‹ La maison vide [par] Jean DeuzèleChapitre 1 sur 8 · A LA MAISON VIDE · texte numérisé non relu

A LA MAISON VIDE

Elle eut une moue, mais André ne la vit pas. Penché sur les papiers épars devant lui, il les lisait avec la plus grande attention, et parfois, d'un geste bref, les annotait.

— Alors, adieu, je me sauve.

— A bientôt, mon amie, et bonne promenade.

La jeune femme disparue, son mari l'entendit traverser la salle à manger, puis l'antichambre, ouvrir la porte de l'appartement, la refermer.

Et le dossier qu'il étudiait sembla, subitement, perdre tout intérêt.

André se leva, alluma une cigarette, fil deux ou trois fois le tour de son cabinet de travail; puis, s'étant arrêté devant la bibliothèque, il prit, sans presque regarder, un des volumes familiers que sa main avait l'habitude de rencontrer là; et il se rassit à sa table, devant le livre ouvert posé sur les |)aperasses dont le désordre savant ne se trouvait point dérangé.

Il sourit : Cette innocente comédie

l'amusait; et c'était venu si naturellement ! Ses fiançailles, son mariage, l'organisation de leur vie commune, tout cela paraissait dater de la veille. 11 y repensait souvent et volontiers, comme on rouvre toujours avec plaisir, aux mêmes pages, certains livres médiocrement intéressants mais agréables, dont la lecture délasse l'esprit. En épousant Madeleine dix-huit mois auparavant, il l'aimait vraiment beaucoup ; au bal, oii les jeunes gens s'étaient rencontrés, il avait d'abord remarqué sa grâce simple. Aux vacances suivantes, ainsi qu'il faisait chaque année, il était venu passer un mois à Clerfont, dans les Vosges, chez la tante Berthe ; cette sœur de sa mère l'entourait d'une affection profonde, un peu puérile, comme sont souvent les sentiments des vieillards.

Depuis la mort de sa sœur, — André avait perdu son père à huit ans, et sa mère dix années plus tard — la tante Berthe s'était donné la tâche difficile de veiller sur son neveu. Et dans le petit rez-de-chaussée de

J 'avenue de l'Observatoire, que le jeune homme occupait, de touchantes lettres arrivaient cliaque semaine, entretenant lonj^uement André des faits et gestes des habitants de Clerfont, s'attardant à rappeler de vieilles histoires cent fois contées, annonçant souvent l'envoi de quelque pâtisserie tendrement apprêtée par la vieille dame, et se terminant régulièrement par un rappel discret, mais pressant, aux devoirs religieux.

André lisait ces lettres très vite, sachant à l'avance ce qu'elles contenaient. Mais quoiqu'elles fussent toujours semblables, et peu intéressantes, il les aimait, et lorsque — rarement— l'une d'elles subissait un relard, il était déçu, et attendait avec impatience le courrier suivant. Leur papier, assezgrossier, gardait un peu du parfum des tiges de lavande que la tante Berthe plaçait, chaque printemps, dans son armoire à linge, où elle rangeait la boîte à papier à lettres, la bouteille à encre et le porte-plume dont elle ne se servait que le dimanche, après vêpres, pour écrire à Paris.

Et cette fine odeur, mieux que les mots maladroitement tendres, émouvait André; elle évoquait la calme maison de Clerfont, le bon visage de la tante, ses rides aimables figeant perpétuellement un sourire auxlèvres, d'autres chers visages disparus.

Ainsi, la vieille dame jouait dans la vie de son neveu un rôle important, encore qu'il fût discret. De toutes les caresses qu'il se rappelait avoir reçues des siens, c'était à elle que l'enfant grandi était reconnaissant. 11 la vénérait comme un de ces très vieux portraits d'aïeule àdemi effacés, auxquels onnedemande plus une ressemblance exacte, mais qu'on aime pour leur expression attendrie et pour leur air de famille.

Son droit fini, André avait vécu des années charmantes. Il s'était fait inscrire au barreau; il plaidait quelquefois, parce qu'il voulaitavoir une profession; mais rarement, parce qu'il était assez riche pour vivre sans gagner d'argent, et que le métier d'avocat, une fois choisi, cessait vite de lui plaire.

s LA MAISON VIDE

Le jeune homme suivait altentivemenl le mouvement artistique : lui-même avait, naguère, noté quelques mélodies, écrit les vers de quelques comédies de salon. Bien que ces succès bénins l'eussent amusé, l'effort violent et continu que nécessite la production (riiiK^ œuvre l'effrayait.

Ainsi, connaissant la technique de plusieurs arts, aimant la beauté en toutes ses manifestations, passionnément et plus intelligemment que beaucoup de professionnels, il demeurait cependant inactif. 11 lui suffisait d'admirer les œuvres des autres.

Une année, en arrivant à Clerfont au mois de septembre, André Martyne apprenait de la bouche de sa tante une grande nouvelle : M. et M'"* Fresnal venaient de s'installer dans un chalet du pays avec leur fille Madeleine, que le jeune avocat avait rencontrée au ball'hiver précédent. André comprit tout de suite les desseins de la tante Berthe qui, du reste, était bien incapable de garder pour elle seule, plus d'unegrandejournée, son plan machiavélique.

— Je ne voulais pas te le dire, s'étail-elle enfin écriée, pour que tu voies, sans parti pris, que Madeleine est charmante, et qu'elle ferait à merveille ton affaire. Mais, ma foi, puisque j'ai eu la langue trop longue, tant pis! Il faudra que tu la trouves à ton goût, même sachant qu'elle peut devenir ta femme.

André n'était pas rebelle à l'idée de mariage; les pauvres liaisons auxquelles il s'était résolu l'avaient vite lassé ; d'aulrë part, il lui répugnait d'infliger à la bonne tante Berthe un refus qui l'aurait désolée ; enfin, Madeleine ne lui déplaisait pas : à côté de cette jeune fille simple, ignorante et paraissant intelligente, il aurait sans doute la vie qu'il désirait.

L'abbé Savine, le vieux curé de Clerfont, qui était vaguement allié à sa famille, célébrait le mariage, et, deux mois après, tante Berthe mourait ; elle s'éteignait doucement, comme n'ayant plus rien à faire, puisqu'elle avait remis son neveu en d'autres mains.

André ne regrettait pas son choix. Sa femmo possédait les qualités essentielles. Lui, Uv> habilement, s'efforçait de les mettre à proliL et tout en rendant Madeleine heureuse, il parvenait à garder sa liberté entière, à jouir d'une vie parfaitement indépendante.

Madeleine s'occupait de son intérieur, allait voir ses parents, recevait ou rendait quelques visites. Ils sortaient rarement ensemble, sauf pour d'inévitables corvées mondaines parmi lesquelles les dîners périodiques chez M"* Fresnal n'étaient pas les moins pénibles. A vrai dire, André Martyne parvenait à les espacer de plus en plus, et c'était très bien ainsi, puisqu'il ne s'opposait jamais à ce que Madeleine se rendît chez ses parents.

Quant à lui, il bénéficiait d'une trouvaille tout simplement géniale : Six semaines environ après son mariage, comme il étail resté, une après-midi, dans son cabinet, h lire une comédie récemment éditée, Madeleine entrait le soir, et le voyant occupé, elle hii disait naïvement :

— Oh! je te dérange, pardon... comme tu travailles ! C'est une plaidoirie, bien sûr, que tu prépares

Il réprimait d'abord une envie de rire ; on ne prépare jamais si sérieusement une plaidoirie. Mais, comprenant le parti qu'il pouvait tirer de cette erreur :

— Oui, c'est une plaidoirie, répondait-il; celle-là ne m'a pas donné grand mal, mais j'en aurai bientôt d'autres plus difficiles, qui me prendront beaucoup de temps.

Et en effet, les semaines suivantes il s'enfermait dans son cabinet de travail. Il retrouvait, avec une véritable joie, des études littéraires abandonnées depuis son mariage ; il se mettait au courant des dernières œuvres parues. Puis, pendant des après-midi entières, il s'absentait, sous prétexte d'audiences auxquelles il devait assister au Palais de Justice; en réalité pour aller passer de longues heures de causerie dans le cabinet du docteur Larmeret, chez l'éditeur, oii Ton rencontrait Brignou tous les jours, de quatre

à sept heures, dans Tatelier du peintre Roiiverault. Cette reprise d'une habitude chère hii avait procuré un véritable phiisir.

A tous, il contait, avec une joyeuse complaisance, l'invention d'écolier grilce h laquelle il devenait libre, sans que sa femme pût se croire négligée. Rouverault l'avait conduit à l'Exposition des Aquafortistes. 11 s'était félicité de n'y point être accompagné par Madeleine; il estimait insupportable, quand il jouissait d'une œuvre d'art, la présence à ses côtés d'une femme qui, par ses questions maladroites et son incompréhension, lui gâtait son plaisir.

Son invention lui semblait charmante; certes, de toutes façons, il était le maître chez lui, libre d'aller où bon lui semblait, de ne point emmener sa femme lorsqu'il sortait el de rester, s'il le voulait, des journées entières dans son cabinet, au milieu de ses livres, sans alléguer l'urgence d'une plaidoirie: mais combien préférable était sa façon d'agir : ses goûts et ses habitudes, qu'il

entendait ne point déranger, lui interdisaient de rester longtemps en compagnie de sa femme ; si elle avait su la vérité, Madeleine aurait pu trouver mauvais que son mari s'occupât si peu d'elle ; il serait peut-être devenu nécessaire d'inventer des excuses, des prétextes : André estimait qu'il avait le caractère trop droit pour recourir à ces expédients. Il jugeait qu'ainsi le problème était intelligemment résolu, une fois pour toutes; Madeleine menait, de son côté, une vie calme et agréable, conforme à ses goûts. Elle paraissait heureuse et ne se plaignait jamais.

Sur le livre qu'il avait pris au hasard dans la bibliothèque, et qu'il parcourait distraitement, André lut le mot a Divorce »>.

— 11 est regrettable, songea-t-il, que peu d'hommes aient au même degré que moi le souci du bonheur domestique. C'est leur seule légèreté qui engendre les mauvais ménages et les divorces. Le premier devoir du mari est d'établir sur une base solide la

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