UN AMI
— Un ami ! répétait l'amiral avec un terrible rictus de rage. Misérable qui dit cela ! Il y a donc de ces méchancetés basses et de ces vilenies dans la nature humaine ? Blanche! Blanche accusée d'une telle infamie... Par qui? Par un scélérat qui n'ose même pas mettre un nom au bas de son injure! Allons, on ne s'occupe pas de ça I On jette au feu ces détritus pour les purifier !
UNE LETTRE ANONYME. l5
Il aperçut par hasard (à deux pas de lui) et, s'arrêtant instinctivement, il regarda une limace rougeâtre qui, laissant après elle son gluant sillage, montait sur la tige d'un rosier jusqu'à la fleur épanouie.
D'un revers de la lettre qu'il froissait entre ses doigts, il jeta le mollusque baveux sur le sable et, écrasant ce corps charnu sous son talon :
— Voilà ce qu'on fait de ce qui rampe et de ce qui salit, dit-il tout haut.
Il commença aussitôt un mouvement pour déchirer la lettre puis, avec un geste de colère, il s'arrêta, gardant, malgré lui, glissant sous son vêtement ce papier qui, brûlant sa chair, le mordait à la poitrine comme un vivant ennemi.
M. de Reynière avait espéré peut-être que l'air rafraîchi lui ferait du bien. Il rentra, en effet, un peu calmé, lorsque le second coup de cloche eut appelé au dîner les hôtes du bâtonnier. 11 s'était tant de fois répété qu'un homme d'honneur ne doit prêter aucune attention à des lâchetés sans signature, qu'il s'était condamné au calme, à la foi, et contraint au mépris de ce billet anonyme.
— Je n'irai pas à Paris, s'était-il dit fermement ; je resterai ici jusqu'à demain. Demain, je chasserai tout Te jour à Rambouillet. Je rentrerai chez moi à l'heure annoncée, et je n'aurai pas la faiblesse indigne d'avancer d'une minute mon retour, sur la basse calomnie de je ne sais quel odieux personnage.
Cela était idécidé, résolu. L'amiral en ressentait comme de l'apaiseraient.
Il n'en interrogea pas moins très-minutieusement Gauthier pour savoir quel était cet homme venu à Rambouillet pour apporter une semblable lettre. Le commissionnaire de Rambouillet ne connaissait pas celui qu'il appelait tout simplement un monsieur, Gauthier lui-même, un peu étonné en recevant la
l6 LA MAISON VIDE.
lettre, avait fait causer le porteur. Le monsieur, lui avait-on répondu, était grand, élégant, joli garçon, et portait à la boutonnière une rosette qui n'était pas rouge. Gauthier n'en savait pas davantage, mais il se réservait, si Tamiraly tenait, de pousser plus loin les investigations. Il retrouverait • bien le commission-* naire. C'était une sorte de courrier, toujours posté à la gare de Rambouillet. Il serait facile de le faire causer.
— Mieux vaudrait peut-être tout oublier, ne rien savoir, pensait lamiral.
Il dit pourtant à son matelot :
— Tu as raison. Ce que tu auras appris, tu me le diras demain.
M. de Reynière descendit alors à la salle à manger. On l'y accueillit par une acclamation, on le reçut comme un triomphateur, on se mit à vanter gaiement son adresse, mais la verve aiguisée par l'appétit de tous ces gens tomba peu à peu et bien vite devant l'expression involontaire de souffrance que le docteur Vernier remarqua le premier sur les traits de l'amiral. M. Herblay, regardant son ami, fut particulièrement saisi, presque effrayé, du changement qui s'était produit chez Reynière. Ce n'était plus le même homme.
— Est-ce que tu souffres, Jean?
L'amiral essaya de sourire.
Il répondit que ce n'était rien. Un peu de pâleur, un peu de migraine.
— Je vous en prie, messieurs, ne faites, pas attention à moi !
A la vérité, M. de Reynière se sentait le cœur gonflé et comme prêt à éclater. Cet homme intrépide avait dans la gorge des sanglots étouffés qui Pétreignaieni âprement. Il lui passait devant les yeux des visions folles, des tableaux sinistres, et ses prunelles bleues, pleines de fièvre, brûlaient alors d'une flamme ardente.
UNE LETTRE ANONYME. I7
— Je VOUS assure, amiral, répétait le docteur Vernier, que vous devriez vous retirer! Vous avez besoin de repos.
M. de Reynière attendit jusqu'au dessert. La nuit
était tombée. On servait le café sur le perron, et les
premiçres étoiles se montraient, timides, au fond du
ciel pâle, tandis que les grandes masses d'arbres pas-
^ saient du vert profond à une teinte noire.
— Il est tard, dit l'amiral à M. Herblay, mais à quelle heure encore puis-je arriver à Paris ?
— Ce soir?
— Ce soir.
— Quelle idée! fît le bâtonnier. Est-ce que tu as, làbas, quelque grave affaire qui te réclame ?
— Justement.
— Cette lettre qu'on t'a apportée ?
— Oui, cette lettre, précisément.
— J'espère, dit, avec effusion, l'avocat, en saisissant les mains de son ami qu'il trouva brûlantes, qu'il n'est arrivé à Paris aucun malheur?
— Aucun. Une simple affaire de service.
— C'est du ministère qu'on t'écrivait ?
— C'est du ministère !
— Est-ce qu'on va t'ordonner de reprendre la mer.?
— Peut-être.
— Alors c'est l'idée de quitter ta chère femme qui t'afflige ?
— Comme tu devines tout! dit l'amiral avec un rire forcé.
— Dame! fît naïvement M. Herblay, si ce n'était pas cela, que serait-ce donc ? Et si tu te réembarques, quelle douleur pour la pauvre femme! Elle t'avait assez supplié de rester à Paris lors de ton dernier départ ! Elle t'en a même un peu voulu d'avoir hésité entre elle et ta démission.
— Oui, cela est vrai, dit M. de Reynière, comme
l8 LA MAISON VIDE.
s*il se fût rappelé tout à coup une chose oubliée.
— C'est que les femmes n'admettent pas de rivales, même quand une de ces rivales est la gloire, et tôt ou tard elles se vengent...
— Tais-toi, Bernard ! s'écria brusquement l'amiral avec une expression courroucée qui étonna le bâtonnier.
Avant que M. Herblay eût pu marquer cet étonnement, Reynière avait déjà corrigé par une poignée de ' mains amicale ce qu' il y avait de brutal dans son cri, et il se sépara de son hôte en lui disant :
— Ne me rappelle pas que je puis avoir, en quoi que ce soit, blessé Blanche. Une superstition de mari heureux, tu sais ! Ah! çà! voyons, charge-toi de m'excuser auprès de tes hôtes. Je vais donner un ou deux ordres à Gauthier. Et adieu ! adieu! mon ami ! Tu me dis que je serai à Paris à quelle heure ?
— Entre onze heures et demie et minuit !
— C'est bien tard, murmura l'amiral.
— Bien tard? dit M. Herblay. Tu n'as vraiment pas la prétention de voir le ministre à cette heure-là ! Reste donc avec nous. On est si bien ici I Tu partiras demain.
— Non, c'est ce soir que je veux, que je dois être à Paris.
— A ton aise, dit le bâtonnier. Mais tu m'assures bien qu'il n'y a pas lieu de m'inquiéter ?
— Je te l'assure, dit l'amiral avec une expression dont Herblay ne vit pas la souffrance.
L'amiral fit appeler Gauthier, qui 'dînait avec le cocher.
Pendant qu'on attelait la voiture, M. de Reynière recommanda à son « matelot » de revenir le lendemain. Gauthier ramènerait Fox à Paris.
— A bientôt, Gauthier ! dit l'amiral en tendant la main au marin, qui lui donna sa main calleuse.
UNE LETTRE ANONYME, IQ
Reynière traitait toujours Gauthier en ami plutôt qu'en soldat ou en serviteur, mais il ne se laissait jamais aller à certaines effusions que dans les moments difficiles.
A Artenay, le soir de la retraite sur Orléans, sous les obus, Tamiral avait tendu de même sa main au matelot, croyant bien ne plus le retrouver debout le lendemain.
Gauthier hochait la tête pendant que les roues de la voiture criaient sur le sable et emportaient dans la nuit Tamiral. Il n'entendait déjà plus que vaguement les claquements de fouet secs et fréquents du cocher, à qui M. de Reynière répétait, là-bas :
— Marchez vite!
— Mais quelle coquine de satanée malotrue de lettre est-ce donc que ce beau fils qu'on ne connaît pas a apportée à Rambouillet ? se demandait le vieux marin. Ça sent le soufre tout ça, il y a du poudrin dans l'air. On aura un grain.
L'amiral de Reynière trouvait, comme tous ceux qui vont à un but où se jouera leur destinée, que la voiture qui le menait à la gare à travers champs ne marchait pas assez vite à son gré. Les arbres, découpant leurs feuillages immobiles sur le ciel plein d'étoiles, filaient des deux côtés de la route; les villages qu'on traversait, presque endormis déjà, disparaissaient avec leurs maisons basses aux fenêtres à peine éclairées. Le cocher fouettait ses chevaux qui galopaient sur les chemins, dans ces plaines oîi l'on n'entendait rien que le sifflet lointain des locomotives, du côté du chemin de fer. Et de temps en temps, d'un ton bref, l'amiral disait :
— Plus vite !
Il lui fallut, à Rambouillet, attendre un moment. Marchant fébrilement dans l'étroite salle de la gare, il regardait, sans les voir d'abord, puis en essayant de se contraindre à examiner leurs images, les affichesannonces, aux couleurs multiples, qui s'étalaient sur les murailles. Mais sa pensée revenait bien vite, par un bond terrible, à cette odieuse lettre et il se disait, il se répétait que mettre en doute un moment la lâcheté
mensongère du billet anonyme, poser une question semblable, c'était déjà insulter Blanche.
— Chère Blanche ! songeait-il. Avec quelle joie tout à l'heure je la presserai sur ma poitrine I
Le train arrivant en gare, l'amiral monta dans un wagon oU il était seul. Il ferma les yeux, comme si, ses paupières une fois baissées, il ne devait plus apercevoir certaines images cruelles, épouvantables, qui lui faisaient jaillir le sang au cerveau. Ses oreilles bourdonnaient, et une migraine atroce s'abattait sur son crâne et le pressait comme une main qui l'eût voulu broyer. Il abaissa la glace de la portière, mit son front à l'air frais de la nuit, et regarda les champs obscurs où tout était repos, labeur assoupi, douceur, où tout semblait heureux, sous le beau ciel paisible.
Il se rappela le premier voyage fait ainsi, avec Blanche, par une nuit pareille, aussi tiède, aussi pure, et il se sentit, une fois encore, près de pleurer.
Puis il fouillait dans sa poche et prenait la lettre qu'avait apportée cet inconnu. Cette lettre, cette lettre maudite, il la relisait en s'approchant de la lampe qui éclairait le wagon par en haut ; il la tournait et la retournait entre ses doigts, comme si, en la pressant et la triturant, il eût dû en extraire la vérité. D'où venaitelle? qui l'avait écrite? quel homme ? quelle femme ? quel menteur ? quel calomniateur ? quel lâche ?
— Oui, se disait-il, il est cent fois lâche celui qui, sans signer, sans oser mettre son nom au bas de sa dénonciation, envoie un de ces billets meurtriers à un mari, à un être confiant et heureux, ou qui ghsse un papier empoisonné dans une des mille boîtes aux lettres qui portent, à travers la ville, la consolation ou la douleur; il est pétri de boue celui qui fait cela I II est atrocement vil quand il ment ! il est encore infâme et scélérat quand il dit vrai I
Mais, celui-là, l'être qui avait écrit ce billet, disaitil vrai? Ah I quelletorturelM.de Reynière, de minute en minute, se sentait devenir fou, matériellement fou. Son crâne brûlait. Chaque tour de roue décuplait sa souffrance et ses doutes. Aucune ivresse ne peut égaler l'espèce de délire dans lequel l'avait jeté ce lambeau de papier qui lui disait — qui lui répétait, car ses yeux ne se détachaient plus de lui : Maintenant Blanche te trompe !
Blanche ! elle, la franchise et la bonté ! elle, dont ses lèvres avaient encore, si peu de temps auparavant, baisé le front candide !
<t Impossible I c'est impossible ! » se répétait l'amiral pour la millième fois. Puis, ces interruptions sinistres: Et si cela était, cependant? Si c'était... Et, alors, des bouffées de sang, des bouffées rouges lui montaient aux yeux, aux tempes. Il s'entendait, dans le bruit même du train en marche, rire d'un rire mauvais, féroce. Il se faisait peur à lui-même.
A mesure que le train se rapprochait de Paris, la fièvre de M. de Reynière augmentait. Il sentait comme un courant embrasé passer dans ses veines, et, effrayé de cet état fébrile, il essayait maintenant de réagir, de dompter son émotion, de reprendre pleine possession de son calme habituel.
Il descendit rapidement vers la station de fiacres du boulevard Montparnasse, se jeta dans une voiture découverte et donna pour adresse au cocher la rue Jean- Goujon.
La maison que l'amiral habitait près des Champs- Elysées, donnait à la fois, par sa grande entrée, sur l'avenue Montaigne et, par la porte du jardin, sur la rue Jean-Goujon, dans ce quartier tranquille, où Ton se croirait, en même temps, dans quelque square de St-John's-Wood, à Londres, ou dans une ville de résidence, en province.
A l'heure oti M. de Reynière arrivait rue Jean-Goujon, la rue était absolument déserte. Les établissements de loueurs de voitures, de marchands de chevaux ou de fabricants de sellerie qui alternent là avec les hôtels particuliers, très-élégants, et les petits restaurants oti vont les jockeys et les maquignons du voisinage, étaient fermés et endormis. L'amiral renvoya sa voiture place François !•', avant qu'elle entrât dans la rue Jean-Goujon, et il se dirigea lentement, comme s'il eût hésité, vers la petite porte qu'il allait franchir.
Le temps avait changé depuis son départ de la campagne. A travers des nuages brouillés et courants, qui sentaient la pluie, une lune à demi voilée laissait filtrer sa clarté sur les toits des maisons, soudain nacrés et lumineux. M. de Reynière regarda un moment la muraille par-dessus laquelle apparaissaient de grands arbres cachant le logis à demi. Il ne pouvait apercevoir sa demeure ; mais, entre deux masses sombres, le toit d'ardoises semblait scintiller aux rayons de lune.
Avant d'entrer, l'amiral demeura un certain temps immobile devant la petite porte, puis il enfonça la clef dans la serrure et entra. Ses pas criaient sur le sable du jardin. Il referma la porte, suivit les allées qui, contournant les massifs de fleurs, menaient au logis, et se trouva bientôt devant ce bâtiment sans lumière, sans bruit, silencieux comme un tombeau.
La vieille maison — c'était un hôtel du xviii® siècle que M. de Reynière avait acquis au moment de son mariage — n'avait pas l'air de donner asile à une trahison.
M. de Reynière avait fait construire, peu de temps auparavant, une sorte de bakon terminé par un escalier extérieur qui .donnait de son cabinet de travail dans le jardin.
Il ne. voulait pas traverser tous les appartements, lorsque, fatigué de lire ou d'étudier, las d'un rapport
commencé, il tenait à respirer un peu sous* les arbres. De la porte de cette pièce qui s'ouvrait sur le jardin, lui seul avait la clef.
L'amiral franchit l'escalier de fonte, et pénétra dans son cabinet. Il s'approcha, comme à tâtons, de la cheminée, cherchant le porte-allumettes, et, instinctivement, il frémit en sentant sous sa main quelque chose de froid et de rond qu'il reconnut.
C'était la crosse d'un revolver qu'il avait là d'ordinaire tout chargé et à sa portée.
Le premier pas fait chez lui, le premier geste lui mettaient ainsi sous la main cette arme. L'amiral repoussa légèrement, avec un petit frisson, le revolver et alluma une des bougies d'un candélabre.
La lumière lui montra alors, dans la glace, son visage qui lui fit l'effet d'un spectre. Il était horriblement pâle et un double cercle bistré semblait creuser les orbites de ses yeux. Comme il se regardait, il eut un second frémissement, plus terrible que le premier, car celui-là n'était pas seulement instinctif.
La chambre de la comtesse était située au-dessus de ce cabinet de travail, et il avait semblé à l'amiral qu'il venait d'entendre des pas, oui, des pas, là, sur sa tête.
Sous le tapis qu'il l'assourdissait, le parquet, à n'en pas douter, avait crié. Les petits pieds de Blanche pouvaient-ils avoir assez de force pour produire ce craquement? Tout le sang de l'amiral lui afflua au cœur. S'il y avait quelqu'un là-haut ? Si dans cette chambre un étranger, un misérable...
— Si la lettre n'avait pas menti ?
La main droite deM. de Reynière s'abattit, mue par l'instinct, sur le revolver qu'elle saisit, et, prenant le candélabre de sa main gauche, l'amiral monta sans plus réfléchir, sans plus hésiter, à la chambre de sa femme. En traversant le salon attenant à son cabinet, en s'engageant dans l'escalier qui conduisait aux appartements
de la comtesse, M. de Reynière se faisait à lui-même l'effet d*un somnambule errant à travers le logis. Il se sentait bien éveillé, mais il lui semblait que ses pensées, ses actions, ses mouvements tenaient de l'hallucination et du rêve.
Le réveil heureusement était au bout de tout cela. Est-ce qu'il y avait autre chose de possible qu'une joie et que des baisers après une telle souffrance ?
Ce bruit de pas entendu tout à Theure ne signifiait rien. Qu'était cela? M. de Reynière s'était trompé. Un craquement de meubles dans la nuit, un bruit quelconque. Rien. Assurément rien.
M"* de Reynière était endormie et elle allait tout à l'heure, à demi éveillée, passer autour du cou de son mari ses bras blancs d'une douceur caressante en lui disant :. C'est toi ?
Au moment oîi il arrivait près de la porté de la chambre où Blanche reposait sans nul doute, l'amiral entendit que quelqu'un se précipitait vers" cette porte et en poussait rapidement le verrou.
Cette fois, l'amiral eut peur.
Qui donc était là? Pourquoi Blanche était-elle effrayée ?
11 appela par trois fois :
— blanche I Blanche I Blanche!
On ne répondait pas. Le comte approchait son oreille de la porte. 11 y avait, dans cette chambre, un silence épouvanté.
— Blanche! Blanche!
M. de Reynière jeta à terre brusquement le candélabre qu'il tenait et qui alla rouler, les bougies éteintes et cassées^ sur le tapis, et, frappant alors de son poing fermé sur cette porte close :
— Blanche, dit-il d'une voix étranglée d'émotion, ouvrez! Ne craignez rien. C'est moi. Blanche!
Il voulait croire encore que c'était par terreur de
quelque inconnu, de quelque malfaiteur, que M°*« de Reynière n'ouvrait pas.
Mais à sa voix, mais à son appel désespéré, rien ne répondait, et la maison restait muette... Aux cris du maître, aucun serviteur n'accourait.
— Il n'y a donc personne? dit M. de Reynière. Vous avez donc renvoyé tout le monde?
Cet affreux silence lui révélait l'infamie entière. Non, ah I non, cette épouvantable lettre n'avait pas menti ! Il y avait un amant dans la chambre de la com tesse I Un homme était là, derrière cette porte, un larron de bonheur, un voleur et un lâche.
— Ouvrez ! Mais ouvrez donc ! répétait maintenant l'amiral avec rage, et cet homme pâle, éperdu, affolé, s'ensanglantait la chair à frapper sur la porte qui parfois semblait céder.
Tout à coup, derrière cette porte, M. de Reynière entendit des voix, quelque chose comme des supplications, des cris, des larmes.
On sanglotait là ; on se traînait à terre. C'était Blanche. L'amiral, fou de colère, entendit la malheureuse qui disait :
— Nonl... Moi!... moi !... qu'il me tue!... mais pas cette fenêtre I... Pas cela I pas cela !
Et c'était comme une lutte entre deux êtres, quelque duel plein d'épouvante, l'homme voulant sans doute se précipiter dans le jardin, au risque de se briser le crâne; la femme s'attachant à ses mains, à ses vêtements, et — M. de Reynière entendait que le bruit se rapprochait — avec la force nerveuse des faibles, le traînant vers la porte, qui tout à coup s'ouvrit devant l'amiral égaré.
Alors il y eut un silence effrayant, terrible et court, à peine saisissable, et qui pourtant parut effroyablement long à ces trois êtres mis ainsi face à face, et poussés par l'invisible mort.
Une lumière vague, celle d'une lampe opalisée, éclairait la chambre en désordre oîi, debout, se dressant devant lui comme si elle eût bravé son mari ou comme si elle eût attendu sa justice, Blanche de Reynière.se tenait immobile, ses longs cheveux noirs dénoués tombant sur un peignoir blanc. M. de Reynière ne vit de cette femme adorée qu'une forme blanche, pareille à un fantôme, avec deux grands yeux noirs égarés, brillant dans un visage pâle. Mais il aperçut, derrière ce fantôme, un homme jeune, brun et livide.
Cet homme fit un geste pour écarter M"' de Reynière et se trouver le premier en face de l'amiral. •
L'affreuse vision, confuse, à la fois indistincte, vue comme à travers un brouillard rouge, et pourtant atrocement réelle, arracha à Mv de Reynière un cri de douleur sinistre, plein décolère.
— Misérables! cria l'amiral. Ah ! les misérables! répéta-t-il avec une sorte d'égarement farouche.
Et, comme éperdu, tirant sur cet homme et sur cette femme, deux fois, affolé, il pressa la gâchette de son revolver, deux fois la lumière de son arme raya la demi-obscurité de cette chambre et, dans une vision plus affreuse -encore, l'amiral vit cet homme s'affaisser en reculant de quelques pas, tandis que la comtesse, demeurant un moment debout, immobile et roidie soudain, tombait sur le tapis, la face en avant, sa chevelure flottant autour d'elle comme une auréole noire.
M. de Reynière ne demeura même pas une seconde écrasé devant un tel spectacle. Un cri, déchirant comme un sanglot, s'échappa de sa gorge, et, jetant au loin le revolver, il se précipita vers cette femme et la releva en lui donnant son nom, en l'appelant, en répétant : «Blanche! Blanche! i>
La vue de ce corps, tombant là à ses pieds, venait de briser, d'un seul coup, toute sa rage.
Il ne songeait plus à celui qui était là, sanglant ; il ne pensait qu'à elle. Il la releva, écarta les cheveux souillés de sang, et regarda ce visage dont les yeux fixes plongeaient dans ses yeux. Des marbrures rouges maculaient les joues de la comt^se, et le peignoir d'algérienne blanche laissait apercevoir au côté gauche de la poitrine une large tache de sang.
— Blanche! Blanche! répétait l'amiral devant ce corps étendu comme tout à Theure devant la porte fermée. Elle est donc mortel... Blanche! Blanche! Ah ! dit-il en se frappant le front avec fureur, elle ne me répond pas, elle ne m'entend plus, je Tai tuée!
Puis, tout à coup, d'une voix tonnante :
— Au secours! A moi ! s'écria-t-il. Au secours!
Il regardait, d'un air fou, autour de lui^ comme si le secours attendu allait surgir, et il aperçut alors une forme humaine, chancelante, un homme, la figure en sang, se tenant aux meubles, qui marchait comme à tâtons vers la porte^ voulant appeler, lui aussi, et ne poussant que d'affreux râles.
L'amiral vit passer ce mourant et le regarda, stupide, sans faire un mouvement pour le poursuivre, disparaître en soulevant la portière de satin gris- perle qui, rencontrant le front du blessé, se teignit aussitôt de rouge.
Que faisait ce spectre à M. de Reynière ? Blanche mourait. Blanche était morte. Il se penchait vers elle, il la soulevait comme il eût fait d'un enfant, il appuyait sur ses genoux la tête livide de la jeune femme, il cherchait un rayon de vie au fond de ces grands yeux noirs aux prunelles élargies et hagardes. Est-ce que ces yeux ne voyaient plus? Est-ce que ces lèvres étaient muettes, pour toujours muettes?
— Blanche! Blanche! réponds-moi, Blanche! Parlemoi ! Regarde-moi! Pardonne-moi!
Les deux coups de feu avaient attiré la seule créature
qui, avec le portier endormi dans sa loge, fût à l'hôtel, la femme de chambre Antoinette, confidente de M"" de Reynière. Cette fille veillait dans sa chambre, attendant les ordres, le cocher et les valets ayant été autorisés par la comtesse à se rendre à une réception de domestiques, les gens de quelque voisin titré ayant leur jour.
M"" de Reynière avait voulu sans nul doute être seule. Celui qui devait venir pouvait ainsi, introduit par la rue Jean-Goujon et guidé par Antoinette, éviter les regards du portier qui surveillait la grande entrée de Thôtel, du côté de l'avenue Montaigne.
Antoinette poussa des cris terribles en apercevant un homme qui venait à elle, le visage dégouttant de sang et le front troué.
— Miséricorde! dit-elle. On assassine ici!
— Sauvez votre maîtresse ! répondit le blessé.
Au moment oCi il arrivait devant la porte de l'avenue Montaigne, il se heurta de nouveau contre François, le portier, qui sortait à demi habillé, et qui, entrevoyant un homme dans Tobscurité, bondit sur lui et le prit au collet en criant :
— Au voleur!
Pour toute réponse, avec un effrayant courage, le blessé dit fermement ces mots :
— Ouvre-moi cette porte!
Quelque transformée par la douleur que fût la voix de cet homme, François la reconnut et il dit, en tremblant, sentant ses jambes se dérober sous lui :
— Vous, monsieur le marquis?... Ce n''est donc pas des voleurs?... Oh! le malheur est plus grand que je ne pensais. Madame la comtesse?
— Va. L'amiral l'a tuée peut-être!
François, égaré, ouvrit la porte, et, pendant que le jeune homme disparaissait, perdant son sang et prêt à tomber, il monta aussi vite que le lui permit le trem-
3o LA MAISON VIDE.
blement de ses jambes jusqu'à rappartement de M^'de Reynièrc.
Il se passait là quelque chose de navrant.
Le hasard avait été sans merci. La balle du revolver était allée droit au cœur de M"" de Reynière.
L'amiral sentait bien que ce corps inerte ne se ranimerait plus. Il sentait ces bras charmants tomber, alourdis^ sur cette poitrine ensanglantée. Il lui semblait que ces yeux fixes, effrayants, qui le regardaient sans le voir -— avec une expression bizarre où il y avait plus de résigiiation que d'effroi, plus de pitié que de colère, comme si la dernière pensée de Blanche eût été une pensée de pardon — il lui semblait que ces prunelles se couvraient déj!i d'un, voile et prenaient Tindécision sinistre des regards des cadavres. Il eût voulu réchauffer ces membres qui se glaçaient, lui semblaitil encore, entre ses mains. Il pressait contre sa poitrine ce frêle corps de femme comme on le fait d'un petit enfant endormi qu'on veut bercer. 11 contemplait cette morte avec la stupeur morne, l'épouvante incrédule d'un homme foudroyé.
Il ne pleurait pas, il ne parlait pas, il ne pensait pas : il attendait. Quoi? Un réveil qui ne viendrait plus.
Peu à peu, lentement, cette atroce pensée de l'irrémédiable, de la séparation, de la mort, lui entra enfin dans l'âme. Sa poitrine se souleva sous le gonflement déchirant d'un sanglot. Il se jeta sur ces lèvres qu'il avait baisées, sur ces mains qu'il avait pressées, sur ces oreilles vers lesquelles il s'était penché pour murmurer, tout bas, des mots d'amour ; il enfonça sa tête dans les flots de cheveux noirs répandus et, la bouche sur le cou blanc de cette femme adorée et expirée, il resta là, comme pâmé, comme si Blanche allait pousser un soupir de réveil après une telle étreinte. • Et, ce suprême baiser donné à cette morte, ce der-
DEUX COUPS DE FEU. 3l
nier embrassement, plein de murmures et de souvenirs, donné à ce cadavre, l'amiral se releva, effrayant, tourna autour de lui un regard farouche, comme s'il cherchait quelque chose, son revolver peut-être oîi il y avait encore assez de plomb pour mourir.
Doucement, François avait ramassé sur le tapis plein de sang le pistolet et l'avait glissé dans sa poche.
Les yeux de M. de Reynière rencontrèrent le visage de la femme de chambre et du portier :
— Vous? dit-il éperdu; qu'est-ce que vous voulez, vous ? Qu'est-ce que vous faites ici ? Allez-vous-en ! allez-vous-en î Malheureuse, tu étais peut-être sa complice... ajouta-t-ilen se relevant et marchant vers Antoinette, qui recula, terrifiée.
— Monsieur le comte...
— Ah! taisez -vous! Allez- vous-en ! Laissez-moi! Mais laissez-moi donc! Demain vous parlerez; demain je vous arracherai la vérité. Allez chercher un médecin et le commissaire!
U Affaire de Reynière, comme disaient les comptes rendus de journaux, avait fait grand bruit, et elle n'était pas complètement oubliée après deux ans, quoique, pour oublier, Paris ait besoin, non de mois, mais de jours, lorsque M"* Lehidec de Grand ier, veuve du capitaine de vaisseau de Grandier, un des meilleurs amis du contre-amiral de Reynière, donna, vers la fin de mars, un bal qui, pour bien des raisons, fit grand bruit dans le monde officiel.
M"* Lehidec de Grandier était une veuve de vingthuit ans, dont on avait pu dire, lorsque, quelques années auparavant, le bruit de la mort de M . de Grandier était parvenu à Paris, qu'elle serait plus inconsolable qu'Artémise. Elle avait fait parler de sa douleur comme d'autres font parler de leurs aventures. Elle avait mis une coquetterie profonde à vouer au fer des ciseaux ses magnifiques cheveux d'un blonJ roux. On avait un moment affirmé que cette M'"* de Grandier, si jolie, si séduisante, excessivement riche, était décidée à terminer ses jours dans un couvent. Les larmes coulant des plus beaux yeux bleus du monde avaient ému les plus indifférents. Ceux qui affirmaient, en parlant d'elle,
quelle se consolerait un jour, et qu'elle finirait même par se remarier, étaient généralement traités de monstres et de tt sans cœur » par les femmes, très-enchantées de voir l'une d'entre elles se sacrifier à un protond renoncement du monde pour l'honneur du sexe tout entier.
La mort de ce pauvre capitaine de Grandier était bien faite d'ailleurs pour navrer à jamais une jeune femme sensible et qui avait adoré son mari. Le commandant du Saint-Clément, après avoir quitté le dernier son navire en perdition, s'était jeté dans une barque avec deux matelots, et, tandis que l'équipage était recueilli le lendemain par un navire anglais, ces trois hommes se trouvaient poussés, emportés, on ne savait où, et disparaissaient sans qu'on pût même assurer qu'ils étaient morts. M"* de Grandier avait ainsi pleuré son mari, de confiance, comme disaient les méchantes langues, et porté son deuil sans savoir officiellement qu'il était décédé Au bout d'un an de cette terrible incertitude, qui redoublait la douleur de la jeune femme et la rendait particulièrement intéressante, le ministère de la marine acquit la certitude que le capitaine Lehidec de Grandier était probablement mort de faim sur un bout de rocher, en pleine mer, et que son cadavre et ceux de ses compagnons avaient été dévorés par des crabes. Cette horrible mort rendit la douleur de sa veuve absolument exaltée et cruelle. Ce fut alors que M"* de Grandier parla de réclusion, de couvent, de prières éternelles. Le cilice même, le cilice, n'eût pas été trop fort.
Cette exaltation atteignit son complet développement vers la fin de Tannée 1875, après quoi elle se calma, les crises aiguës ne pouvant pas durer, et, peu à peu. M"' de Grandier en arriva à un tel état d'esprit, qu'elle rouvrit décidément ses salons au mois de mars 1 876, en faisant bien remarquer d'ailleurs que le ca-
pitaine lui-même, qui Pavait tant aimée, lui eût donné positivement le conseil d'agir ainsi. M"*de Grandi^r tenait, au surplus, à imposer à son salon une couleur et une tenue qui eussent fait plaisir au commandant du Saint-Clément. Ce serait un salon politique. On y traiterait les questions les plus sérieuses. Point de badinage. On y tiendrait des discours demi-deuil. Au centre du salon, le portrait en pied du commandant présiderait à ces discussions, et des bougies allumées, un lustre flambant, des fleurs dans les vases, seraient, en somme, autant d'hommages rendus à la mémoire du'défunt.
Henriette de Grandier se rappelait avec attendrissement combien a ce pauvre. Raoul » aimait les.cheveux qu'elle portait ondulés sur le front, et avec quelle profondeur d'affection il se mirait dans les yeux bleus qu'elle levait sur lui. Aussi bien, elle reprenait un soirt infini de cette chevelure d'or roux; elle voulait, par amour pour Raoul, qu'il n'y eût pas le moindre cercle bleuâtre sous les paupières entourant ces prunelles qu'il adorait. Raoul la grondait si fort lorsque, pour avoir un peu veillé, en lisant ou en passant trop de temps à sa toilette, elle avait les yeux un peu battus !
— Je me soigne pour lui, disait-elle en soupirant. Il me semble que c'est ce malheureux Raoul qui m'ordonne de renaître !
Raoul avait sans doute ordonné aussi l'arrangement vraiment exquis du petit hôte,l que M*°® de Grandier habitait près du parc Monceaux, ses fenêtres donnant sur les massifs d'arbres et sur les pelouses de ce délicieux coin de Paris. L'hôtel, morne et désert depuis plus de trois ans, semblait tout à coup rajeuni. Lés housses attristantes des fauteuils s'étaient envolées^ laissant apercevoir les bergers et les bergères d'Aubusson, des idylles sur fond blanc. La gaze, qui mettait
comme un brouillard sur les lustres et les candélabres, venait de disparaître comme une brume au soleil. Tout étincelait, les cristaux, les miroirs, les cuivres élégants des meubles Louis XVI. Aamîlieu du salon, se mirant complaisamment dans une immense glace placée en face de lui, le capitaine Lehidec de Grandier, en grand uniforme, se dressait dans un large cadre, et, la tête haute, le torse hardiment découplé, semblait vraiment appeler et héler tous ses hôtes avec le portevoix qu'il posait sur ses lèvres.
Henriette avait voulu que le portrait de Raoul reçût une moisson de fleurs nouvelles. On avait arrangé une vaste jardinière de laque au-dessous du cadre que les fleurs cachaient, et, les jambes du capitaine plongeant dans ces tiges, le brave marin semblait, non point sortir de l'onde, mais émerger d'un énorme buisson de fleurs. M°*® de Grandier trouvait a convenable » et « touchant » que le commandant fût ainsi le héros de la fête. Elle avait même senti monter à ses yeux une larme — la dernière — en apercevant M. de Grandier épanoui au milieu de ces roses. Albéric Réville, le cousin d'Henriette, allait bientôt, avec sa manie de faire des mots, dire en respirant ces fleurs : « Voilà du moins un mari bien embaumé! »
Il n'était pas très-tard encore, et M"° de Grandier achevait sa toilette, tandis qu'on finissait d'illuminer le salon. Avec son habitude de traiter douze ou quinze affaires à la fois, Henriette , petite tête turbulente comme un volcan, recevait justement, tout en livrant ses cheveux roux au coiffeur, un architecte, récemment revenu de Rome, et qu elle avait prié et supplié d'accourir sur-le-champ. Demain eût été trop tard.
L'architecte s'était rendu à cet ordre capricieux d'une jolie femme, et M"'' de Grandier se confondait en excuses de recevoir un artiste tel que M. Wadmann dans son boudoir, et pendant qu'on la coiffait.
M Wadmann; au contraire, remerciait M"® de Grandier d'une teile faveur et, tournant agréablement un madrigal inévitable, il ajoutait qu'il n'avait jamais, en admirant la chevelure que déroulaient les doigts du coifiFeur^ autant regretté de ne pas être peintre.
M""* de Grandier sourit, songea que le capitaine eût été bien heureux d'entendre ce compliment, et le coiffeur, se voyant devant un artiste, voulut montrer qu'il était digne de parler à un confrère :
— Madame possède en efifet, dit-il, les cheveux les plus enviés : c'est le cheveu flavescent, le rdux titianesque. Une Vénitienne d'autrefois en eût été jalouse. Monsieur doit savoir que Cesare Vecello n'admet qu'une nuance pareille en ses costumes.
L'architecte s'inclina, dissimulant une expression d'étonnement un peu railleur, et M"® Grandier lui dit:
— Voilà ce que je veux, monsieur Wadmann : un vrai mausolée. J'ai tardé jusqu'ici à faire exécuter cela parce qu'il me semblait que c'était sceller pour jamais le pauvre commandant en une prison de pierre. Mais aujourd'hui que, grâce au ministère^ on a rapporté son squelette avec quelques débris de son unifoi me, — un morceau de son porteteuille et mon portrait-carie, — et puisque je reprends, — presque pour lui obéir! — une existence qui ressemble à l'ombre de ma vie d'autrefois, je tiens à ce que M. de Grandier ait un monument, un monument superbe, un mausolée admirable, quelque chose enfin de vraiment digne de lui.
Elise, dit M"* de Grandier, en s'adressant à sa femme de chambre, vous ôierez ces rubans de ma robe. Après tout, je ne dois pas être à faire peur. Le commandant ne l'eût certainement pas souffert I
Et revenant à l'architecte qui attendait et écoutait, très-curieux de ces petits traits d'humeur féminine :
— J'ai rêvé, moi, un monument tout particulier; mais vous entendez bien, monsieur Wadmann, que je ne vous dicte rien, mais rien du tout. On n'arrive pas de la villa Médicis pour recevoir les conseils d^une veuve qui ne puise son inspiration que dans un cher souvenir. J'avais rêvé — écoutez-moi bien — une sorte de bateau en pierre, une frégate, et lui, au milieu, appuyé à son mât, et à ses côtés deux figures : le Courage et l'Abnégation. Ce serait peut-être un peu compliqué?
— Peut-être, madame.
— Vous pensez même, j'en suis persuadée, que ce serait prétentieux. C'est possible. Et puis, vrai, je serais jalouse de cette figure de l'Abnégation. Une figure de femme à côté de Raoul! Il est vrai que je pourrais parfaitement poser pour le sculpteur chargé de cette figure-là I A qui me conseilleriez-vous de la commander? Au fait, je vous laisse libre. -— Une simple fleur là, n'est-ce pas, monsieur Jules? Une rose blanche? une rose-thé?...
— Oui, madame, une seule fleur. La simplicité est toujours le grand secret de tous les arts, répondit doctoralement le coifiFeur.
— Bref, monsieur Wadmann, j'abandonne mon projet personnel. Vous me trouverez une idée de monument très-poétique, je n'en doute point. Et ne songez pas au prix, n'y songez pas ! Faites avant tout un chefd'œuvre, quelque chose de tendre plutôt que d'héroïque. Songez bien que ce n'est pas le commandant que je regrette, c'est le mari... Et cela en forme de caveau. Je passerai, enfermée là, plus d'une après-midi. Pauvre Raoul I
L'architecte promit de rapporter avant peu un croquis, un projet, au besoin la maquette même du monument. Il se leva pour prendre congé.
— Au fait, monsieur Wadmann, s'écria M""® de Grandier, je vous prie de m'excuser, je ne vous ai pas
invité : voulez-vous bien être des nôtres ? C'est un peu tard que je vous demande cela. Mais il faut me pardonner, je suis si troublée. Il me semble que je m'habille pour ma première entrevue avec M. de Grandier. Le jeune homme n'eut garde de souligner l'étourderie de la veuve; il prétexta un empêchement quelconque, et se retira au moment où M. Jules achevait la coiffure et où quelques coups discrets étaient frappés à la porte du boudoir.
— Qui est là? demanda M°^* de Grandier.
— Moi, ma cousine, moi I
— C'est M. Réville, dit la femme de chambre.
— Ce fou d'AlbéricI... On n'entre pas, fit Henriette.
Une tête souriante et assez jeune, posée sur une cravate blanche, avec de petites moustaches imperceptibles et une calvitie naissante, apparut entre les deux battants de la porte que M. Wadmann et le coifiFeur venaient de franchir.
— C'est que j'ai quelque chose à vous demander, ma cousine, et à vous apprendre I
— Vous?
— Moil
— Voyons, entrez. Et ne regardez pas, surtout. Je suis à peine vêtue.
M"* de Grandier était debout devant une glace Psyché à pieds de sphinx et, la tête inclinée par-dessus son épaule, elle regardait l'efifet de la tunique de point d'Alençon qui recouvrait sa robe de faille mauve.
La femme de chambre achevait seulement d'attacher quelques touffes de fleurs semées sur la jupe et qui relevaient, çà et là, les dentelles.
— Comment I dit Albéric, mais vous êtes adorable! Mais il n'y a pas un point à reprendre à votre toilette. C'est une merveille, cette robel Et quant à celle qui la porte...
Le jeune homme avait approché de ses lèvres le bout des doigts de sa main droite et les renvoyait en avant avec un geste arrondi.
M"*^ de Grandier parut flattée. Elle savait que son cousin Réville passait, auprès des dames, grandes ou petites, pour un bon conseiller en matière de costumes, de meubles et de bibelots; U était de ceux qui suivent la mode correctement et qui parfois la décrètent ou la précèdent.
— Alors, dit-elle, Worth s'est surpassé?...
— Absolument.
— Maintenant, mon cher couturier^ asseyez-vous là, sur ce pouf, et, pendant qu'Élise va me repincer, là, légèrement ce corsage, dites-moi ce qui vous amène.
— Cest moi qui vous amène quelqu'un, ma cousine.
— Un valseur aussi intrépide que v,ous? Merci. On n'a jamais trop de bons valseurs. Ah I comme Raoul valsait, lui, vous vous en souvenez ?
— Parfaitement. Je doute que la personne que je vous demande la permission d'amener valse aussi bien, et je ne sais même pas si elle valsera.
— Elle! C'est donc une femme?
— Hélas ! ma cousine, en dehors de nos amies communes, je ne connais malheureusement pas de femmes que je puisse vous présenter. Non ; je vous parle d'un compagnon à moi — et quand je dis compagnon ! *— d'un héros de roman. Vous les adorez, les romans ?. . . Eh bien t je vous montrerai tout à l'heure, si vous le permettez, quelqu'un qui pourrait figurer dans un chapitre de Balzac I
— Vraiment? Eh bien, mon cousin, cela tombe d'autant mieux que j'ai, moi aussi, un héros, une bête curieuse à offrir à mes invités !
— Mais celui-là ne garde pas au front la trace d'une
balle qu'il a reçue pour une femme I Oui, celui dont je vous parle a failli mourir pour une de vos pareilles, madame, dit Albéric Réville en grossissant sa voix et en riant.
— Il n'a fait que cela? dit M"« de Grandier en donnant un suprême regard à sa toilette, décidément parfaite. Le mien a fait mieux ou pis.
— Et quoi donc?
— lia tué sa femme !
— Ah! bah ! fit le jeune homme qui se leva, quittant brusquement le pouf sur lequel il était assis, son chapeau-claque entre ses mains et ses genoux.
— Qu'avez-vous donc, Albéric? dit M "^° de Grandier. Vous avez l'air contrarié!
— J*ai... j'ai, ma cousine... je n'ai rien... Mais dites-moi, comment s'appelle votre... bête curieuse?
— Othello.
— Ne riez pas, ma demande est très-sérieuse.
— Je vous dis : Othello. Ça ne vous suffit point?
— Ce n'est pas un nom, Othello!
— Eh bien! pensez que c'est le pseudonyme du contre- amiral comte Jean de Reynière !
— Patatras! s'écria le jeune homme en frappant légèrement du pied. Ah! voilà, par exemple, voilà ce qui s'appelle un impair.,,
— Un impair? répéta M™* de Grandier, assez surprise.
— Une sottise, si vous voulez. Mais du diable si je pouvais me douter que vous aviez invité, ce soir, l'amiral de Reynière.
— Comment donc ! Ce sera la grande attraction de la soirée, c'est le docteur Vernier qui l'a décidé à venir.
— Eh bien ! ma cousine, le héros de roman que j'ai décidé, moi, à m'accompagner chez vous et que je venais vous demander la permission de vous présenter, c'est le marquis Robert de Salviacl
— Perdez- VOUS la tête, Albéric ? s'écria Henriette en regardant son cousin d'un air effrayé. Le marquis de Salviac, ici ? Face à face avec...
— Avec l'homme qui lui a brisé le crâne et dont il a aimé la femme. Ce serait épouvantable. Ah! j'ai eu là une idée lumineuse!... Mais rassurez- vous, ma cousine... je cours... Robert est encore chez lui trèscertainement. Il devait m'attendre. Je lui arrache ses gants et sa cravate blanche, je lui dis que votre bal est contremandé, que vous avez la migraine, que vous êtes morte, que mon cousin est ressuscité, tout ce que je trouverai, mais je l'empêcherai bien de venir ici ! Et moi qui ai dépensé tous mes talents d'avocat pour le décider à m'accompagner ! Le marquis et l'amiral ! Autant vaut inviter la foudre!
— Voilà un grand toqué qui n'en fait jamais d'autres, se disait Henriette, tandis qu'après lui avoir baisé la main, Albéric se précipitait vers l'antichambre à travers les salons déjà illuminés.
La jeune veuve voulut ensuite jeter un coup d'œil sur ses appartements joyeusement transformés. C'était l'aurore après la nuit, une silencieuse nuit de trois ans. Les miroirs renvoyaient complaisamment à Henriette l'image d'une jolie femme au teint de lait, les yeux doux et le sourire étrange, qui promenait sa taille souple et sa toilette à la fois sévère et provocante, dans des salons changés en parterres. La jeune femme trouvait alors que les lumières avaient du bon. Elle s'arrêta, attendrie, devant le' portrait du commaixlant du SainUClément, armé pour l'éternité de son énorme porte- voix. Elle considéra avec une émotion bien réelle ce cher et excellent Raoul, qui l'avait tant aimée, et il lui sembla qu'il était là, toujours présent, et que cette fête était solennellement donnée pour son retour.
Elle sourit au souvenir de cette plaisanterie assez déplacée d'Albéric Réville : « Je lui dirai que mon cou-
sin Raoul est ressuscité, » et elle se demanda si les morts ne sont pas heureux, là où ils sont, quand ils se sentent si fidèlement aimés.
La résurrection de Raoul n'eût certainement rien ajouté au rayonnement de ce bal.
— Je trouve même, pensa M"** de Grandier, qu'Ai- ' béric a commis là une de ces facéties dont il est coutumier et qui sentent le boulevard et les petits théâtres. — Après tout, il. n'était que le cousin de Raoul, ajouta Henriette, il n'est pas contraint de le pleurer comme moi !
M"* de Grandier, orpheline et millionnaire, était la fille de M. Réville, autrefois gérant de la Banque de France, et cet étourneau d'Albéric était le propre fils d'un grand-oncle, ancien pair et vieux parlementaire de 1840 à 1848, et qui, mort depuis longtemps, avait servi de tuteur à Henriette.
Elle fut enchantée du coup d'œil donné à son hôtel. Décidément les invités pouvaient venir. On ne pouvait manquer de louer la réception qui les attendait,
La foule allait d'ailleurs être grande. Ce bal était, dans le monde, la grande conversation du moment. Ne voulait-on pas voir de près comment la veuve inconsolable se montrerait toute disposée à se consoler? M"® de Grandier avait lancé dans le monde officiel des invitations choisies^ et il y avait comme une émulation entre les vieux amis de M. Réville qui avaient connu Henriette tout enfant et qui la reverraient avec plaisir, et les jeunes gens, chasseurs de dot, qui trouvaient à la fois l'occasion de coucher en joue une belle fortune et une jolie femme.
La belle M^^^Gobert, — dont on louait d'ailleurs la beauté depuis M. Mole, — arriva la première à l'hôtel Grandier. C'était une femme brune, forte et ramassée, haute en couleurs, les cheveux aplatis en bandeaux sur un front ridé, et qui, pleine de majesté, ressemblait
vaguement à un vieux portrait d'Ingres. M"® Gobert parlait beaucoup, savait tout, et le contait volontiers, en agrémentant la vérité de détails inédits.
La belle M"*® Gobert sauta au cou d'Henriette, l'appelant ma chère enfant, et la félicita très-chaleureusement d'avoir repris le courant de la vie ordinaire.
— On vous raillera un peu, mais on vous enviera beaucoup. Il y a bien des femmes qui n'eussent pas été fâchées de vous voir entrer au couvent. Envie pure, ma chère. Jalousie féminine. Je me suis mariée trois fois — toujours dans la politique — et j'ai laissé dire les caquets. J'avais été préfète, toute jeune femme, avec M. Danglars; députée de Saône-et- Loire, à trente ans, avec M. Raymondi. Si M. Gobert n'était pas mort sitôt, j'eusse certainemefrt été ministre. Pour une femme, le veuvage ne doit pas être un dénoûment, mais un chevron.
Henriette, un peu troublée, regarda du coin de l'œil le portrait du capitaine Lehidec de Grandier, comme pour tâcher de deviner ce qu'il pensait d'une semblable théorie, mais le commandant demeurait toujours impassible, appelant sur le pont, et sans entendre la belle M""* Gobert, les matelots du Saint- Clément.
M"« de Grandier détourna d'ailleurs bien vite la conversation en racontant à M""® Gobert le danger couru, grâce à Tétourderie du cousin Albéric. L'amiral de Reynière et le marquis de Salviac pouvant se trouver là, l'un devant l'autre, face à face I Quel drame !
— Comment ! s'écria la belle M"* Gobert, nous aurons l'amiral ce soir ! Voilà une surprise. Je l'ai beaucoup connu, moi qui vous parle I C'est un homme charmant.
— Qui n'en a pas moins tué une femme, dit Henriette.
— Oh ! par amour, ma chère petite I L'excuse est va-
lable, je pense. Il faut être d'un autre temps et d'une race supérieure pour tuer une femme par amour! Qu'est-ce que vous voulez? Je l'excuse. Je déteste les êtres froids et impassibles. Une belle fureur, un coup de pistolet^ eh bien î mais , c'est encore un hommage !
— Un hommage dont on se passerait fort bien, répondit M"* de Grandier, qui tendait la main à un homme jeune encore, la joue, la lèvre et le menton rasés, l'air pincé et compassé d'un magistrat, un substitut d'ailleurs, M. Désorbiers.
— Nous parlions de l'affaire de Reynière, mon cher substitut, dit M""* Gobert, lorsque M. Désorbiers eut débité à M""" de Grandier les banalités d'usage. Vous devez connaître bien des détails là-dessus ?
— Beaucoup. Et à propos de quoi cette conversation ?
— A propos de l'amiral, qui sera ici ce soir...
— Je le croyais en Algérie.
— A son poste?
— Oh I fit M. Désorbiers, l'amiral n'occupe plus aucun poste. Après avoir été acquitté, il a donné sa démission.
— Je ne savais pas.
— Vouliez-vous donc qu'il remontât à son bord? Ah I c'est une perte pour notre marine. Je ne sais pas d'homme plus éminent.
— Le bruit n'avait-il point couru, demanda M"" de Grandier, que l'amiral avait tenté de se brûler la cer^ velle? Qu'y avait-il de vrai là dedans?
— Rien du tout, dit le substitut. Je puis vous certifier même que l'amiral a voulu vivre pour souffrir davantage. Car il souffre. Ce n'est plus le même homme qu'autrefois. Je le vois encore à l'audience, pâle, mais ferme, regardant droit devant lui comme un justicier. Lorsque le marquis de Salviac fut amené à déposer, l'amiral abaissa sur ce jeune homme des yeux pleins
d'une pitié mâle qui parurent plus cruels que la balle même dont M. de Salviac portait encore la trace sanglante.
— Ce devait être très-dramatique. Comment n'étaisje pas là ? fit la belle M"« Gobert. Quand donc a eu lieu ce procès ?
— En octobre ou novembre 74.
— J'étais en Italie; c'est dommage. Et le marquis de Salviac, quelle attitude gardait-il?
— Très-correcte, très-digne et très-triste.
— Celle de don Juan châtié.
— Ce n'était pas du tout don Juan, fit le substitut. Je vois que vous ignorez l'affaire. Et si je ne craignais d'être un peu long...
— Mes invités n'arrivent pas, et on trouve toujours vos récits trop courts, dit M"*' de Grandier avec un charmant sourire.
— Eh bieni dit Désorbiers en remerciant d'un signe de tête, M"** de Reynière avait épousé l'amiral par un sentiment assez fréquent chez les femmes : le dépit. Jeune fille, elle avait incarné dans le jeune Robert de Salviac, fils d'un voisin de campagne de son père, tous ses rêves de pensionnaire. Elle avait tout fait pour amener de la part de M. de Salviac un aveu que les lèvres du jeune marquis ne pouvaient laisser tomber, sans doute parce que l'amour n'était pas dans spn cœur. Coquetteries juvéniles, reproches malicieux, larmes furtives, M. de Salviac n'avait, paraît-il, rien vu ou rien compris. Voilà donc une jeune fille tout à fait navrée, pis que cela, furieuse. M. de Clarens, son père, était intimement lié avec l'amiral de Reynière, et l'amiral s'était senti profondément épris de cette adorable enfant dont le petit cœur battait pour un autre. Amour contrarié de M"* Blanche pour cet aveugle M. de Salviac. Amour silencieux de l'amiral pour la jolie Blanche de Clarens. M. de Reynière, après tout, n'avait
que quarante ans. Ajoutez à cela que c'est un héros. « Il pouvait n'avoir aucune fausse honte à se confier à son ami Clarens, et lorsque celui-ci parla discrètement à sa fille, il n'y avait rien d'étonnant à ce que M*^® Blanche mît un certain empressement, qu'on prit pour de la passion^ à accepter la main de l'amiral. Jusqu'au dernier moment, la pauvre femme s'était imaginé que Robert de Salviac, frappé en pleine poitrine par l'annonce de ce mariage, accourrait et viendrait l'enlever au château de Clarens pour lui donner son nom, son amour, et en faire une marquise. Hélas! M. de Salviac restait muet. Il était écrit que Blanche de Clarens serait comtesse. C'est tout un roman que je vous raconte là. Or, le plus étrange, c'est que Robert de Salviac aimait M"° de Clarens. Une dignité un peu farouche et la timidité d'un homme qu'on croit riche et qui ne l'est point l'avaient empêché de laisser soupçonner le sentiment qui l'agitait. M. de Salviac le père était totalement ruiné, et, très-orgueilleux, d'une fierté un peu hautaine, dissimulait, à force d'expédients et de privations secrètes, sous des dehors encore assez magnifiques en apparence, une situation diflftcile. Robert de Salviac, pour réparer bien des spéculations malheureuses de son père, avait abandonné, malgré M. de Salviac, toute sa fortune maternelle. Il se trouvait à vingt-six ou vingt-sept ans sans argent, sans état, sachant de tout un peu et même beaucoup, car c'est un esprit d'élite, savant chimiste, artiste de race, mais, en somme, amateur en toutes ces choses. Amateur, le plus terrible des défauts, agréable pour un homme riche, mortel pour un homme ruiné! Bref, Robert de Salviac crut de son devoir d'étouffer en lui l'amour naissant qu'il éprouvait pour M"« de Clarens, et lorsque M'^'^ de Clarens eut épousé M. de Reynière et que M. de Salviac le père fut mort, le marquis abandonna son château au délabrement et vint à Paris
chercher fortune. Je ne vous ennuie pas, mesdames ?
— Comment donc! fit M""® de Grandier, au contraire, c^^
— Le plus triste poÎH^cemalheureax marquis, reprit ^ le substitut, c'est que, deux ans après, il était devenu ou redevenu fort riche et qu'il eût très-bien pu alors épouser M"® de Clarens. Une grand'tante à lui l'avait constitué son légataire universel. C'était un million qui tombait du ciel, ou qui venait du purgatoire, car
la vieille M"® de Lombreuil a fait beaucoup parler d'elle. Paix à ses cendres! Robert de Salviac, qui menait à Paris et avec une dignité suprême une vie laborieuse et difficile, était sauvé. Il accueillit d'ailleurs sans grande joie une telle manne qui venait si tard. Ah! si trois ans auparavant M""* de Lombreuil, octogénaire, avait eu le bon esprit... Ce n'est pas lui qui parle, c'est moi ! Il paraît certain que M. de Salviac aimait toujours, et très-silencieusement^ Blanche de Clarens qu'il n'avait jamais revue depuis qu'elle était...
— Amirale^ dit M"® Gobert, l'ancienne ^rç/*é^e.
— Mais quoi ! il y a un hasard en ces sortes de choses. Il est évident qu'un jour ou l'autre le marquis et M"* de Reynière devaient se rencontrer. Ce fut à Luchon, durant une absence de l'amiral. Il y avait plus de trois ans que Blanche était mariée. Elle n'avait pas trouvé chez M. de Reynière cette tendresse un peu • exaltée qu'elle souhaitait. Elle respectait plus l'amiral qu'elle ne l'aimait. Ce qu'elle admirait surtout en lui
Ç était le héros ; mais elle avait rêvé sans doute un mari îdéal, un mari aussi — comment dire le mot? — aussi ^niusant qu'un amant. Vous souriez? C'est exactement Ç^la. Je ne voudrais pas vous donner une méchante idée de la pauvre femme qui a payé son erreur assez cher et qui, au surplus — l'instruction l'a prouvé — n'était pas, quoique le mot semble paradoxal, une inalhonnête femme.
— Ces magistrats ! fit M"** de Grandier. Ils savem et ils analysent tout.
— C'est notre métier. M™* de Reynière, avec ses vingt-trois ans, sa cervelle en ébuUition et son rêve de jeune fille — Souvenirs et Regrets — eût peut-être été sauvée, si l'amiral, homme du devoir avant tout, eût subordonné son rôle de soldat à son personnage de mari. La comtesse était trop seule et se figurait trèssincèrement qu'elle était abandonnée. Elle suppliai) M. de Reynière de donner sa démission. Il la traitait d'enfant, retournait à son poste, s'embarquait et h laissait livrée à ses songes. Notez qu'elle s'imaginaii ainsi que son mari, qui l'adorait de toute son âme, m l'aimaiipas. Il ne l'aimait pas, puisqu'il lui préférait sor devoir, son escadre et la mer ! Les femmes, -^ je vouî en demande bien pardon, — font de ces raisonnements qui pèchent absolument par la base. Lors du derniei voyage à Saigon de l'amiral de Reynière, la comtesse le supplia aVec plus d'ardeur, et comme éperdue, de n( pas se rendre aux ordres du ministre. C'était le bris d( son épée qu'elle lui demandait. L'amiral fut sur 1( point d'obéir. Puis il se dit que ce n'était pas d'ur homme ni d'un soldat de céder ainsi à des larmes du femme. Il pressa ardemment sa femme sur sa poitrine, lui jura de demander, plus tard, des mission moins lointaines et partit. Tout était fini.
oc Jusque-là, M"* de Reynière avait lutté victorieuse ment contre ses souvenirs. Mais elle allait revoir, ren contrer M. de Salviac, se heurter à ce marquis don l'attitude encore et toujours réservée la piqua au jeu Elle n'avait rien au monde qui pût l'empêcher de fair une folie. Avec une tête si vive. M"* de Reynière fû demeurée la plus vertueuse des femmes si elle avait ei à dépenser son cœuren amour maternel. Certainemen un enfant eût été sa sauvegarde. Il n'y a rien de te qu'un berceau ou un baby pour défendre victorieuse
ment, par le charme invincible de l'enfance^ l'honneur menacé d'un mari. Cette joie et ce secours avaient été refusés à M°*® de Reynière. Elle retrouva donc M. de Salviac, s'exalta, compara son existence présente à Texistence autrefois rêvée, voulut avoir, en véritable femme qu'elle était, le fin mot sur la froideur du marquis et le força si bien à lui révéler ses pensées cachées que^ lorsqu'elle apprit que c'était là le secret d'un amour étouffé, et grandissant malgré le temps, malgré la séparation, il était trop tard pour reculer avec effroi devant un précipice qu'on avait soi-même creusé de ses jolies mains imprudentes. M . de Salviac s'était déclaré et M"® de Reynière s'était perdue.
— Pauvre femme ! dit M"*® Grandier.
— Et pauvre amiral ! dit M"* Gobert. C'est vrai, vous oubliez toujours l'amiral !
— Pauvres gens, voilà la vérité, répondit Désorbiers. Dès le lendemain, le réveil fut terrible. Il y eut, après les trop courtes heures d'enivrement aveugle, des remords entre ces deux êtres. Lui n'était certes pas de ceux qui dérobent sciemment et froidement le bonheur des autres; elle n'était point, la malheureuse, de celles qui trompent hypocritement avec un sourire aux lèvres. Elle eût voulu, je le gagerais, rompre aussitôt, chasser le souvenir de la trahison comme un mauvais rêve. Mais elle aimait, elle aimait vraiment. Et alors elle s'enfonçait plus avant dans sa passion, comme on prendrait plaisir à descendre au fond du gouffre, où l'on espère sans doute l'éternel repos. M. de Reynière ignorait tout. A son retour de Gochinchine, M^^de Reynière eut, dit-on, la tentation de lui tout révéler, ou ridée folle de s'enfuir avec M. de Salviac. On prétend qu'elle ne voulut pas briser l'existence du jeune marquis, et il paraît prouvé que les deux amants étaient résolus à en finir par une séparation, qui eût été vraiment un sacrifice, lorsque la catastrophe arriva. Deux
coups de feu. Une femme morte. M. de Salviac presque à l'agonie. Voilà la fin du roman. Elle est assez sombre, je pense. Mais elle est d'autant plus sinistre qu'il y a une terrible part d'inconnu dans cet affreux drame...
— Et quel inconnu? demanda M"*® de Grandier.
— C'est une lettre anonyme qui avertit l'amiral de la trahison. Eh bien ! en dépit de toutes les investigations, on n'a pu parvenir à savoir qui avait écrit cette lettre mortelle.
— Comment I on n'a jamais su ? Et la justice, pourquoi a-t-elle été faite ?
— Pour chercher la vérité!
— Eh bien ?...
— Eh bieni elle a cherché, dit M. Désorbiers, et elle a fait buisson creux. Un certain commissionnaire de Rambouillet a déposé qu'un jeune homme, vêtu de telle et telle façon, avec un visage que le brave homme a cherché à décrire, lui avait remis cette lettre, mais cet inconnu n'avait jamais été vu à Rambouillet, n'y a vraisemblablement jamais reparu, et allez donc/trouver un grain de sable dans cet immense Paris!
— Il doit y avoir, dit Henriette de Grandier, une femme mêlée à tout cela.
— Oui, certainement, « cherchez la femme, » ajouta M™» Gobert.
— Je vous répète qu'on a cherché partout.
— M"® de Reynière avait-elle une ennemie?
— Ou, ce qui revient au même, une amie intime? dit la belle M"^® Gobert, évidemment sceptique en matière d'amitié.
— Et M. de Salviac? N'avait-il pas de rival, ou une autre maîtresse? Un monsieur qu'on supplante ou une femme qu'on abandonne, c'est méchant, cela, comme un chat sauvage!
ARTICLE 324. 5l
— M. de Salviac avait été lié assez longtemps avec Angèle Ferrand...
— La comédienne ?
— Comédienne si l'on veut, dit Désorbiers. Femme intelligente et supérieure, à coup sûr.
— Elle n'a pas de talent, cette Angèle Ferrand, dit M™« Gobert, mais elle a le je ne sais quoi.
— La beauté d'abord, ajouta M"® de Grandier.
L'élégance ensuite. On dirait qu'elle a de la race.
— Ce n'est ni la dernière ni la première venue, fit le substitut en hochant la tête avec un petit sourire admiratif. Elle a, dit-on, beaucoup aimé Robert de Salviac et elle était digne de comprendre un tel homme. On la savait aussi capable, à l'occasion, de certaines cruautés et on l'a mandée auprès du juge d'instruction, lors de cette affaire Reynière. Mais il a bientôt fallu se convaincre qu'Angèle Ferrand n'y était pour rien. M. de Salviac devait au surplus lui importer fort peu, au moment du drame de l'avenue Montaigne. Angèle Ferrand était alors — et elle est encore, ma foi — folle d'amour pour Monteclair. . . Vous connaissez bien Monteclair?
— Qui ne le connaît? dit M"".® Gobert. Un héros du turf et àts premières. Avec cela, un homme politique, à ce que prétendent ses amis. On dit qu'il est très-capable de devenir excellent orateur.
— Il est très-capable de devenir tout ce qu'il voudra, et même tout ce qu'il ne voudrait pas, fit le magistrat d'un ton net comme une sentence.
— J'avais envie de l'inviter, murmura M"*® de Grandier.
— Alors dépêchez-vous, madame, répondit Désorbiers. Plus tard, il serait peut-être trop tard.
Plus d'un invité était arrivé pendant cette causerie, et, tandis que le substitut parlait, on venait saluer M™® de Grandier, dont le sourire rayonnait. M. Désor-
biers en était d'ailleurs à la fin de son histoire. Il n'avait plus que quelques mots à ajouter. M"'' Gobert tenait à savoir les phases du procès. Le substitut les lui fit connaître. M. de Reynière avait été défendu — et magnifiquement défendu — par M® Herblay, le bâtonnier, son ami. La plaidoirie de M® Herblay avait été d'autant plus écoutée et intéressante que, peu d'années auparavant, le même avocat avait fait acquitter un certain Placial Estradère, coupable d'avoir, dans des circonstances analogues, et en surprenant sa femme en flagrant délit, tué non pas la femme, cette fois, mais l'amant, un nommé Lecourbe. En vertu de l'article 324, ce Placial avait été acquitté, comme allait l'être, mais de plein droit, M. de Reynière, quoique le flagrant délit n'eût pas, lors de l'affaire Estradère, été constaté dans la maison conjugale.
— M. Herblay n'eut aucune peine à faire remettre le contre-amiral en liberté, dit M. Désorbiers; mais son amitié lui dicta des mouvements d'une émotion telle que le public éclata en applaudissements.
— Le public avait raison, sans doute, fit M"® de Grandier; mais pourquoi dites-vous, mon cher Désorbiers, que M. Herblay n'eut pas grand'peine à faire acquitter son ami ? Tuer une femme à coups de pistolet est donc une chose toute simple?
— Toute simple, en effet. Article 324, madame. Ce n'est pas moi qui parle, c'est la loi.
— Et que dit-elle au juste, votre loi?
— Article 324, récita le magistrat en souriant correctement. Le meurtre commis par l'époux sur répouse ou par celle-ci sur son époux n'est pas excusable,..
— Ah I vous voyez...
— Attendez, madame,... nest pas excusable, si la vie de l époux ou de V épouse qui a commis le meurtre n'a pas été mise en péril dans le moment même où le
meurtre a eu lieu. Néanmoins, — écoutez ce terrible néanmoins, — dans le cas d'adultère prévu par V article 363, le meurtre commis par V époux sur son épouse, ainsi que sur son complice, à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable.
— Ce qui veut dire, s'écria M"* Gobert, que M. de Reynière eût été aussi parfaitement acquitté sMl avait tué M. de Salviac en même temps que la comtesse!
— Et c'est votre néanmoins qui permet ces belles choses-là ? fit M"*® de Grandier. C'est une horreur !
— J'avoue que Tarticle est draconien.
— Draconien! Il est épouvantable, voilà la vérité. Le jour oîi les femmes voteront les lois, on vous le biffera d'un trait, votre article — combien dites-vous ? — 3i4, 334?
— Voyez, nous ne savons pas même au juste le chiffre qui permet aux hommes de nous égorger. Çà, raisonnons. Désorbiers, dites-moi donc un peu pourquoi on n'a pas plus de pitié pour les femmes.
— Vous allez me trouver pédant, dit le substitut, mais Montesquieu donne plusieurs raisons de ces sévérités de la loi envers la femme. La meilleure, ou du moins la plus concluante, c'est que les enfants adultérins de la femme sont toujours au mari, — is pater est quem nuptice.., — et, qui pis est, à la charge du mari, tandis que ceux du mari ne sont ni à la femme ni à la charge de la femme. Vous savez le mot de cette femme d'esprit qui n'était pas, ce semble, fort rigoriste : « Que m'importe, disait-elle, que mon mari promène son cœur du matin au soir, pourvu que le soir il me le rapporte! »
— C'est une. morale comme une autre, fit M""® Gobert. Mais on serait bien en droit cependant de demander ce que deviennent ces enfants adultérins que le
mari lance anonymement à travers le monde. Ces êtres aussi me paraissent, je pense, assez dignes d'intérêt.
— Sans doute. Mais, si la recherche de la maternité est tolérée, vous savez que celle de la paternité est interdite. Alors...
— Alors, votre loi est barbare, inique, masculine, voilà tout.
— Masculine est charmant, madame. Et masculine est vrai.
— Parbleu I Mais a-t-on partout le droit de massacrer de pauvres femmes, et l'a-t-on toujours eu ?
— Oh ! V0U6 me demandez là de vous refaire ma thèse de doctorat. A Athènes, madame, on arrachait les cheveux aux femmes adultères, et on leur jetait de la cendre chaude sur la peau, ainsi épilée, afin de rendre la douleur plus aiguë. J'ai envie de vous renvoyer au scholiaste d'Aristophane. Mais il y a un auteur plus moderne qui a plus simplement formulé la peine à appliquer. Il a dit : Tue-la !
— C'est un mot. Il cherche des mots.
— Et si on le prenait au mot? dit M"® de Grandier.
— L'article 3:^4 en donne le droit.
— Et alors, en vertu de cet article, on peut à toute heure...
Et M°^® de Grandier, comme une véritable élève du Conservatoire, fit, tout en souriant, un geste tragique.
— Oh I répondit le substitut, à toute heure 1
— Ainsi on a positivement le droit de tuer les femmes ?
— Les femmes mariées, oui.
— Eh bien ! et les autres?
— Ah ! les autres. Non, madame, non, pas les autres I
— Un homme qui tue sa maîtresse est donc coupable?
— Absolument.
— Mais si elle le trompe cependant?
— Tant pis pour lui!
— Mais s'il l'aime? Mais s'il souffre?
— Encore tant pis !
— Mais alors il aurait tout intérêt à l'épouser et à...
— On y a songé, madame. Il était une fois un peintre de beaucoup de talent qui était amoureux fou de son modèle. Ce modèle n'était pas un modèle de vertu. — Pardon du jeu de mots. — Le malheureux artiste était fou de sa maîtresse. Un jour, il la.*., surprend... il la trouve... enfin, peu importe!... la vérité est que son meilleur ami le trahissait. Il se bat avec l'ami, il le blesse, et il veut battre sa maîtresse ; il l'aurait tuée. « Ah! non. Ah ! mais non, dit-elle, tu n'en as pas le droit. Non, tu ne l'as pas; je ne suis pas ta femme, moi ! D Et d'un air de bravade : « Ah! c'est comme ça? répond-il alors. Je n'ai pas le droit! Je ne suis pas ton mari ? Eh bien, je t'épouse !» Et il l'a épousée ; et il est enchanté. Et il tient braqué sur la malheureuse ce terrible et merveilleux article 324. Et si elle bouge, et si elle commet aujourd'hui ce qu'elle pouvait impunément commettre hier... Feu!
— Tue-la !
— C'est extraordinaire, dit M""' de Grandier.
— C'est bien drôle, fit un jeune homme.
— C'est indécent, s'écria, rouge comme une tomate ^ûre, la grosse M"»^ Gobert. Oh! tenez, je souhaite à ^otre peintre l'abomination de la désolation... Des ^^rnperies cachées ! des trahisons inconnues! des...
^^ Il n'attend que ça. Article 324, — il est armé!
■M""^ de Grandier hochait la tête et soupirait.
"^ Et quand je pense, disait-elle, que M. de Gran- ^^^r pouvait, lui aussi. .. Un homme à qui je viens de ^ïïimander un chef-d'œuvre comme monument...
"o\i! les maris !
— Le capitaine ne pouvait être tenté de vous traiter comme M. de Reynière a traité M"«de Reynière, madame, puisque...
— Puisque J'étais honnête femme, n'est-ce pas ? fit la jeune veuve. Mais votre infernal article 824 ou 25 serait capable de donner la tentation de ne Têtre plus, ne fût-ce que pour savoir si votre mari aurait le courage de vous poignarder. Ah ! si le commandant vivait, je sais bien que, moi...
— J'ai presque envie de me remarier, pour voir si Ton m*aimerait assez pourm'assassiner, dit l'apoplectique M""® Gobert.
— Bref — et M°** dé Grandier, en parlant, changea de ton — nous aurons ce soir l'amiral de Reynière. C'est une primeur.
— L'amiral?
— M. de Reynière ? dirent çà et là, parmi les nouveaux venus, quelques voix d'hommes et de femmes.
Henriette de Grandier était enchantée de l'effet que ce nom produisait. Elle eût annoncé le ténor à la mode, que le chanteur eût causé moins d'émotion que le tragique héros du drame de l'avenue Montaigne.
— Moi qui n'ai pu obtenir de billet pour assister à son jugement, dit une jolie blonde aux yeux vagues, pjcononçant le mot de jugement avec la douceur un peu traînante qu'elle eût donnée au mot exécution. Que je suis enchantée de la bonne fortune!
— Et on le verra de près ?
— On pourra lui parler ?
— C'est tout un événement !
— C'est le More de Venise au lendemain des funérailles de Desdemona!
— Le More sans cimeterre !
— Oui, c'est le sixième acte d'Othello,
— Le joli sujet de pièce I fit Albéric Réville, qui accourait, un peu essoufflé, mais souriant et cherchant
toujours des mots. On pourrait appeler ça : la rentrée d'Othello dans le monde !
Pendant qu*un murmure flatteur accueillait la définition, M"** de Grandier se penchait à roreille de son cousin et lui disait très-rapidement :
— Eh bien ! monsieur de Salviac ?
— Il ne viendra pas.
— Bien sûr?
— Bien sûr.
— Vous Tavez vu ?
— Non. Il était déjà sorti ! Mais son valet de chambre m'a affirmé qu'il allait rentrer, et je lui ai laissé un mot qu'il a certainement lu maintenant.
— Un mot?
— Concluant.
— Un mot? Et s'il ne le reçoit pas?
— C'est impossible, ma cousine. Je vous dis que...
— Ah ! tenez, Albéric, vous me faites trembler, avec votre malencontreuse idée.
— Gagez- vous une discrétion, ma cousine, mais une discrétion absolue, que Robert de Salviac ne viendra pas?
• — Vous avez une assurance !
— Dites une certitude !
— Monsieur le marquis de Salviac ! annonça tout à coup, avec éclat, un valet qui jeta ce nom d'une hdïx cuivrée, hardiment, hautement, comme s'il était bien certain de Tefiet qu'il allait produire.
l'amant
M"* de Grandier devint livide et Albéric rougit jusqu'aux oreilles, et pendant que Robert de Salviac entrait d'un pas très ferme, avec la démarche distinguée d'un homme qui ne cherche point à se faire distinguer, les invités de la jolie veuve s'entre-regardaient et même chuchotaient tout bas, les lèvres murmurant aux oreilles de ces paroles d'attention qu'on échange au théâtre lorsqu'on arrive à la grande scène dramatique, et les yeux pleins de curiosité de gens, qui vont assister à un intéressant spectacle.
Tout à l'heure, on promettait le mari tout seul : Othello veuf promenant sa douleur dans un salon, et voilà que l'amant surgissait brusquement pour rendre la situation plus piquante et plus poignante. La soirée de M'"" Lehidec de Grandier ne devait pas être décidément quelque chose de banal.
La jeune veuve était trop femme du monde pour laisser soupçonner à M. de Salviac l'embarras auquel son apparition la condamnait. C'était au cousin Albéric à réparer, subitement, son étourderie. Pour le moment, M'"^ de Grandier, qui peut-être, après tout, avec son amour instinctif du romanesque, n'était pas
l'amant. 59
très-désolée du péril qui surgissait ainsi, ne songeait qu'à accueillir le marquis avec sa bonne grâce habituelle et son plus charmant sourire.
Elle chercha et trouva une de ces phrases aimables qui ne signifient rien et n'ont de prix que par le regard ou par le geste qui les accompagne. Elle était enchantée que M. de Salviac eût bien voulu accepter de lui être présenté par M. Réville. Le marquis ne pouvait entrer chez elle guidé par quelqu'un qui lui fût plus cher. Avait-il besoin d'ailleurs de personne pour être accueilli selon ses mérites, lui dont la renommée... La jeune femme s'arrêta là, tout à coup et bien à point. Elle sentait que tout autre compliment allait devenir une douloureuse allusion à l'affaire de Reynière.
M"* de Grandier baissa même les yeux qu'elle tenait fixés sur le front de Robert; elle craignait qu'en persistant à regarder la cicatrice qui étoilait le front du marquis, M. de Salviac ne se sentît mal à l'aise et troublé.
Cette cicatrice, toutes les femmes — et la plupart des hommes — la regardaient en même temps. Elle attirait toutes les prunelles. Elle apparaissait au milieu du front de Robert comme une marque romanesque. Cette blessure rappelait le sceau des Ravenswood à plus d'une tête féminine, des têtes féminines où l'on eût trouvé plus d'un cheveu blanc, les jeunes femmes ne lisant guère Walter Scott.
— C'est singulier, disait à M. Désorbiers la belle M"'Gobert. Le colonel de Gourville a au front une cicatrice exquise. Une balle de Gravelotte. C'est glorieux, n'est-ce pas ? Plus glorieux que la blessure faite par un mari? Eh bien, ça ne lui va pas comme ce coup de feu Va à M. de Salviac.
-- Voilà, répondit le substitut, ce qui prouve la supériorité du roman sur l'histoire I
Le marquis Robert de Salviac supportait fort bien
6o LA MAISON VIDE.
les interrogations muettes de toutes ces prunelles braquées sur lui. Il semblait, à la vérité^ ne pas s'apercevoir qu'il était examiné ainsi et comme analysé. Son clair regard allait droit devant lui, calme, grave et profond. On eût dit qu'une pensée intérieure sévère et qui rendait pâle son visage attristé, mûri et sculpté avant l'âge, pétri par les doigts de la douleur, l'empêchait de faire grande attention à ce qui s'agitait à ses côtés.
Jeune, mince et élégant, à trente-deux ans Robert eût tout au plus paru avoir atteint vingt-six ou vingthuit ans, si des rides à peine visibles n'eussent tiré ses paupières vers les tempes et creusé une ligne profonde entre ses sourcils bruns. Il était de taille haute, le cou bien dégagé, portant sa tête sans fierté, mais hardiment, les yeux francs, la bouche mélancolique et pourtant volontiers souriante, laissant apercevoir des dents saines dans une barbe noire, très-fine.
On devinait en lui une nature énergique, ardente et pourtant hésitante à ses heures, douce, crédule, se laissant prendre à bien des rêves, combattant toutes ses pensées chimériques par une action incessante, comme s'il eût voulu lasser, parPécrasement du corps, une âme éprise de mirages éternels, multipliant les travaux, les recherches, attiré par toutes choses, tour à tour contenté et déçu par les moindres joies et les moindres chocs, — un cœur déchiré qui avait eu pour blessure la passion, une raison et une honnêteté viriles qui avaient pour règle le devoir.
Robert de Salviac n'était pas de ceux qui se dérobent à l'investigation. On lisait dans son regard, d'un noir de jais, comme dans un livre ouvert.
A l'heure oii il se présentait ainsi chez M^^dfcGrandier, il éprouvait un besoin instinctif de sortir de la solitude où il s'était volontairement enfermé, comme dans la froide cellule d'un cloître, depuis cette nuit où