AFFAIRE D*HONNEUR
moustache rousse tranchait éirangement sur le fond presque blafard de son visage. Il y avait au fond de son œil bleu quelque chose de terrible, et cela couvait plutôt que cela ne brillait.
L'amiral enfonça son regard honnête dans ce regard cruel.
Il ne disait pas un mot : il attendait.
Monteclair gardait le silence.
— Si je vous ai bien compris, monsieur, dit-il au bout d'un moment, c'est un duel que vous venez me proposer.
— Que croyez-vous donc que je viens faire ici ? Vous assassiner?
Monteclair sourit, et son œil s'abattit sur un petit revolver qui traînait, tout chargé, sur la table, à côté de l'affiche.
Ce regard voulait dire que cet homme ne redoutait rien.
— Il n'y a de meurtrier ici que vous, dit l'amiral, dont les yeux brûlaient. Et le meurtre commis est plus odieux encore que tout autre : c'est le meurtre par la délation vile, l'assassinat caché, le crime portant un masque...
—- Je vois qu'Angèle Ferrand vous a tout dit, fit Monteclair en interrompant nettement.
Il sourit d'un sourire fauve^ la rangée de ses dents blanches apparaissant sous la moustache rousse, puis ajouta :
— Allons! décidément, celte fille me hait et elle vous aime, vous, ouM.de Salviac,— tous les deux peut-être!
— Laissons cette femme, dit Reynière. Il y a un homme devant vous et un homme devant moi. J'ai à venger une morte. Je vous tuerai ou vous me tuerez.
— Je suis à vos ordres, répondit Monteclair.
— Nous nous battrons sur-le-champ, fit l'amiral.
— Bientôt, soit; mais sur-le-champ, non!
— Ah ! oui, c*est juste, dit Reynière, en demeurant toujours debout devant cet homme et en lui jetant chaque mot au visage comme un peu de boue, oui, je sais, vous disposez pour demain delà vie d'un homme. Eh bien I moi, je veux dès aujourd'hui disposer de la vôtre.
— Cela est impossible, monsieur, répondit Monteclair avec un flegme, affecté peut-être. Je me dois à mon adversaire — puisque vous savez que je me bats — comme il se doit à moi. Quand j'en aurai fini avec M. de Salviac...
Et il fit un geste, à la fois ennuyé et menaçant, qui alluma une flamme plus sombre dans les prunelles de Reynière.
L'amiral était évidemment à bout d'efforts pour se contenir, et il se sentait perdre patience devant la froideur un peu théâtrale de Monteclair.
— En vérité, monsieur, dit-il d'un ton un peu plus brusque, on jurerait qu'il s'agit ici d'urne rencontre ordinaire ! Avez-vous réfléchi que vous avez fait un bourreau de celui qui vous parle? Songez-vous que Faction que vous avez commise, si elle ne tombe pas sous le coup de la loi, — ce que j'ignore, — est passible du mépris public et, quand je vous fais l'honneur de vous dire que, pouvant vous tuer comme un chien, je consens à jouer ma vie contre la vôtre, vous hésitez et répondez par je ne sais quelle casuistique de duelliste?... Il n'y a pourtant qu'une chose à taire : me tuer ou mourir!
Monteclair essaya bien de soutenir le regard qui soulignait ces paroles comme d'un trait de feu, mais sous le double éclair de ces yeux bleus, devenus terribles, il baissa involontairement les paupières. Humilié d'ailleurs de cette sorte de trouble magnétique, et réagissant aussitôt contre lui :
— Je vous ai dit, monsieur, fit-il lentement, qu'avant
AFFAIRE d'honneur. 3yg
de me battre avec vous, je dois me battre avec M. de Salviac.
— Eh bieni si vous devez... je veux, moi, — j'ai dit
je veux^ — qu'avant de vous battre avec un autre, vous
vous battiez avec moi. Vous m'appartenez. Il y a deux
années que je vous cherche; je vous ai trouvé. Je vous
prends !
Le sourire de Monteclair devenait insolemment railleur sous sa moustache en croc.
— Vous vous battrez avec moi demain matin, sinon ce soir, reprit l'amiral, ou je vous dénonce dans une heure comme ayant dicté et apporté une lettre anonyme qui a causé la mort d'une femme. Vous entendez? Je crie cela à tout le monde, et votre élection (Rey nière montrait l'épreuve de l'affiche), votre élection est, à défaut de vous, tuée net par un tel scandale. Allons donc! monsieur, eh! pardieu! vous avez la chance de me tuer. Acceptez donc! Acceptez, vous dis-je, répéta impérativement le comte, les sourcils froncés et le regard farouche, après avoir été ironique.
Monteclair se trouvait, non pas devant un adversaire ordinaire, mais devant la statue même de la volonté. Il n'y avait, il le voyait bien, ni à raisonner, ni à hésiter avec un homme tel que celui-là. Ce que le contreamiral Jean de Reynière annonçait, il l'eût fait sur l'heure. Cette intervention brutale d'un inconnu dans un duel politique (une. élection est un duel où la patrie court le risque d'être atteinte) arrachait à coup sûr et brutalement au candidat toutes les chances que son comité lui donnait maintenant comme des certitudes. Se sentir tiré de la vie difficile, inquiète et endettée où il se débattait, entrevoir le but à la portée de la main, faire mieux que le voir même, le toucher, et se sentir, tout à coup, repoussé par le bras d'un mari voulant se venger, — c'était atrocement dangereux, déplorable et un peu ridicule. A tout prix, Monteclair voulait em-
38o LA MAISON VIDE.
pêcher cette intervention cruellement décisive. M. de Reynière voulait se battre. Eh bien, on se battrait, a Une affaire n'était pas une affaire, » comme Monteclair disait quelquefois, en riant.
Il voulut, au moins, se donner le rôle d'un personnage accédant à une prière, lorsqu'il s'inclinait devant un ordre, et il laissa tomber ces mots avec une certaine hauteur :
— Vous y tenez absolument, monsieur? Eh bien l soit... je consens I
— Vous obéissez, dit l'amiral, corrigeant froidement la réponse.
Blafard déjà, Monteclair devint livide. Il était violent. Terrasser ou chasser l'amiral lui semblait possible. Ces simples mois, tout à l'heure prononcés, le retinrent encore : je vous dénonce. Mais sa lèvre était frémissante, et, de colère, ses mains tremblaient.
— Eh bien, reprit le comte, avec une sorte de détente dans la voix, — l'expression d'un homme arrivé à son but, — puisqu'il en est ainsi, je n'ai plus rien à faire ici. Le reste appartient à nos témoins et leurs conditions seront les miennes. Je n'ai qu'un mot à vous dire, c'est que je sais que vous êtes aussi redoutable lorsque vous tenez une arme que lorsque vous dictez des lignes anonymes. Et si je n'avais pas su cela, je ne vous eusse point provoqué, je vous eusse écrasé, voulant bien me battre avec un spadassin, mais seulement lorsque son adresse est au service de ses lâchetés !
Le coup fut porté si droit et d'une façon si nette et si effrayante, que Monteclair le reçut en plein visage sans bouger, tant il était stupéfait de cette froideur méprisante, qui devenait une terrible audace, Monteclair étant chez lui, la main près d'un revolver chargé, et un tel homme n'étant pas habitué à de telles injures.
Immobile, Monteclair regarda l'amiral, qui sortait,
AFFAIRE d'honneur. 38 I
puis il bondit avec une sorte de rugissement sur l'arme placée là, et s'arrêta net, effrayé de lui-même.
Use sentait la tête prise comme dans Tétau de la migraine : il étouffait, alla à sa fenêtre, donnant sur la rue, l'ouvrit et, à la première bouffée d'air, se mit à ricaner tout haut en disant :
— Eh bien, quoi! il l'aura voulu! Voilà un homme mort !
L'amiral disparu, le domestique de Monteclair vint l'avertir que « ces messieurs » attendaient depuis un moment. Ces nïessieurs étaient Rongère et Boispréaux qui venaient de s'entendre avec les témoins du marquis de Salviac. Monteclair leur coupa la parole dès les premiers mots. Il survenait un incident très-imprévu et très-dramatique. Il se trouvait absolument forcé de rendre raison à l'amiral de Reynière. Le duel avec M. de Salviac était donc, de toute nécessité, reculé et il s'agissait, avant toute chose, de ne pas ébruiter cette nouvelle affaire.
' Rongère et Boispréaux tombaient, comme on dit, de leur haut. Ils hésitaient, parlaient de nouveaux témoins à choisir.
— Soit, dit Monteclair, à votre aise. Mais il y a un danger pour mon élection dans la querelle Reynière. Si j'ai un conseil à vous donner et si vous tenez à me rendre service, c'est de demeurer mes témoins contre l'amiral comme contre Salviac. A celui-ci d'abord. Vous verrez ensuite, pour n'être pas accusés de substitution d'adversaire, à vous récuser, s'il y a lieu, dans Taffaire Salviac.
— Parfaitement juste, dit Rongère.
— Au plus pressé avant tout, ht en riant Gauvain de Boispréaux. Les scrupules viendront après I
— Eh bien ! dit Monteclair, avertissez les témoins de M. de Salviac. C'est important.
— C'est indispensable, fit Boispréaux.
Et ils sortirent.
L'amiral de Reynière s^était fait conduire rue de la Rochefoucauld. En y arrivant, il trouva Albéric Réville qui sortait de l'hôtel, l'air soucieux. Le jeune homme venait demander, de la part de sa cousine, des nouvelles de l'amiral, le départ subit du comte ayant, dit-il, alarmé M"® de Grandier.
Reynière vit une sorte de hasard dans cette visite et pria Réville d'entrer un moment chez lui. Albéric remarqua que l'amiral avait une certaine vivacité inaccoutumée qui tenait presque de la gaieté.
Reynière, en effet, était sorti de chez Monteclair en se sentant soulagé d'une sorte d'anxiété lugubre. Il redoutait que cet homme n'acceptât pas la rencontre à laquelle lui, le mari de Blanche, était résolu à le forcer. Tenir ce Monteclair au bout de son épée, c'était l'espoir ardent du comte. Il eût donné sa vie, — sa vie, même c'était trop simple — pour cette minute marquée maintenant, promise, certaine. Un immense soulagement, la réalisation d'un rêve, succédait à ses souffrances. Blanche serait donc vengée 1...
L'image de Valentine, si présente à l'esprit de Salviac, s'effaçait du regard de Reynière : en face de la mort, la morte seule était là.
— Moucher monsieur, dit l'amiral à Albéric un peu brusquement, vous êtes jeune, mais il y a en vous, sous un homme d'esprit alerte, un homme de cœur. Ce que j'ai à vous dire est secret et, quoi que vous me répondiez, je vous prie de n'en rien répéter. Je me bats demain matin. Je me bats avec M. Monteclair. Voulez-vous me servir de témoin ?
-—Moi? dit Albéric étonné... Et* vous?... Monteclair?
Il était absolument surpris et se demandait par quelle suite de circonstances Monteclair, dont Tadversaire était Salviac, se trouvait maintenant en face de
AFFAIRE d'honneur. 383
Reynière. Salviac et Reynière! Deux hommes qui n'étaient certes pas faits pour avoir le même ennemi. Et, chose imprévue, Albéric, qui, tout naturellement, pouvait être le second de Robert, qu'il connaissait beaucoup, allait se trouver le témoin de l'amiral. Reynière, ayant volontairement rompu avec la plupart de ses relations, choisissait autour de lui, sans prendre le temps de se mettre en quête d'un vieil ami, ce jeune homme en apparence si léger. Tout à l'heure, en allant chez Monteclair, il avait songé au vieux Gauthier.
Albéric répondit, avec une émotion profonde et vraie, qu'il était très-confus et à la fois très-honoré de la proposition de Famiral et il accepta, ajoutant qu'après tout, avec sa connaissance des façons d'agir des témoiiTS que nécessairement Monteclair allait choisir, il n^était pas mauvais qu'il y eût « un Parisien comme lui » dans l'affaire.
— Je suis à vous corps et âme, amiral, dit le jeune homme. Vous savez, je suis de ces étourdis qui deviennent sérieux devant l'occasion. Grave? non. Ce serait trop; mais solide, cela, oui I Disposez de moi.
— J'attends M. de Juigny, commandant de la Belliqueuse. Un camarade d'autrefois I
M. de Juigny vint à l'heure dite. On se concerta, et les deux hommes allèrent droit chez Monteclair, où Rongère et Boispréaux, qui venaient de demander aux témoins de Salviac un répit, attendaient. Pour cette rencontre, comme pour celle qu'on retardait, les discussions ne devaient pas être fort longues.
Les témoins se réunirent tout justement chez Réville. Quoique l'amiral eût déclaré formellement qu'il ne voulait en aucune sorte discuter les conditions de la rencontre, Albéric avait d'abord demandé le pistolet,arguant de la supériorité trop connue de Monteclair, supériorité quij se disait Réville, devait être d'autant plus grande^ que l'adversaire était un ofli-
simples que ton amiral ne songeait même pas à les récompenser! Tu es de ceux qui font leur devoir sans bruit, mon pauvre garçon, et qu'on oublie parce qu'ils s'oublient eux-mêmes. Et puis, que veux-tu ? Demander quelque chose pour toi, c'est comme si je l'eusse demandé pour moi, ma parole! Pardon, Gauthier, il y a dix ans que tu mérites la croix, mon pauvre vieux ; mais enfin, la voici, tu l'as. C'est le ministre qui te l'envoie!
— Ça? dit le vieux marin, en tournant et en retournant entre ses gros doigts noueux ce grand papier officiel, qu'il regardait en fronçant ses sourcils en broussaille. C'est la croix, ça? Ah! mon amiral, mon amiral ! Tonnefre-à-la- voile, que vous êtes bon et juste et tout !
Il ouvrit l'enveloppe, déplia le papier, lut son nom et ses titres et les signatures, puis il s'arrêta, hocha la tête et ajouta tout doucement, d'un ton très-bas où il y avait des larmes :
— Cest drôle, tout de même, mon amiral. Ça me fait plaisir parce que c'est vous qui me donnez ça ! Mais j'aurais cru... Eh bien, oui, j'aurais cru que ça me tortillerait le cœur davantage et plus gaiement ! La croix d'honneur ! Le ruban rouge I C'est joli pourtant. Ça requinque une veste! Mais maintenant, quoi ! ça ne rend plus joyeux que moi, moi seul. Mes vieux sont partis. Fini I Et moi-même je suis une vieille bête. Et pourtant je me sens tout petit, vrai, en me sentant tout seul et je me dis : a S'ils m'avaient vu décoré, eux ! » Quelle bêtise, tonnerre de chien l qu'on ne soit pas tous ensemble quand il y a un peu de bonheur pour un I
Et le matelot, d'un revers de sa manche, essuya une grosse larme en ajoutant :
— Ça vient trop tard, voilà tout I
-=^ Et c'est par ma faute, dit Reynière»
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' — Votre faute, mon amiral?... Votre faute?... Ah! Dieu, non ! Ah ! vous n'allez pas me dire ça et vous dire ça, par exemple! Votre faute? Oui, c'est vrai, j'étais trop, comment dire? — je ne sais pas, moi, — j'étais trop... votre chien de garde..., votre ami... Mais toutes les croix de la terre, et les cordons et le tremblement contre cette... enfin contre cette amitié-là, — passez-moi le mot, mon amiral, — ah ! tonnerre de Brest, j'aurais flanqué tout à la mer pour garder voire affection* vrai de vrai, et me faire tuer pour vous !
— Eh bien ! Gauthier, je vais, après tant d'autres, te demander un dernier service, mon vieux cama-^ rade!
— Un service ? Moi ? A vous?
— Voici, sous cette enveloppe, mon testament, Gauthier. Le dernier. Garde-le. Je me bats demain.
— Vous?... -Gré mille!...
— Je puis être tué, continua l'amiral en interrompant le marin. Mes dernières volontés sont là. Tu remettras, en cas de décès, tous ces papiers à M. Herblay, mon exécuteur testamentaire. Il y a, parmi les legs que je fais, un souvenir aux anciens camarades. Sur la propriété que je possède au pays, on bâtira un hospice... un hôpital pour les marins. Toute ta vie durant, tu seras le gardien — presque le directeur — de cet hospice. Tu retrouveras là des amis d'autrefois, Gauthier. Parlez de moi. Je vous aimais bien, tous. — Et quant à la maison de l'avenue...
Il baissa la voix et dit lentement :
— Vide, elle restera vide ! Herblay la transmettra ainsi comme un tombeau que l'herbe envahit. Un tombeau ! N'est-ce pas cela ! Ci gît ma vie î C'est bien convenu, n'est-ce pas, Gauthier? fit Reynièreen changeant de ton et d'une voix claire.
— Convenu, mon amiral 1 Mais ce duel...
— Après tout, tu sais, dit Tamiral, on ne meurt pas toujours ! Allons, garçon, embrasse-moi 1
Gauthier se précipita, avec un sanglot affolé, dans les bras de Jean de Reynière, et, cette étreinte finie, il sortit, blanc • comme un linge, les yeux hagards, en froissant le papier qui lui apportait la croix et en disant :
— Ah ! comme je te donnerais, toi, pour que ce soit ma carcasse et non son corps qui soit en danger demain !
Herblay vint, une heure après, savoir des nouvelles de Reynière. L'amiral ne lui dit rien, et assura même qu'il avait réfléchi. Herblay partit rassuré.
— Pourquoi lui donner une inquiétude ? songeait Reynière. Gauthier lui apprendra tout assez tôt, si je succombe. Mais si Blanche est vengée...
Il n'acheva pas et se jeta tout vêtu sqr son lit en attendant le jour.
Aux premières lueurs, il fut debout. Dans cette rue silencieuse, il n'entendait qu'un bruit lointain et vague, le premier soupir de Paris qui s'éveille. Un peu plus de deux heures après, M. de Juigny et Albéric Réville entraient chez lui.
On n'attendait plus que le docteur Vernier, averti par Albéric. Il arriva à temps pour prendre le chemin de fer avec Reynière et ses deux témoins.
L'amiral, vêtu de noir, était très-pâle, mais de sa pâleur ordinaire, le visage calme. Au bas de la rue la Rochefoucauld, il ne put retenir pourtant un petit mouvement d'émotion, très-rapide. Il détourna la tête. Derrière un fiacre qui stationnait, il venait d^apercevoir le visage grisonnant de Gauthier. Le matelot, blême et les yeux rouges, comme un homme qui a passé la nuit et pleuré, était venu là se poster, avant le jour, pour revoir une dernière fois son amiral.
Reynière se reprocha d'avoir détourné la tête par
AFFAIRE d'honneur. 3 89
égoïsme, pour éviter de paraître ému. Après quelques pas, il se retourna et sourit à Gauthier qui, debout, roide, la main au front, saluait comme à bord, militairement.
S'il eût été plus rapproché du gabier, Reynièreeût vu que cette main qu\ saluait tremblait comme la feuille.
En wagon, le contre-amiral, assis à côté de M. de Juigny, se mit à causer de choses étrangères au duel, de Sébastopol. — M. de Juigny avait reçu un des éclats de la bombe qui avait tué, là-bas, l'amiral Hamelin ; — des croisières de Chine, de voyages et de guerre.
Albéric, au contraire, se penchant vers le docteur Vernier, ne Tentretenait que des rencontres diverses auxquelles il avait assisté ou qu^il avait entendu raconter. 11 s'occupait de ce qu'il nommait les précautions utiles, affirmant que le rôle des témoins est le plus important dans une affaire « pour éviter, vous concevez, les sjirprises et les inégalités. »
— C'est une chance que je sois mêlé à ça, dit-il tout bas. Ce Monteclair et ses amis sont de vieux routiers, et M. de Juigny peut être un héros comme l'amiral^ mais il me paraît bien confiant et presque candide.
Et le jeune homme, s'adressant tout à coup à M. de Reynière :
— Amiral, fit-il vivement, est-ce que vous avez jamais vu Monteclair dans une salle d'armes?
— Jamais !
— Diable! Alors vous ne connaissez pas du tout son jeu ?
— Non.
— En ce cas, point de précaution à prendre. C'est dommage.
— Qu'importe? dit l'amiral. Il n'y a pas de bottes secrètes !
— Sans doute. Soyez défiant cependant, et bien sur vos gardes. Monteclair a un jeu très-rapide et une garde très- basse (et Réville, le poignet baissé^ simulait la garde du bretteur). Il lance son épée vivement, comme un dard... comme cela... et on est exposé de la sorte à recevoir une blessure dans le genou, dans les jambes même!... Alors, quoi!... Tous les moyens sont paralysés, et. . .
— Et s'il en est ainsi, interrompit Reynière^ il a un jeu bien dangereux pour lui.
— Et pour son adversaire, fit Albéric en hochant la tête et en regardant machinalement au-dessus de la tête de Reynière, dans le filet du wagon, un étui de fusil de chasse, dont le cuir jaune cachait des épées.
L'amiral, laissant tomber le propos, reprit avec M. de Juigny sa conversation remplie de souvenirs.
— Je suis très-inquiet, murmura Albéric très-bas à l'oreille de Vernier. •
Monteclair et ses amis n'avaient point pris le chemin de fer pour se rendre aux Loges. Ils étaient partis de Paris dans un breack attelé de deux percherons de poste qui devaient mettre une heure à peine pour galoper jusqu'à Saint-Germain. Sur le siège, les bras croisés, se tenait le valet de chambre dont les talons touchaient un sac de serge verte où l'on avait glissé les épées. Dans le breack, Monteclair avec ses deux amis et le docteur Dumay, un spécialiste, le docteur a Pré-aux-Clercs, » comme l'appelait Rongère. On ne parlait là aucunement du duel. A quoi bon ? Ce n'était un événement ni pour Monteclair ni pour ses témoins.
Monteclair était même plus souriant que d'habitude. Peut-être ce sourire était-il affecté.
AFFAIRE D* HONNEUR. Sg I
Boispréaux parlait politique et Rongère parlait femmes.
La grosse nouvelle était l'abandon du petit Mornay, qui avait tant d'esprit, et que Viola Tempête avait quitté, lâché net, pour le gros Sttibfer, qui était si béte. Cela s'était passé la veille, au dessert, dans un souper. Viola avait même jeté sa serviette à la tête du petit Mornay.
— Un simple idiot, ce Sttibfer I disait Boispréaux. Mais il paraît que ça plaît aux femmes, la bêtise 1
— Ohl là-dessus, dit Rongère, j'ai ma théorie, comme en politique. En amour, mes enfants, ce qui plaît le moins généralement aux femmes, — et ceci n'est point un paradoxe, — c'est l'amour même, j'entends l'amour pur et saint, l'amour grand, l'amour vrai, si ça existe. On le dit. Je n'en crois rien. Bon pour les phraseurs. Le plaisir, à la bonne heure 1 Voilà la grande affaire ! Et il n'est pas rare qu''un gentleman, doué de tous les agréments et de toutes
. les séductions morales, plaise — non parce qu'il est charmant ou spirituel, ou joli garçon, mais parce qu'à son esprit il aura joint, mon Dieu ! je ne sais quelle qualité de second et même de troisième ordre, parce qu'il imitera bien un acteur, — par exemple, — ou parce qu'il empruntera des mots aux petits journaux. En amour, mes enfants, heureux qui peut être a drôle ! » Etre drôle, that is the question ! La femme rit, elle est désarmée. Soyez un esprit d'élite, un cœur excellent, une âme haute, vous voyez que je parle comme Monteclair parlera à la tribune, — eh bien, on vous laisse passer ou poser. Mais vous savez rire, mais vous savez plaisanter, mais vous êtes gai, mais vous êtes drôle. Bravo I Halte-là I On vous tient, on vous choie, on vous loge dans la plus douillette partie du cœur. Et hors d'ici, vous autres, avec vos soupirs, vos dévouements, vos affections sincères, s'il y en a, ô mes
frères ! Ce monsieur aiguise avec art le calembour? Il chante le couplet grivois, il est jovial, il est bouffon'? Il est notre homme. Ecce homo. Et voilà pourquoi ce gros imbécile de Sttibfer, qui rit comme un sot qu'il est des sottises qu'il débite, mais qui est drôle, je l'avoue, et même qui est un drôle, a coupé l'herbe sous le pied et enlevé Viola sous le nez du petit Mornay qui a de l'esprit comme quatre, comme quatre gens d'esprit, ce qui est encore moins malin, à ce qu'il paraît, que d'en avoir comme une grosse béte.
Et l'on riait.
Le chemin passait ainsi. Il faisait un peu frais. Le docteur Dumay engageait « l'a mi Henry » à relever le collet de son pardessus, mais, au contraire. Monteclair redressait le front, et son cou robuste sortait de son col blanc avec une insolence de vie et de force.
Après les femmes, on parla des Courses. Un pari fut même engagé entre Monteclair et Cauvain de Boispréaux sur le Critérium, et, riant, Monteclair donna son book de parieur à Boispréaux en disant :
— Ma foi, mon cher, je vous fais mon exécuteur testamentaire, tenez! Ma fortune est là, et samedi, vous pourrez la réclamer au beeting si la rencontre d'aujourd'hui finit mal.
A la descente du chemin de fer, Reynière et ses amis prirent, sur la place, un des véhicules en forme de calèche fermée qui stationnaient là, et qui les conduisit, assez lentement, devant le château des Loges.
Albéric ne disait plus un mot. L'amiral souriait. A qui ? A la mort peut-être. A Blanche.
Au château des Loges, on mit pied à terre, et Reynière vit s'avancer au-devant d'Albéric et de M. de Juigny, qui marchaient, M. de Rongera et Gauvain de Boispréaux.
AFFAIRE d'honneur. 398
Monteclair était resté immobile à une vingtaine de pas derrière eux. '
Les quatre témoins échangèrent quelques paroles et se dirigèrent à gauche sous une allée couverte que les témoins de Monteclair semblaient avoir déjà reconnue. Le valet de chambre de Monteclair attendait en effet, là, avec les épées enveloppées dans le sac de serge verte. Albéric portait en bandoulière l'étui de fusil qui avait, au chemin de fer, permis de passer, sans qu'on les vît, les épées de Tamiral.
Instinctivement, le comte de Reynière regardait ces hommes s'enfoncer dans l'allée et contemplait, avec une certaine curiosité étonnée — comme s'il n'avait jamais vu des arbres — le paysage qui entourait ces témoins réglant les conditions de mort.
La journée était grise, terne, avec un de ces ciels indécis et brouillés qui menacent pluie, — un temps d'automne oCi les premiers souffles d'hiver rejettent sur Paris, transis et fugitifs, les échappés du mois de juin. Et pourtant ce coin de terre était beau.
La verdure puissante des chênes avait cette teinte un peu sombre que lui donne l'automne. On sentait comme une mélancolie profonde, une sorte de terreur muette, tomber sous la feuillée des grands arbres aux troncs violacés, enserrés de lierre ou lavés de teintes verdâtres par l'eau des pluies. Sur Therbe brûlée et pelée en plus d'un endroit, les feuilles tombées, depuis Je brun jaune jusqu'au jaune d'or clair, tourbillonnaient, lorsque quelque bise passait, ou pourrissaient, collées çà et là à des plaques de terre humide.
Ce n'était pas une atmosphère de bataille, mais un temps fait pour le repos cloîtré et le premier feu illuminant de sa flamme gaie l'âtre poudreux.
Il s'agissait bien d'âtre, de foyer et de repos! Les témoins s'occupaient de tirer au sort le choix des épées.
Albéric ftéville regardait et comparait les armes en connaisseur.
Les épées de Monteclair étaient un peu courtes, à lame damasquinée jusqu'à moitié, et prenaient en quelque sorte la forme d'une aiguille à environ cinquante centimètres de l'extrémité, le triangle se terminant à cette hauteur. La garde, d'acier ouvragé, formait comme le lacet très-serré des mailles d'un filet. La poignée torse, bien en main, les doigts s'y logeant facilement, pouvait passer pour une œuvre d'art. Plus longues, les épées de Tamiral gardaient la gouttière sur les trois faces jusqu'à deux centimètres de la pointe très-effilée. La garde était tout simplement faite de deux lamettes à jour. Bref, comme se disait Rongère en les regardant, des épées montées en simples fleurets de salle d'armes. Les médecins qui , chacun d'eux suivant les témoins, s'étaient approchés, préféraient les armes de l'amiral, la blessure produite par elles devant être plus large, disait le docteur Vernier, et faciliter, par conséquent, l'écoulement du sang, ajoutait simplement le a docteur Pré-aux- Clercs. »
Au contraire, les témoins 'semblaient plus disposés à choisir les gardes « plus protectrices » des épées de Monteclair. Pour se mettre d'accord, on tira au sort. Une pièce de monnaie lancée en l'air retomba. Le hasard décidait qu'on devait se servir des armes de l'amical.
Albéric prit une épée, Rongère prit Pautre, et, le terrain choisi, les témoins retournèrent chacun vers celui dont ils défendaient l'honneur et la vie, pour prier les deux adversaires de retirer leurs vêtements.
Monteclair sourit dans sa moustache blonde et enleva précipitamment son pardessus — un ulster — puis d'un grand geste à la fois élégant et théâtral, il le jeta dans les bras de son valet de chambre, qui s'avan-
AFFAIRE d'honneur. BgS
çait froidement pour l'aider à retirer sa redingote et son gilet. Ce gilet, Monteclair le déboutonnait un peu fiévreusement. Son masque insolent était impassible, mais ses doigts arrachèrent un des boutons de drap, qui tomba à ses pieds.
M. de Reynière, très-pâle, ôta avec unetranquillité froide son pardessus, qu'il plia avec un soin correct^ le mit à terre au pied d'un chêne, sur le bord du chemin où l'on allait combattre, et, avec la même impassibilité, il enleva sa redingote et son gilet, les déposant avec une régularité militaire sur le paletot plié contre le tronc de l'arbre.
Albéric Réville ne put s'empêcher de songer à ce terrible duel du raffiné Lovelace et du colonel Morden que raconte Richardson.
Les deux adversaires firent alors quelques pas vers leurs témoins pour prendre les épées que Rongère et Réville tenaient en main.
Monteclair, le visage blême et légèrement marbré de veines rouges, souriait toujours.
M. de Reynière était blanc comme une statue de neige.
— Pardon, dit alors Rongère, mais il serait conve* nable que ces messieurs déboutonnassent leur die^ mise !
— C'est juste, fit Albéric.
Ni l'amiral ni Monteclair île répondirent. Ils dénouèrent leurs cravates et détachèrent leurs boutons ; Reynière, des boutons de jais noir; Monteclair, des boutons ronds, en or.
Boispréaux s'était approché de Monteclair et faisait bouffer la chemise autour du pantalon , de telle façon que le plastron empesé flottât en quelque sorte et pût ainsi tromper sur la distance. Albéric, qui suivait de l'œil tous ces mouvements et surveillait Boispréaux, fit un
signe à M. de Juigny et le capitaine arrangea de même la chemise de l'amiral.
D'un geste machinal, M. de Reynière se baissa ensuite, relevant méthodiquement son pantalon, de façon à bien dégager et largement ses pieds, et ce mouvement, qui n'échappa point à Monteclair, amena comme un rapide éclair, sur la figure du jeune homme, une expression d'inquiétude. Puis son sourcil froncé se détendit, sa lèvre reprit son sourire, et, se baissant à son tour, il fit correctement ce qu'avait fait l'amiral.
Chacun de ces deux hommes prit alors un gant d'armes et saisit l'épée que lui tendait son témoin. Monteclair, habitué au terrain et attentif au moindre détail, ouvrit et ferma sa main gantée, puis, se baissant de nouveau, il passa la paume de cette main sur une touffe d'herbe un peu humide, afin d'empêcher la garde de l'épée de glisser sur la peau trop lisse de ce gant.
Cela fait, il revint à sa place, se mit en gardé, fit un plié, puis se redressant, il attendit.
Albéric, les oreilles très-rouges et les joues trèspâles, se tenait auprès de l'amiral qui, de ses yeux clairs, regardait son adversaire droit au visage. Réville prit dans chacune de ses mains l'extrémité d'une des deux épées, ouvrit ensuite les bras en faisant ainsi reculer les deux adversaires d'un pas, et, s'éloignant luimême, il dit lentement, d'une voix un peu étranglée :
— Allez, messieurs!
En même temps, il se baissait, ramassait sa canne qu'il avait déposée à terre, et reprenait sa place, debout, entre les deux combattants.
H y eut là ut), moment d'attente terrible.
Au signal d'Albéric, les deux hommes étaient tombés en garde : l'amiral nettement et sur place, la tête haute, la main gauche appuyée sur le cœur, la droite
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immobile, un peu basse, prenant un engagement de quarte bref et sévère. Monteclair, au contraire, sautant légèrement en arrière, avait pris une garde bizarre, la main gauche sur la hanche, le bras droit tendu, et sa tête un peu inclinée en avant semblait suivre et en quelque sorte pousser son épée.
Les armes s^étaient touchées un moment ; mais M. de Reynière demeurant immobile, Tépée calme et menaçante, Monteclair avait bientôt rompu la garde, et son épée voltigeait d'une ligne dans une autre avec une vivacité redoutable, tantôt multipliant de petits •battements secs, tantôt se dérobant d'une façon incroyable à la parade, rapide pourtant et précise, de ^'amiral.
M. de Juigny, anxieux, eût donné six mois de sa vie pour que ce duel se terminât par une blessure sans conséquence. Quelle que fût l'attitude superbe, la magnifique impassibilité de Reynière, le capitaine était effrayé de cette prodigieuse et vertigineuse rapidité de Monteclair. Albéric devenait livide; le docteur Vernier attendait, les yeux baissés, regardant la pointe de ses souliers. Sa trousse était là, ouverte sur l'herbe. Rongère et Boispréaux restaient très-calmes.
Après avoir, comme on dit dans les salles, tâté le fer de Reynière, Monteclair venait d'ailleurs d'engager plus complètement la lutte. Ses attaques se précipitaient) foudroyantes; mais, malgré la vivacité terrible de sa main, tout se brisait sur la parade de M. de Reynière comme sur une plaque d'acier.
Monteclair, se mordillant la moustache, essaya successivement de trouver jour en quarte, en tierce, par des dégagés, par des coupés ; il compliqua les combinaisons, cherchant à distraire l'attention de son adversaire, dont les yeux bleus le suivaient, rivés aux siens ; il déplaça la ligne du combat, sautant à droite et à gauche, en avant et en arrière, effrayant, jamais en
SgS LA MAISON VIDE,
place, bondissant, prêt à crier, portant avec une décision épouvantable des coups mortels d'ordinaire, et toujours là, devant lui, rencontrant un fer inflexible.
L'amiral, en effet, n'avait pas bronché» On eût dit une statue, une image de bronze, dont le poignet seul se mouvait mathématiquement.
Uœil bleu de l'amiral jetait sa menace au véritable meurtrier de Blanche, et, derrière le visage irrité de Monteclair, il lui semblait voir le spectre d'une femme.
Reynière était demeuré impassible, mais pourtant, après quelques minutes de ce jeu, on le vit froncer le sourcil, se replier légèrement sur sa garde et, brusquement, saisissant tout à coup le fer de Monteclair, • s'avancer d'un pas avec un battement sec, puis allonger le bras et se fendre avec la précision et la sûreté d'un homme qui tire le mur,
Rongère étouffa un cri.
Mais Monteclair avait fait subitement un saut en arrière, et l'épée de Pamiral atteignit à peine le plastron empesé de la chemise, sans même la déchirer.
Monteclair sourit, reprit la garde et accompagna son rictus de ces mots, dits un peu railleusement, comme dans une salle entre les coups mouchetés d'un assaut :
— Bien fait, mais court !
M. de Juigny se sentait frémir.
A partir de ce moment le combat changea de physionomie. On eût dit que les passes n'avaient été, jusque-là que préparatoires, et que, se connaissant bien, maintenant, les deux adversaires pouvaient et allaient en finir. Dans le grand silence de la forêt, les bruits de fer froissé n'avaient pour accompagnement que de sourds bruissements de feuilles jaunies, tombant, çà et là, sous lès arbres et les sifflements stridents du chemin de fer traversant l'air comme des pointes aiguës.
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Monteclair, plus attentif, se sentant devant un tireur, n'attaquait plus franchement et semblait se dérober devant Fépée de l'amiral, qui, de seconde en seconde, le serrait de plus près. Monteclair n'abandonnait point son jeu, mais il le modérait.
Reynière le suivait pas à pas, les yeux comme abattus sur la face de cet homme. Il tournait avec lui, répée droite toujours, ne parant que par des simples, ripostant du tact au tact, mécaniquement, avec une froideur sinistre. Si Monteclair s'arrêtait, Reynière fléchissait sur sa garde, et, rapide, attaquait hardiment, par des coups droits, précédés seulement d'un petit battement, net et court, mais énergique. Le bretteur ne sentait aucune fatigue chez l'amiral. Le poignet de Reynière était de fer.
Alors, sur une de ces attaques, Monteclair essaya ce qu'on appelle quelquefois « une botte secrète; » il sWaçà brusquement, tournant sur son pied^ droit et tendant le bras comme pour transgercer l'amiral au vol, en quelque sorte. Absolument maître de lui-même, Reynière fit aussitôt, en sens contraire, le même mouvement que le duelliste,* et se retrouva en garde, droit devant lui, mais cette fois plus menaçant encore. Les jarrets étaient plus ployés, la main retombait immobile en quarte très-basse et presque appuyée sur le genou droit. Des éclairs d'un bleu effrayant flambaient dans ce pâle et maigre visage.
Il y eut comme un temps d'arrêt à peine perceptible, mais tragique. Ces deux hommes se regardaient dans les prunelles, chacun cherchant à plonger, à fouiller dans la pensée de l'autre pour y découvrir l'idée qui allait diriger le bras.
— Est-ce que, s'il tuait M. de Reynière, se demandait M. de Juigny, je n'aurais pas le droit de tuer cet homme ? •
L'amiral parut se décider le premier. Ce fut rapide.
Le pied gauche se rapprocha du pied droit, les jarrets demeurant ployés et le corps ne se redressant point d'une ligne. Monteclair comprit. Il rompit d'un pas et changea l'engagement.
Reynière avança. Monteclair comprit et rompit encore.
Reynière fit de nouveau un pas en reprenant Tépée, et comme Monteclair rompait toujours en baissant la garde, l'amiral chercha une sorte de point d'appui plus solide sur le sol, qu'il rasa, pour ainsi dire, puis résolument il se fendit à fond.
Cette attaque effrayante, Monteclair l'avait prévue. Il voulut en finir.. Son sourire plaqué sur son visage était maintenant sinistre.
Il y avait du justicier dans le regard de Reynière, il y avait du tueur dans les yeux de Monteclair.
Echappant au coup de l'amiral, le pied gauche en arrière, le spadassin se baissa rapidement, appuyant tout à coup sa main gauche sur la terre, comme le faisaient jadis les Inignons avec leur dague, et il risqua le coup suprême, un coup éperdu, mortel.
Mais il n'avait pas tenu compte de cette garde basse qu'il avait lui-même contraint Reynière à prendre tout à l'heure. Il ne put achever son mouvement.
En se jetant à terre, à l'italienne, il rencontra le fer de l'amiral, et l'épéele frappa droit, en plein visage, à Tangle de l'œil et du nez.
Le terrible élan de Reynière était tel que la tête de Monteclair fut redressée violemment et rejelée en arrière, rouge de sang.
Le genou plia, le corps, en tombant, arracha l'arme des mains de l'amiral, et l'épée resta plantée là, dans le crâne, la pointe enfoncée, la garde en l'air, la lame rougie vibrant comme une flèche qui a atteint son but.
Le fer pénétrant dans le cerveau, la mort avait été foudroyante et la blessure était horrible.