AFFAIRE D HONNEUR. 40 I
Les deux médecins, penchés sur le cadavre, ne parlaient même pas.
Autour de cet homme gisant, le visage affreusement contracté sous le flot de sang qui souillait sa barbe et ses cheveux, tous étaient pâles.
Albéric et M. de Juigny entraînèrent jusqu'à la calèche M. de Reynière qui marchait droit et roide, les yeux perdus dans l'espace...
M. de Rongère et Boispréaux se regardaient, livides.
Il y avait maintenant, dans les branches, des oiseaux frileux qui chantaient.
Le soir, M. de Rongère dit à Boispréaux :
— Av^c tout ça il faut trouver un autre candidat pour la Picardie. Et vite un télégramme au comité de Saint-Omer. Les professions de foi de Monteclair pourront servir: on changera le nom sur les épreuves.
— Trop tard, répondit Cauvain. On n'improvise pas une candidature à la veille du scrutin. Que voulez-vous ? Le docteur Herpin a de la chance. Il sera nommé. Eh bien, avalons, mon cher, la médecine, — je veux dire le médecin. Moralité : nous avions un candidat fragile !
Ce fut peut-être toute l'oraison funèbre d'Henry Monteclair.
En rentrant à Paris, après avoir remercié ses témoins, M. de Reynière se fit conduire tout droit à la maison de Tavenue Montaigne. Sur le seuil, un homme blanc comme un suaire courut à lui en poussant un cri de folle joie. C'était Gauthier, heureux comme un chien qui retrouve son maître. Le marin ne dit pas un mot d'ailleurs; il riait et pleurait.
Après quoi, son regard interrogea :
— Et Vautre ?
— Mort.
La voix de Reynière parut changée au vieux Gauthier.
L'amiral traversa la cour lentement et entra dans la maison vide.
Les chambres avaient cette fade odeur de sépulcre fermé des murs silencieux qui ne connaissent plus la vie. Arrivé au premier étage, dans un salon oti il avait autrefois passé bien des heures avec Blanche, Jean de Reynière ouvrit la fenêtre et les volets clos, et, un moment, il resta là, regardant ce jardin désert aux allées pleines de feuilles mortes, où nul pied humain ne se posait maintenant.
CHEZ BLANCHE. 4o3
Gauthier seul y errait parfois.
La pénombre d'une grise soirée de septembre descendait sur ces arbres, dont les feuilles rouillées tourbillonnaient ou se balançaient au bout de fils d'araignées. Au fond, là-bas, les allées s'emplissaient déjà d'une noirceur mystérieuse. Les cimes des marronniers prenaient des teintes de cuivre ou de bronze, jaunes ou brunes. L'automne était là. C'était en automne qu'une nuit — quelle nuit! — l'amiral avait suivi ce chemin, qu'il apercevait là, sous ses yeux, il avait gravi cet escalier extérieur, ouvert une porte, écouté...
— Mais elle est vengée maintenant ! pensait Reynière.
Il regardait ainsi, accablé, ce triste jarditi, pareil à celui d'un cimetière, lorsqu'il entendit, en bas, dans Tescalier sonnant creux comme s'il eût été tout étonné d'un pareil bruit, comme si la maison eût été réveillée de son sommeil et de son silence, des éclats de voix, des cris — et Gauthier était là qui parlait.
— Qu'est-ce donc? se dit Reynière. Qui vient là? Il lui semblait qu'essayer de pénétrer dans la maison vide, c'était profaner une tombe.
Il descendit et , apercevant Valentine Trézel , il recula.
Valentine, ici !
Jamais il n'avait autant trouvé que cette enfant ressemblait à Blanche et, la voyant, sur ce seuil où Blanche avait passé, il eut comme un tremblement convulsif, et, regardant Gauthier, il le trouva livide.
C'est que cette étrange ressemblance avait aussi effrayé le matelot.
Valentine était là, accompagnée du docteur Trézel et de M""® de Grandier. Tous les trois, effarés, Henriette répétant, comme si elle eût réclamé « ce pauvre Raoul : »
— Albéric ! OU est Albéric ?
Un même effroi réunissait ces trois êtres. Valentine, depuis qu'elle savait que Robert allait se battre, sentait la fièvre lui brûler le sang. Elle ne s'était jamais avoué à elle-même combien elle aimait le marquis : elle le voyait maintenant. De folles idées liii traversaient le cerveau ou l'obsédaient. Cette pensée ne lui était-elle point venue qu'en allant supplier Angèle Ferrand d'empêcher le duel, Monteclair ne tuerait point Salviac?... Angèle n'était-elle pas une camarade d'enfance ? Elles s'étaient tutoyées autrefois! Ce ne fut qu'un éclair dans les loyales et courageuses réflexions de Valentine. Etait-ce donc à elle de supplier? Et Salviac, était-il homme à accepter qu'on empêchât une rencontre? Non. Pure folie, encore une fois. Il fallait attendre et se fier au Droit.
Mais ne rien savoir, rien, rien, tandis que Robert se battait I Valentine n'avait espéré qu'en Henriette Lehidec. M"® de Grandier devait être informée de tout. Et Valentine avait couru chez sa cousine, suivie du petit docteur, très-ennuyé d'être arraché à ses coquilles d'œufs, mais inquiet aussi du sort de Salviac qu'il aimait autant qu'il pouvait aimer un être non monstrueux.
Chez M"® de Grandier, Valentine allait se heurter à une déception. M"® de Grandier non plus ne savait rien. On lui avait bien dit que le duel du marquis avec Monteclair devait avoir lieu. Mais où ? Mais quand? D'ailleurs le bruit courait que Monteclair avait, comme on dit, une affaire avec M. de Reynière. Et cet Albéric, une des gazettes parlées de Paris, qui, tout justement, s# faisait invisible I Oîi était-il? Henriette s'impatientait et répétait, très-étonnée :
— C'est la première fois que son bavardage me manque !
Toute cette journée tragique avait été employée par les deux femmes à courir aux informations. M. de Sal-
viac était sorti de chez lui depuis le matiri'. M. de Sorel, son intime ami, s'était absenté aussi. M. de Reynière était parti avec deux amis et le docteur Vernier. Il y avait réellement sur tout cela un vent de meurtre et de drame. M® Bernard Herblay, averti par M™® de Grandier, avait frappé chez Reynière, puis avenue Montaigne, et enfin, réussissant à faire parler Gauthier, troublé et inquiet, il était parti pour Saint- Germain, lieu du combat, comme un général qui courrait au canon.
Dans ces duels menaçants, Urbain Trézel ne voyait qu'une chose, le double danger couru par Reynière et par Salviac lorsque l'un ou l'autre pouvait épouser Valentine et protéger sa candidature. Le petit docteur avait décidément la maladie du fauteuil à l'Institut.
Salviac, lui, attendait une réunion nouvelle de-s témoins pour savoir à quelle heure était fixée sa rencontre avec Monteclair. Il avait déjeuné avec Sorel, au restaurant. La journée s'écoulait et l'impatience commençait à prendre le marquis. Les témoins de Monteclair ne se montraient pas. C'était le soir seulement que Salviac allait apprendre qu'Henry Monteclair était nwrt.
Eperdues, inquiètes, énervées, Henriette et Valentine avaient enfin résolu de trouver à tout prix M. de Reynière. Ne le rencontrant pas rue de la Rochefoucauld, l'idée était venue à M""® Lehidëc qu'il était possible de découvrir l'amiral avenue Montaigne, et le hasard voulait que Reynière se trouvât justement dans la maison vide au moment où M"^ de Grandier, qui ne doutait de rien, en voulait forcer la porte.
Fidèfe à sa consigne, Gauthier eût d'ailleurs impitoyablement refusé l'entrée de la cour au docteur Trézel et à la jolie veuve, mais l'apparition de Valentine le troubla au point de l'effrayer. Cette ressemblance avec la morte, qui avait tour à tour séduit Rey-
nière et. Salviac, terrifié Angèle, étoriné Monteclair, l'écrasa. Il demeurait immobile et regardait la jeune fille.
La discussion attira Reynière. L'amiral essuya d'abord le feu des questions d'Henriette et des protestations de dévouement du petit docteur, puis il répondit très-simplement, avec sa belle voix attristée, que tout était fini, Monteclair étant mort, M. Réville raconterait plus longuement cela à M°® de Grandier. Henriette devint rouge de joie en apprenant ainsi qu'AIbéric était directement mêlé à ce drame. C'était •donc jc un homme » ce petit étourdi d'Albéric? Reynière vanta le sang-froid et le dévouement de son témoin. M"*® Lehidec était enchantée. Le cousin devenait presque « un héros de roman. »
Immobile et les mains glacées, Valentine écoutait et ses grands yeux ne quittaient point le visage de l'amiral. Elle ne comprenait bien qa'une chose, c'est que le marquis ne se battrait pas, c'est que Salviac était sauvéj et il y avait pour elle quelque chose de mystérieusement tragique dans cette pensée : sauvé par lui, par Reynière! Sans rien connaître, elle devinait là de l'inexplicable et elle ne savait quoi de douloureux.
Le regard de Reynière ne la quittait pas. Il enveloppait cette jeune fille. Il y avait même comme une ivresse heureuse dans l'expression un peu égarée de ses yeux. Une pensée exaltée et terrible traversait, à ce moment même, le cerveau de cet homme si froid d'ordinaire et si calme. Tout son passé, toute la fièvre de sa jeunesse étouffée lui remontaient au front, et son cœur, qui battait comme éperdu, ne lui apportait plus aucune souffrance,
— Mademoiselle, dit-il d'une voix étrange, profonde et séduisante, voici un seuil que nul que moi n'a franchi depuis bien des jours. Voulez-vous me faire la grâce d'entrer dans cette maison vide? Mais d'y entrer
seule, dit-il en regardant Henriette et le docteur Trézel.
Urbain et la jolie veuve s'inclinèrent, tandis que Valentine, faisant un pas en avant vers l'amiral, répondait :
— Volontiers, et merci.
Et tandis que la jeune fille entrait dans la maison funèbre, le docteur, frottant l'une contre Tautre ses mains sèches, disait tout bas à M"^ Lehidec :
— Il va se déclarer. Il l'aime. Elle sera comtesse.
— Oui, répondit Henriette en haussant les épaules, mais elle ne l'aime pas, elle en aime un autre. Elle sera marquise.
— Tonnerre à la voile! grommelait le matelot en suivant du regard son amiral, qui, montant l'escalier, disparaissait derrière Valentine, Q.u*est-ce que tout cela veut dire ?
Gauthier rentra, hochant la tête, dans son pavillon, tandis que M"»® de Grandier parlait avec une certainer volubilité heureuse du sang-froid d'Albéric Réville, constaté par l'amiral, et que le docteur revenait à ses poulets comme on revient à ses moutons.
L'amiral Jean de Reynière avait éprouvé tout à l'heure, en voyant chez lui, devant cette maison déserte, l'image adorée de Blanche, une émotion plus terrible peut-être que toutes celles qu'il avait ressenties depuis la nuit du meurtre ; mais cette émotion même lui apportait il ne savait quelle volupté déchirante, quelle blessure reçue avec joie. Cette fois, ce n'était pas Valentine qui était là, c'était Vautre^ et cette autre, la chère victime, endormie là-bas, il voulait avoir cette illusion funèbre de la croire vivante encore, de la revoir dans cette chambre même où elle était tombée, une balle dans le cœur. Cette pensée ardemment éperdue lui était venue comme une illumination soudaine, comme un âpre désir de fou, de voir se ranimer le
fantôme, et d'entendre, dans la chambre où nul n'était entré que lui, les pas, la voix de Valentine, et de croire, — pauvre insensé ! — que c'était la voix et les pas de Blanche.
Elle ne comprenait pas, la jeune fille, en montant cet escalier poudreux, ce qui faisait battre à le rompre le cœur de Reynière. Elle obéissait, se sentant pourtant enveloppée comme d'un mystère. Il y avait, dans cette maison close, une lourde atmosphère qui tombait sur le front comme une main de glace. Valentine n'avait pas peur, elle souriait. Mais elle se disait :
— Oïl suis-je donc ? Et que veut-il me dire ? Arrivée au premier étage , elle se retourna vers
l'amiral.
A travers les volets mal joints, la lumière éclairait les traits de Reynière. Valentine tressaillit. Cet homme était livide, et son visage maigre eût été effrayant, si son sourire triste n'eût pas été si doux.
• Elle ne dit rien, mais, devant la porte, ses yeux demandèrent :
— Est-ce là?
Reynière répondit :
— Plus haut.
Au second étage, il s'excusa de passer devant la jeune fille.; il poussa une porte, traversa un salon, ouvrit une fenêtre et, debout au seuil d'une porte vers laquelle il étendit la main, il dit avec un accent brisé, malgré sa fermeté superbe :
— Là est la chambre de la comtesse tnorte ! C'est là que nous entrons^ mademoiselle !
Valentine se sentit devenir très-pâle et, instinctivement, elle murmura comme une prière. Il lui sembla qu'elle allait pénétrer dans un caveau mortuaire.
Blanc comme un linceul, le comte mit dans la serrure une clef, poussa la porte et entra.
. — Venez ! dit-il.
La chambre était sombre. Reynière eut bientôt- tiré les volets, et la lumière grise et terne du soir entra dans cette pièce oîi il y avait encore, mêlé à l'odeur de l'appartement renfermé, quelque chose du parfum de la femme. Chambre luxueuse et charmante, avec des meubles de thuya et de bois de rose, un petit secrétaire aux fermoirs de cuivre, un cabinet incrusté d'ivoire, un tapis blanc semé de fleurs, un lit bas récouvert de satin gris et des portières de cette couleur de perle ; sur les meubles, sur la cheminée, le fouillis exquis de mille objets de prix, des bijoux traînant dans des coupes ; des portraits à la muraille, des tableaux et des dessins de maîtres ; des fleurs fanées dans un vasje en verre de Venise, — quelque chose, de la vie même, comme si, dans cette chambre déserte, une minute auparavant, une main de femme eût encore touché à tout cela.
Valentine s'arrêtait sur le seuil et n'osait entrer. Il lui semblait que la morte était là.
Un geste presque suppliant de Reynière la décida.
Elle fit quelques pas jusqu'à une petite table oti des papiers, des couteaux d'ivoire, une trousse d'argent, un bracelet traînaient.
Tout en regardant rapidement ces choses, Valentine ne quittait point des yeux l'amiral. Un changement profond s'était fait depuis un moment dans la physionomie de cet homme. La plus épouvantable des souffrances se lisait clairement sur ce visage tiré et pâle. Les yeux brûlaient. Les lèvres étaient violettes comme celles d'un mort. Quand il parla, il sembla à Valentine que sa voix avait quelque chose d'au delà comme une voix sortant d'une tombe.
— Je vous ai priée d'entrer ici, dit-il, mademoiselle, parce que, là, à k place où vous êtes, un crime a été commis et q«e ce crime, c'est à vous, — oui, à vous,'—
que j'en veux demander l'absolution, comme sî c'était à elle-même !
— Un crime ? balbutia Valentine,
Elle vit le mélancolique sourire de Reynière devenir amer, et, sans être effrayée, elle tressaillit ; mais le comte ajouta bien vite :
— Il y a un homme qui, un jour, fou de jalousie, torturé à en mourir, armé par la Loi, a tué sa femme, sa femme coupable, sa femme adultère. Et cet homme, c'est moi !
— Vous?
— Et ce meurtre, c'est ici qu'il a été commis ! Et cette femme, c'est là qu'elle est morte ! Baissez les yeux, regardez à vos pieds, celte tache noire, c'est du sang !
— Du sang!... s'écria Valentine, en reculant avec horreur et en apercevant là, devant elle, sur le tapis blanc, une large tache brunâtre.
Cette tache n'eût pas été là, elle eût pris l'amiral pour un fou.
Elle le regardait, éperdue.
— Du sang ! Son sang ! dit le malheureux avec un déchirant sanglot. Oui, je suis entré là, par cette porte que vous avez franchie. Oui, j'ai tué. J'ai tué celle que j'adorais le plus au monde I La loi humaine m'en donnait le droit, mais la loi supérieure, la loi de la pitié, du pardon, de l'amour, me le défendait, et, — meurtrier, depuis que j'ai, de ma main, tué mon bonheur, ma joie, ma vie, — je me traîne à travers le monde, cadavre ambulant où il y a un remords. Écoutez-moi, fit Reynière en voyant que Valentine détournait la tête. La justice m'a dit: « Tu as le droit de tuer! » Elle m'a alv sous ! Qu'est-ce que je dis donc ? Elle m'a approuvé ! Cette femme n'était-elle pas coupable ?-4r^/c/e 3 24. «A mort! Tue, Othello ! Tu le peux !» Il y • même des
gens qui diraient : « Tu le dois ! » Mais ce qui ne m'a pas absous, c'est ma conscience à moi et c'est mon amour ! En frappant cette joie vivante, je me frappais moi-même. Je me déchirais le cœur. Il y a des suicides moins certains qu'un tel meurtre de soi-même dans une autre créature, la plus ardemment aimée! Et pourtant...
L'amiral regarda la jeune fille avec des yeux qui la troublèrent.
— Et pourtant, reprit l'amiral, j'ai cru revivre même après l'avoir tuée ! J'ai cru pouvoir aimer après l'avoir aimée ! J'ai cru recommencer une vie nouvelle, après cette chère existence que j'avais, de mes mains, mise au tombeau ! Je vous ai rencontrée, Valentine ; oui, vous, si charmante, si bonne, si noble, si pareille à elle, et je vous ai aimée ! Oh I laisséz-moi tout dire ! C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai ainsi I Oui, aimée, je vous ai aimée comme elle, et je me suis dit: a Les hommes t'ont donné le droit de frapper. Est-ce que tu n'as pas, toi, le droit de refaire ton existence ? Morte la mort ! Vive la vie ! » Ah ! que de rêves j'ai faits, Valentine, auxquels vous étiez toujours mêlée ! Que de visions que traversait votre image! Que de songes qu'illuminait votre sourire ! J'-étais fou. Quand on a tué, on doit mourir. Vous ne m'aimez pas. Vous ne pouviez pas m'aimer. M'eussiez-vous aimé, que, moi, je n'aurais pas eu le droit de me parer de cet amour ! — Allons donc, meurtrier légal, est-ce qu'il y a du bonheur encore pour toi ? La loi t'accorde l'excuse. Est-ce que ton cœur t'accorde le pardon? — Et pourtant ce pardon, Valentine, ce pardon, je vous le demande à vous, comme je le demanderais à elle. J'ai souffert. J'ai expié. Ah ! j'expie, puisque vous êtes là, vous, le bonheur, vous, la beauté, et que je sais qui vous aimez et à qui vous les donnerez, cette beauté et « cette joie ! .
— A qui ? dit Valentine plus pâle que la morte lorsqu'elle était tombée là. A qui ?
Elle était frémissante, peureuse^ terrifiée et cependant attirée par ce malheureux dont la lèvre criait le crime, mais dont la voix brisée disait les tortures.
— A qui ?
— A lui I répondit l'amiral avec un sanglot plus déchirant encore. A M. de Salviac ! Et savez-vous qui il est ce Salviac ? Ah I châtiment ! L'homme que Blanche de Revnière recevait ici, dans cette chambre, c'était luil
— Mon Dieu I dit Valentine.
— Lui I Et j'ai voulu le tuer comme je l'ai tuée, répondit Reynière en courant à la portière de satin dont le gris de perle était taché comme le tapis. Voici le sang qui coulait de son front. La blessure qu'il porte là, c'est moi qui la lui ai faite !
Valentine, affolée, ses grands yeux hagards, terrifiée, regardait autour d'elle, et il lui semblait que de cette chambre encore maintenant s'exhalait une senteur affreuse de tuerie.
Mais tout le passé s'éclairait aussi.
Le trouble de Salviac lorsqu'était prononcé le nom
de Reynière, la cause de cette blessure qui étoilait son
* front, elle avait le secret de tout ce qui lui semblait
mystérieux naguère. En vérité, cela était plus sombre
encore que tout ce que la pauvre fille avait imaginé.
— J'ai voulu le tuer, reprit Reynière. Il m'a pris mon bonheur, et, en me battant ce matin, je savais pourtant que j'assurais son bonheur à lui. Je vous donnais à Salviac. Moi ! moi ! moi I... parce que vous l'aimez et parce qu'il vous aime !
— Il m'aime?.. .s'écria Valentine avec une expression oîi il y avait une instinctive et ardente joie.
Le cœur de Reynière en fut comme traversé par une aiguille.
CHEZ BLANCHE. * 4l3
— Oui, il VOUS aime, dit l'amiral. S'il vous l'a caché, c'est que, luj. aussi, porte au flanc une plaie pareille à celle dont je souffre. C'est qu'entre lui et vous, il y a aussi, comme entre moi et vous, Valentine, le cadavre de Blanche. C'est un homme d'honneur, ce larron de mon honneur, et sa conscience le torture comme la mienne me ronge ! Mais il n'a pas de sang sur les mains ! Mais il n'a pas tué ! Mais il peut passer dans la vie sans entendre dire tout bas, derrière: a C'est celui-là qui a tué sa femme, vous savez bien. » Mais il peut aimer ! Mais il peufrêtre aimé I Sa vie n'est point finie; entre le bonheur et lui il n'y a pas une tombe ! M. de Salviac ne vous a pas dit qu'il vous aimait, Valentine? Eh bien, je vous le dis, moi ! Il vous aime! il vous adore ! Et c'est mon châtiment de vous le dire, de vous crier : « En vous je retrouvais Blanche I mon amour revivait en vpus ! Eh bien, aimez celui que j*ai voulu tuer et donnez-lui ce qu'il m'a arraché, à moi, ce qu'il m'arrache encore aujourd'hui: le bonheur! »
Ces derniers mots avaient été dits, non plus avec la colère douloureuse, mais avec une gravité profonde, terrible et déchirante.
L'amiral de Reynière réapparaissait sous l'être torturé, meurtri, et dans ses yeux creux il n'y avait plus de larmes.
— Valentine, dit-il lentement, n'est-ce pas qu'un homme qui souffre comme vous me voyez souflfrir a non pas effacé, — rien ne s'efface! — mais tout racheté peut-être ?
— Ah ! monsieur le comte, fit la pauvre enfant dont les yeux étaient pleins de larmes... monsieur le comte, la morte elle-même a dû vous pardonner, car elle devait vous aimer, j*en suis sûre.
— M'aimer?... fît-il amèrement en hochant la tête.
• — Oubliez, dit Valentine. Le pardon à vous, c'est l'oubli.
— Et son pardon à elle, ce sera votre main tendue, Valentine.
La jeune fille alla droit au comte, et sa vaillante main honnête, elle la donna, grande ouverte, à Reynière, qui y posa ses lèvres lentement, longuement, puis se releva tout droit, les yeux rouges, remercia de la main et congédia du geste, silencieusement, Valentine, qui, lorsqu'elle sortit, entendit derrière elle un sanglot terrible.
Elle descendit Tescalier comme au hasard, troublée, éperdue.
Gauthier fut effrayé en voyant sa pâleur.
— Monsieur le comte?... dit-il avec angoisse.
— Veillez sur lui, répondit-elle.
Pendant tout le trajet de l'avenue Montaigne au parc Monceau, où demeurait M"** de Grandier, Valentine, livide, immobile et songeant, ne répondit aux questions de son oncle et de sa cousine que par des monosyllabes, des mots sans suite. Elle pensait.
En entrant chez M"*' de Grandier, elle chancela comme si elle allait se trouver mal. Dans le salon, causant avec Albéric, M. de Salviac attendait, inquiet, fébrile.
— Albéric! s'écria Henriette Lehidec en courant toute joyeuse au petit cousin.
Valentine s'appuyait contre une console. Ses mains tremblaient comme ses lèvres.
— Mon Dieu I lui demanda Robert, qu'avez-vous ?
— Ce que j'ai?
Elle se tourna hardiment vers Henriette, Toncle Urbain et M. Réville :
— J'ai à dire à M. de Salviac ce que m'a dit M. de Reynière.
Robert devint plus pâle encore.
L'oncle Urbain, soupirant, inquiet, ne comprenant
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rien, sortait derrière M°*® de Grandier qui demandait à Albéric des détails sur la mort de Monteclair.
Puis, quand Salviac se trouva seul en face de Valentine :
— L'amiral, dit-il lentement, vous a révélé le secret de ma vie! Eh bien, oui, — et j'aurais dû vous tout apprendre, — ma destinée a été tragique et la fin de mon existence sera employée à expier ma jeunesse. L'amiral savait peut-être le secret que j'étouffais là, dans mon cœur... il savait — laissez-moi vous le dire — il savait que je vous aimais. Il a voulu nous séparer à jamais. Il a bien fait. C'est une vengeance qui vaut mieux qu'un coup de feu I
— L'amiral n'a pas fait cela, répondit gravement Valentine. L'amiral m'a donné pour devoir de vous consoler et de vous sauver !
— Moi ? Moi ? dit Salviac.
— Ah ! je sentais bien qu'entre vous deux il y avait un secret sinistre ! Je sentais bien que je tenais peutêtre votre destinée à tous deux ! Tous deux frappés de la même blessure, lequel devais-je sauver? Sur ma vie, je me suis demandé si ce n'était pas le comte de Reynière, car je ne sais pas d'homme plus noble et d'une âme plus grande !
— Lui ! Vous l'aimez donc, s'écria le marquis éperdu. Valentine ne répondit pas.
— Vous l'aimez ? dit Salviac, qui ne voyait dans la voix, dans le regard, dans l'accent de Valentine que l'admiration profonde, presque ardente pour Reynière. Eh bien, vous avez raison, Valentine, sauvez cet homme! Je lui ai volé sa joie. Rendez-la-lui. Ah! quelle journée! quelle fièvre I II se battait et j'attendais ! Il se battait avec ce Monteclair — à ma place ! Lui! Mais quel homme est-ce donc? Et que suis-je devant lui? Vous l'aimez 1 II vous a dit qu'il vous aimait. Eh bien...
— Pauvres cœurs blessés! songeait Valentine qui retrouvait sur les lèvres de chacun de ces hommes séparés jadis par la haine, presque les mêmes mots de respect, de sympathie magnétique se faisant jour, malgré le sang versé et la jalousie. Pauvres grands cœurs navrés !
Elle regarda le marquis de ses beaux yeux honnêtes et lui dit doucement :
— Le comte de Reynière ne m'a dit qu'une chose, c*est que, si quelqu'un méritait l'amour d'une femme, c'était vous!
— Moi? s'écria Salviac avec une joie de fou. Et si vous me dites cela, c^est donc que vous pouvez m'aimer?
Valentine baissait la tête.
— C'est donc que vous m'aimez? Ah! Valentine! Moi ! Et c'est à lui que je devrais un tel aveu tombé de vos lèvres? A lui?... Ah! le remords de mon passé! Ah! la plaie de toute ma vie!
Il était tombé sur un siège et, comme Reynière avait sangloté, il pleurait.
— Est-ce sur la morte que vous pleurez? dit la jeune fille.
— Non ! non! C'est sur ma folie, Valentine, sur ma folie qui n'a pas voulu que les premiers battements de ce cœur fussent pour vous, que mon unique amour ce fût vous... Mais l'honneur, mais la consolation, mais ce que j'ai appelé, cherché, demandé à la vie, c'était vous! Ces pleurs de honte, faites-en des pleurs de joie ! Valentine, je vous aime comme on n'aime pas, comme le soldat blessé et vaincu adore la charité vivante qui le sauve ! Je vous aime comme l'idéal du vrai, du bon, du bien ! Je vous ai cherchée, je vous ai trouvée. Vous êtes la vérité et l'amour. Soyez ma femme, Valentine, ou je reste ce que je suis, une épave quand je puis redevenir un homme.
— Monsieur le marquis, si je n*étais pas la pauvre fille, que je suis, je répondrais owz, je vous le jure, mais...
— Vous ne m'aimez pas! vous ne m'aimez pas! dit Salviac.
— Je vous aime. Mais que dira-t-on si la nièce du docteur Trézel épouse le marquis de Salviac ?
— Ce qu'on dira? Que vous m'avez fait l'aumône de votre amour et que je me suis enrichi de toute votre âmel Ah! si vous ne voulez pas que je traîne ma vie, une existence inutile, si vous ne voulez pas...
— // le veut bien, lui, dit Valentine en laissant, avec un sourire profond, grave, infini, tomber ses deux mains dans les mains de Robert de Salviac. Pourquoi ne le voudrais-je pas ?
Gauthier, en montant dans les appartements de l'amiral, avait trouvé Reynière enfoncé dans un fauteuil, la tête baissée, auprès du lit recouvert de satin de la comtesse Blanche. Il lui demanda s'il n'était pas souffrant. L^amiral répondit : Non; s'il désirait quelque chose :
— Un verre d'eau, dit Reynière.
Le matelot descendit et revint, apportant le verre qu'il déposa sur la table (Je bois de rose. Puis il laissa son amiral seul.
Une heure après environ, Bernard Herblay arriva, venant de Saint-Germain. Il était fort troublé. Il voulut embrasser son ami. Gauthier remonta, demanda la permission, Tobtint, et le bâtonnier et l'amiral se tinrent un moment serrés l'un contre l'autre. Bernard voulut emmener Reynière dîfier chez lui. Reynière refusa. Il n'avait pas faim. Il voulait être seul. Herblay se chargeait de certaines déclarations au parquet relativement à la rencontre mortelle du matin.
— Allons, au revoir, fit l'avocat.
— A-dieu, murmura tout bas Reynière.
Comme Herblay s'éloignait, Gauthier, qui apportait une lampe allumée, dit au comte :
— Mais, au fait, mon amiral, ces papiers que vous m'aviez remis pour M. Herblay...
— Eh bien ?
— Je vais vous les rendre !
— Plus tard, dit l'amiral. Garde-les encore.
— Mais...
— Plus tard, répéta le comte. Laisse-moi seul, mon vieux Gauthier !
Le matelot redescendit en maugréant des tonnerre de Brest et des tonnerre de chien.
Une fois seul, l'amiral respira longuement, comme s'il avait eu hâte de retrouver cette solitude. Il voulait retrouver là devant lui cette apparition disparue : Valentine qui venait d'évoquer Blanche. Oui y par une sorte d'hallucination • volontaire, il lui semblait que c'était elle qu'il avait revue. Blanche était revenue pour une heure, pour un instant. Et Blanche avait pardonné.
— Tu peux faire grâce, chère martyre, pensait Tamiral. Mais cet homme puni, ce misérable châtié, qu'ai-je à faire ici maintenant ?
Il éprouvait, à respirer Taij: lourd de cette chambre, une volupté farouche, morbide. Quand il y entrait autrefois, il s'y agenouillait, pleurait et disparaissait comme sortant d'un caveau funèbre. Aujourd'hui, au contraire, une tentation singulière le prenait de toucher à tout, de tout revoir, de retrouver, en quelque sorte, sur les bijoux épars, sur ce bracelet, sur cette agrafe, la trace des doigts de Blanche. Ce miroir oCi elle s'était regardée, ce tapis où elle avait posé ses pieds, ce sang séché là et qui était le sien, tout la lui rappelait, tout l'évoquait. Pauvre Blanche ! Une épingle d'or dont elle attachait quelquefois ses cheveux noirs brillait dans une coupe : Reynière la prit et la baisa. Cette
épingle enfoncée dans le cœur, on pouvait mourir l Pourquoi pensait-il à cela ?
Il regarda longtemps le portrait photographié de la morte : c'était son regard, son attitude, son air triste... Il baissait la tête et pleurait. La fièvre lui brûlait le sang. Il mouilla ses lèvres sèches dans Teau pure.
Devant le secrétaire où Blanche s'était assise tant de fois, il s'arrêta, machinalement toucha le papier marqué à son chiffre, chercha une ligne de son écriture. Rien. De la cire, un porte-plume, un buvard armorié, c'était tout. Le petit tiroir d*un cabinet Renaissance à inscrustation d'ivoire, un tiroir mal fermé, attira pourtant son regard. Il n'avait, chose étrange ! jamaisexaminé cela, jamais... Son doigt tira le bouton d'ivoire d*u tiroir et l'amiral se jeta, comme un fou, sur une lettre qu'il aperçut un peu froissée et comme si celle qui l'écrivait, tout à coup interrompue, l'avait cachée brusquement...
L'écriture de Blanche! C'était une lettre d'elle!
Une lettre adressée à Salviac peut-être \
Reynière frissonna. Un éclair pareil à ceux qu'il dardait sur Monteclair traversa son œil bleu, mais, dès les premiers mots, la flamme de menace s'éteignit; il avoit lu ces mots : a Monsieur le comte.,, »
C'était à lui que cette lettre était adressée, et comme une confidence du tombeau, il lut, à travers le brouillard de ses larmes, ces lignes navrées et déchirantes :
« Monsieur le comte,
a Quand vous lirez cette lettre, je serai morte. Cette lettre est une confession et elle implore un pardon.
<c Je suis unemisérable, monsieur, une malheureuse qui n'a pas eu le courage d'oublier un amour passé pour le devoir présent, une âme romanesque, faible, indécise, isolée d'ailleurs et lassée de la solitude qu'elle peuplait de ses rêves; — une femme qui n'a pas su
demeurer digne du nom glorieux qu'elle porte et de l'amour profond qu'elle vous a inspiré. Je vous respecte pourtant, monsieur le comte, et je donnerais avec une joie ardente^ pour votre bonheur, cette existence que je veux terminer par une expiation.
« Vous étiez digne de l'affection de toute ma vie. Il n'y a pas d'être meilleur que vous, supérieur à vous. Pour effacer le passé qui me tue, je vivrais de misère et de labeur. Mais la honte est irréparable. On n'efface pas une trahison, on la punit. C'est ce que je vais faire.
a II y a en ce monde un homme que j'ai aimé.
A celui-là même, je veux dire, et du fond de l'âme, que, tirée de mon rêve, mais déchue, mais repentante, si je meurs par lui, c'est pour vous que je Veux mourir. Depuis votre retour, j'ai sur le cœur un poids qui m'étouffe, le secret d'un crime qui mérite un châtiment. J'ai pu tomber, je ne sais point mentir. Répondre à votre regard loyal par un sourire lâchement faux, c'est impossible. Je veux dire à celui qui m'a perdue, — en se perdant peut-être, car il a comme moi le remords et la honte de notre amour, — je veux lui dire que je meurs avec votre nom sur les lèvres. S'il veut mourir avec moi, il y a ici assez de poison pour nous deux. Mais non, son agonie aurait l'air encore d'une complicité. Je mourrai seule, seule avec vous, songeant à vous, ma pensée tournée vers vous, monsieur le comte, et mes mains jointes, et ma dernière parole, mon dernier cri sera : « Pardon ! pardon ! » car je vous ai apporté la trahison, et je vous devais le dévouement. Pardon, car au devoir, à l'estime, à l'amour, qui allaient vers vous comme à l'idéal, j'ai préféré... » ,
La lettre était inachevée. Il y avait, sur ces lignes, des traces de pleurs tombés. Blanche, — à l'arrivée de Salviac, sans doute, — avait rapidement serré dans le
tiroir ce papier dont l'encre était à peine séchée peutêtre qu'à ces taches de pleurs allaient répondre des taches de sang.
L'apparition de l'amant avait coupé court à cette • lettre de l'adultère. L'apparition du mari avait arrêté la confession pleine de remords de la maîtresse à l'amant.
A côté de ce papier, jadis mouillé de larmes, un petit paquetd'une espèce de poudre blanche, depetits cristaux prismatiques, très-fins, attendait, portant ces mots, d'une écriture inconnue : Atropa belladona,
Jean de Reynière prit ce paquet et sourit d'un air bizarre, d'un sourire triste u'abord et qui éclaira bientôt, peu à peu,. lentement, son visage maigre. .
Il s'assit devant la petite table en bois de rose oii Blanche sMtait assise ; il regarda longuement ces cristaux blancs qui brillaient sous la jaune lumière de la lampe et puis ce verre d'eau posé là et qui semblait attirer les lèvres,..
— Ironie des choses ! dit tout bas Reynière. Ce poison préparé pour elle, c'est donc moi qu'il tuera ?...
Il prit le verre d'eau, 8e cristal taillé scintillait sous l'abat-jour d'opale. Limpide, claire et fraîche, cette eau dans laquelle l'amiral avait posé ses lèvres semblait apporter une sensation pénétrante qui avait aussi son ivresse, celle du calme et du repos...
Alors il laissa tomber dans Peau la poudre blanche, et, tout en secouant le verre, il songeait à ces hallucinations étranges, terribles de la vue et de l'ouïe que l'atropine ou la belladone apporte. C'est l'agonie par le délire, c'est l'ivresse de la mort.
— Eh bien ! je souffrirai, fit-il.
Et, tout haut, avec l'expression pleine de joie d'un amoureux ou d'un martyr :
— Merci, Blanche !... dit-il, en portant le cristal à ses lèvres.
Le lendemain, Gauthier, après avoir attendu longtemps que Tamiral sortît de la maison vide, y entra assez inquiet, car il était tard, et monta une à une, comme s'il craignait de trouver là-haut un malheur, les marches qui conduisaient à la chambre de Reynière.
L'amiral n'était pas là.
Gauthier hocha la tête.
— C'est juste, dit-il. Ce n'est pas là qu^elle est morte !
Il monta a che!( madame la comtesse, » comme il disait encore, et il frappa à la porte. On ne répondit pas.
Gauthier tourna le bouton : la porte n'était point fermée. Gauthier entra.
Le matelot était i)lanc comme un suaire en pénétrant dans cette chambre. Il fut un peu rassuré en apercevant Reynière assis et, la tête dans ses mains, penché sur la table, à côté du verre vide.
La lampe allumée brûlait encore avec cette triste lueur que le jour rend funèbre.
Au pied de la lampe, des morceaux de papier brûlé, jetés dans un petit cendrier en émail cloisonné, ressemblaient à des papillons noirs prêts à s'envoler.
— Il se sera endormi là^ pensait Gauthier.
Alors, pour éveiller Reynière, le matelot toussa doucement, puis un peu plus fort. L'amiral ne bougea pas. Gauthier s^approcha.
— Mon amiral ! mon amiral I
Il lui mit la main sur Tépaule. Le corps penché demeura immobile.
Gauthier se précipita sur lui, le secoua, l'attira, et, la tête de Reynière alourdie, se renversant en arrière, comme celle de Monteclair, le vieux matelot poussa un cri de folle terreur en apercevant un visage aux muscles affaissés, tordus comme par des convulsions, et, sous des paupières levées, des yeux atrocement fixes, avec des pupilles si extraordinairement dilatées
que rîris disparaissait et qu'il n'y avait plus là que deux grandes taches bleues et hagardes.
Le pauvre Gauthier tomba de toute sa hauteur à genoux devant le dorps de Tamiral, et, ses lèvres gercées posées sur la main lourde et froide, il demeura là, foudroyé, et pleurant sur ce cadavre.
Un matin de novembre, par un beau froid, le professeur Thibouville entra, le nez rougi et soufflant sur ses ongles, dans le boudoir d'Angèle Ferrand.
La comédienne se chauffait les pieds, un rôle nouveau étalé sur ses genoux.
Elle était en deuil.
Elle portait, disait-on, ce deuil depuis la mort de Monteclair. C'est que Reynière était mort en même temps que l'amant d'Angèle.
— Ohl ohl dit Thibouville avec une expression de volupté parfaite. Il fait diantrement bon, ici, à la bonne heure! Voyons, eh bien! et ce rôle?.., Avez-vous besoin que nous le répétions, madame?
— Non, répondit Angèle. Je le sais.
— Ta parole?... Maisquel zèle, alors! Mes enfants, quel zèle ! En huit jours, établir un rôle comme ça ! Un grand premier rôle I Angèle, ma petite, vous arriverez à tout, c'est moi qui ^vous le dis. Vous vous êtes révélée. J'ai connu des chiens de chasse détestables pendant des années. Un jour, devant un perdreau, ah! mes amis! quel arrêt ! Ils se révèlent, Cest ton histoire. Il n'y avait qu'une femme qui pût te damer le pion si elle avait voulu jouer la comédie.
— Qui ça?
— Andromaque.
— Ah ! M"« Trézel I fit Angèle...
— M"*« de Salviac, rectifions ! dit Thibouville. J'ai assisté à la noce. Charmant. Jolie première. La mariée
a eu un succès ! M™® de Grandier seule lui disputait la palme. Encore une qui m'enverra une lettre de faire part un de ces quatre matins. Depuis que le cousin Réville a assisté à ce fameux duel, il est devenu un héros pour sa cousine. On oublie un peu Raoul, on l'oubliera tout à fait. A héros, héros et d^mi. Donc, joli mariage! L'église pleine. On a refusé du monde. En revanche, l'organiste a crânement mal joué la Marche nuptiale de Mendelssohn. Une mazette, ce musicien !
— La marche de Mendelssohn! Oi nous épouse sur une autre musique, nous autres, fit Angèle Ferrand ; musique d'Offenbach, comme dit Frou-Frou !
— C'est peut-être plus amusant, répondit Thibouville. Mais quoi! tu ne vas pas songer au mariage, je pense? Tu as un mari, maintenant, et un rude : le théâtre! N'est-ce pas que c'est bon, les bravos, hein, ma fille ? N'est-ce pas que ça vous monte, et vous grise, et vous charme et vous fait vivre? Ah! vrai de vrai, tu as rudement joué ton quatrième acte hier, et comme tu as jeté ton cri : « Eh bien! oui, je V aimais! Et il est mort! » Toi, si molle autrefois, — une chiffe! — où donc as-tu pris ce talent-là? Dis-moi le numéro de la mine d'or et je l'enseigne aux jeunes personnes qui veulent bien m'honorer de leur confiance. Ton secret! Votre secret, madame? dit Thibouville en vibrant comiquement sur le ton du mélodrame.
Angèle le. regarda avec des yeux où il y avait des larmes et elle répondit :
— C'est bien simple, Thibouville. J'ai souffert.
— Et fas fait souffrir, dit le professeur en hochant la tête et en devenant tout à coup sérieux.
— Aussi, va, c'est fini ! Porte close, dit-elle, en se frappant la poitrine. Je plains celui qui s'avisera de m'aimer, s'il s'en trouve. Il aimera une morte, voilà !
Pour se donner une contenance ou par hasard/ elle cherchait sous un tas de lettres , elle venait de retrouver le papier qu'elle avait montré, le jour oîi elle attendait Reynière, ce papier signé de son nom oîi elle déclarait qu'elle en finissait elle-même avec la vie.
Quand elle l'eut entre ses doigts, elle le lut en faisant une petite moue lassée; elle soupira, dit : « — Du mélodrame, voilà tout! » — jeta le papier au feu et, comme il tomba sur le tapis, elle le repoussa du pied dans la flamme qui le consuma.
Mais les yeux d'Angèle Ferrand étaient troubles en^ core et sa lèvre tremblait :
— Regarde-moi donc, dit alors Thibouville en lui prenant les mains et en fixant son regard sur celui de la comédienne. Tu pleures, toi? Tu vas pleurer, ma fille, je t'en préviens !
Elle se mita rire:
— C'est de froid. Vrai, je ne suis pas de votre avis, ajouta-t-elle. Je trouve qu'on grelotte ici !
Et elle s'essuya les yeux.
Paris, 1878