle renfermant les épices, deux chevilles à moelle1, deux pipes chargées de tabac, et se retira,
Le commandant ne parut d'abord occupé que de servir son hôte et de lui expliquer les ressources et les procédés de la cuisine sauvage ; mais, une fois la première faim apaisée, l'entretien changea d'objet.
1 C'est un morceau de bois vert, dont on mâche le bout, de manière à ce qu'il fasse brosse; ou introduit ce bout dans l'03 poux en retirer la moelle.
Le Grand-Aigle voulut avoir des nouvelles de Québec; il demanda à Louis ce que devenaient les démêlés avec l'Angleterre , le commerce des pelleteries , et s'il y avait quelques changements dans les commandements des forts.
Toutes ces questions étaient faites avec politesse , mais d'un ton distrait , dont le jeune homme fut surpris. Il s'efforça pourtant d'y répondre de son mieux. Pendant qu'il parlait, le Grand-Aigle l'excitait à achever la bouteille qui lui avait été servie , et , bien qu'il se tînt sur la réserve , le comte ne tarda point à se trouver étourdi. Il le déclara en renversant son verre.
— Quoi ! le capitaine cède déjà la partie? demanda le Grand-Aigle.
— Et il eût fait prudemment de céder plus
tôt , continua Louis ; vous avez là un vin auquel il faut prendre garde, chevalier! quelques verres suffisent pour vous rendre la tête lourde et la vue trouble.
— Aussi ne paraît-il que dans les grandes occasions, observa le commandant avec un sourire équivoque ; mais l'arrivée au fort d'un homme tel que le capitaine est un événement.
— Trop aimable, chevalier, trop aimable! Permettez-moi de vous dire seulement que vous êtes un homme singulier...
— Moi?
— Vous voilà devenu le plus charmant des hôtes, la fleur delà chevalerie, et tout à l'heure, quand je suis arrivé, vous m'avez reçu comme un vagabond.
— Il est vrai , répondit le Grand- Aigle , en
jetant un regard de côté au comte qui semblait lutter contre un malaise croissant ; mais, ainsi que je l'ai déjà dit au capitaine , ma position m'oblige à certaines précautions contre les visiteurs.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il pourrait se trouver parmi eux d'anciennes connaissances dont la rencontre serait dangereuse...
— Que voulez-vous dire ?
Le Grand-Aigle le regarda fixement:
— Je veux dire, capitaine, reprit-il en appuyant sur chaque mot, que celui qui vous parle est arrivé en Amérique, il y a vingt ans,' comme condamné, et les fers de galérien aux pieds ; il a même travaillé longtemps aux défrichements de la Louisiane, à titre d'esclave,
et n'a dû sa délivrance qu'à la destructiuj
d'une partie de nos établissements par les Anglais.
— Est-ee vrai ? s'écria Louis stupéfait.
— J'aurais pu suivre ceux qui m'avaient rendu la liberté; mais j'avais un fusil , de la poudre, de l'espace devant moi... je me suis fait coureur de bois , et j'y ai vécu quinze années, ami des forts , ennemi des lâches et indépendant de tous.
— Et comment êtes-vous arrivé au commandement du fort?
— Un jour, en revenant du grand portage, j'appris , par un guerrier pied-noir , que ceux de sa nation avaient rencontré un fils d'Onontio près du lac de la Pluie ; qu'ils avaient tué ses guides et l'avaient emmené prisonnier. Leur campement était proche ; je m'y rendis , et je trouvai l'officier français lié au poteau.
Les chefs pieds-noirs, avec qui j'avais fumé le calumet de paix, me montrèrent des papiers qu'ils avaient trouvés sur lui. C'était une commission de commandant pour le fort du Cèdre accordée au chevalier Paul de Roselles.
— Dieu!
— L'éloignement du fort le mettait à l'abri de toute surveillance ; le nouveau commandant n'y était connu de personne ; la chance était donc sûre et l'occasion unique : j'en voulus profiter. Les pieds-noirs me cédèrent, pour quelques fourrures , les papiers et l'épée du chevalier... qui fut brûlé le soir même.
Louis poussa un cri d'horreur !
— Et vous osez me faire une pareille confidence? dit-il enfin les yeux fixés sur le Grand-Aigle.
— Parce que je sais mon déguisement
découvert , répliqua celui-ci ; le chevalier de Roselles était connu de M. le comte de Nérac.
— Qui vous a dit...
— Le Huron, qui vous sert de guide, avait entendu votre entretien avec Pierre Laffut ; il a jugé que je serais bien aise d'être instruit , et cette flèche d'avertissement était lancée par lui.
Louis n'en entendit pas davantage : il se leva pour s'élancer vers son fusil ; mais la tête lui tourna , il se sentit chanceler et fut obligé de s'appuyer au fauteuil.
— Monsieur le comte doit comprendre que je ne pouvais le laisser maître de mon secret sans me perdre, continua le Grand- Aigle toujours impassible ; aussi ai-je pris mes précautions et. suis-je sûr maintenant de n'avoir rien à craindre.
— Qu'as-tu donc fait, misérable? demanda le jeune homme surpris et épouvanté de ce qu'il éprouvait.
— Je me suis souvenu , reprit le commandant, que j'avais près de moi une jeune iille à qui sa mère avait enseigné l'art de tuer un ennemi sans bruit.
— Néhala!
— Je lui ai demandé de faire, pour ma sûreté , ce qu'elle avait fait pour sa haine.
— Ainsi ce vin que tu me versais?...
— Avait été préparé par elle.
Louis se rejeta en arrière , les cheveux hérissés.
— Empoisonné 1 balbutia-t-il... lâchement empoisonné!.. Est-ce possible? quoi! ces vertiges, ce froid qui gagne tous mes membres.. . c'est donc la mort?... La mort 1... ah 1 avant
qu'elle vienne, je me serai du moins vengé ! Il voulut dégainer le couteau de chasse qu'il portait à la ceinture ; mais l'arme échappa à sa main engourdie.
— Monsieur le comte voit que je n'ai rien à craindre de ses violences, observa le Grand- Aîgle avec une sombre ironie ; encore quelques instants , et je serai également à l'abri de ses révélations.
— Ne l'espère pas, misérable! bégaya Louis, qui se roidissait en efforts inutiles ; ma mort sera connue... et j'ai des amis... qui me vengeront î
— S'ils ne devaient point être bientôt à ma discrétion , comme toi-même.
— A ta discrétion? tu mensl Par quel moyen ?
— Regarde.
Le Grand-Aigle avait repoussé le volet d'une fenêtre jusqu'alors fermée, et le comte aperçut à l'extrémité de la plate-forme , les deux drapeaux blancs qui devaient avertir ses amis de quitter la Montagne-Noire pour le rejoindre.
— Le signal! s'écria-t-il épouvanté... ils vont venir !
— Ils sont venus ! interrompit le commandant en lui faisant signe de prêter l'oreille.
Le son d'une corne d'appel venait, en effet , de retentir au pied du rocher. Louis se pencha à la fenêtre et aperçut, à l'entrée du sentier, Pierre Laffut et Henriette qui se dirigeaient vers le fort !
Réunissant tout ce qui lui restait de forces, il essaya de pousser un cri qui pût être entendu par eux. Mais le Grand- Aigle , effrayé,
le terrassa , et , saisissant le couteau de chasse tombé à ses pieds, le leva pour l'en frapper.
Il fut arrêté par une exclamation de Néhala qui venait de paraître sur le seuil.
— Pas de sang ! dit la jeune fille, les deux mains tendues.
— Ses cris vont nous trahir , répliqua le Grand-Aigle.
— La femme pâle est encore loin , repritelle en s'approchant et écartant doucement l'arme, pas de sang 1
La voix de Louis commençait effectivement à s'éteindre. Néhala détacha la couverture bleue qui pendait à son épaule, et l'étendit sur le mourant. Celui-ci voulut faire quelques efforts pour se dégager ; mais le nègre I^go, qui venait d'entrer , s'avança sur un signe , l'eu-
veloppa dans le manteau , afin d'étouffer ses derniers cris, et, l'enlevant dans ses bras comme un enfant , sortit précédé de la jeune sauvage.
Pendant la fin de la scène rapportée dans le chapitre précédent, Henriette et Pierre Laffut avaient commencé à gravir le sentier qui conduisait ati fort. Malgré le signal qui flottait sur la plate-forme, le coureur de bois n'avait quitté qu'à regret le campement de la
Montagne-Noire. Son avis était d'attendre le retour du comte ; mais la jeune femme ne voulut point accepter ce retard, et son impatience finit par vaincre les répugnances de Pierre.
Mais à mesure qu'il approchait du fort , il s'étonnait déplus en plus de ce que M. de Nérac ne venait point à leur rencontre, et il finit par communiquer ses inquiétudes à sa compagne de route. Il insista, en même temps, pour s'arrêter et attendre. Mais sa confidenco venait de soulever le plus aveugle et le plus sourd de tous les sentiments qui peuvent s'éveiller au cœur d'une femme I la crainte pour l'être aimé! Loin de suivre le conseil de Pierre Laffut, Henriette pressa le pas sans vouloir rien écouter.
Cependant, arrivés au tiers du sentier que nous les avons vus gravir tout à l'heu :
coureur de bois s'arrêta de nouveau, appuya la crosse de son fusil à terre et regarda autour de lui.
— Par tous les saints du paradis, le capitaine doit pourtant nous avoir aperçus maintenant ! s'écria-t-il, et pour qu'il ne vienne pas, il faut des empêchements sérieux.
— Nous les connaîtrons tout à l'heure, répondit la jeune femme qui continuait à s'avancer.
— Oui , murmura Pierre , mais tout à l'heure nous serons dans le nid de l'aigle, et alors il sera trop tard pour regarder derrière soi; le plus sage serait de rebrousser chemin.
— En abandonnant Louis?
— Pour le servir plus utilement.
La jeune femme fit un geste d'impatience.
— Je veux le revoir ! dit-elle avec cette résolution emportée d'une âme qui n'écoute que son effroi. S'il est vrai qu'il coure quelques dangers, mon devoir est de les partager. Mais je ne dois point y exposer les autres. Le fort est devant moi, je n'ai plus besoin de guide, laissez-moi m'y présenter seule et retournez au campement.
— Sans savoir ce que le commandant fera du comte et de vous? dit Pierre brusquement; il faudrait n'être guère curieux.
— Mais s'il vous tend un piège à vous- ?nême?
— Je tâcherai de l'éviter?
— Eh si vous y tombez.
— Et bien, j'y laisserai ma peau. Ne faut-il pas toujours la laisser quelque part? Le castor ne renonce pas à nager dans un étang parce
qu'il y soupçonne des trappes de chasseur. Allons rejoindre M. le comte.
Il avait rejeté son fusil sur son épaule et s'était remis en marche. Trop pressée d'arriver au fort pour prolonger un pareil débat, Henriette le suivit sans essayer de nouvelles objections.
Ils arrivèrent ainsi à la poterne qu'ils trouvèrent ouverte.
— Voici du moins la preuve qu'on nous attendait, observa le coureur de bois.
— Le chevalier ? demanda rapidement Henriette; conduisez-moi au chevalier!
Pierre le lui montra qui s'avançait de leur côté, et elle courut à sa rencontre.
A la vue de la jeune femme , celui-ci ne put réprimer un mouvement d'admiration; mais elle n'y prit point garde , et, répondant
rapidement à son salut, elle demanda où était Louis.
— Il a longtemps attendu avec impatience madame la comtesse, répondit le Grand-Aigle en appuyant sur ce mot.
Henriette fit un mouvement.
— Quoi ! dit-elle avec quelque embarras , monsieur le chevalier sait donc... Ainsi, Louis lui a avoué...
— Ne venait-il point dans cette intention ? demanda le commandant.
— Et il vous a dit?...
— Tout , madame. Je sais quelles raisons vous ont obligés à quitter la France, puis Québec, et comment vous vous êtes décidés à chercher un refuge au fort du Cèdre, dont le comte veut bien prendre le commandement à ma place.
Henriette se tourna vivement vers le coureur de bois.
— Tu entends, Pierre, s'écria-t-elle joyeusement; nos craintes étaient des folies!
Louis avait raison, et ses espérances ne seront point trompées.
— C'est ce que nous saurons quand nous lui aurons parlé, reprit Pierre Laffut en promenant sur tout ce qui l'entourait un regard soupçonneux.
— Monsieur le chevalier va nous conduire vers lui, reprit rapidement Henriette. Ah! j'ai besoin de le voir pour être complètement rassurée.
Et, remarquant le mouvement du Grand- Aigle, qu'elle prit pour une expression de surprise, elle ajouta avec une rougeur souriante :
— Une pareille inquiétude après une si
courte absence doit paraître étrange à monsieur le chevalier; mais Louis l'excusera.
— D'autant plus facilement que lui-même la partage, observa le Grand-Aigle. Les deux pavillons flottaient à peine sur la plate-formo qu'il s'est étonné de ne point voir madame la comtesse, et j'ai vainement essayé de lui faire prendre patience, il a voulu aller à votre rencontre.
Henriette et le coureur de bois poussèrent une exclamation.
— A notre rencontre! répéta ce dernier. Par saint Lô, comment monsieur le chevalier explique-t-il alors que nous ne l'ayons point vu?
— Parce qu'en prenant le chemin de la vallée, qui est le plus direct, le comte ne pouvait être aperçu de ceux qui suivaient la route des
coteaux, répliqua le Grand-Aigle froidement.
Pierre fit un geste de dépit. La vérité était que, quittant la Montagne-Noire avec répugnance, il avait choisi le chemin le plus long et le plus couvert, afin de s'approcher du fort sans se montrer. Henriette proposa aussitôt de courir après Louis ; mais le commandant lui fit observer qu'elle ne pouvait espérer de le rejoindre , et qu'elle s'exposait ainsi infailliblement à prolonger leur séparation au lieu de l'abréger. En supposant d'ailleurs que le comte poussât jusqu'à la Montagne-Noire , les gens qui y avaient été laissés devaient l'instruire du départ d'Henriette, et il ne pouvait manquer d'être de retour dans quelques heures. Le plus sage était donc de l'attendre au fort en se reposant.
Bien qu'on ne pût rien opposer de raison-
nable à ces objections, Henriette et son guide n'y cédèrent qu'avec peine. Celui-ci surtout ne cessait de questionner, d'émettre des doutes, de faire des suppositions, cherchant chaque fois dans les regards du Grand-Aigle s'il n'avait point touché juste. Il ressemblait à l'homme qui croit sentir un ennemi au milieu des ténèbres, et qui frappe autour de lui, à l'aventure^dans l'espérance qu'il finira par trouver quelque chose sous ses coups. Mais l'impassibilité du commandant déconcerta toutes ses épreuves et finit par l'ébranler luimême. Après tout, ses craintes pouvaient être sans fondements. Le motif donné à l'absence du comte n'avait rien d'invraisemblable, et s'il s'était dirigé par la vallée, ainsi que le disait le Grand-Aigle, leur rencontre avait été réellement impossible.
Pierre commença à douter et à se demander si ses soupçons n'étaient pas allés trop loin. Quant à Henriette, moins défiante que son conducteur, elle avait accepté sur-lechamp les raisons [qui lui avaient été données, et, passant avec cette facilité des âmes jeunes, de l'effroi à la sécurité, elle ne songea plus qu'au prochain retour de Louis et à la joie d'avoir enfin atteint la retraite où elle devait vivre près de lui.
Le Grand-Aigle, qui avait suivi d'un œil attentif les impressions successivement réfléchies sur ce visage charmant, engagea alors la jeune femme à le suivre, et indiqua à Pierre le logement du sergent.
La nuit allait venir : un de ces brouillards qui montent des vallées vers le déclin des jours d'été, commençait à envelopper le fort;
les palissades d'enceinte et les bâtiments de service les plus éloignés avaient déjà disparu, tandis que les objets plus rapprochés flottaient eux-mêmes dans une vague obscurité. Pierre, incertain et pensii, était resté à la même place, le menton appuyé sur son fusil. Ne pouvant renoncer à sa défiance ni lui trouver une justification suffisante, il avait suivi d'un regard distrait le commandant qui venait d'atteindre la grande case avec Henriette. Ce fut seulement en la voyant disparaître qu'il sortit de sa rêverie et qu'il se disposa à entrer chez le sergent. Il souleva son fusil, en laissant échapper une sourde interjection qui pouvait exprimer également le dépit ou l'anxiété, fit quelques pas du côté de la case qu'on lui avait indiquée, puis, par une prudence que sa vie sauvage lui avait rendue familière, il s'arrêta
pour prendre connaissance du lieu où il se trouvait.
C'était une cour bordée de petites cases de service, formant, presque à chaque pas, d'étroits refuges assombris par la nuit et au fond desquels l'œil ne pouvait alors atteindre. Elle était terminée par l'angle aigu de la palissade dont nous avons déjà parlé. Pierre s'avança vers cette sombre encoignure afin de s'assurer si aucune issue ne s'ouvrait de ce côté, et il aperçut la petite porte conduisant à la ravine ; mais elle était fermée d'un lourd cadenas !
Il allait reprendre la route de la plateforme, lorsque le bruit d'une respiration entrecoupée frappa son oreille; il regarda devant lui : au coin le plus obscur de la palissade un objet informe était accroupi à terre. Pierre s'approcha avec précaution et distin-
gua un sauvage qui dormait la tête enveloppée dans sa couverture. Une gourde vide exhalant l'odeur de Veau de feu, et qu'il tenait encore, expliquait suffisamment la cause de ce sommeil et le singulier choix du lieu dont l'homme rouge avait fait sa chambre à coucher. Mais Pierre fut frappé du tatouage imprimé sur la main qui serrait cette gourde ; c'était l'image grossière d'une tortue, signe de l'une des trois familles huronnesî Pris d'un vague soupçon, il se pencha doucement et essaya de soulever la couverture qui cachait les traits du dormeur ; celui-ci , troublé dans son sommeil, se retourna avec un grognement sourd, et, dans ce mouvement, la couverture dérangée laissa voir son visage; Pierre, saisi, se redressa : c'était le guide Joseph!
Par bonheur, l'ivresse du sauvage, jointe à la nuit et à son demi-sommeil, l'empêcha de reconnaître le coureur de bois ; il ne fut frappé que de son costume européen et murmura le nom du commandant. Pierre profita de son erreur.
t- Le Grand-Aigle ne savait point trouver ici son frère, dit-il en dialecte hurcn ; qu'est-il venu y faire, et que cherche-t-il?
— Joseph leva le bras, renversant la gourde pour montrer qu'elle était vide, et bégaya :
— ■ Le Grand-Aigle a unfe fontaine d'eau de feu ; il a dit que Joseph pourrait y boire, et Joseph attend!
— Mais comment Joseph s'acquittera-t-il?
demanda Pierre en se tenant toujours à distance. Parmi les guerriers de sa tribu, Joseph est le plus pauvre!
Le Huron releva la tête, frappé seulement du dernier mot.
— Pauvre! répéta-t-il avec fierté... Ohî oh! oh! Joseph aura toutes les richesses du visage pâle; le Grand-Aigle l'a promis.
— Quand il a parlé ainsi, sa main était trop ouverte, observa Pierre; pour mériter une pareille récompense, Joseph aurait dû rendre quelque grand service...
— Et qui donc a dit à mon frère l'arrivée du chef qui venait prendre sa place? s'écria le sauvage. N'est-ce pas Joseph? C'est grâce à Joseph que le Grand-Aigle a pu tuer le fils d'Onontio.
— Le tuer!
— Oui, oui ; Néhala et Lago ont emporté le
cadavre; Joseph a tout vu, et si on lui refuse
de l'eau de feu, il n'apportera point, comme il
i7o la Maison rouge.
l'a promis, la chevelure du coureur de bois !
Joseph a soif; Joseph veut boire!
Tout en parlant, le Huron avait secoué son sommeil; il s'était relevé chancelant, et se trouva face à face avec Pierre, dont il n'avait pu jusqu'alors distinguer les traits.
L'aspect de celui-ci l'avertit sans doute de sa méprise, car il tressaillit, recula, et chercha machinalement le couteau qu'il portait à sa ceinture. Pierre Laffut ne lui laissa heureusement point le temps de s'en servir. Suffisamment éclairé par ce qu'il venait d'entendre, et prenant son parti avec cette rapidité que donne l'habitude du péril, il s'élança sur l'Indien, qu'il saisit à la gorge, et le renversa en arrière. Joseph voulut appeler au secours, mais le coureur de bois étouffa ses cris dans une vigoureuse étreinte.
Alors commença une lutte muette et furieuse. Le Huron, dégrisé par la peur, faisait des efforts désespérés pour se relever. Ses ongles et ses dents s'enfonçaient dans la chair de son adversaire, mais sans que celui-ci lâchât prise. Les deux genoux appuyés sur la poitrine du guide, les deux mains serrées à sa gorge, il ne s'occupait que de le retenir sous lui sans mouvement et sans voix. Enfin, il sentit que les efforts du sauvage allaient s'affaiblissant; ses deux bras se détendirent, sa tête retomba, son corps frémit convulsivement, puis tout resta immobile.
Après avoir attendu un instant, Pierre rouvrit lentement ses mains crispées et resta penché sur le Huron ; sa respiration avait cessé ; son cœur ne battait plus ; il était mort!
11 se leva alors avec précaution, traîna le ca-
davre dans le coin le plus caché, le recouvrit de paille de maïs arrachée au toit d'une case, afin de le dérober à la première vue, et se glissa vers la petite porte donnant sur la ravine.
Elle était trop solidement cadenassée pour que l'on pût songer à la forcer ; mais son existence prouvait que de ce côté se trouvait une issue, et Pierre n'en demandait pas davantage. Après ce qui venait de se passer, il était évident que sa présence au fort amènerait infailliblement sa perte et assurerait celle d'Henriette. Prisonnier du Grand-Aigle, il devait, en effet, s'attendre à le voir d'autant plus audacieux, qu'il n'aurait plus rien à redouter ; libre, au contraire, il pouvait espérer que la crainte de son intervention ou de sa dénonciation arrêterait toute violence contre la jeune
femme. Dans l'intérêt de celle-ci elle-même, il devait donc tenter de rejoindre le plus tôt possible ses compagnons.
Ces réflexions furent faites par Pierre Laffut tout en préparant ses moyens de fuite. Il commença par choisir parmi des bois de charpente entassés près d'une case, un jeune sapin dont les nœuds lui servirent d'abord d'échelons pour atteindre le sommet de la palissade, puis pour descendre du côté opposé. Arrivé ainsi à la ravine, il se glissa en rampant le long du sentier qui côtoyait le rocher, atteignit le fourré où il trouva le bateau d'écorce laissé par Joseph, traversa la rivière, et se dirigea en courant vers le campement de la Montagne- Noire.
En entrant dans la grande case, le commandant fit traverser à Henriette la pièce au milieu de laquelle la table se trouvait encore dressée, et la fit entrer dans une seconde chambre plus reculée.
Il était aisé de voir an premier aspect que
tout le luxe de l'habitation s'était réfugié dans cette espèce de boudoir sauvage. Outre le tapis de peau d'ours couvrant le plancher, des nattes fines garnissaient les murailles, et les poutres du plafond étaient ornées de sculptures hardiment travaillées. L'ameublement se composait d'un hamac caraïbe , d'un de ces miroirs italiens à encadrement parsemé de miroirs plus petits; de quelques sièges fourrés et d'une petite table sur laquelle étaient placés des rafraîchissements. Des rideaux de cuir fermaient la fenêtre et une porte conduisait à une chambre plus reculée; enfin, deux torches de cire végétale éclairaient la pièce et y répandaient un léger parfum.
Henriette, qui ne s'était jusqu'alors occupée que de questionner son conducteur sur l'heure où Louis avait quitté le fort, sur ce qu'il avait
dit avant de partir, et le moment présumé de son retour , ne parut point prendre garde au lieu dans lequel elle se trouvait. Le commandant lui présenta un siège et resta debout devant elle.
La vue de la jeune femme avait produit sur lui un effet étrange. Non-seulement ses manières s'étaient dépouillées d'une partie de leur brusquerie, mais elles semblaient presque contraintes. Ce n'était pourtant ni de la réserve ni du respect, mais une sorte de surprise, quelque chose comme l'embarras du mendiant qui, comptant partager le dîner d'un de ses pareils, se trouverait subitement transporté à la table d'un roi. Fixant sur la jeune femme des yeux profonds , ravi de la voir si belle et, pourtant gêné et contenu par le pur caractère de cette beauté, le Grand-Aigle res-
tait in mobile à la môme place , heureux de tenir Henriette en sa puissance, mais hésitant à en profiter, sans remords du crime commis, mais aussi sans empressement à en commettre un nouveau I
C'est qu'outre l'aspect de noblesse qui environnait la jeune femme et qui la défendait, elle avait pour son hôte ce charme particulier et serein qui enchaîne une volonté à la première vue. 11 prenait plaisir à la regarder sans arrière-pensée, rien que pour la voir. Lui, depuis si longtemps indifférent au bonheur des autres, il se sentait disposé à la vouloir heureuse I
Tout cela n'était pourtant qu'une première impression, vague pour lui-même, et qui devait être passagère sans doute; car qui ne connaît ces réveils fugitifs de meilleurs instincts
dans les natures endurcies? Parce qu'on a heurté ces cœurs de pierre au bon endroit, une étincelle en sort, mais elle ne luit qu'un instant, et tout retombe bien vite dans la nuit ! Ce fut ce qui arriva pour le commandant. Henriette l'arracha elle-même à son espèce de contemplation bienveillante en prononçant le nom de Pierre Laffut. Ainsi ramené à la pensée d'un ennemi encore vivant, et, par cette pensée, au souvenir de l'ennemi déjà mort, le Grand-Aigle rentra pour ainsi dire en luimême. Il sentit comme une réaction intérieure qui réveillait ses mauvaises passions un instant inactives. Honteux de ses hésitations et retrouvant les manières hardies qui lui étaient habituelles, il jeta loin de lui le chapeau qu'il avait jusqu'alors tenu à la main, approcha la table sur laquelle la collation était
servie, et s'assit près d'Henriette en l'engageant à y faire honneur.
Celle-ci eut probablement conscience du changement qui s'était opéré dans son hôte, car elle détourna la tête et recula doucement son siège en s'excusant de rien accepter. Après quelques instances inutiles , le Grand- Aigle prit des flacons et remplit son verre pour son propre compte.
— Madame la comtesse eût peut-être préféré du maïs en lait et de l'eau de frêne, dit- " il ; mais la saison est trop avancée ; elle pardonnera notre pauvreté, à laquelle il faut, d'ailleurs, qu'elle s'habitue, car ici le nécessaire est de l'opulence.
— J'ai déjà pu l'apprendre, observa Henriette, depuis trois mois que je vis dans les forêts et sur les lacs.
lao LA MAIS.ON ROUGE.
— Et pendant ce pénible voyage, madame la comtesse n'a-t-elie jamais regretté d'être partie? demanda le Grand-Aigle en la regardant.
— Loin de là, dit Henriette, je trouvais une sorte de joie à essayer mes forces ; cette communauté de fatigues et de périls m'unissait à Louis d'une manière plus complète, plus absolue ; j'acquérais ainsi la certitude que, quoi qu'il arrivât, je serais capable de le suivre.
Le Grand -Aigle jeta sur la jeune femme un regard sombre, vida le verre qu'il tenait à la main, et le remplit de nouveau.
— Du reste, reprit-elle en souriant, monsieur le chevalier sait quel charme irrésistible a la vie des bois pour notre nation. Loin d'attirer les hommes rouges à notre civilisation, nous nous laissons presque tous séduire par
leur sauvage liberté. Les solitudes qui nous entourent ressemblent aux forêts enchantées dont on me parlait dans mon enfance, et près desquelles nul chevalier ne pouvait passer sans entrer. J'ai subi, comme tous les autres, cette espèce de fascination, et, depuis trois mois que j'ai quitté les établissements, je sens que je suis devenue à demi sauvage.
— De sorte que madame la comtesse pourra renoncer à ses habitudes? Elle acceptera une vie de fatigue et de travail?
— N'y étais-je pas destinée? En la reprenant, je ne fais pour ainsi dire que retourner à mon origine. Ne suis-je point la fille d'une paysanne.
— Vous !
— Oui, monsieur le chevalier : Fille d'une
paiiM-e servante, et, plus tard, orpheline, re-
cueillie par charité. Le comte ne vous l'a-t-il point dit?
— Non, répliqua le commandant qui , en voyant tomber le prestige aristocratique dont Henriette était entourée, parut se trouver plus à l'aise.
— Monsieur le chevalier doit comprendre maintenant pourquoi j'ai tout bravé, continua celle-ci ; la fuite était pour moi le seul moyen d'éviter une séparation à laquelle j'eusse préféré la mort.
— Vous pouviez la rencontrer dans cette fuite elle-même, observa le Grand- Aigle ; car elle rôde partout dans nos solitudes; ici, chaque arbre, chaque pierre, chaque touffe d'herbe cache un ennemi. L'homme est le gibier de l'homme : on est tué ou on tue. Ce forj lui-même où vous êtes venue chercher
un asile, peut, à chaque instant, être surpris ou attaqué.
— Je tâcherai de n'y point penser, répondit Henriette avec un tremblant sourire , et, quand le danger viendra, eh bien... j'en sortirai ou j'y succomberai avec Louis»
— Reste à connaître ce danger, reprit 1g commandant, qui semblait prendre plaisir à éprouver l'énergie de cette âme sous ses menaçantes prévisions , comme le tigre éprouve, sous sa griffe, la vitalité de sa proie. Madame la comtesse sait-elle ce que c'est que mourir de la main des hommes rouges ?A-t-elle pensé à ces tortures qui font attendre la mort plusieurs jours?
— Non , interrompit rapidement Henriettfl qui devint pâle ; non, je veux repousser ces horribles images !
— Et si elles devenaient une réalité?
— Alors , je demanderais à Dieu de me donner la force!
— Et ne regretteriez-vous point, dans ce cas, d'avoir suivi le comte?
— Je regretterais de n'avoir pu vivre plus longtemps près de lui et pour lui.
Le Grand -Aigle, dont le verre avait continué à se vider et à se remplir pendant cet entretien, regarda la jeune fille avec une sorte de surprise... Il eût été difficile de dire au juste ce qui se passait au fond de ce cœur ténébreux; lui-même ne le savait pas ! C'était comme un flux et comme un reflux de sentiments contraires qui ballottaient tour à tour sa volonté. L'amour dévoué d'Henriette pour le comte lui inspirait, en même temps, une instinctive admiration et une sourde jalousie.
LA .MAISON' ROUf.R. 43r.
Elle lui en plaisait davantage, et il eût pourtant voulu l'en punir I La beauté morale qui se reflétait sur les traits charmants de la jeune femme, loin de comprimer ses mauvais désirs, les éveillait plus vivement; c'était pour eux une sorte d'aiguillon ; la pureté de l'ange excitait la rage du démon. Seulement, il laissait celle-ci s'attiser, grandir; il prolongeait l'attente, comme le vautour qui, pour aiguiser sa faim, regarde quelque temps sa proie folâtrer au-dessous de lui.
Il but de nouveau, et se rapprocha d'Henriette.
— Après tout, dit-il, le fort du Cèdre a jusqu'à présent échappé aux surprises des sauvages, et rien n'empêche qu'il n'y échappe encore. Je m'étonne seulement, que madame la comtesse ne s'effraye pas de cette solitude.
— Parce que monsieur le chevalier a oublié le passé, dit-elle avec un sourire ; mais qu'il y cherche bien; ne se rappelle-t-il pas, lui aussi, une époque où sa suprême joie eût été de vivre à l'écart, sous quelque pauvre toit, avec une personne choisie?...
L'effet de cette question si simple fut aussi inattendu qu'extraordinaire. Une expression douloureuse contracta subitement le visage du commandant ; il replaça brusquement sur la table le verre qu'il tenait à la main.
Henriette comprit qu'elle avait involontairement touché à quelque souvenir poignant, et demeura interdite. 11 y eut un silence. Le Grand -Aigle se tenait le corps penché en avant, les yeux fixes, les deux poings fermés et appuyés sur ses genoux. Ses lèvres s'agitaient comme s'il eût murmuré tout bas quel-
ques mots inintelligibles. Cependant la douleur qui s'était d'abord reflétée sur ses traits se transforma peu à peu en une expression d'inflexibilité amère ; son regard se reporta sur la jeune femme et s'enflamma subitement. Gelie-ci, confuse, baissa les yeux.
— Que monsieur le chevalier pardonne ma question, balbutia-t-elle ; je lui ai imprudemment rappelé le passé 1...
— Non, interrompit le commandant avec l'espèce de précipitation exaltée d'un homme qui veut s'étourdir; il n'y a plus de passé pour moi; il n'y a qu'un présent... un présent qui doit me dédommager de tout.
Henriette le regarda avec inquiétude.
— Moi aussi, j'ai fait autrefois des rêves romanesques, continua-t-il ironiquement; mais l'expérience m'a guéri. J'ai appris que le bon-
heur est un privilège du plus fort, et après avoir longtemps subi cette loi, je prétends en user à mon tour.
— Que voulez-vous dire? demanda la jeune femme effrayée des regards du Grand- Aigle.
— Que ma solitude commençait à me fatiguer, reprit-il, et que je bénis le hasard d'avoir envoyé madame la comtesse pour l'égayer. <*
Henriette se leva tremblante*
— Monsieur le chevalier de Roselles semble oublier à qui il parle, balbutia-t-elle.
— Au "diable de Roselles î interrompit le commandant avec impatience; il n'a rien à voir dans tout ceci.
— Gomment?
— Je ne suis point le chevalier^ Henriette poussa un cri,
— Non , reprit le Grand-Aigle qui se rapprocha, je ne suis point le chevalier; mais je suis le maître ici, le maître absolu, et je veux en profiter.
La jeune femme s'élança vers la porte qu'elle essaya d'ouvrir; mais elle s'aperçut alors que la clef avait été retirée.
— Louis ! à moi ! cria-t-elle épouvantée, au secor.rs, Louis 1
— Nul ne peut vous entendre, dit le Grand- Aigle; me croyez-vous donc assez novice pour ne point prendre mes précautions? Vous êtes seule ici et à ma discrétion!
— Seule! répéta-t-eHe pâle d'épouvante;
cela ne peut être, monsieur; vous voulez
m'effrayer! Mais, qui que vous soyez, vous ne
voudriez point user de violence contre une
femme sans défense; ce serait trop hache!
îi
Monsieur, monsieur, je vous en conjure, ouvrez-moi cette porte; laissez-moi rejoindre le comte!... par générosité... par grâce... par pitié.
Elle était inclinée devant le Grand-Aigle, les mains jointes et le visage couvert de larmes. Sa pelisse, qui avait glissé de ses épaules, laissait voir, sans obstacle, sa taille souple, et ses cheveux, dénoués par le brusque mouvement qu'elle venait de faire, flottaient sur son cou demi-nu. Ce désordre la rendait si belle, que le Grand-Aigle demeura un instant fasciné; mais sortant vite de son extase, il voulut l'envelopper dans ses bras.
Henriette, tremblante, recula jusqu'au mur, rencontra le rideau de cuir qui fermait l'entrée de la pièce voisine et s'y précipita poursuivie par le commandant ; mais tout à coup son re-
gr.rd éperdu resta ûxe ; elle se redressa avec un cri!... En face d'elle, contre la muraille, était suspendu un portrait de femme portant le costume des paysannes normandes.
Elle se dégagea par un effort désespéré des bras du commandant qui l'avait enveloppée de nouveau, courut au portrait, le contempla un instant avec une indécision palpitante et s'écria :
— C'est elle l
— Qui?demandale Grand-Aigle... Marine la Housse?...
— Ma mère !
Ce mot, prononcé avec tout l'élan du cœur, fut suivi d'un cri si profond, poussé par le commandant, qu'Henriette elle-même en fut saisie. Elle releva la tête ; il était debout, appuyé au mur, paie, les bras ouverts, les yeux égarés.
— Oui, ma mère, répéta-t-elle d'un accent mouillé de larmes et en montrant du doigt la douce image; la pauvre servante de la Tremblaye, la fiancée de Pascal, ainsi qu'on l'appelait!... Ah ! si vous l'avez connue, monsieur, ne soyez pas sans pitié pour sa fille...
Et, voyant que le Grand-Aigle lui tendait les bras sans pouvoir répondre, elle ajouta :
— Mais, vous-même, qui êtes-vous donc?
Il fit un effort suprême, avança d'un pas,
lendit les mains, et lui cria :
— Je suis Pascal !...
La plume doit renoncer à décrire de pareilles scènes. Henriette, déjà éprouvée par tant de secousses, resta longtemps à demi évanouie aux pieds du commandant. Quant à celui-ci, une révolution complète s'était opérée en lui. A l'ivresse des sens avait succédé une
sorte d'ivresse de cœur. Ramené aux souvenirs de sa jeunesse, subitement assailli parles joies inconnues de la paternité, fou de surprise, d'attendrissement, de bonheur, il s'était jeté à genoux près de sa fille, qu'il soutenait dans ses bras et qu'il rassurait en pleurant.
Cela dura longtemps, sans qu'il pût tarir ses larmes et se rassasier de sa joie. Enfin, Henriette, qui, en reprenant ses forces, avait aussi retrouvé le souvenir, se dégagea doucement et demanda Louis.
Ce nom fut comme une morsure d'aspic pour Pascal. Il se releva en portant les deux mains à sa tête avec un gémissement désespéré.
— Louis! répéta la jeune femme effrayée ; qu'en avez- vous fait, mon père?
— Ah î viens , s'écria-t-il , égaré ; nous pourrons peut-être encore le sauver
Il courut à la porte, l'ouvrit, et s'élanço vers la première pièce, suivi d'Henriette; mais, en y entrant, il heurta Lago qui rentrait.
— L'étranger? cfia-t-il.
— Emmené par Néhaia, répondit le nègre.
— Où cela?
— A la case des morts.
Un des signes distinctifs des rivières américainesest la quantité toujours croissante d'îles et de battures dont elles sont parsemées. Chaque année, des arbres renversés parl'orage et entraînés par les eaux, s'arrêtent aux endroits les moins profonds, forment des digues
contre lesquelles viennent s'entasser le sable, le limon, les épaves, et donnent ainsi naissance à de nouveaux îlots, que les alluvions ne tardent pas à grandir. D'abord tapissés d'herbe, puis de buissons, puis de grands arbres, ces attérissements révèlent leur âge par la nature des végétations qui les couvrent.
Or, parmi les îles qui parsemaient la Saskatchiouaine , à quelques milles du fort, on en voyait un groupe dont les chênes énormes et les gigantesques noyers prouvaient clairement l'antiquité. Elles s'élevaient vers le milieu de la rivière, formant un cercle au centre duquel se cachait un îlot plus petit, couvert de sapins et bordé de buissons si touffus, qu'au premier coup d'œil le débarquement y semblait impossible. Cependant, en faisant le tour de ce massif de verdure, on finissait par y
apercevoir une trouée qui s'ouvrait sur une grève de quelques pieds. Ce passage, qui semblait avoir été pratiqué par une bête fauve, ne pouvait être remarqué que par un regard attentif et exercé ; mais lorsque l'on avait la curiosité de le franchir, on pénétrait sans peine au centre de l'îlot où les grands arbres formaient une clairière complètement libre et sans autre végétation qu'une herbe épaisse.
Cet espace, qui servait de cimetière au fort, était occupé par une dizaine de monticules, les uns surmontés de trophées sauvages, les autres de croix rustiques, selon qu'ils indiquaient la sépulture d'un idolâtre ou d'un chrétien. Une cabane y avait également été bâtie à la manière sauvage, c'est-à-dire avec des branches, de l'écorce de bouleau et de la mousse : c'était, la que Lago et Néhala avaient
transporté Louis; c'était la case aes morts!
L'intérieur en était complètement dépouillé. Une peau d'élan fixée à quatre pieux y formait une espèce de lit sur lequel le cadavre du jeune homme était étendu.
Néhala, accroupie à ses pieds, le contemplait d'un œil fixe mais vague. Ses traits n'exprimaient ni regrets, ni malaise, mais plutôt une sorte de joie contenue. On eût dit que pendant qu'elle regardait ce corps immobile, sa pensée poursuivait quelque rêve heureux. Une lueur souriante traversait, par instants, ses noires prunelles, et un imperceptible frémissement agitait ses lèvres.
Cependant, après être restée longtemps plongée dans cette espèce de rêverie, elle se releva et vint se pencher sur le cadavre.
Celui-ci, à demi caché dans la couverture
dont elle l'avait enveloppé, ne laissait voir qu'un visage livide, dont les yeux ternes et ouverts, le front contracté, les dents serrées, exprimaient encore la rage douloureuse au milieu de laquelle la mort l'avait surpris. L'un de ses bras roidis était levé comme pour frapper, tandis que l'autre main serrait convulsivement le manteau dans lequel il avait été emporté.
Cette attitude, jointe à l'expression menaçante du visage, donnait au mort quelque chose de terrible, mais de beau, dont Néhala fut sans doute frappée, car elle s'emblait s'oublier à le regarder, lorsque, tout à coup, elle redressa la tête comme une biche effarouchée, et prêta l'oreille î...
Parmi le clapotement des eaux contre les îles, un bruit léger venait de se faire entendre;
il devint bientôt plus distinct : c'était un murmure de voix, suivi d'un froissement de pas précipités! Néhala ramena vivement la couverture sur le visage du comte, et courut à la lampe pour l'éteindre; mais, avant qu'elle en eût eu le temps, le rideau d'écorce qui fermait la porte fut arraché plutôt qu'ouvert, et le Grand-Aigle se précipita dans la cabane avec Henriette.
Tous deux ne purent que crier en môme temps le même nom !
— Louis!
Néhala les regarda surprise;
— Qu'en as-tu fait?... où est-il?... répéta Pascal haleta uL.
Elle désigna le lit du geste; Henriette y courut, écarta le manteau, se pencha sur le cadavre et recula avec un cri horrible.
:— Mort? demanda le Grand-Aigle, dont le sang se glaça.
La jeune femme ne put répondre. Elle était tombée à genoux contre le lit, la tête flottante, les mains étendues, bégayant le nom de Louis.
— Ainsi... c'est vrai 1 reprit Pascal qui regarda Néhala.
— J'ai fait ce que mon père m'avait ordonné, répondit celle-ci froidement.
— Mais tu connais les moyens de combattre ce poison 1 s'écria le Grand-Aigle, tu me l'as dit toi-même,,
— Il est vrai I
— Alors, tu peux encore rappeler la vie dans ce cadavre?
— Il est trop tard 1
Le Grand -Aigle leva les mains avec une expression de rage désespérée; ce qu'il crai-
gnait était ainsi accompli sans retour. Sa fille était veuve!
Il ne fit entendre pourtant ni cri, ni plainte. Pour que la douleur s'épanche, il faut qu'elle puisse s'avouer. La souffrance méritée et honteuse garde le silence.
Le coup qui le frappait, d'ailleurs, n'était qu'un châtiment. Lui-même l'avait voulu et préparé! ainsi demeura-t-il muet, l'œil immobile et fixé sur Louis, tandis que les sanglots d'Henriette continuaient à éclater.
Néhala regardait d'un air inquiet et surpris.
Le lieu et l'heure ajoutaient encore ù l'aspect lugubre de cette scène. La lampe, près de s'éteindre, ne jetait plus qu'une lueur vacillante; les murs d'écorce de la cabane, agités Dar le vent, semblaient se mouvoir; et l'on entendait au dehors le murmure monotone de
la rivière, qu'entrecoupait le hurlement des bêtes fauves.
Quant à Henriette, d'abord foudroyée par le malheur qui la frappait, elle n'en avait pas bien compris toute l'étendue; mais à mesure qu'elle s'en pénétrait plus complètement, son désespoir grandissait et devenait plus bruyant. A ses plaintes inarticulées avait insensiblement succédé un désespoir qui touchait au délire. Penchée sur Louis, elle couvrait ses cheveux de baisers; elle l'appelait, comme pour s'assurer qu'il ne pouvait l'entendre; elle cherchait à réchauffer son pâle visage et ses mains glacées ; elle demandait à Dieu que le cadavre pressé dans ses bras pût reprendre d'elle la vie ou lui communiquer la mort?...
Le Grand-Aigle linit par ne pouvoir supporter la vue de cette douleur. 11 s'avança
vers la jeune femme et prononça doucement son nom; mais celle-ci tressaillit à cette voix, enveloppa le cadavre dans ses bras comme pour le défendre, et leva sur Pascal des yeux égarés.
— Henriette! répéta celui-ci suppliant.
— N'approchez pasl interrompit-elle d'un accent saccadé.
— Ne veux-tu donc point m'entendre?
— Qu'avez-vous à me dire?... Il est mort.
— Un seul mot, Henriette l
— Il est mort !
— Au nom de ta mère !
— Il est mort! il est mort!
Le Grand-Aigle regarda un instant sa fille, voulut encore parler, puis, la force et le courage lui manquant en même temps, il porta les deux mains à son front avec une exclamation étouffée et sortit de la cabane.
Restée seule, Néhala demeura à la même place, les yeux fixés sur Henriette et attendant que la fatigue amenât quelque trêve à sa douleur; mais celle-ci, loin de s'apaiser, semblait grandir 1
Cependant, les premières lueurs du jour ne tardèrent pas ù pénétrer dans la cabane. La jeune sauvage parut prise d'une impatience inquiète. Ses regards allaient à chaque instant du lit mortuaire à la porte ouverte ; et, chaque fois, un froncement de sourcils révélait son mécontentement. Enfin, elle s'avança résolument vers Henriette, et dit d'une voix calme :
— Que ma sœur rappelle son courage et interrompe pour aujourd'hui ses plaintes.
Henriette releva lentement son visage noyé
de larmes; elle n'avait entendu que des sons confus*
■ — Que voulez-vous? demanda-t-elle.
— Avertir ma sœur qu'elle ne peut rester* Henriette se serra contre le lit.
— Je ne m'en irai pas ! dit-elle ; cette place m'appartient; nul ne peut m'en arracher, je ne m'en irai pas !
— Ma sœur veut-elle refuser le repos aux morts? reprit la sauvage.
— Comment!
— Lago va venir, il aidera Néhala à déposer le guerrier pâle dans sa tombe.
— Néhala! répéta Henriette en levant les yeux sur son interlocutrice à qui elle avait jusqu'alors répondu sans la regarder.
Et, la reconnaissant tout à coup,
— Vous! continua-t-elle avec un geste de haine et d'horreur; c'est vous qui l'avez tué!
Néhala ne parut point prendre garde à cette
LA MAISON ROlKiE. 207
exclamation, mais seulement aux clartés de l'aube qui blanchissait de plus en plus.
— Il faut que ma sœur parte, dit-elle vivement, il faut qu'elle parte tout de suite.
— Malheureuse! reprit Henriette qui suivait sa pensée, et tu n'as pas été arrêtée par ce qu'il avait fait pour toi? Tu as pu oublier que tu lui devais la liberté et la vie 1
Les yeux de la jeune fille étincelèrent»
— Néhala n'a rien oublié, dit-elle avec une énergie concentrée ; le bien et le mal qu'elle a reçus sont écrits dans son cœur comme sur du fer poli; rien ne les efface. Elle se rappelle qu'elle a dormi près du feu du chef pâle, qu'elle a mangé de son pain et échangé avec lui des paroles d'amitié... oui... Néhala se le rappelle.
— Et cependant elle lui a donné la mort 1 acheva Henriette,
La jeune fille ne répondit pas. Elle demeura un instant silencieuse et les regards fixés sur le comte; mais, frappée tout à coup de la lueur plus vive qui éclairait ses traits, elle reprit précipitamment :
— C'est le jour... c'est le jour... ma sœur doit se retirer.
— Je resterai, dit Henriette avec énergie. *
— Non, interrompit Néhala agitée; c'est impossible! Que ma sœur ne s'obstine pas... on saurait la forcer...
— Essayez ! s'écria Henriette qui se cramponna convulsivement aux pieux de la couche funèbre.
Néhala parut indécise; ses traits mobiles exprimaient tour à tour l'irritation, le dépit, ia crainte; elle regarda Henriette, puis l'en-
trée de la cabane où un rayon de soleil levant venait de glisser, et elle s'écria avec angoisse :
— Le Grand-Aigle va venir 1
— Que m'importe, répondit Henriette.
Néhala courut à elle, lui prit la main et dit
rapidement à voix basse :
— Il ne faut pas qu'il vienne!... que ma sœur écoute et réponde. N'eût-elle point tout sacrifié pour le chef pale?
— Ah! mon bonheur! ma vie!
— Et, si pour le sauver elle avait dû renoncer à lui?
— Je l'aurais fait; mais pourquoi cette supposition?
— Plus bas ! murmura Néhala en regardant autour d'elle avec inquiétude; tout à l'heure, ma sœur a dit que le cœur de Néhala n'avait point gardé de reconnaissance pour le chef
?âle. Ma sœur avait raison, car le cœur de Néhala avait gardé de l'amour.
— ■> Dieu! et c'est alors la jalousie qui vous a fait obéir au commandant? s'écria Henriette indignée.
— C'est la prudence! répondit la sauvage. Il menaçait de frapper avec la hache si on lui refusait le poison ; Néhala a réfléchi. Puisque ma sœur devait appartenir au Grand-Aigle, rien ne l'empêchait de devenir, elle, la compagne du chef paie. ©
— Que dis-tu! . . . mais pourquoi le tuer alors?
— Pour le faire revivre.
— Revivre! Louis?
— Il n'est pas empoisonné; il don .
Henriette jeta un de ces cris qui ne peuvent
avoir de nom dans aucune langue humaine. Le saisissement du condamné recevant sa
grâce aux pieds de l'échafaud, l'émotion du naufragé luttant contre la vague et qui sent tout à coup la terre sous ses pieds, l'enivrement du damné pour qui s'ouvre le ciel, feraient à peine comprendre l'effet que ces mots produisirent sur elle. Cependant, la joie fut aussitôt suivie du doute; elle crut qu'elle avait mal entendu, qu'elle était folle. Elle saisit les deux mains de Néhala, la força à répéter, et, quand elle l'eut entendue de nouveau, elle s'écria :
— Tu veux me tromper; tu mens; c'est impossible I
— Que ma sœur parte, dit la sauvage, qu'elle retienne le Grand-Aigle, loin d'ici, et je jure que îo chef paie se relèvera.
— Qu'il se relève donc sur-le-champ 1 cria une voix éclatante.
Les deux femmes se retournèrent ; le commandant venait de paraître à l'entrée de la cabane, où il avait entendu les derniers mots prononcés par Néhala.
Celle-ci fit un geste d'épouvante; mais Pascal s'était avancé vers elle et l'entraîna près du lit.
— Prouve que tu nous dis vrai, s'écria-t-il; que Louis se relève, qu'il parle, qu'il vive, et je te remercierai à genoux.
Néhala, stupéfaite, le regarda.
— Mon père désire rendre la vie à Louis ? demanda-t-elle.
— Ah! au prix de la mienne.
— Il ne veut donc plus que la femme pâle soit veuve ?
— C'est ma fille ! cria Pascal.
Néhala recula comme frappée d*un coup de foudre.
LA MAISON HOUGE. 213
— Oui, ma fille I répéta le Grand-Aigle en
o tendant les bras à Henriette ; ma fille qui me
pardonnera si elle peut encore être heureuse 1
Néhala devint pâle.
— Alors, balbutia-t-elle, c'est pour rendre Louis à ma sœur que le Grand-Aigle veut qu'il vive.
— En peux-tu douter?
— Ainsi, ce n'est pas pour elle que Néhala l'aura sauvé ; Néhala devra renoncer à toutes ses espérances. . . Néhala restera seule ?. , . Non, c'est impossible 1
— Que veux-tu dire?
— Je ne donnerai pas celui que j'aime à la femme pâle 1 dit la jeune fille avec une sorte d'emportement désespéré; si Louis ne peut revivre pour Néhala, eh bien il restera mort pour toutes deux.
Pascal saisit le bras de la jeune fille.
— Malheureuse 1 tu ne feras pas cela ? ditil. «
— Néhala fait tout ce qu'elle promet , répliqua la sauvage avec une sombre résolution.
— Ne l'écoutez pas, interrompit Henriette ; Louis est vivant, elle l'a dit, et sa volonté ne peut l'empêcher de sortir bientôt de ce sommeil. **
— Ma sœur se trompe, répondit froidement la sauvage; Néhala peut seule l'en retirer, et si elle ne le fait pas avant que ce rayon de soleil ait dépassé le seuil de la cabane, le sommeil sera devenu la mort.
— Dis-tu vrai ?
— Néhala ne sait point mentir/
— Alors, tu l'éveilleras ! s'écria Pascal im-
LA MAISON ROUGE. 2\b
pétueusement ; tu L'éveilleras si tu tiens à ta
propre vie. Songe que tu es en m» puissance...,
— Non, interrompit vivement Henriette, qui comprit au fier regard de Néhala que les menaces ne feraient que l'affermir dans sa résolution; non, ma sœur n'a rien à craindre; mais que veut-elle de nous ; quedésire-t-elle? ma sœur n'a qu'à le dire; rien ne lui sera refusé. Nous pouvons la faire plus riche que le plus grand chef de sa race.
Néhala secoua la tête, regarda le rayon qui avait déjà franchi la moitié du seuil et répondit,
— Néhala ne veut que l'amour du guerrier pâle. *
— Et cet amour lui a fait perdre la mémoire ! dit Pascal avec une indignation dou<
loureuse; mais moi je me rappelle qu'il y a huit ans les Outagamis allaient brûler une enfant qu'ils accusaient de souffler la mort autour d'elle : pour la délivrer, je donnai tout ce qui me restait de marchandises, et l'enfant se mit à mes pieds en me promettant d'être mon esclave soumise. Depuis, elle a vécu sous mon toit, libre et maîtresse. Moi, qui étais dur pour les autres, j'ai été bon pour elle ; elle m'appelait son père, et j'avais cru qu'elle disait vrai. Eh bien, j'étais foui L'enfant qui a grandi dans mes bras était une vipère, et aujourd'hui elle veut me mordre le cœur.
Néhala tressaillit. Cet appel, fait aux souvenirs du passé, parut la saisir d'abord, puis rémouvoir; elle rougit et pâlit tour à tour.
— Le Grand-Aigle n'était pas fou, dit-elle, Néhala est sa fille ; mais pourquoi songe-t-il
plus au chagrin de ma sœur qu'au sien ; pourquoi veut-il que ce soit Néhala qui renonce à Louis ?
— Parce que ce n'est point Néhala qu'il préfère, répliqua vivement Pascal ; parce qu'il ne peut être heureux qu'avec celle qu'il a choisie. iSi Néhala aimait le guerrier pâle, elle eût compris cela, et elle eût tout sacrifié à son bonheur; mais ce n'est pas Louis qu'aime Néhala, c'est elle-même.
La jeune fille tressaillit : le commandant venait de toucher au point le plus sensible de cette nature fière et dévouée. Il y eut une longue pause. Néhala, l'œil dilaté et les lèvres tremblantes, semblait en proie à un douloureux combat intérieur. Enfin, relevant la tète, elle dit d'un accent abattu
— Mon pure a raison... Néhala ne doit
point penser à elle... Néhala n'a point le droit d'être heureuse... D'ailleurs, sa volonté appartient au Grand- Aigle... Néhala a promis d'être son esclave... Elle a promis...
Elle s'arrêta. Une pâleur mortelle couvrait son visage et un frisson parcourait tous ses membres. Elle promena autour d'elle un regard effaré... Henriette mourante lui montra du doigt le rayon de soleil près de quitter le seuil. Alors la jeune sauvage s'approcha lentement du lit, tira de son sein un petit flacon d'écorce et le pressa sur les lèvres du mort.
Il y eut quelques moments d'une attente et d'une terreur inexprimables ; mais tout à coup, deux cris partirent, les yeux de Louis venaient de se rouvrir 1
Quelques heures après ces événements, tous les personnages que nous avons vus y jouer un rôle étaient de nouveau réunis au bas de la grande ravine du fort. A leurs pieds coulait la Saskatchiouaine, sur laquelle flottait une barque d'écorce que le Grand-Aigle et Néhala
achevaient de préparer. Tous deux quittaient le fort pour n'y plus revenir.
Ceci demande une courte explication.
Une fois le comte rappelé à la vie, Pascal avait d'abord été tout à la joie d'avoir retrouvé la fille de Marine ; mais il comprit bientôt que le souvenir de celle-ci lui imposait envers Henriette de sérieux devoirs. Le premier, le plus impérieux, était de ne point imposer à cette jeune destinée la triste solidarité de ses hontes et de ses crimes. La plus grande preuve de tendresse qu'il pût donner à sa fille était de renoncer à tous les droits de la paternité, et de la laisser jouir, loin de lui, de l'amour du
comte.
Pascal comprit la nécessité de ce sacrifice, et eut le courage de l'accomplir.
Ce fut une résolution subite, mais si ferme-
ment déclarée, que ni Henriette ni Louis ne purent y opposer d'objections. Tous deux d'ailleurs en sentaient la nécessité ! Pascal remit à Louis le commandement du fort, lui donna quelques avertissements importants, mais brefs, puis se prépara à partir.
En arrivant au bord de la Saskatchiouaine, il trouva Néhala qui l'attendait dans le canot d'écorce; ils ne s'étaient rien dit, mais elle avait deviné et se tenait prête à le suivre.
Le Grand-Aigle se tourna alors vers Henriette dont les yeux retenaientà peine quelques larmes.
— Ne vous affligez pas, dit-il en lui prenant la main ; vous ne perdez rien, car monsieur le comte vous reste ! Ce qui sort d'ici avec moi, c'est la mauvaise part du passé, les souvenirs tristes ou coupables; il ne faut ooint
les regretter. Quant à moi, je retourne aux forêts sans chagrin, puisque je vous laisse au milieu de votre joie; je n'ose souhaiter qu'elle continue, mes souhaits doivent porter malheur; mais j'ai bonne espérance!
Se tournant ensuite vers le comte :
— Je ne vous demande point de me pardonner ce qui s'est passé, continua-t-il ; mais seulement de n'en vouloir qu'à moi ; ne songez jamais au père en regardant la fille. A partir d'aujourd'hui, d'ailleurs, vous pouvez la croire orpheline comme par le passé, car je ne reviendrai plus.
— Quoil jamais? s'écria Henriette émue.
— Non!... non!... répéta Pascal en regardant Louis ; il vaut mieux que je ne revienne pas... Monsieur le comte le pense comme moi... Son silence vous le dit... Adieu î Hen-
riette; adieu ! ma fille... Je puis vous donner ce nom encore une fois... personne ne nous entend 1...
Il attira la jeune femme sur son cœur, resta quelque temps les lèvres appuyées sur ses cheveux; puis, s'éloignant doucement, il salua Louis et entra dans la barque.
Néhala, qui était déjà assise, dénoua la corde de bouleau qui la retenait à la rive, et le courant l'entraîna.
Louis et Henriette, cachés sous les buissons de la ravine, la regardèrent s'éloigner.
Mais, à ce moment même, un peu plus loin et sur l'autre rive, trois hommes accroupis dans un fourré de saules, suivaient également des yeux la marche du canot. C'étaient Pierre Laffut et ses deux Canadiens.
Ignorant ce qui s'était passé au fort depuis
22i LA MAISON ROUGE.
la veille, le coureur de bois s'en était approché, dans l'espérance que le hasard pourrait lui fournir quelque occasion de porter secours à Henriette, et il venait d'atteindre une des pointes qui avançaient dans la rivière, lorsqu'il aperçut la barque dans laquelle se trouvaient Néhala et le Grand-Aigle. Son parti fut aussitôt pris. Il se glissa avec ses deux compagnons jusqu'aux touffes de saules près desquelles le canot devait nécessairement entraîner le courant, et attendit.
Celui-ci continuait à descendre rapidement. Le Grand-Aigle, debout sur l'avant, tenait à la main la perche qui devait l'aider à franchir le rapide, tandis que Néhala était assise à l'autre extrémité, la tête baissée.
Pierre Laffut laissa la barque arriver devant le fourré; alors il fit un signe, trois coups de
feu partirent en môme temps, et Pascal tomba : deux dos balles l'avaient atteint au cœurl
Les coureurs de bois le virent chanceler et entendirent le cri poussé par Néhala; mais rien de plus ; car le canot, emporté par le courant, avait passé sans s'arrêter. Voulant s'assurer de ce qui était arrivé, tous trois gagnèrent en courant la lisière du fourré, gravirent une des pentes qui l'encaissaient, et parvinrent au sommet du coteau.
Ils aperçurent alors distinctement la barque, au fond de laquelle le cadavre du Grand- Aigle était couché sans mouvement. Elle était arrivée à quelques centaines de toises du Saut-du-Cerf, et Néhala, avertie par le fracas des eaux, avait instinctivement saisi son aviron et s'efforçait de la faire sortir du courant. Elle avait déjà réussi à l'approcher de la rive
gauche, lorsqu'Henriette et Louis y parurent, accourant ensemble.
A cette vue, la jeune sauvage s'arrêta paralysée et laissa tomber la rame. La barque, n'étant plus gouvernée, tournoya un instant su? elle-même, puis reprit rapidement sa première direction ; mais Néhala ne s'en inquiéta point. Les mains pendantes et les yeux fixés sur Louis, elle semblait avoir tout oublié. Un cri d'avertissement poussé par les coureurs de bois l'arracha enfin de cette espèce de contemplation ; elle regarda autour d'elle et s'aperçut que le canot avait été reporté au milieu du courant. Le moindre retard entraînait infailliblement sa perte! Elle le comprit, jeta un dernier regard vers la rive gauche du fleuve, et, s'enveloppant dans son manteau, elle s'assit près du cadavre de Pascal.
LA MAISON ROUGE. ni
Dans ce moment, Henriette et Louis atteignirent un endroit découvert d'où la rivière se montrait tout entière. Ils virent la barque s'élancer avec la rapidité d'une flèche, passer sur la voûte de la cascade comme un flocon d'écume, et disparaître dans l'abîme;