A LA MAISON VIDE
paix du foyer. Et cette paix n'est durable que si les goûts et les travers des époux sonl respectés. Je ne dois point m'enorgueillir outre mesure d'avoir, pour ma part, si bien réussi; je reconnais que j'ai été servi par les circonstances. Mais combien d'autres sont les ouvriers de leur propre malheur simplement parce qu'ils ont négligé de chercher ri établir l'équilibre de leur ménage...
A ce moment André entendit que l'on pénétrait dans l'appartement.
Il reconnut le pas de Madeleine. La jeune femme s'arrêta sur le seuil du cabinet.
— Déjà moi, fit-elle; devine ce que j'ai trouvé?
11 la regardait sans répondre.
Dans le cadre de la porte se silhouettait sa taille mince et haute ; le buste était légèrement rejeté en arrière ; les lignes du visage un peu long n'étaient pas régulièrement belles; on n'y remarquait qu'un sourire très doux et le regard des yeux gris-bleu, naïvement hardi, étonnamment droit.
— Tu ne devines pas?
— Non, ma chérie, qu'est-ce que cela peut bien être ?
André se sentait inquiet. Les surprises lui inspiraient de la méfiance: quelque invitation, sans doute ; il coulait déjà un regard de détresse vers le désordre imposant des dossiers.
— Eh bien, voilà : quand je suis arrivée chez maman, elle venait de recevoir une loge pour ce soir; une première à la Renaissance. Maman est un peu fatiguée : elle n'ira pas, mais père nous prendra à huit heures. Alors, je me suis dépêchée pour te prévenir. Tu pourras bien venir, dis? D'abord, si tu ne viens pas, moi, je resterai aussi.
André feuilleta quelques pages, au hasard, devant lui. 11 réfléchissait.
— Tu ne vas pas encore me parler de tes dossiers...
— Soit, allons-y, si cela t'amuse, prononça-t-il.
il fallait bien, de temps en temps, faire quelque chose pour sa femme ; il ne pouvait
pas sortir toujours seul ou avec ses amis; et puis, il se rappelait vaguement, sans se l'avouer tout à fait, pour conserver, vis-à-vis de lui-mcme, le mérite de son consentement, que l'annonce de ce spectacle, vue le matin, l'avait beaucoup intéressé.
Le rideau tomba sur le premier acte de la PiHncesse lointaine.
Du fond de la loge où il se tenait, derrière Madeleine et M. Fresnal, André Martyne regardait encore, vers la scène, la place où la vision s'était évanouie.
Eu arrivant au théâtre, il pensait y goûter un plaisir médiocre. Il allait sans doute entendre une pièce bien faite, des vers élégants ; ce serait peut-être curieux.
Le début de la première scène l'avait d'abord surpris sans lui plaire. Tout à coup de beaux vers raccrochaient sa sympathie. La fable était jolie, du poète débile prenant la mer pour aller vers celle dont les pèlerins disaient la beauté, qu'il avait élue pour sa Dame et qu'il
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cliantait, irayant d'autre but qu'avant de mourir, la voir.
Bientôt, il ne raisonnait plus son plaisir, il était touché à une place intime, rarement atteinte, où certaines émotions violentes ne pénétraient pas toujours.
Maintenant que le rideau tombé lui cachait le poète agonisant, attendant, sur sa nef, la venue de la princesse, les yeux immuablement fixés sur le point où elle devait paraître, il attendait, lui aussi, les yeux fixes, la suite de son rêve ; sans doute allait-elle se dresser, i(h;alement belle, semblable h quelque sainte (le vitrail, car le poème voluptueux était mystique, et lui, l'amant, se lèverait...
— Oh! vois donc cette horreur ; S il est permis de s'aiïubler de la sorte !
Kl Madeleine, tirant André par la manche de son habit, désignait du regard une dame assise en face d'elle, au balcon.
(Volait fini, le charme était rompu. André
se mordit la lèvre, eut un geste énervé, puis,
I rails se détendirent. Pourquoi se fâcher?
11 savait bien qu'il ne devait attendre que des réflexions du genre de celle-là.
Aimable et méprisant, il sourit en regardant la dame du balcon. Et il s'adressa à M. Fresnal pour rompre un silence qui l'agaçait.
— Jolie salle, ce soir.
11 nomma quelques personnes qui venaient reprendre leur place aux fauteuils d'orchestre.
— Et la pièce? Intéressante, n'est-ce pas? M. Fresnal ne répondit pas ; il réservait son
opinion, ne sachant pas si le drame aurait du succès. M. Fresnal était opportuniste: suivre exactement, en toutes choses, l'avis de la majorité, était le seul principe qui dirigeât ses actes: il avait toujours eu à se louer de cette méthode. C'était à elle qu'il devait, en grande partie, la situation florissante de son étude d'avoué, aujourd'hui cédée dans les meilleures conditions. Titulaire d'une charge dans le riche pays de Touraine, à Bar-sur-Loire, il avait réalisé une fortune raisonnable, sans perdre son temps à approfondir les textes du
Code civil, non plus qu'à étudier les travaux des commentateurs; son amour naturel pour le repos et le bien-être l'empêchait de s'occuper très activement des aiïaires qui lui étaient confiées ; mais son aptitude particulière à faire sienne, délibérément, l'opinion du plus grand nombre, lui avait valu, dans la ville, une solide réputation d'homme de bon sens. C'en était assez pour que beaucoup de plaideurs le chargeassent du soin de leurs intérêts. A tous ceux qui s'adressaient à lui. il ne manquait pas d'exposer ses vues sur les événements du jour : il reprenait pour son propre compte, avec tant de force et d'ingéniosité, les arguments cent fois répétés par tout le monde, il découvrait et défendait avec tant d'autoritélathèseque son interlocuteur ue songeait pas à combattre, qu'il avait bientôt passr. non seulement, dans la ville mais encore dans la majeure partie de l'arrondissement, poiii diriger l'opinion et presque les événements. Plaider contre lui semblait une fantaisie coûteuse.
Madame Fresnal était la première à s'incliner devant le génie de son mari, mais on parvenait difficilement à savoir si cette femme, timide et pieuse, se croyait l'épouse d'un grand homme, ou si elle cherchait simplement à tirer le meilleur parti possible d'un imbécile.
En vieillissant, l'opportunisme de M. Fresnal était devenu sincère; à force de suivre, par intérêt, l'avis des autres, il était arrivé à concevoir lui-même une haute idée de son esprit, puisqu'il avait toujours raison. Aussi, n'aimait-il pas beaucoup se rendre aux premières. Il était périlleux d'y exprimer son sentiment ; M. Fresnal préférait assister aux représentations suivantes, alors que les journaux l'avaient abondamment renseigné sur l'impression qu'il convenait de ressentir. Sachant ainsi ce qui était admirable, il ne craignait pas de faire connaître son opinion avec netteté ; et il ne supportait point la contradiction. 11 omit donc de répondre à la question de son gendre, qu'il trouva déplacée.
André attendait sans impatience le commencement du second acte, son enthousiasme enfui, elTarouché par la phrase banale de Madeleine.
Maintenant, c'était le palais de la princesse Mélissinde. Aux regards des pèlerins extasiés, elle apparaissait, Elle, la divine. Tunique, |)armi les lis, et c'était, exquisement modulés, les vers de rêve et de langueur, le poème de l'amour idéal, toutes les délicatesses, toutes les puretés, toutes les blancheurs.
Madeleine semblait écouter avec plaisir ; M. Fresnal, à l'aide de sa lorgnette, examinait attentivement la physionomie d'un critique qui riait. Aussi, quand l'acte fut fini, après l'arrivée au palais de l'envoyé du poète Joffroy Rudel, allait-il prendre la parole, mais André le prévint.
— Si vous le permettez, je vais fumer une cigarette.
Ah î non, il n'avjiit pas besoin de commentaires ; M. Fresnal ferait part de ses impressions
à Madeleine, cela le soulagerait suffisamment. Et André était si convaincu qu'à l'entr'acle suivant il se levait pour s'esquiver de nouveau, quand on frappa à la porte de la loge : C'était Brignou qui venait saluer M""^ Martyne; agrémentant son discours de mots dûment préparés qu'il estimait spirituels, il jugea définitivement la pièce : elle n'était pas bonne.
Et on n'entendit plus que Brignou.
C'était un petit homme maigre, sec, à la barbe rare et aux cheveux longs d'un blond extraordinairement pâle, à l'œil perçant, toujours aux aguets derrière le lorgnon. Affirmant à tort et à travers des choses qu'il ignorait, il marchait, sans se lasser, vers ce qu'il croyait pouvoir lui être de quelque profit ; mais comme son intelligence était médiocre, il lui arrivait ainsi d'accomplir des actes utiles à ses amis.
André l'avait connu à l'Ecole de Droit.
La situation de Brignou était mal définie ; sans fortune et n'exerçant aucune profession
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déterminée, il iVéqiienlaitlesécrivains célèbres ou notoires, et comme, parmi eux, il se montrait le plus bruyant, on finissait par le connaître autant que les hommes de talent qui le toléraient à leurs côtés ; quelques-uns avaient essayé de le décourager : aucun n y était parvenu.
André s'amusait de" sa présence. M. Fresnal, lui, ne Taimait pas. Dans plusieurs circonstances, sur la foi de déclarations formelles, l'ancien avoué avait adopté des opinions qu'il s'étaitvuforcéde rejeter ensuite comme douteuses.
— Cette machine-là, dit Brignou, ça ne fera pas quatre sous.
A son sens, la pièce manquait d'action. C'était ennuyeux. 11 y avait des tirades beaucoup trop longues et inutiles. Quatre actes pour un tel sujet, ce n'était pas raisonnable; il pariait que lui, Brignou, ferait tenir tout cela en trois scènes, et ce serait très bien.
André, terriblement agacé, feignait de consulter attentivement son programme. Il dési-
rait ne pas discuter. M. Fresnal hochait la tête, marquait presque son approbation.
Madeleine souriait, amusée.
Brignou continuait ; le troisième acte lui plaisait, cependant ; la princesse Mélissinde tombant amoureuse du messager trop bien choisi, Bertrand d'Allamanon, et celui-ci, vaincu par la beauté de la princesse, oublieux de Fami mourant pour lequel il avait cent fois risqué sa vie, s'abandonnant au charme du féerique palais des Lis, empli maintenant de voluptueuses roses rouges, c'était meilleur : c'était vivant.
— Ce qu'il y a de curieux, ajouta Brignou, c'est qu'il m'est arrivé une histoire en tous points semblable à celle-là.
Derrière le lorgnon, ses yeux fureteurs jetèrent un regard circulaire, cherchant l'auditeur complaisant ; on le laissait pérorer sans accorder attention à ses paroles.
— C'est bien drôle, affirma-t-il, riant tout seul.
Je venais de passer ma licence. Le gros
Yerlon s'était brouillé avec Eva, lu te souviens, Martyne, cette grande belle brune qu'il connaissait depuis deux ans et dont il était vraimont amoureux, ma foi ! Ce n'est que cela, du reste, qui rend l'histoire amusante.
Espérant que cette brouille serait sans importance, mais ne voulant pas faire les premiers pas, il m'avait prié d'aller voir la belle Eva, et, par quelques phrases adroites, de remettre les choses en état. Je me présente : je trouve une femme en larmes; je la console de mon mieux, j'arbore les sentiments des grands jours, et je déclame, avec des larmes dans la voix, les protestations les plus chaleureuses, si bien qu'au bout de dix minutes la pauvre enfant s'écrie : « Oh î comme vous avez bon cœur, vous! » et tombe dans mes bras. Bertrand et Mélissinde, quoi ! J'ai raconté à Verlon quelle ne voulait plus entendr»
parler de lui : c'était faux, elle n'était jamais si contente que quand je le tournais en ridicule.
Bien drôle, n'est-ce pas? Mais on a frappé, je regagne mon fauteuil.
Il prit congé.
— Est-il amusant, ce Brignouî fît Madeleine lorsqu'il fut sorti.
— Charmant, dit simplement André.
Au milieu des derniers claquements de portes, des derniers glapissements d'ouvreuses, le quatrième acte commençait.
Sur la nef, tel qu'il était à la fin du premier acte, le poète Joffroy Rudel mourant attendait, les yeux fixés sur l'horizon, la venue de celle qu'il aimait, retenant son souffle rare.
Et elle s'avançait, dans la musique et dans les fleurs, elle apportait au moribond la réalisation de l'espoir de sa vie. Elle lui disait les éternelles paroles d'amour, ennoblies par ce qu'elles contenaient de pitié. Et dans le même temps qu'elle se donnait toute, qu'elle lui faisait toucher, l'un après l'autre, chacun de ses rêves, voici que la majesté de la mort approchante solennisait et magnifiait leur chaste étreinte. Et c'était le plus pur poème
qui se put entendre, celui qui les contient tous, le poème éternel de TAmour et de la Mort.
Jusqu'à ce que Joiïroy Rudel poussât son dernier soupir, ses yeux heureux regardanl celle qu'il avait enfin trouvée — celle qu1l avait le bonheur de perdre avant de la trop connaître.
— Sortons vite, pour éviter la cohue, dit M. Fresnal.
Machinalement, André aida Madeleine à revêtir ses fourrures; dehors, Tancien avou» héla un fiacre.
— Je vous reconduis?
— Non, merci, je préfère marcher... un peu de migraine... mais si Madeleine est fatiguée...
— Pas du tout, je reviens avec toi, il fait beau. Tu nous excuses, père? Tu embrasseras maman ; j'irai la voir sûrement demain.
— Comme vous voudrez, mes enfants, et bonne nuit.
Déjà le fiacre avait disparu, perdu dans le flot de voitures coulant vers l'Opéra, ils étaient seuls au milieu de la foule qui se bousculait pour sortir du théâtre, comme si demeurer une minute de plus à rintérieur fut devenu subitement un intolérable supplice.
Madeleiue prit le bras de son mari; tout de suite l'exercice de la marche plut à André ; au sortir de cette salle surchauffée, après la secousse artistique qu'il avait ressentie, il jouissait du plaisir d'aspirer l'air frais, de se détendre les nerfs en frappant hardiment le sol bien sec et qui lui paraissait élastique.
Il allait vite ; sa femme à son bras ne le gênait point; elle avait su adopter le rythme de son pas; il sentait, contre lui, le contact intermittent du corps souple, et la chaleur du bras qui pressait le sien le pénétrait.
Il était heureux. L'émotion née de l'œuvre d'art persistait; à elle venait se joindre la joie physique de se sentir agile et fort, et celle, aussi, d'avoir contre soi une femme jolie qui était la sienne et qu'il aimait bien.
André s'atlendril; des lambeaux de vers chantaient dans sa tête.
— Oui, c'est bien cela, dit-il : un symbole très élevé et très clair en même temps. La pièce d'idées, la pièce le plus justement idéale. L'Idéal... L'Idéal tout seul ne méritait-il pas qu'un poète, bravement, le prît pour unique sujet de son drame? Pourquoi parler aux hommes de tout, de mille intrigues insignifiantes; pourquoi bâtir cinq actes sur un fait divers agrémenté de costumes et de littérature quand il y a cela, qu'on peut simplement leur montrer : la marche à l'Idéal et la mort heureuse, avant la désillusion? C'est bien cela, vois-tu.
Et les vers :
Tu n'auras pas connu cette tristesse grise...
Ah! comment donc...
Il se taisait, cherchant.
— Oui, c'est très gentil, fit Madeleine. Pour la seconde fois de la soirée, elle lui
coupait son rêve : « Très gentil ! » Elle trouvait
cela très gentil ! Sans donte n'avait-elle dû que s'ennuyer au théâtre, et parlait-elle ainsi pour lui être agréable. « Très gentil... » 11 eut, un instant, envie de lui expliquer sa pensée ; à ce moment, ils descendaient le boulevard Sébastopol, vers le quai deGesvres, où ils demeuraient depuis leur mariage ; un sergent de ville passa près d'eux, emmenant une fille qui se débattait et criait, cependant qu'une vingtaine d'individus suivaient le couple, se bousculant comme vers quelque spectacle rare dont il importait de ne pas perdre un détail.
Et André entreprit d'énumérer les quartiers de Paris qui sont, la nuit venue, le plus mal fréquentés.
André sortit de la salle d'armes, regarda sa montre.
— Une heure à perdre, murmura-l-il.
Ce soir-là, il dînait chez le D' Larmerel.
De ses amis du quartier Latin qu'il voyait encore, Larmeret était celui qu'il préférait. De deux années plus âgé qu'André, le médecin avait eu une jeunesse sérieuse. Fils d'un praticien de village normand, il apportait à ses éludes médicales un soin continu, une volonté de réussir que motivaient à la fois son désir de ne pas reprendre la clientèle paternelle, et son caractère naturellement consciencieux.
Les visites fréquentes qu'il faisait au ro/-
de-chaussée de l'avenue de l'Observatoire étaient ses seules distractions. On y parlait de choses qu'il ne connaissait guère ; mais, bien qu'il jugeât les discussions d'art creuses et puériles, il les écoutait attentivement, parce qu'un homme vraiment fort ne doit êlre ignorant d'aucun sujet.
Ses travaux avaient été remarqués. Un de ses maîtres, le professeur Nangis, s'intéressait à lui, le mariait assez richement; ainsi patronné, le cabinet médical, ouvert rue de Vienne par le jeune docteur, n'attendait pas trop longtemps la clientèle.
Ce soir-là, Madeleine n'accompagnait pas son mari chez Larmeret; le petit Jacques ayant eu un peu de fièvre la nuit précédente, elle n'avait pas voulu le quitter.
André, arrivé à la place de l'Opéra, suivit le boulevard des Italiens. 11 ne flânait pas, il s'ennuyait parce qu'il lui fallait attendre une heure.
Pour goûter le charmant état de flânerie, il importe de ne pas avoir de but ; or, at-
tendre qu'une heure soit écoulée, c'est encore avoir un but.
Le jeune homme passa devant un café dont la terrasse, peuplée de consommateurs, débordait sur le trottoir.
Il méprisa tous ces gens :
— Pauvres alcooliques! grommela-t-il.
Cent mètres plus loin, voyant, à la terrasse d'un autre établissement, une table inoccupée, il s'installa entre un nègre et deux sous-officiers de dragons, superbes et identiques. Le nègre était vieux; sur sa face aplatie, la barbe grise mettait une végétation inquiétante. Assise en face de lui, une jeune femme laissait voir, malgré son collet haut montant, un profil assez fin.
Des gens passaient, afïiiirés. Et devant les tables du café, c'était le défilé incessant des camelots ingénieux, ils ofl'raient des jouets naïvement mécaniques, des albums contenant les reproductions des principaux monuments de Paris, des journaux annonçant des nouvelles stupéfiantes et contradictoires.
André fut peu flatté lorsqu'un grand garçon blême, après l'avoir rapidement dévisagé, lui proposa un article spécial.
Cependant, entre le vieux nègre et la jeune femme, la conversation languissait. Les deux mains croisées sur la pomme de son parapluie, avec la gravité d'un roi sauvage rendant la justice, l'homme prononçait par instants quelques paroles, qu'il faisait suivre d'une grimace hideuse — un sourire. Elle répondait par un mot bref ou par un geste.
André la regardait fixement, non qu'elle lui plût, mais il ne se trouvait jamais en présence d'une femme jeune et point laide sans lui signifier son désir ; agir autrei^ent lui eût semblé ridicule.
Au bout de quelques minutes, le nègre tendit à sa compagne une large patte noire à paume blanche, et s'en alla. La jeune femme examinait son gant clair minutieusement, comme si elle se fût attendue à le trouver taché, et cela avec un air inquiet si co-
mique qu'André ne put s'empêcher de rire ; leurs yeux se rencontrèrent, elle sourit; ses dents étaient jolies.
Elle partit. André devint triste; mais, s'il agissait avec mollesse, il rêvait avec énergie; aussi, lorsque sa voisine se fut éloignée, ne tarda-t-il pasàimaginerles instants agréables qu'il eût pu passer en sa compagnie.
— Tout de même, s'avoua-t-il en manière de conclusion, j'ai été bien bête.
Maintenant, cette femme lui semblait charmante, et il allait quitter le café, lorsqu'elle reparut; elle frôlait les tables; en passant devant le jeune homme, elle ralentit sa marche et sourit de nouveau ; les deux dragons, d'un seul geste, dressèrent leurs moustaches. André les jugea grotesques.
Cette fois, il s'était levé. Sans |)lus rétlécliir, il se hâtait, à dix mètres environ, derrière la jeune femme dont la démarche était assez élégante pour que quelques hommes se retournassent; André fut flatté et, dans la grande glace d'une chapellerie où elle venait de s'as-
surer qu'il la suivait, il s'accorda un regard satisfait. Son léger pardessus rhabillait bien; sa courte barbe noire affinait heureusement son visage dont le teint mat lui plaisait, et, du même geste qu'avaient eu les dragons, il releva ses moustaches.
Cependant, le jeune homme se décida à brusquer les choses; il allait atteindre la femme, il pouvait déjà presque lui parler, lorsque, devant une boutique dont l'étalage retenait les passants, il se trouva séparé d'elle.
André piétinait sur place.
Ils étaient trois qui lui barraient le chemin, trois dos implacables de paysans endimanchés qui obstruaientexactement le passage. André tenta de se glisser à droite, puis à gauche; mais il faillit être éborgné parles écarts désordonnés d'un parapluie. Les paysans se mouvaient lentement, tranquillement, en êtres habitués à vivre sans fièvre dans de larges espaces.
Et, pendant ce temps, la fine silhouette
s'éloignait, fondait. André la vit qui se retournait. A ce moment, la digue céda :
— Nous débarquerons îi Mussv -sur-Seine à dix heures vingt, affirmait un des paysans.
André jura, furieux, se précipita. Plus rien : elle s'était évanouie. Mais il se consola vite.
— Du reste, je serais arrivé en retard chez Larmeret, se dit-il.
Et, comme le fiacre qu'il avait hélé venait se ranger le long du trottoir, il put, grAce à la présence sur le boulevard des trois habitants de Mussy-sur-Seine, se certifier qu'il était un mari parfait, puisqu'il n'avait pas trompé sa femme.
TV
La fin du dîner, chez Larmerel,fut attristée par de regrettables incidents.
Le docteur, liomme méticuleux, hygiéniste convaincu, avait, touchant Tordonnance du repas, certains principes auxquels il ne tolérait aucune infraction ; aussi, éprouvait-il fréquemment le besoin d'adresser à la cuisinière de sévères observations, par l'intermédiaire de M"'^ Larmeret.
Or, celle-ci méprisait de si minces détails. Elevée dans un pensionnat, au milieu de gamines romanesques, qui, Vk^e venu, oubliaient vite le jeu puéril pour mener en paix la plus bourgeoise existence. M"* Larmeret, moins intelligente ou moins légère.
avait admis comme un dogme et gardé précieusement au fond de son co'ur les plus invraisemblables inventions sentimentales.
Son mari n'était qu'un être grossier, digne tout au plus de pitié. Elle demeurait fort honnête, d'ailleurs, et ne le tromperait jamais, car son sentimentalisme théorique se fût effrayé d'un acte. Quiconque eût osé se permettre la moindre liberté se fût classé sans délai parmi ces êtres « matériels » dont le docteur était le type ; dès lors, il eût cessé d'être dangereux.
Tout se bornait donc à un éternel roman que rêvait la pauvre femme. Elle accomplissait à peu près exactement ses menus devoirs de ménagère, mais avec quelle résignation I Tenant pour seules réalités les fictions par elle imaginées, elle considérait comme basse besogne imposée par la nécessité les soins qu'il lui fiillait donner à son mari et à ses enfants, les travaux qu'occasionnait son ménage, si négligé fût-il. Elle contraignait donc ses membres à faire les gestes indispen-
sables, mais son esprit et son cœur demeuraient là-bas, dans la cité de rêve.
C'est à une telle femme que le D"^ Larmeret ne craignit pas de déclarer sans préambule :
— Tonnerre ! Voilà encore des pois conservés ? Tonnerre de tonnerre ! J'ai dit vingt fois que je ne tolérerais plus de semblables saletés sur ma table. Les enfants, tout d'abord, n'y toucheront pas. A quoi sert-il queje parle, alors? Mais Madame songe bien au soin de la nourriture!! !
Il continua longtemps, pas très irrité, mais ayant l'habitude d'égrener, devant ses amis intimes — MartyneetBrignou étaient seuls ce soir-là — l'interminable chapelet de ses récriminations.
— Quelle maison, grand Dieu ! Quelle maison! répétait-il.
Pourtant, le professeur Nangis avait cru rendre service à son ancien interne, en lui donnant pour épouse cette jeune fille riche. Zèle maladroit !
Aujourd'hui qu'il pouvait se passer de
l'argent fourni par sa femme, argent si nécessaire pour l'établissement du jeune médecin, Larmeret n'hésitait pas à déclarer que le mariage était bien moins une association d'intérêts que l'union de deux cœurs et de deux esprits.
11 allait même jusqu'à avouer que son maître Nangis lui avait joué un assez méchant tour en l'unissant à une femme dont le caractère différait si profondément du sien.
Et, ce disant, il était sincère.
En bon normand, il avaitd'abord piqué droit aux écus, sans songer à repousser une offre avantageuse; maintenant, Fhomme d'ordre qu'il était, aimant que toute chose fût bien faite, souffrait réellement d'être uni « à cette créature romanesque, toujours dans les nuages».
Pour remédier à ce déplorable état de choses, il veillait lui-même à ce que les principes d'hygiène fussent respectés chez lui, touchant notamment l'alimentation de ses deux enfants, sa fille, qu'il avait nommée
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Julia, et son fils, pour qui M"^ Larmeret avait exigé le nom moins simple de Florestan.
Le discours du docteur produisit des impressions diverses.
Le jeune Florestan — âgé de cinq ans — sachant que dans la période de crise Fimpiinité lui était assurée, mit à profit l'occasion pour assouvir une rancune ancienne, et pinça, sous la table, sa sœur Julia.
Quant à M™^ Larmeret, elle fut admirable, ne se départissant pas une seconde du plus grand calme. Sans daigner répondre, elle affecta jusqu'à la fin du repas d'ignorer la présence de son mari, comme elle resta sourde aux différends tumultueux élevés entre les deux enfants.
Martyne et Brignou, fort ennuyés encore qu'ils fussent habitués aux sorties de leur ami, essayaient de clore l'incident et d'aiguiller la conversation sur une voie moins dangereuse.
Mais leurs louables efforts étaient superflus. Le docteur se trouvait satisfait, ayant montré qu'il veillait avec sagacité au bon ordre du
ménage et aux soins d'hygiène ; M""* Larmeret se complaisait à tenir son rôle de femme incomprise, mariée à un rustre. En sorte que CCS deux êtres, qui se disputaient journellement, se convenaient à merveille, puisqu'ainsi chacun d'eux fournissait souvent à l'autre l'occasion de prendre l'attitude que celui-ci préférait.
Lorsqu'ils furent installés, le cigare aux lèvres, dans le cabinet de leur ami, Martyne et Brignou respirèrent plus librement.
Le valet de chambre remit une lettre au médecin.
— Tiens, tu n'as plus Auguste, remarqua André.
Larmeret décacheta sa lettre :
— Vous permettez? Auguste, non, fit-il distraitement, tout en lisant. Non; Auguste, il est mort, le pauvre diable.
— Mort? par exemple ! Et de quoi?
— Ma foi, c'est très curieux; son cas est fort rare. Les observations que mon maître Nangis a faites sur lui sont peut-être les plus intéressantes que le bon docteur ait recueil-
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lies pendant sa longue carrière. Mon domestique aura mieux servi la science en s'oiïrant à Texamen que je ne le ferai en travaillant toute ma vie.
— Mais enfin, quelle maladie avait-il?
Brignou était intéressé; son esprit affairé
s'orientait, depuis quelque temps, vers les études médicales. 11 flairait, dans l'entourage des praticiens, quelque industrie à exercer.
— Auguste est mort d'un cancer du rein, conférencia Larmeret. Or, le diagnostic de cette affection, très difficile à établir, n'était guère considéré jusqu'à ce jour que comme un diagnostic d'autopsie; les symptômes toujours incomplets, souvent contradictoires, ne permettaient pas d'affirmer que le malade souffrant d'une tumeur ne succomberait pas à un cancer, ni que tel autre, subissant des accidents symptomatiques serait terrassé par ce terrible mal.
Auguste a été un sujet admirablement complet, déclara-t-il avec satisfaction. Grâce à la régularité, à la beauté de sa maladie, mon
illustre maître a pu, pour la première fois, suivre pas à pas le développement normal d'un cancer du rein.
Avec une netteté et une précision qui n'avaient jamais été atteiiites, il en a défini l'essence même, il en a fixé les caractéristiques, et nous pouvons à bon droit espérer que ces observations nous permettront, à l'avenir, de diagnostiquer avec une quasi certitude une affection demeurée jusqu'à ce jour mystérieuse.
— Et par conséquent de la guérir, dit ingénument Brignou.
— N'y comptez pas, répondit le médecin, il n'existe pas de remède à ce mal là. L'intervention chirurgicale pourrait être tentée, mais dans certaines circonstances seulement, en dehors desquelles elle serait complètement inutile; au reste, elle est toujours dangereuse. Or, les douleurs occasionnées par la maladie étant rarement violentes, souvent intermittentes et quelquefois nulles, il y a tout intérêt à laisser le patient attendre en
paix un terme qu'aucune puissance humaine ne peut reculer, et qui est presque Vwe,
— Comment cela, fixe?
— A peu près. Quand les premierssymptômes se produisent, le sujet est assuré do vivre deux ans et demi, trois ans, sans qu'il se produise de changement appréciable dans son état, si la maladie suit son cours normal, bien entendu, sauf accident; mais les accidents ne sont pas fréquents.
Les trois ans écoulés, par exemple, le dénoûment ne tarde pas. Notez que pendant ce délai relativement long, le malade est rarement incommodé, qu'il peut vaquer à ses occupations, suivre sa vie ordinaire.
— Charmante perspective, fit Brignou :
vivre tranquillement, sachant qu'on va mourir.
— Inévitablement.
— Mais si le diagnostic est si difficile à établir, comment le docteur Nangis s'est-il aperçu qu'Auguste souffrait de cette maladio?
— Ce n'est pas mon maître qui àfaitcell»
découverte, dit modestement Larmeret, c'est moi qui ai constaté la présence du cancer.
Il y aura bientôt trois ans, Auguste est venu me trouver en accusant pour la première fois les douleurs qui sont les plus caractéristiques du terrible mal : les douleurs fulgurantes formant ceinture puis descendant vers le bas-ventre.
— Comment dis-tu? fit soudain Martyne.
— Je dis des douleurs fulgurantes, des élancements très vifs qui dessinent le plus souvent une ceinture autour de la taille et se ramifient en deux branches vers le bas-ventre. Ces douleurs violentes ne sont souvent que passagères.
Pendant une certaine période, elles furent fréquentes chez mon domestique ; d'autre part j'observai qu'il avait le teint jaune-paille des cancéreux; à l'auscultation, je sentis distinctement la tumeur ; tous les symptômes connus étaient réunis. J'envoyai le malade à mon maître Nangis qui crut devoir le soumettre à l'examen cystoscopique. Son diagnostic con-
firma le mien ; il y un ail, sans aucun doute, cancer du rein. La généralisation étant même vraisemblablement commencée, nous tombâmes d'accord, le docteur Nangisetmoi, pour écarter l'intervention chirurgicale. Depuis ce jour jusqu'à sa mort, notre admirable sujel, par le développement tout à fait normal de son affection, nous a permis de mener à bien les études les plus complètes, sans contesie, qui aient jamais été faites sur ce cas. Au surplus, nous avions jugé que la période de survie serait de deux ans, et la nature a failgràce au malade de six mois; presque jusqu'à la fin, Auguste m'a rendu ici, sans se fatiguer, quelques services.
A ce moment, le jeune Floreslan entra dans le cabinet, chantant à tue-tête.
Le docteur dut suspendre son discours.
— Chante moins fort, mon mignon, lu ennuies ces messieurs, dit-il au gamin.
Mais Floreslan ne se rallia pas à celte opinion, si respectueusement qu'elle fûtexprimée. Etendu à plat-ventre sur le canapé, il continua
de chanter à pleins poumons Tair qu'il avait commencé.
Alors le docteur, simplement, entreprit, pour se faire entendre, de crier plus fort que son fils ; car, s'il surveillait de très près l'alimentation de ses enfants, il ne s'occupait pas de leur éducation qui lui semblait de peu d'importance. Il eût volontiers laissé un tel soin à M""' Larmeret, qui ne s'en souciait guère, en sorte que Julia et Florestan, hors de l'épreuve bi-quotidienne des repas, se trouvaient affranchis de toute contrainte. Les résultats de cette éducation déplorable, qui apparaissaient trop souvent, manquaient rarement d'agacer André. Il souffrait de voir cet homme de bonne volonté exagérer ainsi certaines précautions matérielles et se dispenser si ingénument d'autres soins plus précieux.
Ce soir-là, André fut témoin sans colère de la manifestation de Florestan. La conversation avait glissé à des choses banales. Il en écouta le bruit un certain temps, puis, il se leva, prétexta une fatigue, insista pour se
retirer, laissant Brignou fumer encore un cigare.
Et tandis qu'il passait son pardessus, dans Fantichambre, et que Larmeret s'informait de sa santé.
— Tiens, fit-il, en plaçant brusquement sa figure dans la lumière projetée par une lampe électrique, le voilà, le teint jaunepaille qu'avait Auguste.
— Qu'est-ce que tu me racontes-là ? Quelle blague, quelle mauvaise blague! répondit le docteur, haussant les épaules.
Mais il avait attentivement regardé son ami, et quand celui-ci fut sorti sur le palier, il rouvrit la porte pour lui jeter :
— Si tu souffres, André, viens me voir un de ces matins, nous causerons, et puis, tu sais, si tu te portes bien, viens tout de mêni- . ça ne m'empêchera pas de te recevoir.
Dans la rue, André aspira une longue bouffée d'air frais. 11 lui sembla qu'il était sauvé hors de celte maison où il étouft'ait, où il venait d'entendre de terribles paroles.
Et il entreprit d'ordonner ses idées.
11 s'efforça de se rappeler les moindres détails, les mots exacts qui l'avaient troublé, pour examiner froidement et de façon définitive si son angoisse était chimérique ou s'il devait s'inquiéter.
Lorsque Larmeretet Brignou avaient commencé de s'entretenir de la maladie, il était resté indifférent. Soudain, des mots prononcés par le médecin frappaient son attention, Larmeret parlait de douleurs lancinantes affectant la forme d'une ceinture puis descen-
dant vers le bas-venlre; alors, épouvanté, terrorisé, il s'était rappelé qu'il avait, à diverses reprises et depuis des mois, éprouve une sensation absolument identique. Il ne s'était pas inquiété, à cette époque, croyani à quelque indisposition, le caractère passager du mal le rassurant. Et voilà que cette douleur, plusieurs fois ressentie, était le symj)tôme d'une maladie terrible et mystérieuse dont les savants ne parvenaient à déterminer que l'issue fatale.
André marchait vite, faisant des gestes, inconsciemment, prononçant des mots à voix haute. Il ne doutait plus. Ainsi, il avait en lui ce mal atroce : un cancer î Pourquoi, par quelle négligence inexplicable n'avait-il pas songé à demander plus tôt un conseil à son ami? Un jour, il avait pensé à le faire, mais le lendemain, les douleurs cessaient, et puis, toutes ces années dernières ne se sentait-il pas fort et bien portant, et parfaitement sain?
Lui qui était fier do la nuance de sa peau. content d'avoir un teint mat. Un teint mati 11
était malade, tout simplement, et très malade.
Du reste, il se rappelait le regard de Larmeret quand, feignant de plaisanter, il lui avait montré son teint jaune-paille: un regard fouilleur, inquiet, violemment intéressé, comme les médecins n'en dardent que sur des sujets gravement atteints.
Et ses paroles aussi : « Viens me voir, nous causerons. » Larmeret, pratique, n'aimait point être dérangé aux heures de consultation ; sûrement, la santé d'André l'inquiétait.
Pourquoi il ne l'avait pas vu plus tôt ? Il ne s'en était point occupé, parbleu! Mais au premier mot, son attention professionnelle éveillée, il comprenait bien tout de suite que le cas était grave.
Et lui, André, qui portait ce mal épouvantable en lui, qui jamais n'y avait pensé, qui vivait tranquillement avec cela, nourrissant cela, et qui peut-être aurait vécu longtemps encore...
Ah! longtemps, non... mais qui aurait passé les derniers mois dans cette terrible
ignorance, pour peu que les douleurs Teussenl épargné.
Le jeune homme marchait plus vite, la fièvre le brûlait; il avait envie de courir, de se réfugier n'importe où. Il lui semblait qu'un danger immédiat le menaçait. Près des Halles, sa terreur augmenta, il se détourna des chaînes d'hommes travaillant en silence, des grands rectangles de légumes disposés an bord des trottoirs, des charrettes immobiles, alignées en biais, des deux côtés de la chaussée, pour ménager un passage entre les têtes des chevaux endormis. Ce tableau qui cent fois l'avait amusé l'épouvanta; il n'eût pas été étonné qu'un monstre surgît devant lui et le terrassât.
Maintenant, il ne parvenait plus à raisonner; mais la pensée troublante l'obsédaiL tout ce qu'il pouvait faire était de répéloi machinalement et mot à mot les phrases inquiétantes que le médecin avait prononcées : « Les symptômes caractéristiques
Le teint jaune-paille Ce sont des douleurs
fulgurantes Viens me voir un matin
Viens tout de même, si tu n'es pas malade, nous causerons. »
André arriva quai de Gesvres. Le geste qu'il dut faire pour sonner, l'effort de jeter son nom au concierge le secouèrent, firent cesser l'état de surexcitation, presque d'hallucination qu'avait entretenu l'exercice monotone de la marche.
Il pénétra chez lui. Madeleine était couchée; sans doute l'enfant allait mieux. Dans l'appartement, les objets familiers reposaient, chacun à la place habituelle ; la table de la salle à manger était encombrée de vases remplis de fleurs et de plantes vertes, que sa femme conservait dans la chambre endant la journée, mais qu'elle enlevait chaque soir; André exigeait que Madeleine prît cette précaution.
11 fut satisfait de voir qu'en son absence elle ne l'avait pas négligée.
En passant, il aspira complaisamment l'odeur d'une tubéreuse.
Il poussa la porte de la chambre.
La jeune femme dormait. Le sommeil l'avait surprise pendant qu'elle lisait; elle était étendue sur le côté, sa main gauche pendait le long du lit, le volume tombé sur le tapis; sa tête, glissée de Toreiller, continuait de s'appuyer à la paume de la main droite. Et la haute lampe projetait sa plein»' lumière sur la ligne du cou. L'inquiétude passée, occasionnée par le malaise de l'enfant, faisait son sommeil plus profond. Sa respiration était régulière et longue. La paix émanait d'elle.
Et André, l'ayant considérée quelques instants, fut pleinement rassuré.
VH
André dormit mal, des cauchemars Tagitèrent. Au. matin, il se réveilla très fatigué, la tête lourde et douloureuse. Tout d'abord, il ne se souvint pas.
Un soleil violent filtrait à travers les persiennes; il se leva, et seulement alors, subitement, il se rappela la conférence de Larmeret, la mort d'Auguste, sa maladie, à lui. Mais qu'y avait-il de vrai dans tout cela? Peut-être son état sanitaire n'était-il pas excellent et ferait-il bien de consulter, mais de là à se tourmenter sérieusement
La veille, il avait attaché une importance exagérée à certaines paroles du médecin, à la coïncidence de quelques symptômes, et une fièvre passagère l'avait exalté, avait dé-
formt^ à ses yeux des faits très ordinaires. Vraiment, aucune raison sérieuse ne l'autorisait à se tourmenter : il ne se tourmenterait plus.
A sa femme, qui s'informait de son air préoccupé, il allégua une migraine.
Et il sortit.
Il marcha, fit quelques emplettes, rencontra des amis, parcourut les journaux.
Mais, en prononçant des paroles diversecomme en lisant des lignes imprimées, il ne détachait pas son esprit de la conversation entendue la veille. Elle ne lui causait plus aucune inquiétude, bien sûr, mais enfin, il fallait savoir à quoi s'en tenir. Vingt fois il se dit : « Je vais me répéter, l'un après l'autre, tous les mots qui m'ont troublé, en pesant exactement leur sens. Je vais le faire avec sang-froid, raisonnablement, et après, je serai fixé. Si j'ai la preuve que ma maladie est imaginaire, ce sera fini, et je penserai à autre chose. »
Et il le faisait, scrupuleusement, mai>
pour recommencer l'instant d'après. L'idée obsédante s'était implantée dans son cerveau. Plus il cherchait à l'arracher, plus elle s'enfonçait profondément.
Deux jours, il lutta contre elle; il allait, venait, mangeait comme de coutume, mais il accomplissait ces différents actes machinalement, presque inconsciemment. La force d'habitude le poussait, tandis que toute son intelligence était appréhendée, confisquée par le problème qu'il se posait.
11 ne vivait que pour une idée fixe : il comprit comment on devient fou.
Oh! savoir! Savoir les choses les plus terribles, mais savoir! Ne plus se sentir un pauvre être ignorant entre la vie qui lui était sans doute permise encore, comme aux autres, avec toutes ses jouissances, et la mort dont il portait peut-être en lui le germe que son corps nourrissait.
André n'était plus capable de garder ce doute épouvantable. Il lui fallait savoir, mais comment?
De son esprit épuisf^, il ne pouvait lirei* aucune certitude. Les paroles du médecin que, Dieu merci! il se rappelait maintenant, qu'il entendait se dérouler presque sans cesse, comme du pavillon d'un mystérieux et inlassable phonographe, ces paroles étaient peut-être banales et insignifiantes, mais peut-être aussi avaient-elles pour lui un sens terriblement précis.
Interroger Larmeret? André savait si bien qu'il ne lui dirait rien. Il croirait devoir mentir pour remplir son devoir de médecin.
N'étaient-ils pas tous semblables, les médecins? Quand le hasard leur permettait de découvrir une vérité, d'apprendre qu'un malade était irrémédiablement condamné, n'assumaient-ils pas la terrible responsabilité de mentir au mourant, de lui faire croire à la vie qu'ils ne pouvaient plus lui conserver? Ainsi ils faisaient tous. Ainsi Larmeret, comme il s'en était vanté, avait trompé Auguste. L'inquiétude mal dissimulée tout d'abord par son ami l'avait certainement mis en garde.
Il serait encore plus impénétrable si André le questionnait.
Les autres médecins? Mais seraient-ils capables d'établir avec certitude le diagnostic du cancer du rein? En s'adressant à eux, en se confiant à leur science, André n'allait-il pas s'exposer à des erreurs probables, au moins à des hésitations qui augmenteraient son angoisse? Du reste, Larmeret l'avait dit: « Avant que les observations fussent faites sur la personne du malheureux Auguste, il était à peu près impossible de reconnaître, de façon certaine, l'existence de la maladie. »
Or, André voulait une certitude. Qu'irait-il donc faire chez le meilleur des praticiens célèbres, qui s'en tirerait avec des paroles banales, enveloppant une ordonnance inutile?
Deux hommes seulement pouvaient pénétrer le terrible secret : Larmeret et le professeur Nangis.
Et pourquoi n'irait-il pas voir ce dernier? Lui, saurait découvrir la vérité; mais pas
plus que son élève, il ne la dirait. Le mensonge professionnel s'imposerait; aucuno prière, aucune supplication n'aurait raison de sa fausse pilié.
Alors, à quoi bon?
Soudain, une pensée traversa Tesprit d'André : Thôpital. Le docteur Nangis dirigeait une clinique à l'hôpital Saint-Sauveur. Quand Larmeret était attaché, en qualité d'interne, à l'établissement, Martyne avait accepté plusieurs fois son invitation à dîner à la salle de garde. Il se souvint du matin où, perdu dans le groupe des étudiants en médecine, il assistait à la consultation du vieux maître. Et c'était moins une consultation qu'une leçon, moins encore, un exercice d'entraînement utile au praticien, qui préparait ainsi des cures fructueuses et notoires.
Et lui, profane, avait eu pitié des mannequins vivants auxquels on ne ménageait sans doute pas les remèdes, mais qui pAlissaionI tout à coup et commençaient de trembler, quand un mol effrayant, tombé de la bouclir
LA MAISON VIDE (io
de l'oracle ou échappé aux lèvres insouciantes d'un carabin, frappait leur oreille anxieuse.
Ah ! certes, là, on ne le leurrerait pas d'un vain espoir.
André se rendrait à la consultation et il écouterait : c'était le seul moyen de savoir. ïl irait le lendemain.
Maintenant, il était plus calme : la vérilé qu'il apprendrait serait peut-être terrible, mais, du moins, il n'avait plus qu'à l'attendre ; son esprit surexcité, torturé, s'apaisait. 11 combinait sans hâte les détails de sa visite à rhôpital.
Chaque mois, il se rendait dans les quartiers excentriques, chez les pauvres qu'il secourait; et il avait la pudeur, pour ces courses, de revêtir un modeste costume de petit employé, presque d'ouvrier.
Aussi, le lendemain matin, lorsqu'elle le vit sortir, coiffé d'un chapeau de feutre mou, le torse serré dans un veston de confection, Madeleine ne fut pas surprise.
— Tu vas voir des pauvres, dit-elle simplement, en Tembrassant.
— Oui, je vais voir des pauvres.
Et, en marchant d'un pas automatique et rapide vers riiôpital, il se demandait si, parmi les malheureux qui vivent dans des taudis et implorent la pitié, un seul avait jamais connu une misère semblable à la sienne.
vin
André a pénétré dans Thôpital ; il marche sous les arcades intérieures, triste cloître laïque qu'empuantent des relents d'iodoforme et de graillon. Une infirmière, la jupe courte, les manches retroussées jusqu'au coude sur des bras robustes, le dévisage insolemment. Il se dirige vers la salle de consultation dont il n'a pas retrouvé la porte, et que lui indique un vieillard appuyé sur une canne, coiffé d'un bonnet de coton. Il se joint aux autres malades, il attend. Le docteur Nangis est là, entouré d'une dizaine déjeunes gens. André reconnaît sa haute taille un peu courbée, sa barbe blanche, son regard perçant derrière les lunettes, et son geste qui paraît brutal, mais qui est doux au malade.
André voudrait fuir, son tour approche ; s'il était reconnu! Si Ton s'apercevait qu'il est déguisé ! 11 oublie le grave problème dont il cherche la solution, pour ne plus songer qu'à son stratagème qu'il ne veut pas voir découvert.
Deux malades seulement à passer avant lui; plus qu'un, et celui-ci a peu de chose à dire. Le médecin est devant lui ; aux questions qu'il pose, André s'efforce de répondre avec précision ; l'examen est long, minutieux. Enfin, le vieux praticien se redresse, il dicte une brève ordonnance et la tend au malade, en recommandant : « Beaucoup de repos, mon ami., ce sera le meilleur remède. Si vous allez moins bien , revenez nous voir, nous vous soulagerons de notre mieux. »
Et il le congédie d'un signe de main.
André reste immobile.
— Mais enfin, monsieur, est-ce grave ?
implore-t-il.
— Ne vous tourmentez pas, répond Nangis. Quel est votre métier?
— Employé de bureau.
— Bon ; ne vous fatiguez pas, c'est l'essentiel.
Et, se tournant vers les élèves, il leur parle à mi-voix.
André, en s'éloignant, tend désespérément l'oreille ; ce que dit ce vieillard en cet instant, c'est si lui, André, va mourir...
11 saisit un mot encore : « épithélioma ».
Et c'est tout. Fau t-il donc renoncer à savoir ? Ne pourra-t-il se débarrasser de ce doute horrible?
L'ordonnance est banale.
Machinalement, il passe de nouveau sous les arcades, que traversent des garçons et des filles de salle, portant de grands chaudrons en cuivre rouge et se dirigeant vers les cuisines.
Il a franchi le porche , il est dehors ; mais il ne peut se décider à s'éloigner du grand bâtiment sombre qui connaît le secret d'où dépend son dernier espoir et qui ne veut pas le livrer. Il reste près de la porte, assis sur le mur basque surmonte la haute grille. L'idée
que là, derrière ce mur, il y a des hommes qui savent s'il va mourir, le cloue invinciblemenl sur place. Du temps s'écoule, des heures sonnent.
Et trois jeunes gens sortent de l'hôpital, le frôlent, en parlant haut.
— Epatant, tout de même, le pèreNangis. prononce l'un d'eux.
André les dévisage. Sûrement, le plus petit est un des étudiants qui assistaient à la consultation. Il les suit.
Ils échangent quelquesphrases insignifiantes puis, celui qui a parlé ajoute :
— As-lu vu comme il a posé son diagnostic de cancer du rein? 11 nous a débité en un quart d'heure tout ce qui a été dit là-dessus.
— Quel maladeavait un épithéliomadu rein? fait un autre négligemment.
— Tu sais bien, l'avant-dernier, le grand type brun, tout vêtu de noir?
Plus de doute: un cancer; il a un cancer du rein, le mal terrible; il ne rêve pas, on vient de le dire.
Une sueur froide perle au front d'André, ses jambes se dérobent.
Mais la volonté de tout entendre lui donne l'énergie de marcher encore derrière les jeunes gens, écoutant avidement, désespérément.
Quelques phrases lui échappent; ils parlent plus bas. Tout à coup, la voix entendue d'abord — une voix qu'il n'oubliera jamais — s'élève de nouveau:
— Combien de temps ? prononce-t-elle nettement.
— Le chef donne à ce bonhomme-là deux ans et demi à trois ans de survie.
— Et rien à faire?
— Oh ! absolument rien.
Et ils parlèrent d'autre chose.
André marchait droit devant lui, sans voir où il se dirigeait.
Sestempesbattaientbrutalement; un brouillard obscurcissait ses yeux.
Mourir, il allait mourir ; il n'y avait plus que cela : il allait mourir.
Il était un autre homme ; il évitait de heurter les passants ; il lui semblait que le moindre choc dût ran(*antir.
Et tout à coup, levant les yeux, il s'arrêta au bord d'un trottoir, secoué d'un grand frisson.
Devant lui défilait un convoi funèbre. Sous la jonchée des roses rouges et des violettes pilles, un mort s'en allait.
Et tandis que les passants, ayant fait l'aumône d'un salut distrait, continuaient leur chemin, André demeurait immobile, livide, claquant des dents. Ses yeux agrandis suivaient les hauts panaches noirs qui, dominant le cortège, se balançaient aux lents cahots du char : il avait la sensation nette que là, sous les tleurs, c'était lui qu'on emportait.
André avait souvent pensé à la mort. Mais il la prévoyait comme un accident lointain, presque improbable, dont il eût été puéril de s'effrayer. Pourquoi troubler par cette crainte la quiétude de sa vie?
Chacun parle de la fin du monde : la redoute-t-on vraiment?
Ainsi de la mort.
Et, subitement, elle dressait devant lui son épouvantable réalité.
Elle était presque tangible, elle avait pris corps; son image floue, et point trop effrayante, venait de se préciser tout à coup, d'apparaître terriblement menaçante. C'était maintenant la redoutable compagne qu'il
sentirait toujours près de lui et qui remmènerait bientôt, au jour déjà fixé.
Et c'était sûr. Personne au monde n'y pouvait rien.
Le lendemain de ça visite à l'hôpital, il avait tout dit à Larmeret.
Le docteur, l'ayant écouté attentivement, essayait, après un examen minutieux, de le tromper, de lui dire que le diagnostic était impossible à établir; mais il se heurtait au regard d'André, si lourd de reproches qu'il se taisait : devant l'horreur de la mort certaine, le mensonge professionnel cédait, et ils tombaient, le médecin et le malade, l'un dans les bras de l'autre.
— Ecoute, André, avait dit Larmeret, nous ne ferons pas d'opération; mais, croismoi ; je te jure que J€ te dis la vérité. Presque sûrement, tu ne subiras pas d'accident, et alors, avec ton tempérament tu vivras, au minimum, trois années pleines; aie confiance en moi, mon pauvre ami, je ne te tromperai plus, ce serait indigne. Je te le jure^ je suis
persuadé qua pendant trois ans, et plus, probablement, mais au moins pendant trois ans, tu n'auras rien à craindre. Écoute ceci, encore : jusqu'aux tout derniers mois, tu ne souffriras pas, tu ne subiras aucune infirmité
Maintenant, André passait ses journées enfermé dans son cabinet de travail; il ne voyait personne. A Madeleine, inquiète et questionneuse, il ne se donnait pas la peine de mentir; il n'alléguait même plus, pour sauver sa tranquillité, des travaux imaginaires.
— J'ai besoin d'êlre seul, disait-il.
Ohî oui! Il avait besoin d'être seul! 11 s'asseyait devant son bureau, à la place coutumière, et il songeait.
Mourir, il allait mourir !
Quelle catastrophe avait fondu sur lui!
Huit jours auparavant, il jouissait de la vie heureuse et facile, qui aurait dû continuer longtemps encore sans, heurts.
Aujourd'hui, il était irrévocablement condamné : trois ans — on voulait bien lui accorder trois ans. Trois fois il verrait le grand été joyeux, le soleil large sur la campagne, si bon, si chaud, qui semblait répandre à profusion la force et la
vie la vie! Trois fois, il connaîtrait le
charme de l'automne à Clerfont, le fin paysage mélancolisé parles premières feuilles tombantes. Trois fois ce serait l'hiver, le> longues soirées de travail et de fêtes, trois fois le printemps de Paris, léger et doux.
Mais non le printemps, probablement, il
no le verrait que deux fois; quand le troisième naîtrait, il serait déjà parti ou alors ce serait à la fin, tout à fait à la fin. Et après il n'y aurait plus rien : il serait mort.
Et, s'abattant sur son bureau, la tête dans ses mains, le malheureux sanglotait.
Privé de la foi religieuse, il n'osait rien espérer d'une seconde vie dont son esprit était impuissant k déterminer les conditions.
Tout finissait-il au tombeau?
L'âme, échappée du corps, lui survivaitelle?
André était trop intelligent pour que son sentiment sur un tel sujet se formulât par une affirmation.
11 ne pouvait se défendre de tenir pour puérile, l'estimant née d'un simple jeu de mots philosophique, l'opinion d'après laquelle aucun élément de l'être ne se perdant après la mort, et l'àme n'étant, à proprement parler, que la conscience de soi, cette
conscience devait subsister, sans quoi l'àme, élément essentiel de l'être, eût été abolie.
Dès lors, fermé le paradis de tante Berthe, si l'âme n'était pas entièrement annihilée, sans doute flottait-elle, ici et là, en parcelles inconscientes, dégagées de l'ancienne personnalité. Et une indicible émotion le pénétrait, car le mystère allait lui être révélé; bientôt, du moins, la preuve serait faite pour lui que nulle révélation n'attend l'homme après la mort.
Mais il souffrait d'une douleur plus humaine.
Mourir; il allait mourir.
Il faudrait tout quitter, les êtres chers, sa femme, son (ils, les simples joies quotidiennes, d'autant plus |)récieuses qu'elles sont plus frêles 11 disparaîtrait.
Là où il accomplissait les divers actes de la vie, dans son cadre ordinaire, il n'y aurait plus qu'une place éternellement vide.
Toutes ces choses inanimées, mais qui
vivaient un peu par lui, n'auraient plus de raison d'être; elles demeureraient dans l'ombre, jamais touchées, froides et rigides, comme mortes un peu elles-mêmes, à moins que, les soins pieux venant à leur manquer, elles ne fussent dispersées aux mains des indifférents qui effaceraient vite de leurs parois jusqu'aux dernières traces des doigts anciens.
En remuant ces pensées, André regardait passionnément tout ce qui l'entourait, les meubles et les moindres bibelots.
Chacun d'eux, réunis là selon son goût, avait pour fonction de l'aider à réaliser un désir, à satisfaire une habitude. Ils étaient les témoins, les instruments de sa vie intime. . . Et c'est pourquoi leur vue l'émotionnait.
Il se découvrait pour eux une tendresse sincère ; à chaque fois que ses yeux se posaient sur un objet familier, il pensait à l'acte agréable qu'il n'accomplirait plus. En même temps qu'eux, c'était toute sa vie heureuse, facile et jolie qu'il quitterait. Un à un se bri-
saientles imperceptibles fils qui rattachaient à la vie.
Et ainsi, sans qu'André consentît à voir personne et sans qu'il sortît de chez lui, son cœur se fendait sans cesse en un perpétuel adieu.
Pourquoi la mort le choisissait-elle? Pourquoi lui plutôt qu'un autre ? André se révoltait contre l'injustice du sort.
Il avait su, intelligemment et patiemment, façonner sa vie, épouser une femme qui lui convenait et qu'il rendait heureuse; le train de sa maison était bien réglé.
Etudiant, il n'avait pas abusé de son entière liberté, le soin de sa santé l'ayant toujours éloigné des plaisirs dangereux ; il s'était prudemment tenu à l'écart des jeunes gens incapables de résister à un désir brutal, ou de rompre une habitude mauvaise qui, cent fois, risquaient de compromettre irrémédiablement l'avenir; peut-être jouissaient-ils maintenant d'une grosse santé et d'ane placide tranquillité.
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Et c'était lui, lui qui avait vu plus loin, qui, se gardant, avait minutieusement préparé sa vie, c'était lui qu'on déclarait perdu. Perdu... il serait une chose disparue, qu'on cherche un peu, autour de soi, et qu'on remplace.
Ah I quelle force avaient-elles toutes les précautions passées contre un hasard malfaisant ? Que valait la contrainte qu'il s'était imposée?
Les hommes vont en troupeau sur la grande route, et, dans le tas, il y en a qui sont marqués. Mais alors, même si ses précautions étaient vaines, si tous, confondus, pouvaient être également frappés, pourquoi lui, lui plutôt que tel autre, que tous les autres?
[1 existait tant de malheureux qui n'auraient pas beaucoup regretté la vie !...
Naguère, quand il apprenait (|uc quelqu'un vennit de mourir, il n'en éprouvait aucun émoi personnel; il lui paraissait que les hommes étaient partagés en deux groupes : ici se tenaient les êtres sains, bien constitués.
LA MAISON VÎDE H')
destinés à accomplir normalement les actes qu'on doit faire aux divers âges, jusqu'à ceux, si lointains, qui incombent aux vieillards, et que son esprit facilement satisfait n'imaginait pas avec précision.
Là-bas, c'était la pitoyable troupe des faibles, des malades, de ceux que la vie devait meurtrir, qu'une douleur morale ou qu'un mal physique les torturât ; ceux-là étaient voués à une disparition prochaine, et le jour où le billet noir arrivait, on disait simplement : « Tiens, ce pauvre un tel! » Et on ajoutait : « Ce n'est pas étonnant. »
Qu'est-ce que cela leur faisait, aux autres, qui portaient le signe de vie ! ils savaient bien qu'il était nécessaire que ce fût ainsi; eux continuaient, sans s'émouvoir, à remplir leur fonction, c'est-à-dire à vivre ; s'ils pleuraient le disparu, ils ne s'attendrissaient pas sur eux-mêmes; la douleur de mourir leur demeurait étrangère.
Maintenant, André faisait partie du misérable groupe; il figurait là, parmi les con-
damnés. Mourir... il allait mourir; et il ne se révoltait même plus.
A force de tendre son es|)rit vers Teffroyable menace, comme pour tâcher d'en épuiser, d'un seul coup, toute l'horreur, il ne pouvait plus penser.
Mais, les yeux clos, il évoquait souvent une scène aperçue un soir de son enfance : des moutons affolés qui se bousculaient, bêlant, dans une rue de village, et qui lui avaient fait peur parce qu'ils étaient marqués, sur le dos, d'une grande croix rouge.
Une des dernières après-midi de mai.
Dehors, "c'était une journée d'été précoce, où le grand soleil et le ciel bleu tendre avaient l'air de s'essayer. Pour la première fois de Tannée, André sentait, déjà puissant, le parfum de l'été. Aux moindres choses, chaque saison neuve donne une autre physionomie, et cela apparaît un beau matin, subitement. Hier, c'était à peine le printemps ; aujourd'hui, c'est l'été. On dirait qu'une bande de bohémiens, arrivée de pays de lumière, a déployé, pendant la nuit, des étoffes bariolées et dressé des tentes claires.
André ne manquait jamais de guetter ce moment précis.
Celte année, le premier beau jour lui fit mal. Il marquait une étape franchie vers Tinévilable but. Le jeune homme ne pouvait demeurer immobile; entre ses quatre murs, il étouffait. La joyeuse clarté qui baignait Paris l'irritait comme un défi, mais elle l'attirait aussi. Il sortit.
Il suivit les quais, longtemps, prit un boulevard, marcha dans l'ombre des arbres.
Qu'il faisait bon vivre sous la chaleur pénétrante du jeune été! Les gens qu'il croisait n'avaient plus la mine sombre et sèche des jours d'hiver.
Les hommes paraissaient vigoureux, les femmes étaient fleuries.
André envia un chien qui jouissait du bonheur d'être étendu, sans bouger, sur l'asphalte tiède, au soleil.
Dans la rue étroite et populeuse qu'il avait choisie, des enfants jouaient, grouillant sur le pavé, et l'or de leurs tignasses broussailleuses, et l'ardeur de leur être exubérant semblaient éclairer tout le quartier pauvre.
LÀ MAISON VibË 87
André montait vers le cimetière du Père Lachaise.
Depuis qu'il était condamné, il avait 1 impérieux désir d'apprendre les choses de la mort. Il aimait trop la vie, naguère, pour s'attarder aux idées inquiétantes, pour se pencher au bord des tombes creusées. Maintenant, il éprouvait un besoin nouveau et incessant de demander au monde mystérieux tout ce qu'il voudrait bien lui livrer de son secret ; cependant, une terreur folle le retenait.
L'étrangère, l'ennemie, fallait-il se familiariser avec elle? L'approchant, ne lui donnaitil pas des droits sur lui?
Et sa frayeur l'avait éloigné jusqu'alors des lieux funèbres ; mais aujourd'hui, il faisait trop beau, Paris respirait et riait trop franchement. Il était un intrus dans cette fête de la vie, il se sentait invinciblement attiré vers le grand jardin dont on apercevait les arbres verts à l'extrémité delà rue montante.
André dut passer devant les étalages des
boutiques qui garnissent, de chaque côté, les voies conduisant à la nécropole. Les commerçants s'étaient mis en frais ; ils ne savaient quel joli détail inventer pour séduire Tamateur. Les emblèmes d'une fidélité éternelle voisinaient, sur d'élégants sarcophages, avec des couronnes aux roses artificielles d'un charmant effet. Des maquettes de tombeaux ressemblaient, à s'y méprendre, à ces pièces montées qui sont l'honneur de la pâtisserie. Ici, une immense pancarte énumérait les avantages consentis aux clients (on accordait des facilités de paiement) ; là, une grosse marchande réjouie faisait l'article à une femme en deuiL
D'une boutique, dont la porte était demeurée ouverte, une voix sortait.
— Et c'est bon. Madame, vousverrez, vous serez contente. Madame ne désire pas au Ire chose pour aujourd'hui? Une belle croix en roses blanches? C'est frais, c'est coquet. Non? Le souvenir seulement? Celui-ci, avec les larmes, c'est quinze sous de plus.
Dans un des coins de laboutique, un grand Christ en bois, tourné contre le mur, semblait honteux de figurer dans ce bazar de la mort.
André s'approcha du cimetière, presque à regret, hésitant à chaque pas. 11 entra avec la sensation que la porte le happait, le sépa rait du monde brutalement, irrévocablement. Pourtant, après le tumulte des rues ensoleillées, le frais silence du jardin lui fut agréable.
Lentement, au hasard, il suivit une allée: les tombes n'étaient pas effrayantes. Les monuments qui les ornaient, ingénieusement ouvragés et serrés les uns contre les autres, n'avaient pas l'air funèbre, dans ce cimetière où on n'apercevait pas la terre. Sans doute recouvraient-ils une dépouille mortelle, mais ils apparaissaient surtout comme la propriété des vivants dont ils étaient l'œuvre. On les considérait avec la curiosité que provoquent un travail d'art et un signe de richesse; ils ne révélaient pas la proximité du cadavre.
A tel point qu'André errait au milieu des tombeaux sans grande émotion. Il remarqua
que peu d'entre eux devaient être l'objet d'une tendre sollicitude; les fleurs vivantes étaient rares, mais les fleurs artificielles répandues à profusion.
Toutes pareilles, avec leurs feuilles troj) vertes tremblant au bout des fils de fer, elles garnissaient convenablementlesmarbres elles granits; elles étaient d'un emploi commode» conservant leur lustre au moins pendant une année; l'hommage aux défunts se trouvait donc rendu sans qu'on eût à y penser souvent.
Au coin d'une allée, il distingua un amoncellement de couronnes et de bouquets à demi fanés. De grandes marguerites blanches au cœur jaune demeuraient fraîches ; d'autres fleurs, dont il ignorait le nom, de ces fleurs qu'on ne voitquesurles cercueils, avaientaussi résisté; les feuillages étaient encore verts. Mais les roses, innombrables, desséchées, noircies, tombaient... Klles tombaient...
André s'arrôta; il ne voulait pas penser ce mot : Elles tombaient... en pourriture.
Et, tout à coup, il songea, tremblant d'an-
goisse, à ce qu'était maintenant celui qu'on avait porté là. Il oublia les couronnes, les bouquets, tout le décor factice que les liommes dressent autour de leurs morts sous le prétexte de les honorer, mais surtout pour dissimuler aux vivants l'horreur finale.
Ce qu'il pouvait être, celui qu'on avait porté là quelques jours auparavant?
Où en était le lent travail, le travail impitoyable de. désagrégation que lui, lui, André, subirait — dans peu d'années. Mon Dieu ! Etait-ce donc vrai? Tout s'en irait, après le mystérieux enfouissement : Tout son être, dont la force et la beauté le rendaient fier; Son visage — il n'avait jamais pensé que le visage de ses morts fût détruit ; eux partis, l'image gravée dans son souvenir n'était-elle pas une autre réalité ? Il avait partagé facilement la croyance naïve du poète, disant à une chère morte :
Comme ils ont refermé la bière Sur les traits que je vois encor, Je crois que ton visage mort Subsiste dans le cimetière,
Et qu'au fond du caveau béant Où tout le reste s'annihile, Ton sourire doux et tranquille Est respecté par le néant.
Pour la première fois, devant cette tombe couverte de fleurs à peine fanées, il comprit ce qu'était la fin de tout. Et subitement, il eut la vision exacte du lieu où il se trouvait. Sous chaque pierre, il y avait ce qu'il serait bientôt. Ils étaient là, côte à côte, les uns si rapprochés des autres qu'ils se devaient presque toucher, et tous semblables, pauvres souvenirs d'hommes, les plus vieux réduits à quelques débris, les autres immobilisés dans une position identique ; à moins que Tuii d'entre eux ne demeurât tordu par nnr convulsion posthume.
Lui, bientôt, viendrait les rejoindre.
Ayant fait faire à ses bras le dernier geste, on le coucherait là, quelque part, à son rang, et il ne serait plus rien qu'une unité dans l'innombrable foule.
Tous semblables... Ils étaient tous horriblement semblables, contraints à l'absolue
égalité. Alors, pourquoi, au-dessus d'eux, ériger des symboles différents, des monuments de luxe et d'orgueil?
Des chapelles, des croix, des bustes — un souriait! — Sur celui-ci, plus riche, s'élevait une massive et imposante pyramide.
Et il n'y avait pas de place pour les pauvres.
Les hommes ne respectaient donc pas les défunts, qu'ils construisaient leurs cimetières à l'image de leurs villes?
Mais André, terrifié, s'aperçut qu'il prenait, contre les vivants, le parti des morts.
Il erra longtemps par les allées. Quand, ayant suivi un chemin montant, il arriva devant la chapelle, une brume déjà obscurcissait l'horizon. La même pensée l'obsédait toujours ; il était dans une ville bâtie en pierre, avec des rues, des églises et des statues ; bien loin, à ses pieds, elle continuait, s'étendait indéfiniment; c'était encore des clochers et des dômes, dominant les demeures de pierre.
Et le souvenir traversa son esprit, d'antiques cités provinciales visitées autrefois, qu'il revoyait, divisées en deux quartiers : la ville haute, la ville basse.
.Jadis, un seul manoir se dressait au sommet de la colline. Une à une, autour de lui, des maisons s'étaient élevées, le bourg, insensiblement, s'étendait vers la vallée plus fertile.
L'activité humaine, peu à peu, avait créé la ville basse.
De même, il lui semblait avoir devant lui les deux quartiers d'une seule cité, la ville haute, la ville basse. Mais ce ne serait pas celle-ci qui florirait aux dépens de l'autre.
Tous ceux qui en cet instant habitaient la ville basse, qui l'animaient de leurs ambitions, de leurs amours et de leurs haines, l'abandonneraient un jour; chacun à son heure, tous, ils monteraient vers la ville haute qu'ils peupleraient, la ville haute triomphante, la ville éternelle, qui ne serait jamais désertée.
Et la cité unique, étendue à ses pieds, n'était plus pour André une ville vivante, mais un vaste cimetière où, déjà, il se sentait enfoui.
Mourir, il allait mourir.
Parfois, André tremblait comme à rapproche d'un danger immédiat. L'idée horrible accaparait si complètement toutes ses facultés, qu'il percevait réelle, toute proche, la présence de la mort. Il avait cette sensation que l'instant d'après il s'évanouirait, et que ce serait fini. Alors, les phénomènes vitaux qu'il éprouvait l'étonnaient.
Etait-il donc encore possible qu'en lui se manifestât cette force juvénile? Pourquoi son pouls battait-il vigoureusement, suivant un rythme régulier?
Dérision! Elle diminuerait vite, la force, et les battements du pouls étaient comptés.
Un autre se fût réjoui de tels signes de santé robuste ; mais pour lui, ils demeuraient vides de sens. Pouvait-il raisonner comme font tous les hommes, lui?
Il n'avait plus rien de commun avec eux. Rien de ce qui les intéresse, de ce qui fait leur vie aimable et douce ne le touchait plus. Eux tous, quel que fût l'échelon social où ils se tinssent, n'avaient-ils pas des joies presque identiques? Un rêve, plus ou moins noble, plus où moins haut, qu'ils n'atteindraient jamais, mais dont le vain espoir embellissait leurs moindres actes; des jouissances immédiates, dont le charme médiocre rendait précieuse chaque heure du jour et de la nuit.
A lui, que restait-il?
Des rêves lointains? l'avenir n'existait pas.
Des joies prochaines? chaque instant lui devenait douloureux, qu'empoisonnait la certitude.
Parce qu'il était très malheureux, sans courage, le plus futile incident suffisait à le désespérer, lui signifiant plus durement son
infortune. Ainsi, tout contribuait san^ r^'^se à Tattrister.
Le plus minime contre-temps, que jadis il eût méprisé s'il n'en eût ri, rafîectait profondément. Un nuage crevait-il au moment où il se disposait à sortir, un objet se dérobait-il à la main qui le cherchait? André voyait là autant de signes où il lisait clairement que toute joie, même la plus modeste, lui était à jamais défendue, que la vie so fermait devant lui.
Et s'il se trouvait, à cet instant, un peu rasséréné, la légère contrariété éprouvée le troublait, une crainte fébrile Tagitait de nouveau et, pour rien, pour un hasard malencontreux, il retombait au désespoir.
Un soir, M. Fresnal sonna quai de Gesvres. Le vieil avoué ne pouvait dissimuler sa joie. Naguère, à Bar-sur-Loire, un groupe de professeurs et de jeunes gens avaient entrepris l'étude d'antiquités régionales; leurs eiïorts méthodiques et persévérants ayant abouti, c'était le moment que choisissait M. Fresnal
pour dire bien haut que ces recherches présentaient un grand intérêt scientifique, et qu'en négligeant de les favoriser, on serait coupable. Bref, quand fut fondée la « Société départementale des Antiquaires », tout le monde tomba d'accord pour reconnaître que lui seul pouvait être nommé président. Ne disait-il pas, en affectant même une modestie charmante : « Nos découvertes, nos travaux » ?• Nul n'avait la mauvaise pensée de rechercher quelle était son œuvre personnelle : la question ne se posait pas.
Et voilà qu'au bout de cinq ans, en ouvrant le Petit Républicain Indépendant auquel il était toujours abonné, il trouvait en première page, cité à propos d'une séance récente, son nom enguirlandé des plus élogieuses épithètes. Le journaliste avait été prodigue. En lisant que (( sa noble intelligence était largement ouverte à toutes les beautés des sciences et des arts »,que « sa vie consacrée tout entière à un labeur rude et désintéressé ne connaissait qu'une honnêteté proverbiale pour toute
règle », l'ancien avoué jouissait craulanl plus violemment de ces éloges qu'il les méritait moins. Un compliment touchant son habileté à exploiter la faiblesse des hommes l'eût médiocrement flatté. Mais on vantait sa compréhension artistique, qui était nulle, et sa probité, qui était douteuse, cela suffisait à le rendre heureux.
Tandis que Madeleine, à la lueur de la lampe, travaillait à un ouvrage léger, André, calé aux bras d'un fauteuil, dans un coin d'ombre, considérait M. Fresnal.
Assis à la même table que sa fille, Tancien président de la « Société départementale des Antiquaires » essayait une réussite. Lv journal lu et relu, et longuement commenté, traînait encore à portée de la main, et, tout endisposant les cartes selon le rite, M. Fresnal laissait échapper, de temps à autre, un mot qui traduisait sa joie intérieure. Au surplus, elle émanait de tout son être, cette émotion joyeuse, de sa bouche souriante, de ses yen\ brillants, de ses gros doigts qui tremblaient.
André se sentait plus désespérément triste au contact de ce bonheur facile. C'est avec cela qu'ils étaient heureux : Cela, des compliments grossiers, des bulles d'orgueil, des riens !
Pour dix lignes écrites par un journaliste ignorant ou payé, ou ironique, cet homme, qui avait traversé la \ie, tremblait d'une joie enfantine. Et tous étaient les mêmes ; dans leur vie, si monotone, si pénible qu'elle fût, tous rencontraient, à l'instant qu'ils y songeaient le moins, des hochets semblables qui les faisaient rire.
Cependant, M. Fresnal avait cessé de parler. Il suivait plus attentivement le jeu des cartes, sur le tapis. Il se leva brusquement : pour la troisième fois la réussite était manquée ; la première fois, il avait plaisanté; la seconde, il n'avait rien dit; maintenant, il était franchement dépité; son humeur. demeurait définitivement assombrie.
Le Petit Républicain Indépendant englouti dans sa poche, sa tasse de thé vidée.
il serra la main de son gendre, embrassa Madeleine et s'en alla.
Et André se prit à évoquer un temps pas très ancien où lui aussi connaissait des tristesses puériles, presque sans causes, des tristesses qui ne semblaient naître que pour faire plus gai l'instant d'après, le retour à la sérénité, à l'ordinaire joie de vivre. Comme tout cela lui paraissait loin !
Qu'étaient-ils, ces incidents multiples, au regard de l'eiïroyable douleur qui le torturait sans trêve ? Bonbeurs faciles, tristesses menues... la vie des hommes...
Lui... Lui n'avait plus rien de commun avec les bommes. Il restait seul à l'écart, bors d'eux.
Son inguérissable douleur l'exilait — déjà î — du monde des vivants.
11 n'avait plus le courage de recevoir ses amis ; sa pensée demeurait constamment là-bas, chez les morts.
Madeleine, au début, l'interrogeait, lui demandant, timidement d'abord, puis anxieusement, s'il n'était pas malade. 11 avait parlé de fatigues, de vagues migraines ; mais ses réponses étaient vite devenues si nerveuses et si dures que la jeune femme n'osait plus renouveler ses questions.
Il fuyait Larmeret : cet homme l'épouvantait ; son serrement de main plus long, son regard perçant et apitoyé, ses moindres gestes et ses paroles les plus banales, André les interprétait comme une confirmation de
la terrible sentence. Il éprouvait, à l'approche du praticien, une invincible terreur.
Le médecin lui apparaissait comme le dispensateur de la force de vivre, qui pour lui n'aurait plus une aumône.
Et parce que celui qui le savait condamne était proche, il sentait la mort plus terriblement inévitable.
Ses autres amis? 11 était si loin d'eux... Qu'eussent-ils dit, qui parvînt jusqu'à lui. qui traversât l'effroyable abîme creusé entre eux et lui? Us étaient trois ou quatre qui l'aimaient bien, pourtant. Instruits de sa misère, ils n'y eussent pas été indifl'érents. André imaginait la réponse de chacun d'eux : celui-ci prétextait de graves occupations, et partait pour ne plus revenir. Celui-là qui, n'osant pas s'en aller, prodiguait des condoléances bruyantes, n'était pas touché. Cet autre poussait lalfection jusqu'à éprouver une peine sincère au récit du malheur de son ami; mais, par égoïsme ou par incompréhension, aucun d'eux n'était capable de s'assimiler sa douleur.
d'en souffrir avec lui, sans complaisance, directement; et cela seul l'eût peut-être soulagé.
Leur pitié, il n'en voulait pas : alors, il gardait son terrible secret. Quand, malgré lui, André se trouvait en leur présence, c'était pour les entretenir de banalités, et, lorsqu'il les quittait, après force poignées de main, il avait, ayant résisté au désir humain de se confier, la' douloureuse sensation d'être parti encore un peu plus loin.
Pendant de longues heures, il lisait, recherchant les pages où ses poètes parlaient de la mort. La plupart, à l'exemple des autres hommes, la voyaient lointaine, reine d'un pays de légendes où il paraissait loisible aux gens raisonnables de ne se point aventurer. (Juelques-uns, la choisissant pour thème de leur facile littérature, tiraient de son horreur des effets grossiers. 11 jugea irrespectueuses et haïssables les inventions macabres de Rollinat; lui adressant un reproche identique, ce fut sans plaisir qu'il relut une par-
tie de l'œuvre de Baudelaire. Mais les poèmes réunis sous le litre même : la Mort ^ exercèrent sur lui une influence pacifiante qui les lui rendit plus chers. Pascal l'effraya sans l'éclairer; il recueillit avec soin la tristesse cachée aux |)remières pages de Bruges-la-Morte, et, ici et là, dans certaines œuvres deXoti.
Toutefois, il ne fut profondément ému que par la peinture qu'a faite Flaubert de la mort d'Emma Bovary.
Ce tableau, qui l'épouvanta d'abord, le retint ensuite exclusivement. Il lui semblait qu'à force de regarder son portrait étrangement ressemblant, il s'accoutumerait peutêtre à la figure de la mort, il la trouverait moins hideuse quand il la verrait en face.
Lorsqu'il ne restait pas enfermé dans son cabinet, il errait de longues heures par les rues; c'était là qu'il trouvait la plus complète solitude. Il allait, plongé dans son rêve funèbre, étranger à ceux qu'il coudoyait, détaché d'un monde qu'il ne connaissait plus pour le sien. Et, comme il sentait que la majesté de
la mort était sur lui, il s'étonnait de croiser des hommes qui s'attardaient à considérer sa mine singulière, sans qu'aucun d'eux se découvrît à son passage.
Au cours d'une promenade matinale, il vit que le portail de l'église Saint-Nicolas-des- Champs était surmonté du grand drap noir coupé d'une croix blanche.
Le long du trottoir, les hautes voitures et le char, où Ton avait oublié une couronne, attendaient.
André traversa le groupe des cochers, placides larbins auxquels leur accoutrement donnait un air sinistre. 11 pénétra dans l'église sombre et fraîche. Elle était entièrement tendue de draperies noires. Du chœur s'élevait la plainte des chants funèbres, lents et continus, montant du fond de l'ombre, n'arrivant aux oreilles d'André que confus,
étouffés, comme exhalés d'un effroyable lointain.
C'était si poignant, qu'il dut s'appuyer à un pilier pour ne pas tomber, et, sans plus bouger, il regarda, il écouta.
Au milieu de la nef, le catafalque se dressait, haut et massif, dans l'encadrement lumineux des cierges.
Sous le drap qui le recouvrait, se dessinaient des arêtes vives, la forme d'un cercueil ; pourtant, le mort n'était pas là ; il reposait plus bas, dans les fleurs amoncelées.
Mais André ne pensait pas à cet étranger. Les voix qui chantaient, voix claires d'enfants et voix graves alternant, puis s'unissant pour se renforcer, pénétraient en lui, faisaient vibrer tous ses nerfs; elles ne sanglotaient que pour lui-même.
N'était-ce pas son désespoir, son anéantissement, sa mort, qu'elles clamaient? N'était-il pas aussi irrévocablement supprimé du monde des vivants que celui qu'on pleurait, dont l'initiale se dressait aux écussons des tentures?
no LA MAISON VIDE
Une plainte plus puissante s'éleva, répétant par trois fois la même lamentation : le Kyrie.
La dernière fois, la phrase jaillit plus déchirante, plus tragique, plus désespérée, pour retomber, brusquement brisée.
Et le Dies irse gronda.
Sous les voûtes hautes qui le réperculaicnl, amplifié par Taccompagnement énorme de Torgue, le chant de colère et de vengeance se déchaîna, roula, tonna, longtemps, sans pitié, ne cessant que pour renaître, plus précipité, plus terrifiant, pour renaître encore, implacablement.
André aurait voulu s'éloigner : il ne pouvait pas ; Tangoisse l'étreignait. Il était blême ; ses yeux hagards fixaient les fiammes des cierges symboliques, qui dessinaient autour du cercueil une ironique couronne.
Et des curieux, passant à côté de lui, disaient : « C'est un parent du défunt... »
Maintenant, la tempête était calmée : un large cri d'imploration montait vers le ciel
rasséréné : cri de détresse, appel suprême à la pitié, jeté vers le Dieu douloureux, vers le Dieu tendre, vers Jésus.
Pie Jesu, Domine, dona eis requiem.
Le repos! — Oh! rien que cela, ne plus souffrir :être délivré des terreurs folles et des cauchemars. Après les hésitations, et les doutes, et les luttes, et les défaites, oh ! ne plus souffrir!
Requiem, requiem œternam...
D'autres chants se succédaient, voix graves, voix claires d'enfants, qui montaient sans trêve du chevet sombre de l'église ; par instants, leur rythme devenait plus lent, leur son se voilait, elles semblaient défaillir de douleur.
Puis l'officiant vint auprès du catafalque pour l'absoute.
Des prières, des répons psalmodiés. Le prêtre prononça lentement : Pater noster... Ce furent les dernières paroles entendues ;
jetant leiiii bénite, il dit les autres à \<>i\ basse, comme en un mystérieux et suprême entretien avec le mort.
C'était fini.
Et comme les porteurs s'avançaient, André s'enfuit, se jeta hors de l'église — pour ne pas voir passer le cercueil.
Il ne s'étendait plus jamais dans son lit sans penser au jour prochain où on l'y coucherait pour la dernière fois. Et il songeait en même temps à ceux des siens qu'il avait vus sur leur lit de mort, son père, sa mère, tante Berthe.
Du premier deuil, il ne se rappelait que son effroi — à huit ans — le recul instinctif de tout son petit être, lorsqu'on l'avait amené au seuil de la chambre où son père reposait, le visage jauni, semblant de cire sous la lueur des bougies. Un rameau de buis trempait dans l'eau bénite, sur la table de nuit recouverte d'une serviette blanche.
C'était un tableau d'enfance, fixé dans son souvenir en traits vigoureux et primitifs.
114 LA MAlSOiN VIDE
Mais il voyait sa mère morle aussi netltment qu'au premier jour.
La dernière toilette terminée, c'était lui qui Tavait portée sur le lit; il sentait encore sur ses bras le poids du pauvre corps si frêle, lourd cependant, parce qu'il était inerte.
Ils l'avaient étendue, les mains jointes, un chapelet aux doigts. El les mains qui étaient, avant, blanches et tines, paraissaient encore plus blanches et plus fines, comme sculptées dans un ivoire précieux et fragile ; sur sa poitrine reposait un crucifix.
Pas de fleurs sur le lit, elles auraient hâté l'instant de la séparation, l'instant indiciblement cruel, l'instant du cercueil qu'on apporte, qu'on ferme et qu'on cloue. Sous le double bandeau des cheveux déjà blancs, le visage torturé par la maladie s'était pacifié ; un sourire l'éclairait. Comme montées du trofondsde l'être, s'exprimaient puissamment, par les traits pourtant sans vie, l'honnêteté absolue, l'inlassable tendresse, la souriante bonté. Elle était la sérénité môme.
Il la revoyait ainsi, telle qu'il l'avait contemplée dans les trop courtes heures de veille, où, entre les minutes abolies de la vie, et Féternité, le temps paraît suspendu.
Tante Berthe! Elle aussi, André avait pu l'embrasser au dernier moment. Mais son image disparaissait derrière celle, pourtant beaucoup plus ancienne, de la mère du jeune homme ; car cette image-là subsistait et subsisterait, toujours seule, dans sa quasi divinité.
Dès qu'André était couché, il se plaçait dans la position jadis donnée à sa mère : les bras au-dessus du drap ramené sur la poitrine, il joignait les mains et fermait les yeux presque complètement.
Presque complètement, et, dans une glace pendant au mur, en face du lit, il pouvait se voir : il regardait longuement, creusant le centre de l'oreiller, sous la lumière vague éparse dans la chambre, son visage où la
masse des cheveux, les moustaches et la pointe de la barbe mettaient des taches sombres.
Et comme il était très pâle et demeurait immobile, sans un tressaillement, les paupières presque baissées, il avait Tair mort.
Il se reconnaissait tel qu'il serait dans peu de mois. Il n'osait plus bouger, il restait Là pendant des heures, sans penser, anéanti, hypnotisé par la vue de son cadavre, commo contraint, par une force inconnue, de prendre dès à présent l'attitude qui bientôt serait sienne pour toujours, de faire, par avance, le seul geste qui soit définitif.
Maintenant, il sentait monter la folie. Ce n'était pas seulement un danger certain, prochain, qui le menaçait : la mort ne Je quittait plus; elle demeurait installée à son foyer. Chaque matin, lorsqu'il s'éveillait d'un sommeil déchiré de cauchemars, la lumière du jour qui frappait ses yeux lui était déjà une douleur.
D'abord, il se rappelait seulement qu'il allait souffrir, et il prolongeait volontairement le demi-sommeil qui précède le complet réveil. Presque conscient déjà, il se raccrochait à des minutes d'oubli, évitant d'ouvrir les yeux, de suivre une pensée à peine formulée dont l'éclosion aurait pu dissiper son léger assoupissement.
Puis, le souvenir se précisait. La ter-
rible réalité réapï)araissail ; et, si eiïrayanl qu'eussent été les songes qui l'avaient hantr, il les regrettait davantage à mesure que son esprit recouvrait sa lucidité.
Il était réveillé; alors, sa misère l'écrasait. Il restait ainsi longtemps étendu, sans courage devant la journée commençante. Le matin, l'heure claire des énergies renouvelées et de l'effort facile, est la plus cruelle aux désespérés : Pourquoi se lever, se mêler aux hommes, remplir des tâches insignifiantes el pénibles quand on ne marche pas vers un but désirable? Quelle lassitude, d'avance, el quelle vanité I
Cependant, André se levait, et sa terrible compagne ne le quittait plus. Elle s'asseyail à sa table et marchait dans son ombro. tandis qu'il continuait, machinalement, les gestes habituels.
Mais, par instants, il lui semblait qu'il tentait seulement une épouvantable parodie de ceux qu'il faisait autrefois — quand il était vivant.
Et cela durerait longtemps, encore pendant des mois. Des mois encore, jusqu'à l'inévitable catastrophe finale, il lui faudrait supporter cette inimaginable torture, sans espoir, sans secours, sans répit.
Et l'angoisse, jour par jour, presque heure par heure, augmentait, l'oppressait plus étroitement; non qu'il ressentît des souffrances physiques : seulement, à d'assez rares intervalles, la douleur caractéristique le cinglait, comme pour attester à nouveau l'existence du mal, la présence toute proche de la mort.
Mais il n'avait pas besoin d'un tel rappel pour se souvenir.
La certitude était implantée dans son crâne jusqu'au fond, brutalement, comme un clou, une longue tige que le moindre contact faisait vibrer, lui meurtrissant chaque fois plus cruellement le cerveau.
Mourir! — Si son esprit trop las n'attendait pas le terme marqué pour s'évader? Si le malade, anémié par le supplice constant qu'il endurait, rongé jusqu'aux moelles,
entrait, avant l'expiration de la trêve, dans le monde des fous, le monde mystérieux, miséricordieux peut-être aussi...
Mais non. Il n'y aurait pas de pitié pour lui. Il apprendrait jusqu'à la fin toutes les douleurs ; il agoniserait encore pendant des mois.
Oh ! comme il faut souffrir pour mourir !
Puisque la vie bonne lui est impossible, que cela finisse, du moins ! Que se ferment ses yeux, que s'endorme sa souffrance, qu'enfin il trouve le repos !
Les paroles entendues dans l'église lui revenaient à la mémoire. Ah ! qu'elle était intelligemment pitoyable, la religion catholique, lorsque, pour ses morts, elle ne demandait que le repos — le repos éternel.
Comme André bénirait l'accident inespéré qui abrégerait son tourment, annulerait les délais, abolirait les douleurs futures...
Mais l'accident ne se produirait pas.
Larmeret, ce Larmeret qu'il haïssait maintenant, ne lui avait-il pas dit que sa vie se
prolongerait pendant trois années? VA si peu de temps était passé, depuis!
Alors quoi? Qu'allait-il faire? Il acceptait tout, mais il ne pouvait plus supporter son martyre, cette lente prise de possession de son être par la mort. A chaque minute, elle saisissait un peu de lui, une imperceptible partie de sa chair ; elle l'absorberait ainsi, avec une épouvantable patience, jusqu'au jour lointain où il ne resterait plus rien.
Le jour lointain... Pourquoi, après tout? Ne demeurait-il pas maître de le rendre prochain, le jour de délivrance?
Kt ridée de suicide, ayant longtemps erré à Tentour, pénétra dans son esprit.
C'était simple. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt? Puisqu'il ne pouvait plus supporter sa souffrance, pourquoi hésitait-il? Qu'avait-il à perdre ?
Le but restait le même, mais André possédait le moyen de l'atteindre sans souffrir davantage.
Dès lors, sa résolution prise, comme s'il
venait de découvrir par hasard une vérité évidente, il goûta un peu de calme.
Le soir, il relut attentivement ses dispositions testamentaires. Heureusement, nul souci d'argent ne l'inquiétait. Sa femme et son fils pourraient avoir la vie large.
Il modifia certaines phrases, ajouta une clause qui devait rendre plus facile l'administration de la fortune, protéger plus complètement la veuve contre toute tentative intéressée. André retrouva, pour terminer son travail, une netteté d'esprit dont il n'avait pas joui depuis longtemps.
H compulsa des ouvrages juridiques, remua des papiers, jusqu'à l'heure où Madeleine, inquiète, frappa timidement à la porte du cabinet.
Il écrivait au milieu des livres.
— Tu vois, ma chérie, je travaille, lui dit-il presque gaîment.
Et la jeune femme sourit, heureuse parce que son mari accomplissait, si tranquillement, les besognes coutumières.
André fut à la merci du fleuve qu'un reflet rendrait plus tentant, des pistolets, qui dormaient quelque part dans un tiroir, dont l'acier, un matin, serait plus fascinant — de tout — de la portière du wagon qui céderait sous son poids, du lourd omnibus lancé sur une pente, de l'automobile qu'il ne se donnerait pas la peine d'éviter.
Il ne savait pîis encore. Sa volonté était nette; mais maintenant qu'il devenait maître de sa soufl'rance, pouvant d'un geste y mettre un terme, sa fièvre tombait ; un jour où l'angoisse l'oppresserait trop, il emploierait le grand remède.
Et il s'accordait, un par un, des jours de survie, — cette fameuse survie que les médecins
miséricordieux voulaient bien lui permettre. Certes il n'attendrait pas son terme. Et c'était orgueilleusement qu'il se voyait, lui, condamné, refusant les jours de grâce, allant volontairement au-devant du supplice dont on l'avait menacé.
Cependant, son orgueil n'était fait que d'épouvante.
Il le comprenait bien, les crises d'exaltation passées. L'orgueil, le courage... ces sentiments humains trouvaient-ils encore place en lui ?
Une seule chose demeurait, qu'il était un pauvre homme débile, fléchissant sous la souffrance — et qui ne voulait plus souffrir.
ïl dirigeait souvent ses promenades solitaires vers les quartiers lointains où demeuraient ses pauvres. Peut-être espérait-il un égoïste réconfort de la misère des autres, mais il lui plaisait aussi de les réjouir, pour la dernière fois, d'une aumône un peu plus large. Et il ne manquait jamais, pour ces
visites, de revêtir les habits très simples qu'il portait, le terrible jour où il s'était présenté à l'hôpital.
Un matin, il revenait, son œuvre faite ; il longeait le canal Saint-Martin, quand un bruit lourd de corps tombant dans l'eau, derrière lui, l'arrêta. Il se retourna, regarda. Quelques instants — puis une tête émergea, une voix lamentable, coupée de hoquets, hurla:
— Au secours! au secours! je me noie !
André se précipita, courant de toutes ses forces. Dans l'eau sombre du canal une femme se débattait; elle tendait désespérément les bras; la tête, qui disparaissait sous l'eau, par instants, était effrayante, à demi recouverte de cheveux noirs plaqués, les yeux fous de terreur. La bouche grande ouverte, qui poussait une plainte rauque, avalait et rejetait du liquide. Lesjupes flottaient encore, maintenant la malheureuse à la surface, mais elles s'alourdissaient, au moment de la faire sombrer irrémédiablement.
André, d'abord à genoux, puis ù plut
ventre sur le quai, offrait l'extrémité recourbée de sa canne. Celle-ci était trop courte. En vain, cramponné à la pierre, il allongeait le bras de tout son pouvoir; en vain la femme tendait de toute son énergie sa pauvre main crispée ; un petit espace restait, tout petit, — quelques centimètres, — qu'aucun effort ne pouvait plus diminuer.
La mort approchait.
André s'était relevé ; il courait à droite et à gauche, faisant de grands gestes de détresse, appelant au secours, impuissant, terrifié.
— Mais c'est épouvantable, elle se noie, elle se noie ! On ne peut pourtant pas laisser cette femme se noyer...
Le râle était discontinu et plus faible ; la tête émergeait encore, mais les bras ne battaient plus l'eau.
Soudain, une ombre qui passe, un éclaboussement, et c'est fini. Un garçon boucher, en blouse rose, a plongé, ramené vers le bord la femme inerte. Avec l'aide des gens accourus, elle est hissée sur le quai, étendue. Pen
dant qu'on lui donne des soins, André s'éloigne, fend la foule venue subitement on ne sait d'où.
Mais des regards hostiles le suivent, et il entend une grosse femme en camisole, portant un panier, dire très haut, d'une voix qui domine le bruit confus :
— Ben vrai, il était temps ! Et ce grand serin qui gesticulait en la regardant boire le bouillon ... En v'ià un qui tient à sa peau!
11 y eut des ricanements.
André s'éloigne, vite ; il tremble, il doit être bien pâle. 11 éprouve la sensation d'avoir échappé à un grand danger. Et il entend toujours les paroles méprisantes : « En voilà 4in qui tient à sa peau ! »
Ah! Dieu! Elle ne savait guère ce qu'elle disait, la pauvre femme: elle n'était pas physionomiste... Si elle avait pu deviner combien celui qu'elle raillait faisait bon marché de la vie ; qu'il était au-dessus de la crainte de la mort ; que cette mort, il l'appelait à toute heure, comme une libératrice, puisqu'elle
l'attendail à uu e date prochaine et que c*était lui qui devancerait l'heure fixée pour la rencontre.
En vérité, il venait de perdre une occasion précieuse de mourir, ou du moins de risquer utilement sa vie.
Pourquoi ne Favait-il pas fait? Pourquoi ne s'était-il pas jeté à l'eau avant ce boucher qui, lui, ne désirait certainement pas abréger le nombre de ses jours ? Eh î quoi, André avait la ferme intention de mettre un terme à ses souffrances ; il cherchait la mort, n'attendait que l'heure propice pour s'abîmer en elle, et sous ses yeux, une femme se noyait, et il demeurait immobile sur le quai? 11 ne se jetait pas, d'un grand bond joyeux, à son secours?
11 n'y avait pas pensé.
11 avait tendu sa canne, fait tous les gestes possibles du bord.
Il n'avait pas pensé à plonger.
Pourquoi?
Avait-il une raison qui lui défendît de mourir ce matin-là précisément? Aucune ; toutes ses dispositions étaient prises; depuis plu-