‹ La maison videChapitre 2 sur 9 · JE DÉDIE CE LIVRE · texte numérisé non relu

JE DÉDIE CE LIVRE

Dont la conclusion est le /oj^er paisible

et le consolant amour de la famille

et de la maison emplie du rire de Venfant.

LA

UNE LETTRE ANONTME

Le déjeuner avant la chasse touchait à sa fin.

De bon appétit et de grand cœur, avec cette gfaieté pleine d'espoir qui précède toutes les expéditions de ce genre, les convives avaient fait honneur à la cuisine de M® Herblay, le député, à son sherry et à son vieux sauterne. On avait beaucoup causé et beaucoup ri. M. Bernard Herblay, bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris et représentant à la Chambre le département de Seine-ét-Oise, n'avait invité à cette partie de chasse en ))attue que des amis intimes, le docteur Vernier, le sous-préfet de Rambouillet, un de ses collègues à l'Assemblée, des voisins, grands propriétaires des environs, et le contre-amiral de Reynière, son ami d'enfance.

En tout dix ou douze chasseurs, tireurs excellents et dont chaque coup de fusil valait une pièce de gibier.

Hors du château, les chiens attendaient, couchés,

vautrés au soleil, sur le sable, tandis que les gardeschasse et les porte-carniers donnaient un dernier coup d*œil aux armes dont les crosses brunes et les canons luisants lançaient des étincelles et des rayons. A travers la glace sans tain et les fenêtres de la salle à manger, les invités de M« Herblay pouvaient apercevoir, audessus de la pelouse verte et des massifs d'arbres, un ciel bleu magnifique, le ciel d'une après-midi de septembre aussi brûlant qu'un mois d'août. La chaleur du dehors n'arrivait pas jusqu'en cette salle à manger, fraîche et vaste, d'où les chasseurs semblaient fort peu empressés de sortir, prenant leur café lentement et dégustant leur kummeî ou leur marasquin tout en contant de ces éternelles histoires de chasse où les chevreuils partent sans qu'on s'en doute,|où les perdreaux tombent abattus comme par enchantement, où. un lièvre manqué amène dix lièvres massacrés, où tantôt le conteur maudit, après des années, sa mauvaise chance d'un jour, ou célèbre, sans modestie, ses merveilleux exploits d'une heure.

— Ma foi, dit M. de Reynière, qui avait écouté le récit des hécatombes de perdrix et de cailles faites par le sous-préfet, j'avoue que je suis moins effrayant que vous pour le gibier de mon vieil ami Herblay. Je tue fort peu. Il me répugne d'abattre quoi que ce soit à une portée trop rapprochée^ et je donne un tel champ aux faisans ou aux lapins que je brûle assez souvent ma poudre au vent .

— Oui, oui, mon cher Jean, oui^ va, fais le modeste, répondit M. Herblay. C'est une façon de nous humilier tous. Je vous présente, messieurs, dit-il en posant sur la soucoupe sa tasse de café et en tendant les deux mains vers M. de Reynière, un homme qui a chassé l'éléphant et tué des tigres !

Il y eut, parmi les convives, un murmure d'autant plus flatteur pour le contre-amiral qu'il ne fut mé-

UNE LElTRE ANONYME.

langé d'aucun étonnement. M. dé Reynière était un de ces hommes dont les exploits, fussent-ils incroyables, paraîtraient encore tout simples, l'énergie la plus virile et les résolutions les plus héroïques étant évidemment naturelles à certains êtres.

Le contre-amiral avait à son actif des états de service hors de pair. Tout jeune, en Crimée, on l'avait vu, pour ses débuts, se jeter dans une barque et essayer d'aller, sous le feu des batteries ennemies, faire sauter les débris des navires volontairement coulés par les Russes, et qui obstruaient l'entrée du port de Sébastopol. Il était revenu de cette expédition avec ses habits criblés de balles et un sourire encore tout chargé de défi. A ses côtés, le matelot Gauthier, qui l'avait accompagné, était pâle comme un mort.

— Qu'est-ce que c'est que ça? Un vieux gabier comme toi qui a les joues blanches ! dit M. de Reynière.

— Si vous croyez que c'est pour moi î fit le marin d'un ton rude, c'est pour vous î Quand on a vingttrois ans, on n'est pas fait pour mourir I

M. de Reynière était alors enseigne de vaisseau. Chacun de ses grades avait été, depuis, conquis au péril de sa vie, et cet homme de quarante-quatre ans, officier de le Légion d'honneur, contre-amiral, c'està-dire ayant rang de général de brigade, ne devait rien à la faveur dans une carrière bien remplie où il avait plus d'une fois versé son sang pour le pays.

La guerre de 1870 l'avait trouvé capitaine de vaisseau, lorsqu'on avait, comme en 18 14, jeté à terre les marins de notre flotte pour défendre le sol envahi, M. de Reynière, nommé général à l'armée de la Loire, avait guidé à l'assaut des murailles de Coulmiers ses fusiliers marins comme il les eût conduits à l'abordage, et la nuit il avait couché au milieu d'eux^ comme s'il eût retrouvé partout son cadre et son poste de branle-bas de combat. A la paix, le commandant

avait repris le chemin des colonies, continuant, avec ses braves gens, d'aller faire obscurément et simplement son devoir au bout du monde. Ses compatriotes, — il était Nantais, — lui avaient offert à l'Assemblée une candidature. M. de Reynière, esprit libéral,, patriote jusqu'à l'âme, avait refusé, déclarant qu'un soldat a d'autres moyens de servir sa patrie que de s'occuper de politique.

— La tribune, lui disait-on, est cependant aussi un poste de bataille !

— J'ai mon banc de quart, répondait simplement le commandant.

Promu bientôt au grade de contre-amiral, M. de Reynière était venu passer quelque temps à Paris. Là, il s'était marié. On assurait que jamais union n'avait plus vivement mérité de s'appeler un mariage d'amour. M"'' de Reynière était charmante et l'amiral passait depuis quatre ans déjà pour un homme parfaitement heureux. Il ne manquait guère à ce bonheur absolu que ce sourire du logis, un enfant, miroir vivant oti les époux se regardent renaître et se revoient grandissants lorsqu'ils se voient vieillir.

— Oui, messieurs, continuait le bâtonnier. L'amiral a tué des tigres î II a donc bien le droit, je suppose, de manquer nos alouettes !

— D'autant plus, fit le sous-préfet, que l'amiral ne les manque guère. Je me rappelle un coup de fusil qui nous a tous émerveillés... Oui, amiral, l'aq dernier... à Montlieu... un sanglier...

— Le bonheur a voulu qu'il courût droit sur moi, dit M. de Reynière. Il m'a bien fallu le tuer ; il. m'eût sans cela pariaitement décousu!

— Et vous n'aviez qu'une cartouche n° 6 ?

— Mais tirée d'assez près pour que le plomb ait fait balle! J'ai eu la patience d'attendre et la chance de viser juste, voilà tout.

UNE LETTRE ANONYME

— La chance ! la chance ! Je ne sais rien de plus bête que ce mot-là, s'écria M. Herblay. La chance a' beaucoup de noms : elle s'appelle tantôt le travail, tantôt le courage, tantôt le talent. Mais ce mot, la chance, est un pseudonyme du succès inventé par les envieux pour déprécier le mérite.

— Très-bien, tu raisonnes purement et simplement comme un satisfait, dit Tamiral en riant. Tu es riche, tu es populaire. Tu as, à quarante-huit ans — car tu as quatre ans de plus que moi — conquis la plus haute dignité de ton ordre, en attendant que tu sois garde des sceaux, ce qui t'arrivera quelque jour... C'est fort bien. Mais n'admets-tu pas, homme de tous les succès, qu'il y ait en ce monde des talents méconnus, du travail infructueux et des efforts que le sort écrase ?

— Parbleu ! Mais tout cela est l'exception. Je ne veux d'ailleurs que parler de toi, oui, de toi, Jean. Croîs-tu vraiment que tu ne mérites pas tout le bonheur qui t'arrive, et ne penses-tu point qu'il y ait cependant des êtres, — dans la flotte ou hors de la flotte, que sais-je ? — pour dire avec une visible envie : « Ce Reynière, il a de la chance l »

— Si cela les amuse ou les console, fit M. de Reynière, ils ont raison ! Et après tout, peut être sont-ils dans le vrai ! On ne sait vraiment pas, messieurs, combien il faut de chance^ comme dit Herblay, — et surtout dans des états comme le nôtre oCi le sort joue si souvent sa partie, — pour arriver à une situation quelconque. Une balle qui se trompe de route, un vent de fièvre jaune qui souffle à droite ou à gauche, un mât qui se brise et qui tue celui-ci au lieu de celuilà, et voilà un homme qu'on jette à la mer avec un boulet aux pieds, ou qu'on enterre au Mexique ou en Cochinchine, tandis que son compagnon échange ses aiguillettes contre les épauleties et son grade de capitaine pour celui d'amiral. La gloire, c'est une partie de

tontine. Il ne s'agit pas de briller ou de valoir pour réussir, il faut durer !

— Vous durez et vous brillez, amiral, dit le souspréfet, enchanté sans nul doute d'une telle réplique.

— Pas du tout. J'ai du bonheur, voilà tout, et ce qui est encore plus rare et ce qui n'est point la même chose, j'ai le bonheur. Je suis même si parfaitement heureux que j'en ai parfois le frisson.

— Touchez du bois, fit le collègue de M. Herblay qui était superstitieux.

— C'est vrai; il me revient parfois à l'esprit une assez sotte histoire de mes dix ou douze ans, un de ces souvenirs qui se gravent à jamais dans la mémoire, peut-être parce qu'ils sont plus niais que les autres. Vous ne connaissez point le bourg de Batz ? C'est un très-pittoresque village près de Nantes où, chose extraordinaire, la plupart des gens sont ou se croient sorciers. Ne riez pas trop. Je n'en crois pas un mot, mais je ne puis oublier une vieille femme à demi paralysée, qui vivait là, couchée dans un lit aux rideaux roses, sinistre avec sa tête enfoncée dans son oreiller, le front à demi couvert d'un linge blanc, les yeux convulsés, la bouche tirée, des poils blancs au menton. Une sorte d'apparition affreuse. Elle s'appelait Victoire Tranchart, et cette étrange femme était quelque peu visionnaire. Elle parlait tout haut de choses étranges et elle affirmait avoir fait plusieurs fois, par la pensée, le voyage du bourg de Batz à Paris. Le fait est qu'elle décrivait Paris, oîi elle n'avait jamais mis les pieds, comme si elle l'eût longtemps habité.

— Eh bien ? dit le sous-préfet.

— Eh bien ! cette Victoire Tranchart, — dont plusieurs prédictions se sont accomplies, notez bien, — m'a prédit, à moi (vous me trouvez un peu bien Breton, je parie), m'a prédit...

UNE LETTRE ANONYME

L'amiral riait et paraissait n'attacher évidemment aucune importance à ce vieux souvenir qui le hantait pourtant, à de certaines heures.

— Non, fit-il en s'interrompant, à quoi sert de raconter ces choses-là?

— Comment, à quoi cela sert ? dit le député. Rien n'est plus intéressant.

— Voyons la prédiction !

— Dites- no us votre avenir !

— Comment finirez- vous, amiral?

— On demande l'arrêt de Victoire Tranchart !

— Parle, Jean, je t'en prie î dit M. Herblay. Sincèrement, c'est curieux. Elle est originale, ta paysanne !

— Eh bien! reprit M. de Reynière, elle m'a prédit que je me tuerais deux fois !

— Toi?... Te tuer? s'écria M. Herblay.

— Vous, amiral ?

— Deux fois ?

— Deux fois !

Les convives du bâtonnier s'étaient mis à rire de ce rire gros et bon enfant que fait jaillir une belle absurdité bien portante.

Le docteur Vernier, qui n'avait encore parlé que fort peu, regarda un moment l'amiral comme s'it l'étudiait, et, en haussant les épaules :

— Ma foi, dit-il, votre sorcière en sera pour ses frais. Elle a deviné votre destin comme je vois, moi^ ce qui se passe à l'heure qu'il est à Tombouctou. Les dernières sorcières sont défuntes et embaumées dans les romans écossais de Walter Scott. Vous n'avez pas du tout, amiral, Pencolured'un homme prédestiné au suicide. Vous êtes, avant tout, un homme d'action, et il faudrait un miracle, quelque épouvantable accident, pour que votre tempérament nervoso-sanguin, — le tempérament idéal, — tournât à la mélancolie et devînt de l'hypocondrie. Or, si les miracles heureux n'arrivent

plus, il est présumable que les miracles malheureux n'arrivent pas davantage. Tel que je vous vois, au contraire, vous êtes taillé pour vivre cent ans, et, morbleu ! la vieille Bretonne en aura menti !

— Je l'espère bien, fit M. de Reynière en riant. On se leva de table sur cette histoire et sur l'espèce

de consultatioti du docteur, puis, tout en causant, on gagna les taillis au bout desquels, à la lisière du bois, les rabatteurs attendaient.

Le docteur Vernier, qui marchait à côté de l'amiral, regardait encore cet homme grand et mince, le visage sérieux plutôt que sévère et dont un sourire assez fréquent corrigeait une certaine froideur. Le contre-amiral Jean de Reynière, avec ses favoris blonds, sa lèvre et son menton rasés, le nez droit, les yeux d'un bleu glauque, comme si la mer s'y fût encore reflétée, semblait la personnification même de la fermeté virile et de la vaillante énergie. Ses muscles solides, d'une élasticité juvénile, n'étaient aucunement épaissis; sa vie de marin lui conservait une sorte de maigreur salutaire, et l'air salin et le vent du large avaient tanné ses joues, son front â peine ridé et ses mains fines. Il marchait droit, la taille bien prise dans son costume de toile blanche, la cartouchière à la ceinture et les mollets guêtres.

Le médecin, habitué aux décrépitudes humaines, contemplait cet homme avec l'admiration instinctive que fait naître le spectacle attirant de la force a,u service de la bonté. Il était évident que l'amiral était né pour commander, protéger, et marcher le front haut dans la vie.

— En vérité, dit le docteur Vernier au bout d'un moment, je ne puis vous redire assez, amiral, combien votre devineresse du bourg de Batz a eu la vision peu nette. Vous savez que, pour nous autres médecins, pour quelques-uns d'entre nous du moins, le suicide

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est une monomanie, le résultat d'une conception délirante. Or, la plupart des monomanes se révèlent d'avance à de certains signes. Je devinerais presque à coup sûr un homme qui finira par sq jeter à l'eau ou par se 'tirer un coup de pistolet, à moins que la folie absolue ne l'en détourne. Mais vous!... Je ne crois pas avoir rencontré sur mon chemin beaucoup d'êtres aussi solidement établis que vous, amiral. Vous êtes de ceux qui ne connaissent jamais les atteintes de l'âge et qui peuvent vieillir en bravant la décrépitude. Nous disons volontiers que l'homme n'a jamais que l'âge de ses vaisseaux, j'entends, fit le docteur en souriant, les vaisseaux qui servent à la circulation des fluides; eh bien, je puis vous assurer que par là vous serez toujours jeune et que dans vingt ans vous garderez encore la vigueur d'aujourd'hui. J'en suis charmé, je vous l'avoue, pour vous et pour notre pays.

L^amiral laissa passer la flatterie sans la souligner par un remercîment ou une protestation.

— Me permettez-vous seulement d'ajouter un mot? continua le docteur.

— Comment donc! Je vous le demande.

-^ Je parie, amiral, que vous êtes violent?

— Moi ? Oui, en effet, très-violent.

— N'est-ce pas que, sous votre froideur apparente, vous cachez des colères qui vous étouffent ?

— Malheureusement, oui, dit l'amiral. Et je vois que les médecins sont pour le moins aussi bons devins que Victoire Tranchart î

— Voilà le seul point faible de votre tempérament, conclut le docteur Vernier. Le jour où vous auriez dompté ces violences, peu fréquentes d'ailleurs, je ne sais pas d'homme qui mériterait mieux que vous d'être offert — je parle au point de vue médical — en modèle à ses semblables. Quant à l'autre point de vue...

— Je sais, je sais, docteur! interrompit M. de Rey-

nière en riant encore. A l'autre point de vue, je suis parfait. Ah! çà, mais, dites donc, c'est toute une consultation?

— Et vous avouerez que, cette fois, je ne suis pas très-dangereux pour mon client !

— Oui, mais vous allez vous rattraper sur les perdreaux !

— Que voulez-vous? dit le docteur, il faudra bien que la mort n'y perde rien.

L'amiral, quelque aimable que fût le docteur Vernier, ressentait un étrange et violent désir d'être seul, de penser, de songer, de n'avoir pas besoin de répondre. Cette histoire de la vieille femme du bourg de Batz, contée sur la ton de la plaisanterie, n'en avait pas moins produit un étrange effet sur M. de Reynière lui-mértie. Il tenait à se bien répéter, tout bas, qu'il était parfaitement heureux. Il revoyait par le souvenir cette maison de l'avenue Montaigne qu'il habitait et où, la veille, en partant, il avait laissé la comtesse de Reynière.

Il quittait sa femme pour deux jours, et cette courte séparation lui avait pourtant semblé pénible à lui qui se jetait sur l'Océan, seul durant une année. Jamais peut-être M"*® de Reynière' ne lui avait semblé aussi adorablement jolie et aussi digne de la profonde et violente passion qu'il avait pour elle. Le docteur Vernier devinait juste : un être ardent, orageux, capable de juvéniles colères, se cachait sous l'apparente froideur du marin. Il aimait Blanche de Reynière comme un amoureux de vingt ans ; il l'entourait de ce culte idéal qu'on a pour sa première maîtresse, et, dans son amour, il retrou vait aussi puissants, après quatre années de mariage, les délicieux frémissements du premier baiser donné à la fiancée.

Aussi, avec quelle sensation de volupté, l'amiral, séparé de ses compagnons de chasse, marchant à son '

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rang sur la ligne des chasseurs, avançait-il dans les taillis, plus préoccupé de retrouver devant ses yeux l'image de Blanche que de viser droit au gibier repoussé par les rabatteurs dont on entendait les cris lointains, à travers les branches. M. de Reynière devait évidemment, ce jour-là, faire piteuse chasse. Le porte-carnier qui le suivait semblait étonné de lui avoir vu laisser passer, sans les tirer, deux lièvres partis sous ses pieds. L'amiral songeait à sa femme, à ses grands yeux noirs^ à son beau sourire, à une certaine tristesse qui passait aussi, parfois, comme un mauvais nuage sur le doux front de Blanche.

— Allons, allons, se dit-il à lui-même gaiement, après un assez long temps donné à cette rêverie, tu reverras Blanche demain. Aujourd'hui fais ce que dois, puisque ce que tu dois c'est une hécatombe de gibier !

Le porte-carnier dut être dès lors enchanté du tireur qu'il escortait. L'amiral ne perdit* pas un coup de fusil. Il fut vraiment le roi de la chasse. On aligna devant le perron de M. Herblay tout le gibier, poil et plume. M. de Reynière en avait abattu la plus grande partie.

Mais ce devait être bien autre chose, sans nul doute, annonçait déjà M. le bâtonnier, lorsque le lendemain on chasserait en pleine terre giboyeuse, dans les tirés de Rambouillet.

On porterait, en attendant, un toast à l'amiral, qui se défendait si modestement, le matin, de viser des lapereaux.

Au moment où M. de Reynière montait à sa chambre pour se dévêtir de son costume de chasse, son matelot Gauthier, qui ne le quittait guère depuis vingt ans passés, et qui avait, chez M. Herblay, apporté le fusil et amené le chien favori de l'amiral, tendit au comte une lettre qu'on avait apportée.

— Une lettre de Blanche sans doute! dit M. de Reynière avec joie.

— Je ne crois pas, mon amiral, dit Gauthier. Ça n'est pas venu par la poste. C'est un commissionnaire de Rambouillet qui a apporté la lettre jusqu'ici. A Rambouillet, un jeune homme la lui avait remise en lui disant comme ça : « C'est pressé, très-pressé et trèsgrave. »

— Très-grave ? fit M. de Reynière en regardant la lettre avant de Touvrir.

Sur Tenveloppe carrée, d'un papier glacé, légèrement teinté de vert d'eau, le nom du contre-amiral de Reynière était tracé, d'une écriture hardie et grêle à la fois, et que l'amiral ne connaissait pas.

— J'ai voulu aller vous retrouver, mon amiral, et vous porter ça en pleins champs. Mais je ne connais pas ce pays ; c'est tout en me guidant sur les coups de fusil que je me suis perdu dans un petit bois, moi, un marin. Alors je suis revenu sur mes pas, tant bien que mal. Si la lettre était excessivement pressée, vous me pardonnerez. D'ailleurs, il y a cinq minutes à peine que je suis de retour.

L'amiral regardait cette lettre avec une certaine in- .quiétude vague et qu'il ne s'expliquait pas. Il lui semblait assez mystérieux que quelqu'un lui écrivît, à lui, chez M. Herblay. Puis, tout à coup cette pensée effrayante lui traversa l'esprit: « Si Blanche était malade? Si quelque malheur... »

Il eut bientôt coupé court à cette pensée en décachetant la lettre, et il lut d'un trait ce qu'elle contenait.

Le vieux Gauthier qui se retirait, la main sur le boulon de la porte, entendit alors un cri étouffé, et rentrant bien vite, il aperçut l'amiral horriblement pâle, les lèvres blêmes et frémissantes et qui fixait sur ce papier, tenu d'une main tremblante et crispée, des yeux presque hagards.

Jamais Gauthier, qui vivait aux côtés de l'amiral depuis les journées de Crimée, n'avait vu le comte dans

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un état pareil. Le brave homme eut peur; il lui sembla que M. de Reynière chancelait et il s'élança pour le soutenir.

— Qu'y a-t-il donc, mon amiral? Qu'est-ce que c'est que cette lettre ? Est-ce que M"' la comtesse est morte ?

L'amiral jeta, de ses yeux bleus profonds, un regard au marin et ne répondit qu'en repliant la lettre qu'il tenait et en la posant sur le marbre de la toilette.

— Ramasse l'enveloppe, Gauthier, dit-il ensuite. Le marin se baissa et tendit à l'amiral l'enveloppe,

que M. de Reynière regarda encore un moment. Puis, haussant les épaules, il la mit, à* côté de la lettre, sur la toilette.

Gauthier l'entendit^ qui murmurait avec une expression de dégoût :

— Quelque lâcheté! Un mensonge ! Un jet de bave ! On méprise ces infamies I

L'amiral ôta rapidement son vêtement de chasse et se plongea le visage dans l'eau fraîche, passant l'éponge sur ses oreilles devenues rouges, tandis que son visage était livide.

Après quoi, il se vêtit pour le dîner, reprit la lettre et l'enveloppe, les relut et les mit brusquement dans la poche de son vêtement, sur sa poitrine.

— Ce n'est pas encore l'heure du dîner, dit tout haut l'amiral ; je vais prendre Tair un riioment, en attendant la cloche !

Le pauvre Gauthier n'osait plus faire une question, mais il était évident pour lui que M. de Reynière * souffrait d'une douleur terrible et mal dissimulée.

*— J'étais, grommelait le marin, dans la chambre de l'amiral lorsqu'il reçut, à Saigon, la. nouvelle de la mort de M"® la comtesse sa mère, qu'il aimait, on peut dire, comme un enfant de dix ans qui n'a jamais quitté la sienne; ehf bien, il a eu ce jour-là un coup de cou-

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teau moins fort quau jour d' aujourd'hui. Qu'est-ce que c'est que ça, cette faillie chienne de lettre ?

Et, debout, à la fenêtre, le visage contre les vitres, le marin regardait, en hochant tristement la tête, M. de Reynière qui, marchant d'un pas presque chancelant et se passant instinctivement la main sur le front, se dirigeait par les sentiers du parc vers une allée sombre oîi il s'enfonça tout à coup brusquement, comme s'il eût eu soif de solitude.

C'était machinalement que M. de Reynière allait là. Il avait hâtede relire une fois encore cette lettre, d'en interroger chaque syllabe, de soulever le masque de chaque mot. Il n'en reconnaissait pas l'écriture. Ces caractères maigres et nets pouvaient avoir été tracés aussi bien par une main affermie de femme que par une main d'homme.

Et cette lettre maudite, anonyme et lâche, contenait la dénonciation la plus affreuse — et, à coup sûr, la calomnie la plus vile et la plus hideuse — qui pût atteindre et frapper M"»® de Reynière à la joue en frappant l'amiral au cœur.

a Votre femme a un amant », disait la lettre. « Quittez vos compagnons de chasse, revenez ce soir à « Paris et chez vous, sous votre toit, vous trouverez a M"® de Reynière avec cet homme.

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