S LA MAISON VIDE
parlait, l'opinion qu'elle soutenait était vraiment la sienne.
Mais André ne fut pas dupe de cette touchante simulation. L'accord factice ainsi obtenu ne réussissait qu'à l'irriter, lui fournissant la preuve toujours renouvelée que, sur la plupart des points, un désaccord grave ou léger existait, puisqu'il fallait y remédier.
11 s'ingénia à le faire comprendre à Madeleine, patiemment, doucement, mais sans lui cacher la peine qu'il ressentait.
Elle aussi souffrit, voyant l'inutilité de ses efforts. N'était-ce donc point assez de sacrifier sa propre préférence pour se ranger à l'avis du maître?
Elle fit mieux : elle voulut se convaincre que, animé par l'intelligence et par la bonté, il avait toujours raison, que son jugement plus que tout autre était sain, savolont('' n^spectable, son enthousiasme légitime.
Quel résultat pouvait être plus complet? Elle n'avait plus à oublier les objets de son ancienne prédilection. En bloc, ses croyances
personnelles se trouvaient abolies. Elle était toute sincérité, puisqu'elle connaissait la pensée d'André pour la meilleure. Ainsi, elle n'avait plus qu'à s'avancer, calme et convaincue, approuvant franchement, ne gardant, au fond de son cœur, ni regret ni restriction.
Et André lui dit encore qu'elle ne l'aimait pas bien. Ce qu'il voulait, ce qu'il avait soif de connaître, c'était son âme même, les éléments de sa plus intime personnalité, ce par quoi elle était cette Madeleine différente de toutes les autres femmes, de tous les autres êtres, de lui-même, André.
Et c'était cela que, par une pudeur morale, elle refusait de dévoiler. Parfois, André lui arrachait l'aveu de quelque innocente dissimulation.
— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela?
— J'avais peur de te faire de la peine.
— Tu ne me causes de peine, ajouta-t-il, que quand tu n'es pas sincère. — Tu entends bien ce que je veux dire? Sincère non point
vis-à-vis de moi, mais encore et surtout visà-vis de toi-même.
Il faut que tu parles et aussi que lu penses avec sincérité. Ce sont les plus menues réticences qui font avorter les plus grandes amours.
Madeleine écoutait André, humble et consentante, et pleine de bonne volonté. Mais le jour suivant, aurait-elle le courage, pour ne pas dissimuler, de dire un mot qui déplairait?
Pourtant, elles ne déplaisaient jamais, ses paroles absolument sincères, encore qu'elles fussent parfois un peu déconcertantes.
Et si Madeleine en prononçait une qui, allant à rencontre des opinions d'André, décelait le courage de la parfaite franchise, le jeune homme était plus vivement ému que par la meilleure caresse.
Ce fut encore ime fois l'été, le voyage annuel à Clerfont, après un court séjour à Bar-sur- Loire, et, de nouveau, l'hiver à Paris.
Au début de l'année, André, que son mal n'avait guère fait souffrir jusque-là, ressentit des douleurs plus fréquentes et plus aiguës ; son état général fut moins bon.
Des phénomènes spéciaux, dans la région malade, se produisirent. Enfin, symptôme plus significatif que tous les autres, le D"" Larmeret, à chaque fois qu'il voyait André, se déclarait plus optimiste.
— Ne t'inquiète pas, mon bon, ne manquait-il pas de lui dire ; ces petites choses-là n'ont pas d'importance. Tu vas très bien.
J'en suis étonné! Tu vivras longtemps, c'est moi qui te le dis.
Alors, André comprit que la fin approchait.
Si tôt! Hélas! Presqu'un an avant la date ï\xé(i ! Naguère, il avait accepté le délai. N'allait-on pas le respecter? Après avoir tant souffert, s'être affolé, les premiers mois, il avait tourné toute son énergie vers l'amour offert de Madeleine. Dans sa détresse, elle était l'unique secours. Le jeune corps dressé ayant réussi à lui masquer l'horreur de l'inévitable abîme vers lequel il marchait, il ne détournait plus ses regards.
Et la tendresse de la consolatrice se faisait si intelligente que l'amour du malade s'ennoblissait d'espoir. Il ne formulait plus qu'un vœu : pénétrer un peu plus loin en elle, lui insuffler un peu de ce qui était encore son esprit.
Et celle en qui il espérait se montrait prêle pour l'œuvre suprême; déjà il devinait que, transplantées en elle, les racines de ses sen-
timents propres n'étaient pas mortes. Chaque jour, leur vitalité s'affirmerait davantage : encore quelques soins, et il verrait s'élever, délicats mais pleins de sève, futurs porteurs de fruits, des rameaux de sa propre essence qu'il savait, en lui, condamnée à disparaître.
Faudrait-il laisser l'œuvre inachevée, l'œuvre d'amour et de vie? N'y aurait-il pas de rémission ? On n'aurait donc pas pitié de lui?
Et Jacques... Ses yeux, après bien d'autres images, conserveraient celle d'un visage pale et grave, souvent penché vers eux ; plus tard, il aurait beau chercher, il ne se rappellerait que cette vision imprécise.
Si André ne pouvait pas vivre assez longtemps pour que son fils reçût de lui l'enseignement essentiel, qu'au moins, une grâce lui soit accordée : que le temps nécessaire lui soit laissé pour achever la préparation de celle qui détiendrait la parole du père : que la main caressante ait le temps d'apprendre
à soutenir et à guider ; que la bouche, ouverte déjà pour les mots d'indulgence et de douceur. s*accoutume aussi aux phrases viriles, |>our les leçons d'intelligence et d'énergie.
Tout cela...
Tout cela, aurait-il le pouvoir d'y travailler assez utilement? Tant de choses encore, qu'il faudrait dire...
Et il se sentait faible et chétif pour cet effort dernier que, sans perdre une minute, il avait à fournir, tachant d'atteindre le but aperçu avant que la mort, lancée à sa poursuite, ait eu le temps de le saisir.
— Si, mes enfants, dit Fancien avoué, vous irez au bal du 1" février. Ma fille ne sort jamais, que diable ! Et puis, le xMinistre sera enchanté de faire voire connaissance, mon cher Martyne. Si, si, il s'inléresse beaucoup à vous, comme à tous les miens, du reste.
M. Fresnal exultait. Il avait été élu conseiller général. MaisFambition du bonhomme croissait en même temps que sa fortune politique : le député de l'arrondissement étant mort, sa candidature venait d'être mise en avant; et — quel appoint dans la lutte ! — il serait le candidat officiel. A vrai dire, sa plus récente opinion ne paraissait pas devoir le rattacher au parti gouvernemental. Mais
riioinme absurde n'est-il pas celui qui ne varie jamais ?
A la première réunion électorale, un assistant lui avait assez durement reproché ses évolutions successives.
— Que me veut-on? répondait-il; n'ai-je pas toujours été ministériel?
Le devoir du bon citoyen est de soutenir le cabinet, quel qu'il soit, sans risquer, par une opposition systématique, d'annihiler les efforts qu'il tente pour le bien de la République!
11 serait sans doute élu. On voterait pour lui, parce que, sans avoir jamais fait œuvre utile, il s'était acquis cette réputation, de posséder la sagesse et la science. Du reste, il méritait la victoire.
Son programmeen valaitbeaucoup d'autres.
Et, parmi les politiciens, une place semblait réservée à cet homme médiocre, incapable et vain, sans conviction comme sans scrupules, qui avait passé sa vie et gagné sa fortune à la remorque de la majorité.
M. Fresnal disait vrai : Madeleine était peu sortie depuis deux ans ; elle ne le regrettait guère. Mais André insista pour la conduire au bal.
— Je m'ingénie à te montrer de belles choses, expliqua-t-il. Il faut maintenant que je te fasse traverser — oh ! le plus vite possible — le monde politique.
La jeune femme portait, ce soir-là, une robe blanche, très simple, ornée de quelques Maréchal-Niel.
A l'entrée de l'un des salons, commandant le groupe insignifiant et correct des attachés au cabinet, se tenait le couple ministériel; on remarquait peu la femme, très parée. Le Ministre était jeune encore; le cadre inélégant de l'appartement officiel, les honneurs exagérés dont on l'entourait, ne réussissaient pas à donner quelque apparence de dignité à sa face de viveur, souriante et banale.
La première syllabe d'un nom, prononcée par l'huissier, faisait jouer le déclic 'qui le
cassait en deux, la main tendue, le sourire accentué. Parfois, à l'apparition d'un visiteur modeste, jeune homme ayant conquis d'aventure une invitation, officier subalterne, le mannequin revenait brusquement à la position de repos.
Mais d'autres fois, lorsque, dans le rectangle de la porte, s'encadrait une silhouette d'importance, les deux mains serraient à la fois, le sourire se figeait plus longuement, et le ressort, pour relever l'homme courbé, ne fonctionnait plus.
Il y avait des saints pour tous les grades, pour toutes les dignités, pour toutes les influences.
André et Madeleine, ayant regardé cette comédie, traversèrent les salons.
Les dames étaient peu nombreuses; celles qui accompagnaient leurs filles choisissaient, ])0ur les mettre en valeur, des positions qu'elles défendaient ensuite vaillamment.
M. et M'"* Martyne s'assirent dans un coin, et ils furent les seuls qui s^amusèrent; les
autres n'étaient pas venus pour cela : un vieux général, que fatiguaient les lumières et le bruit, s'efforçait, au bras d'une dame importante, à se faire reconnaître avant de s'aller coucher; tandis qu'un capitaine, congestionné, sanglé dans son dolman, n'avait pas d'autre ambition que d'être vu par le seul général.
Tel vieillard, dont les multiples petites croix épinglées à l'habit semblaient, trop lourdes, entraîner la poitrine vers la terre, présentait un visage d'enfant vicieux; à tel point que les purs cheveux blancs surprenaient au-dessus de son front, et que, au lieu de commander le respect, ils n'apparaissaient que comme un signe de décrépitude.
On ne voyait pas un homme ayant passé la cinquantaine qui ne fût largement décoré ou titulaire de quelque haute fonction. Ceux-ci ne portaient pas sur eux, comme les premiers, la preuve matérielle de leur fortune, mais elle n'était pas moins clairement indiquée par les hommages qu'ils recevaient.
Devant chaque dignitaire stationnant dans le salon, c'était un défilé de candidats à quelque chose; chacun d'eux s'avançait dès que le précédent venait d'être congédié. II attendait, guettant le moment favorable, préparant sa courbette, prenant, dès longtemps, son élan pour le salut; quand l'autre, enfin libre, daignait tourner les yeux vers lui, il se précipitait, et alors, de tout son cœur, de tout son être, il plongeait; et devant le détenteur de places et d'honneurs, il s'inclinait si bas, si bas, qu'il semblait lui dire :
— Ne me repousse pas, mon maître; tu vois, je fais tout ce que je peux, plus encore que l'autre, tout à l'heure. Si je faisais davantage, si je te baisais les pieds, on me meltrait à la porte : mais il n'y a que cette crainte qui me retient.
Les maîtres écoutaient, ennuyés et polis, assurant, inlassablement, de leur bienveillance.
En face de ces chefs de partis, de ces hommes qui occupaient de hautes situations
LA MAISON VIDE 26i
politiques, Madeleine s'étonnait que leurs traits ne révélassent pas les qualités rares qu'ils devaient posséder. Quelques-uns passaient, marqués d'un tel signe d'inintelligence qu'ils en devenaient troublants ; aies voir, ainsi épanouis dans leur sottise, triomphants et sereins, on se demandait s'ils n'avaient pas raison, si la force qui les poussait n'était pas toute-puissante et enviable.
Mais un masque presque identique, fait à la fois de dureté, d'inquiétude et de tristesse, recouvrait la plupart des visages, celui de l'avocat glabre comme celui du médecin hirsute ; ils ne se différenciaient que par les tics professionnels que quelques-uns de ces hommes d'État d'occasion avaient conservés.
— C'est l'angoisse du succès, expliqua André. Tous ces gens-là — les politiciens et leurs créatures — ont établi leur vie d'après une même règle, qui accapare toute leur fidélité : Arriver.
Ne t'étonne donc pas si l'expression de leur visage est dure. Un tel programme implique
Tardenle résolution de ne reculer devant aucun obstacle, de marcher en avant, toujours, pardessus tout, sans regarder qui on écrase. Dans cette triste corporation, l'abandon des scrupules est le premier travail qu'exécute Tapprenti.
Inquiets? Comment ne le seraient-ils pas? Ceux qui ontencorefaim ignorent s'ils trouveront place à table ; les rassasiés craignent à toute heure qu'on ne tire leur chaise et qu'on ne les jette dehors. Les moyens qu'ils ont employés naguère, à l'heure où il s'agissait de parvenir, ne sont pas pour les rassurer sur la stabilité de leur situation.
Et les voilà tristes, parce que ces hommes qui se sont vainement agités, en quête de titres et d'argent, doivent penser tout de même, parfois, qu'il y a là-bas, dans des laboratoires, dans des bibliothèques, des vieillards silencieux qui ont accompli les œuvres qu'eux, les politiciens, sont à peine bons à exploiter.
Et celan'est pas hicii i;ai. Alui.>, \ui> lu. ii
ne faut pas trop les mépriser ; il vaut mieux les plaindre, étendre jusqu'à eux, si loin que ce soit, un peu de cette pitié qu'ils n'emploient pas souvent.
— Tiens, voilà Brignou.
Saluant ici et là, serrant des mains, se glissant entre les groupes, Brignou vint s'incliner devant M""^ Martyne.
Tout de suite, il annonça son mariage, ajoutant, sans fausse modestie :
— C'est une affaire magnifique: Cinq cent mille francs le jour du contrat, et le gros sac plus tard. Une petite belle-sœur pas forte, toujours malade. Du reste, une femme un peu délicate aussi, un peu...
Il leva l'épaule droite, pencha la tête, simulant une infirmité.
— Une femme comme celle-là ne doit pas avoirde tempérament; c'est ce que jedemande, n'est-ce pas ? Je n'entends pas me cloîtrer parce que je me marie.
Etsavez-vous à qui je dois cette aubaine? Au père Antoine, le prieur de la boîte où j'ai été
élevé. Ma conduite l'inquiétait, cet homme ; il a mis Taflaire en train, m'a chaudement recommandé, et le tour est joué : ce n'est pas plus malin que ça. Elle est bien bonne ?
Les petits yeux de Brignou, chercheurs d'approbation, clignotaient derrière le lorgnon.
Mais Madeleine n'avait plus, pour écouter, sa patience indulgente de naguère :
Elle se leva, prit le bras d'André.
— Compliments, prononça-t-elle.
Et ils s'éloignèrent.
Maintenant, dans les salons, c'était la cohue; mais devant eux une trouée s'ouvrit: le Ministre allait passer.
Il s'avança, plastronnant, s'efforçantà cette majesté qui le fuyait obstinément.
il avait pris le bras d'un jeune homme décoré qui marchait avec précaution, sans remuer le buste, comme soucieux de ne pas secouer le précieux fardeau qu'il soutenait.
C'était Rouverault.
Le peintre avait rapporté de Champagne de belles études : elles égalaient presque son rêve. Des plaines nues, il avait réussi àdégager l'àme modeste, à la faire passer dans son œuvre, à peindre avec un égal bonheur les interminables champs de blé, puissamment ondulés comme la mer, les vastes étendues d'éteules épuisées, la moisson faite, et la terre crayeuse et inculte, pitoyablement abandonnée, la terre gueuse.
Sa conscience et son intelligence l'avaient gardé, en reproduisant le modèle, d'exagérer ses qualités et ses défauts pour le rendre pittoresque. Ainsi, qu'ils fussent la plaine féconde, paysanne point coquette, mais habile et dure au travail, ouïe sol maudit que nul effort ne tirera de sa misère, ses paysages étaient touchants par leur simple beauté.
Il avait ouvert une exposition : un marchand, acquéreur de bon nombre de toiles, risquait les frais d'une énergique réclame. Quelques semaines après son retour à Paris,
Rouverault était à la mode. Ses moindres esquisses s'enlevaient aussitôt signées, et dans sa volonté de mettre à profit un pareil coup de fortune, il produisait hâtivement des œuvres bien inférieures à ses premiers essais que jadis Une pouvait pas vendre.
C'est alors qu'on l'avait décoré.
Il était venu rembourser l'argent prêté par Martyne, qui, depuis lors, ne rencontrait plus cet homme trop occupé.
Ainsi André expliquait à Madeleine les hommes que réunissait là, sous couleur de plaisir, l'obligation professionnelle. Il disait pourquoi celui-ci était riche et celui-là honoré.
D'un mouvement incertain d'abord, puis continu, la foule se dirigeait vers les portes. Des salons éloignés où l'on dansait encore, s'échappaien t les mesures des dernières valses ; mais la sortie de cette fête officielle n'avait pas le charme mélancolique et tendre des fins de bal : la fatigue d'une nuit dépensée dans le voisinage immédiat des femmes ne palissait pas les visages; on s'en allait simplement, la
besogne faite, supputant l'importance des paroles prononcées et des engagements pris; les masques commençaient de se détacher, laissant voir les tares péniblement dissimulées.
Ensemble repassèrent Brignou, Rouverault et M. Fresnal. Ils riaient bruyamment et parlaient haut, en hommes d'importance, sûrs de leur fortune.
Cependant, le mal s'aggravait. Chaque jour, les épouvantables douleurs tordaient André sur une chaise longue; de fréquents accès de fièvre le brisaient; ses forces diminuaient; sa figure émaciée, jaunie, trahissait le danger prochain. Le D' Larmeret feignait de ne pas traiter son ami en malade; il ne l'examinait plus ; seulement, il lui dit un soir :
— Tu sais, si lu souffres beaucoup, il faudra me prévenir; ce ne serait pas inquiétant, mais je pourrais te faire des piqûres.
Il en était donc là : à l'heure où, les remèdes épuisés, on cherche un soulagement en attendant la mort. La mort, qu'il avait vue venir de loin, il la touchait.
Mais si l'angoisse qui Tétreignait, au premier instant, le torturait toujours, si elle restait toujours aussi douloureuse, sa nature n'était plus la même.
Toutes les lueurs que son effort désespéré avait fait jaillir, pour qu'elles lui éclairassent encore un coin de vie, et qui s'étaient éteintes, tous les spectres surgis de cette ombre, qui l'avaient affolé, réapparurent. Ils se dessinaient avec la netteté qu'ont les visions des agonisants. André se rappelait les premiers soupçons, les indices plus graves, la terrible secousse de la certitude acquise, son découragement, sa haine de la vie empoisonnée, son désir de mourir tout de suite.
Fuis, le revirement brusque : la volonté de jouir de toutes les minutes, jusqu'à la dernière; le tourbillon dans lequel il avait voulu se jeter, la fête, le jeu, le dégoût vite monté. Enfin, l'heure de la plus grande tristesse, lorsque, ayant écouté Rouverault exalter l'amour de son œuvre, il avait compris que s'il souffrait tant, c'était surtout parce qu'il
ne laisserait rien derrière lui. Comme, à cet instant de suprême angoisse, la tendresse simple de Madeleine avait été bonne I Comme la jeune femme s'était joliment révélée! Et, peu à |)eu, au contact de son amour et de son dévouement, l'idée avait germé — sans qu'il le voulût, naturellement, — que, par elle seulement, quelque chose de lui pourrait être sauvé; l'idée qu'il fallait se donner tout entier à cette affection, qu'il ne devait plus faire aucun effort, sinon vers elle.
Et maintenant que la fin approchait, plus que la peur même du tombeau, cette crainte le hantait, de n'avoir pas achevé son œuvre.
— Quelle misère! pensait-il. Ainsi, je n'ai plus que cette volonté : identifier au mien Tesprit de Madeleine; je rêve, par ses yeux, voir les choses futures, et, pour épargner sa faiblesse, moi qui m'efforce h obtenir d'elle l'absolue sincérité, je lui tais le secret de ma vie, l'unique pensée en laquelle je m'absorbe depuis deux ans !
Pour ne pas la faire souffrir, parce que je
ne suis point encore assez sur de son caractère, je n'ose pas lui dire : « Je vais mourir. »
Quand elle m'interroge, je lui mens.
Et après? Que deviendra-t-elle, l'empreinte que je me flatte d'avoir marquée?
Combien faudra-t-il d'années, de mois ou de jours pour l'effacer? L'effacer... non, Madeleine est trop pieuse pour abandonner un mort. Le temps n'effacera pas l'empreinte : il l'altérera. Ma femme sera de bonne foi quand, en mon nom, elle agira et parlera. Cependant, les actes qu'elle accomplira, les paroles qu'elle prononcera, lui seront propres et me demeureront étrangers.
Et moi, moi tel que je suis aujourd'hui, pensant et voulant de toutes mes forces, je vais disparaître ; mon fds ne me connaîtra jamais, aucune puissance n'est capable de faire qu'il me connaisse.
Si tendrement que m'aime Madeleine, malgré sa pensée que j'ai façonnée, ses goûts que j'ai éclairés, tout son être que j'ai rendu mien, je ne suis pas sûr.
Songer que quelques mois, peut-être,
m'apporteraient la certitude...
Et il se plaignait seulement en disant : — J'aurais bien voulu rester encore un peu
auprès d'eux...
Il désira, revoir Clerfont, les paysages calmes où s'étaient tressés les plus sûrs liens qui l'attachaient à Madeleine, où reposaient, y ayant vécu, celles qui l'avaient le plus aimé, où l'attendait encore la double affection naïve de l'abbé Savine et de M. Résydor. Le village dans lequel, enfant, au jour des vacances, il entrait comme dans un domaine de rêve, lui apparaissait, de nouveau, environné de la beauté des songes. N'avaient-elles point été merveilleuses et insaisissables, et tôt disparues comme les visions du sommeil, ses joies, celles de jadis et celles de naguère, depuis les joies inappréciées de l'enfance jusqu'à cette joie dernière de sentir l'esprit de sa femme se
rapprocher du sien, — cette joie dernière qni lui était brusquement arrachée.
— J'irai seul à Clerfont, décida-t-il. Ces heures de recueillement avant la mort, les pourrais-je trouver hors de la solitude?
Je soulTrirai en m'éloignant de Madeleine, mais, hélas! elle n'est pas assez exactement mienne pour que j'ose lui faire mon aveu, et j'ai besoin d'être, pendant quelques jours, dans le grand calme en face de la mort prochaine. J'irai seul, et bientôt; mes forces me quittent un peu chaque jour, et il faut que je revienne mourir ici.
Quand il annonça à Madeleine son départ pour Clerfont, elle le regarda, ne comprenant pas ; puis, elle lui dit :
— Tu veux aller là-bas sans moi? Pourquoi, mon ami? Pourquoi me quitter? Pourquoi ne pas m'emmener, comme toujours?
11 prétexta des affaires à régler :
— Ce n'est pas un voyage d'agrément, va, nous n'aurions pas le loisir de nous promener.
Et il songeait qu'il recommençait à lui mentir comme jadis, au temps des menues dissimulations.
— Qu'est-ce que ça fait, André? Emmènemoi.
Ses yeux étaient pleins de larmes et elle le regardait si ardemment, avec une angoisse si franche, qu'il eut honte de son mensonge, recevant d'elle, à son tour, un enseignement. 11 balbutia, consentant et s'excusant presque :
— Comme tu voudras, ma chérie, comme tu voudras; je comptais partir seul parce que je ne pensais pas que ce voyage te plût. Je serai très heureux si tu m'accompagnes.
Le petit Jacques fut confié à M"^ Fresnal. Le candidat, à qui ses ambitions politiques accordaient une trêve, manifesta d'ailleurs l'intention de s'occuper de son petit-fils. Le principe directeur de sa vie trouvait, en la circonstance, une application facile : le grandpère s'eflorçait à découvrir le plus prochain caprice de l'enfant ; après quoi, d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, il lui enjoignait de le
satisfaire. Mais, h la différence des plaideurs et des électeurs de Bar-sur-Loire, Jacques, en s'empressant d'obéir, ne prenait pas M. Fresnal pour un homme de génie.
A Clerfont, rien n'était changé : Tabbé Savine, un peu vieilli, la parole un peu plus lasse, ses éternels vêtements un peu plus râpés, reçut ses hôtes avec le même sourire. M. Résydor remplissait toujours ponctuellement ses multiples fonctions; sa rotondité s'accentuait, car, s'il avait recours i divers traitements propres à combattre l'obésité naissante, il refusait farouchement de suivre aucun régime touchant sa nourriture, qui était abondante et lourde.
C'était le plein été. La maison du curé, soigneusement close, fleurant la sacristie et la cave, offrait un sûr asile contre la chaleur. iMais André et Madeleine préféraient s'asseoir sous la charmille. Une après-midi, ils reposaient seuls à leur place accoutumée ; M. le curé visitait un malade, dans la montagne ;
M. Résydor avait annoncé son intention de mettre du vin en bouteilles ; en réalité, il était bien descendu au cellier, mais, ainsi justifié aux yeux de Julie du reproche de paresse, il s'étendait, au frais, sur un las de fagots, pour faire la sieste.
Sous la charmille, Tombre était épaisse, tachée seulement de quelques minces rais lumineux qui dessinaient sur le sol des ronds clairs irréguliers.
Alentour, le grand soleil régnait, généreux et vivifiant, et prodigue. Il n'y avait pas un coin où il ne pénétrât, qu'il n'emplît de sa chaude clarté d'or; et tous les insectes, modestes et innommés, lesinfimesmoucherons qui dormaient, les jours sombres, honteusement cachés, volaient et bourdonnaient en bandes folles, ivres de la vie qui leur était versée.
Le malade parlait peu ; sa misère l'accablait ; le seul soulagement lui fût venu de la tendresse avertie de Madeleine, qu'il ne voulait pas solliciter.
Mais, sans formuler son angoisse en termes précis, il ne pouvait pas s'empêcher de faire à son terrible secret des allusions fréquentes.
— Alîl si lu savais! finit-il par dire.
Elle eut un très léger haussement d'épaules, non d'impatience, mais de pitié, et laissa échapper :
— 11 y a longtemps que je sais, mon pauvre ami.
— Tu sais... Quo sais-tu? lil-il, «ii >•' dressant.
Madeleine se tourna vers lui, lui passa un brasautourducou,el, le pénétrant de la double aiïection de ses yeux graves, prononra
— Je sais que tu vas mourir.
Et elle tomba en sanglotant sur Tépaule d'André, qui disait, en la serrant dans ses bras :
— Elle sait, elle sail ! Kll.' a deviné : Oli! que je suis heureux!
XXÏI
Elle expliqua :
— Tu m'as si bien prise, que c'est tout naturel. J'ai vu tout de suite que tu étais gravement malade et que tu me cachais ta propre inquiétude pour ne pas me tourmenter. J'ai questionné Larmeret, il ne m'a rien dit. Mais il ne mentait pas avec autant d'assurance que de coutume.
Ton mal a progressé, je le voyais bien ; pourtant, je n'ai su la vérité que par toimême — pas en t'entendant parler; tu n'as jamais voulu me dire — mais, véritablement en t'écoutant penser. Tu m'as si bien assimilée à toi que rien de ce qui émane de toi ne m'échappe. Autant que tes paroles, tes silences ont un sens, et certains ont été si
tristes et si tendres, que j'ai compris. Je ne te l'ai pas avoué plus tôt pour ne pas te déplaire, mais comme j'ai pleuré, mon bienaimé, comme j'ai pleuré! C'est donc vrai que tu vas me laisser?
Elle ne parlait plus; sa gorge était secouée de sanglots.
André la berça doucement, caressa et baisa ses cheveux, puis il dit:
— Oui, mon amie, c'est vrai, je vais mourir, mais je ne te laisserai pas.
Avant que je sois averti de ma fin prochaine, nous avons, par ma faute, vécu en étrangers. Il fallait que l'image de la mort se dressât sur ma route pour que la peur me saisît d'être isolé et sans appui. Alors, je t'ai appelée à mon secours, toi ma femme, et je t'ai aimée profondément, pieusement. Puisque l'on t'a nommée la moitié de moi-même, n'est-ce pas que, toi vivant, je ne disparaîtrai pas complètement? ïl s'agissait seulement que tu devinsses digne de ce titre. Je crois maintenant que ta bonne volonté.
fécondée par mon ardent désir, produira Tœuvre entière. Et c'est par la mort même que m'est annoncée la bonne nouvelle : car voilà enfin que tu m'apparais tout à fait mienne, ma pensée secrète s'étant, d'ellemême, révélée à toi.
iMadeleine ne pleurait plus ; elle avait soulevé sa tête et regardait André. Elle ne détournait plus, comme au temps des premières leçons, ses yeux trop sincères : elle les montrait, avec toute leur simplicité et tout leur émoi, entièrement livrée.
Dehors, la ronde continuait, des moucherons vivifiés dans la lumière puissanle ; il semblait que par les jardins et par la campagne, montât une marée de soleil.
Et André reprit :
— Je vais mourir, mais je ne te laisserai pas.
Mes pensées, mes croyances, mes opinions, mes travers aussi, que je t'ai minutieusement expliqués, tu les as fidèlement recueillis, et je sais, ma bonne compagne, que, devi-
nant ton rôle avant de l'avoir compris, depuis longtemps tu n'as pas de désir plus vif que de façonner, à l'image de la mienne Ion i\me de jeune femme simple et tendre
Les propres éléments de mon être, tout cr qui, après ma mort, ne sera pas enfoui, demeureront donc en toi. Tu vois que je ne mourrai pas tout entier, puisque, par h\ grâce de l'amour, le meilleur de moi-mênn survivra à mon corps.
Pour toi, la première partie de la tàclie est remplie. La seconde t'attend.
Je voudrais être sûr, en m'en allant, que l'ordre des choses qui me furent chères ne sera pas dérangé. Et j'espère, parce que j'ai placé ma confiance en toi. Ce n'est pas en se couvrant de vêtements noirs et en poussant des sanglots qu'on porte vraiment le deuil de ceux qu'on aime : c'est en continuant patieni ment leur œuvre, le visage souriant, pour que les autres s'aperçoivent à peine qu'il y a un mort.
Que ceux qui ont coutume de recevoir de
moi quelque bien ne soient jamais déçus dans leur attente.
Que dans les détails comme dans les grandes lignes du dessin de votre vie, vous qui composez ma famille, ceux-là reconnaissent mon esprit qui jadis auraient reconnu ma main.
Surtout, que personne ne dise.: « Cet événement ne serait pas arrivé si André Martyne vivait encore. » S'il en était ainsi, si une seule fois quelqu'un pouvait dire cela, c'est que tu ne m'aurais pas bien aimé. Car tout, précisément, doit arriver comme si je n'étais pas parti. Et, en réalité, tu sais que je serai toujours présent, mes pensées les plus intimes — que tu connais comme je les connais moi-même — déposées en toi. Et c'est parce qu'aujourd'hui je sais cela, qu'après avoir été étreint pendant de longs mois par l'angoisse de l'agonie, par la terreur affolante de disparaître, si mon cœur se déchire au moment de te quitter, mon esprit, du moins, voit approcher avec une tranquil-
lité parfaite l'heure où mes yeux se fermeront. Que craindrait-il? Il ne mourra pas.
Il demeurera ce qu'il est, encore plus étroitement mêlé au tien. Ainsi, ma maison ne sera jamais vide, horriblement vide comme les morts laissent souvent la leur ; il n'y manquera personne, les habitants tiendront seulement un peu moins de place.
Mais mon esprit n'échapperait pas à la mort s'il devait être anéanti lorsque, à ton tour, tu disparaîtras; aussi, tu sais bien comment il continuera de vivre.
Notre souci d'aimer la beauté, de juger les hommes non d'après leurs succès mais selon leur qualité d'âme, de nous efforcer toujours vers la bonté, c'est toi qui auras la joie sacrée de le faire naître, croître, et de le voir s'épanouir dans l'âme de notre fils. Le dépôt qu'il aura reçu de toi et dont tu lui auras fait savoir tout le prix, il le conservera pieusement. Les idées apprises par là deviendront ses idées les plus chères, les éléments de sa propre personnalité, elles seront son véritable patri-
moine, qu'avec le concours de sa femme il s'efforcera de léguer à ses fils, qui, à leur tour, le transmettront aux leurs. Ainsi, d'amour en amour, par la volonté des hommes, par la tendresse des femmes et des mères, notre àme sera réellement immortelle.
Et c'est pourquoi, ma bien-aimée, dégagé des angoisses anciennes, j'attends en paix l'heure de l'évolution que la pensée salutaire m'a permis de préparer.
Je pleure seulement, en pensant que je ne te verrai plus.
xxin
L'entretien, prolongé longtemps, jusqu'au crépuscule, fut repris chaque jour.
Dans les paysages familiers, dont la beauté simple avait encouragé leur première intimité, se formulaient plus facilement les derniers enseignements du maître au tendre disciple.
Ils s'arrêtaient souvent pendant les courtes promenades faites à pas lents, et André précisait un conseil :
— Quand Jacques aura dix-huit ans, il faudra qu'il apprenne ceci.
Ou bien :
— Et s'il commettait telle action, que ferais- tu ?
Comme un voyageur, soucieux du Inm ordre de sa maison, donne à celui qui reste,
avant l'instant du départ, les dernières indications, André, clairement et minutieusement, prodiguait à Madeleine les explications suprêmes.
Elle Fécoutait ardemment. Si elle n'avait pu retenir ses larmes au premier instant, sous la charmille, elle n'avait pas faibli les jours suivants; elle savait déjà, et, d'ailleurs, toute démonstration douloureuse l'eût diminuée.
Elle ne devait plus vivre que pour la tache qui lui incombait, qu'il faudrait accomplir, le visage souriant.
Ah ! ses devoirs de jeune fille, ses devoirs faciles qu'elle s'ingéniait à remplir entièrement, ses devoirs déjeune femme peu aimée, aussi puérils... qu'était tout cela auprès du devoir noble et grave d'aujourd'hui et de demain? Elle avait été, de tout son cœur, l'épouse ; hélas ! bientôt, elle ne serait plus que la mère : mais quelle mère parfaite elle voulait devenir! Réussirait-elle? La crainte d'échouer, de ne pas savoir recueillir des lèvres encore ouvertes le mot qu'un jour
elle désirerait peut-être en vain, la tendait, désespérément attentive, vers André.
C'est ainsi qu'il la voulait; il jouissait orgueilleusement de cet instrument sensible à un tel point qu'il enregistrait, en l'amplifiant, la moindre vibration émanée de lui.
André et Madeleine avaient passé la soirée assis sur le banc du jardin, en compagnie de M. le curé et de M. Résydor.
La conversation languissait, les jeunes gens ne faisant nul effort pour la ranimer, et les vieillards s'étant assoupis l'un après Tautre. L'abbé Savine, d'abord, avait incliné sur son épaule sa petite tête décharnée, et fermé les yeux, tandis que ses lèvres continuaient de s'agiter, comme achevant de murmurer une prière.
Ne l'entendant plus parler, M. Résydor, rendu fier par l'obscurité où personne ne voyait plus clair que lui-même, prononça :
— Est-ce que M. le curé dormirait? On ne peut rien distinguer, dans cette saprée nuit.
(Il disait saprée pour sacrée, conciliant ainsi sa crainte de commettre un péché en jurant et son désir de faire le brave.)
Quelques minutes après, un ronflement sonore avertit que ]'honnête organiste suivait l'exemple de son curé.
Un brusque coup de sonnette les réveilla : Julie annonça qu'on demandait le prêtre pour administrer la fille du maréchal-ferrant qui était au plus mal.
Quand Tabbé Savinefut parti, accompagné de M. Résydor, elle revint expliquer : C'était une enfant de dix ans, Pauline, qui allait faire « sa communion». Jolie comme un cœur et « apprenante »! A preuve qu'elle était toujours la première au catéchisme, même que M. le curé avait tort de lui donner cette place-là plutôt qu'à M'** Antoinette Grêlon, et que iM"'" Grêlon n'en devait pas être contente. Mais il n'avait jamais pu comprendre ça, le pauvre cher homme.... Et cette petite Pauline, à présent, était très malade: ça la tenait dans toute la tête. « Faut-il, faut-il ! »
ajouta Julie, tandis qu'elle s'en retournait vers sa cuisine.
Dans leur chambre, les jeunes gens ne voulurent pas de lumière.
Étendus sur le canapé, ils restèrent, par la croisée large ouverte, en contact avec la nuit. Elle était magnifique, solennisée par le grand silence des campagnes, qui semblait venir de loin, de profondeurs mystérieuses, avoir traversé, avant de s'arrêter là, de vastes étendues et d'innombrables villages tous endormis dans la même paix. Cependant, on percevait un murmure clair el continu : la Mirette coulant sur son lit caillouteux. Parfois le chœur étrange des grenouilles s'élevait.
Mais ces bruits distincts et menus ne troublaient pas le silence : ils le rendaient plus émouvant. L'odeur pure de la nuit entrait par la croisée.
Ils parlaient lentement, à de rares intervalles, entre des caresses, anéantis par la beauté de l'heure.
Le fracas d'un train ébranla la vallée.
Puis, on n'entendit plus que la douce musique de Teau, et le mélancolique appel des grenouilles.
Mais voici qu'un bourdonnement sourd gronda, comme d'une cloche essayant sa voix avant de tinter. Elle se décida, d'autres suivirent, et le glas funèbre résonna dans la nuit.
— Oh I oh ! fit Madeleine en se serrant plus nerveusement contre son mari.
Et quand les cloches se turent :
— C'est pour la petite Pauline : elle vient de mourir.
A Clerfont, comme dans toute la contrée, à l'instant où meurt un habitant, le glas est sonné et il tinte régulièrement, à certaines heures du jour et de la nuit, jusqu'à ce que le défunt ait été porté en terre.
De nouveau, le silence régna, mais il était plus profond et plus angoissant.
— La petite Pauline, dit André, une enfant de dix ans! Elle n'a jamais dû penser qu'elle allait mourir.... el pourtant I
— Je la connaissais bien ; elle était fraîche et robuste.
— Et la voilà morte, avant moi qui suis condamné depuis deux ans.
La force terrible s'est manifestée en elle, la force qu'on a découverte en moi, mais qui réside en tout homme, et qui l'entraîne au tombeau. Qu'il rie, qu'il travaille ou qu'il rêve, qu'importe? Avant la force de vouloir, la force de comprendre et la force d'agir, celle-là existe en lui : Elle est antérieure à toutes les autres, puisqu'elle fait mourir des enfants sans leur laisser le temps de s'apercevoir qu'ils vivaient.
Elle est donc là, guetteuse, dans chaque corps, depuis sa naissance. Quand se manifestera-t-elle? Aujourd'hui ou demain, dans dix ou dans vingt ans, ou dans soixante?
Mon amie, la différence est-elle essentielle? Tous les hommes ne sont-ils pas exactement semblables à moi ?
Ils vivent, mais ils sont condamnés; chacun d'eux a une maladie dont il ne guérira
pas. Le délai est fixé, incxorablemcnl, im ])eu plus long pour celui-ci, plus court pour celui-là ; il sera vite écoulé, et après, sûrement, comnie pour moi, ce sera la mort.
Mais on m'a prévenu, tandis qu'ils n'y pensent pas. Ils goûtent la vie sans ardeur, satisfai Is lorsqu'ils ont agréablement « passé le temps. »
— Ami, fit-elle en le caressant plus tendrement parée qu'il parlait de sa mort, n'estce pas une pitié suprême qui les distrait de ridée terrible?
— Non, Madeleine, il ne faut pasdire cela, ïu juges les hommes trop sévèrement. Us sont légers, mais ils ne sont pas lâches. Ils valent à peu près ce que j'ai valu.
Qu'étais-je, avant de savoir que j'allais mourir? J'ai mené la vie la plus médiocre qui soit, jusqu'au jour où la révélation m'a été faite ; mais de celle-ci j'ai tiré un si grand bien, que je voudrais le crier à tout l'univers, à tous les pauvres hommes qui sont condamnés comme moi, et qui n'y pensent pas. On dirait qu'ils l'ignorent.
Je ne veux point parler des croyants : ils connaissent une règle formelle dont ils sont inexcusables de s'écarter; ils demeurent dans Fattente d'une vie future : l'abbé Savine et M. Résydorsont des cœurs naïfs et heureux. Il ne faut ni les plaindre, ni les blâmer.
Mais les autres ! L'immence troupeau des hommes qui, sans foi précise, gaspillent jour par jour une vie dont ils ignorent le prix; mais M. Fresnal etBrignou, qui se dépensent sans compter pour leurs misérables intrigues; mais Larmeret, qui ne respire que dans le voisinage de la mort et n'a d'autre ambition que de distribuer des ordonnances selon la formule, et d'entourer ses enfants de soins puérils et exagérés ; mais Rouverault qui, ayant esquissé une belle œuvre, l'abandonne pour gagner de l'argent et de pauvres honneurs ! Tous, enfin... s'ils savaient la mort prochaine et sûre, s'ils la voyaient, telle qu'on me l'a montrée, ne trouveraient-ils pas autre chose à faire ?
Ils ne changeraient pas leur caractère, mais,
296 LA MAISON VIDK
le terme fixé, n'emploieraient-ils pas toute leur force dans le sens qu'il ont choisi?
Si un baron Bordot ne peut rien faire que tenter de prolonger sa triste jouissance, je vois tous les autres saisir avec plus d'énergie Toutil professionnel et négliger le commerce journalier pour s'efforcer vers l'œuvre : Poète, sculpteur ou savant, quiconque produit, quiconque agit, se hâte, sachant qu'il va partir, d'élever son monument, pour que, s'il se retourne à l'instant de disparaître, il puisse voir, sur la route, quelque chose de lui qui demeure.
Il en est, dis-tu, qu'aucun labeur ne sollicite, qui, n'étant ni artistes, ni savants, ni hommes d'Etat, sont simplement des hommes? Ceux-là, tu sais bien qu'ils ne resteront pas non plus inaclifs; qu'ils ont, eux aussi, leur œuvre à accomplir, la grande œuvre qui sollicite tout homme de bonne volonté, l'œuvre simple et naturelle.
Comme j'ai fait, tout homme sentant l'approche de la mort, poussé par ses plus nobles
instincts, se défendra conlre elle, déposera son plus cher trésor, ses plus intimes sentiments, son àme, en celle qu'il aura préparée et qui élèvera l'enfant. Tu tacheras que le nôtre nous ressemble, n'est-ce pas?
Ainsi le bon ouvrier, ayant aimé sa compagne d'un cœur rude, léguera aux siens sa simple qualité. Par là nous aurons eu, lui et moi, le même idéal.
Et cette- œuvre-là, Madeleine, est plus précieuse que toutes les autres, car, s'il survit quelque chose de l'artiste dans le monument qu'il a érigé sur la route, ma gloire, à moi, c'est de ne pas laisser ma maison vide : l'heure de mourir est venue lorsqu'on a accompli une telle œuvre.
11 ajouta doucement :
— Ou lorsqu'on a tenté de l'accomplir.