S8 LA MAISON VIDE
Tabsorberait tout en lier, lui, son corps, son âme et jusqu'à son souvenir, s'affaiblissait. Quelqu'un était là, qui épousait sa vie, qui s'unissait étroitement h lui, qui, au dernier moment, souiïrirait de sa douleur, et après, porterait non seulement le deuil superficiel imposé par les convenances, mais le deuil intime, le deuil du cœur, qui ne se périme pas. Cet espoir paraissait à André si naturel, et si normale la vie d'affection et d'intimité qui allait être la sienne, qu'il ne croyait pas que ces pensées eussent pu jamais lui être étrangères.
Il ne savait pas à quelle époque il les avait conçues; n'étaient-elles pas de tous les temps? N'étaient-elles pas la vérité et l'évidence mêmes?
Nulle délicatesse amoureuse à laquelle il ne pensât pour plaire à Madeleine. Et quand il la sentait émue, quand il voyait combien ils étaient heureux par leur amour, il croyait avoir gagné quelque chose, s'être un peu défendu contre l'ennemie implacable qui ne
serait pas vaincue, cependant, l'ennemie patiente qui attendait.
A certaines heures, il oubliait presque la joie de son amour et la crainte de la mort, pour retrouver la vie calme d'autrefois. Mais, le plus souvent, l'horreur de sa situation l'enfiévrait; alors, il se réfugiait dans la tendresse offerte.
Parfois, .il avait la sensation d'être en communion intime avec Madeleine ; il la savait si sincèrement donnée, lui-même désirait avec tant d'ardeur la complète fusion de leurs êtres et de leurs esprits, qu'une grande force semblait les soutenir, les pousser l'un vers l'autre, et qu'il paraissait déraisonnable de penser qu'ils n'étaient pas unis — absolument.
Ce fut dans une heure semblable, parce que Madeleine riait au moment où lui-même, malgré tout, était mortellement triste, qu'André sentit la vanité de son rêve. Subiment, celle en qui, depuis des semaines, il voyait l'intime compagne, la continuatrice
(lo son âme, lui apparut aussi lointaine qu'elle avait toujours été. Eux qui, ayant vécu étrangers l'un près de Tautre, ne possédaient rien de commun que leur tendresse subitement dégagée, par quelle grâce auraient-ils donc pu se pénétrer, se connaître, n'avoir qu'un seul esprit et un seul cœur?
Les amants prennent leur désir pour la réalité, qui décrètent : nous nous aimons, donc, nous ne sommes pas différents l'un de l'autre; je suis elle, comme elle est moi.
Voilà qu'André, pauvre amant trop pressé parce qu'il allait mourir, s'était pris au piège.
11 considérait avec une grande pitié la jeune femme qui, l'instant d'avant, lui avait plongé au fond des yeux son regard bon et droit, et qui, maintenant, circulait dans la cbambre en chantant, tandis que lui retombait à sa détresse.
C'était cela, la communion intime...
Cependant, Madeleine s'inquiétait : elle cessa de chanter pour parler à son mari qui
ne répondit pas. Pourquoi? Qu'avait-il? Elle restait là, souriant presque encore, anxieuse déjà — toute vibrante.
Et André pensa qu'avec leur double bonne volonté et leur double amour il était fou de désespérer. Pour la première fois, il perçut exactement ce qu'il y avait dans les grands yeux sincères ouverts sur lui : une interrogation. •
Non, elle n'était pas proche, elle était lointaine, reculée au fond des régions mystérieuses et naïves où grandissent les âmes des petites filles ; elle était lointaine et ignorante : mais elle désirait tant apprendre !
Évanoui le rêve puéril et romanesque de leurs âmes confondues qui venaient à peine de s'effleurer, André vit nettement qu'une tâche l'attendait, aussi haute et plus humaine, digne d'accaparer ses dernières années :
Les chers yeux interrogateurs, leur faire voir, une à une, les choses de la vie ;
L'esprit neuf, mais large ouvert, y déposer, patiemment, les vérités primordiales, y
faire, comme des plantes rares difficilement acclimatées, fleurir les idées justes;
Le cœur loyal... il n'aurait qu'à l'écouter battre.
Et devant sa femme, amoureuse et simple, qui l'attendait, André frémit d'émoi en comprenant la beauté de l'œuvre à faire.
En juillet, M. et M"'^ Fresnal partirent pour Bar-sur-Laire, comme ils faisaient chaque année. « Je ne pourrais pas supporter les chaleurs à Paris », gémissait le vieil avoué.
Et il allait se réfugier parmi ses anciens clients, dans sa vaste maison sise au centre de la ville ensoleillée et poussiéreuse, aux rues jamais arrosées, difficilement habitable pendant Tété, mais où il ne souffrait pas, puisqu'il était à la campagne.
Le D' Larmeret avait conduit sa famille à Longseuil; dans ce petit port normand, il pouvait veiller, de près, à l'hygiène des enfants, pendant que leur mère s'attendrissait au spectacle du soleil couchant et de la
mer infinie, qui lui semblaient créés tout
exprès pour qu'y évoluai son rêve sentimental.
Les autres amies de M""' Martyne s'étaient installées, pour les mois d'été, qui au bord de la mer, qui en de lointaines et modestes provinces. Brignou villégiaturait, chaque année, en quelque endroit où il pouvait, tout en se reposant à peu de frais, ébaucher d'utiles relations.
André, que certains intérêts retenaient à Paris, vécut seul avec Madeleine.
Qu'elle s'occupât à donner au petit Jacques les soins plus délicats réservés à elle seule, qu'elle fît des courses par la ville, ou qu'elle travaillât à l'un des légers ouvrages de broderie qui ne s'achevaient jamais, son mari ne la quittait guère. Les plus minces détails concernant la jeune femme l'intéressaient André, sur chaque chose, lui disait simplement et gravement sa pensée; ainsi, au cours de leur perpétuel entretien, les sujets les plus insignifiants en apparence faisaient naître les confidences les plus intimes, étant les plus spontanées.
Ses idées s'exprimaient par un mot ou par un geste, sans que sa volonté eût même à intervenir.
Madeleine avait peu réfléchi, la conscience nette et presque instinctive de ses devoirs l'ayant fait agir sans qu'elle sût très précisément pourquoi ceci était bon et cela détestable.
Maintenant, le sens de chaque chose lui apparaissait. Sa marche tranquille dans la vie, sous l'impulsion de principes stricts et élémentaires, avait été d'abord un peu dérangée; les premières paroles la troublaient. Il lui semblait presque sacrilège de ne pas se borner à accomplir sa petite tâche journalière, sans tant raisonner, de remonter aux motifs, de chercher à voir toute action sous son jour vrai, découverte du voile conventionnel, déplacée de la pose factice où, habituellement, on la considérait. Avait-elle donc vécu les années écoulées dans un monde dont les éléments étaient froids, impénétrables, faits d'un bloc, et qui tout à coup s'animaient,
devenaient vivants, tout proches d'elle, participant à ses sentiments?
Sous les paroles de l'homme qui, à propos de chaque événement, même menu, développait simplement les pensées longtemps méditées, la jeune femme assistait à une création nouvelle, à un perpétuel éveil.
Elle découvrait une âme aux choses.
Quand il parlait, elle écoutait le plus souvent sans le regarder, son buste mince redressé. ses lèvres fixées en un pli qui n'était pas tout à fait un sourire. Elle ne l'interrompait jamais; seulement, quand un mot l'avait touchée, quand elle comprenait profondément une vérité, sur les yeux qui regardaient loin les paupières s'abaissaientlenlemenl, en signe d'acquiescement.
— Que cette fille est sotte! fit Madeleine. Lina avait fermé la porte de la salle à
manger, mais trop lentement pour ne pas entendre.
— Madeleine!
— C'est vrai... elle n'est pas capable de faire cuire un rôti à point. Je lui ai expliqué cent fois I
— Et puis, ça lui est égal, ce que je peux dire. On est bien bon de s'inquiéter de ces gens-là ! Mes reproches ne l'empêcheront pas de dîner...
Elle continuait ainsi, répétant les antiques griefs, journellement renouvelés, que les maîtres entretiennent contre les valets.
Au couvent, la bienveillance hautaine des
sœurs, chez ses parents, la morgue de M. Fresnal, dèsqu'il s'adressait à des humbles, lui avaient inculqué le mépris des domestiques.
Cependant, c'était une bonne maîtresse : Elle les payait largement et ne les renvoyait pas sans raisons. Mais ils restaient l'ennemi dont il fallait se défier; elle n'avait jamais songé qu'ils pussent souffrir d'un mot méprisant, ni espérer une parole de sympathie ; et cette Lina, aux bras de laquelle, chaque jour, elle confiait son fils, était un peu moins bien traitée qu'un chien familier qui aurait obtenu des caresses.
Madeleine s'échauffait; elle développait l'inépuisable sujet... Leur saleté, leur ivrognerie, leurs mensonges.
André l'écoutait sans parler.
La jeune femme se tut subitement; Lina venait de rentrer, les mains chargées de vaisselle. Le brusque silence tombé la surprit. Klle esquissa un mouvement de recul; une assiette glissa, brisée en mille morceaux.
Déjà la fille, s'étant débarrassée, se jetait à genoux, ramassait les débris épars; on ne voyait que sa croupe puissante, ses mains rouges s'allongeant sur le parquet, recueillant de minuscules éclats de porcelaine. Car elle n'osait pas se relever, poursuivant, par honte, sa chasse devenue inutile.
Un mouvement nerveux avait crispé le visage de Madeleine ; sa bouche s'ouvrait pour une parole dure, lorsque son regard rencontra celui d'André; il était posé sur la pauvre fille lamentablement effondrée, lourd de commisération et d'indulgence.
Alors, elle dit en souriant :
— C'est un petit malheur, allez, ma bonne Lina. Ne vous tourmentez pas pour si peu de chose.
Ils connurent le calme lourd de Tété à Paris.
Ils ne sortaient jamais avant le soir; les heures passaient lentes, tandis qu'ils causaient interminablement, dans l'ombre fraîche des stores baissés. Dehors, sous la lumière aveuglante, l'atmosphère devait être irrespirable, les rues presque désertes. Le silence n'était troublé que par des roulements de voitures, brefs et rares, le cri d'une sirène sur le fleuve ou la cloche, agitée un instant, d'un bateau mouche abordant le ponton.
Une joie profonde les enveloppait ; ils savouraient un bien-être égoïste, la certitude de n'être dérangés par nul importun. Ils se sentaient tellement isolés, tellement « eux
deux » que leurs paroles se faisaieat, d'ellesmêmes, sincères et intimes.
Naturellement, durant ces entretiens sans contrainte, leurs pensées se fondaient l'une dans l'autre sans qu'ils le cherchassent. André s'étonnait du calme retrouvé; l'idée terrible ne pouvait pas s'effacer de son esprit, mais elle l'avait tant martyrisé qu'elle ne lui était plus étrangère : elle l'effrayait moins. Toujours présente, elle n'apportait plus avec elle ces cauchemars qui centuplaient son horreur.
Un jour, Madeleine lui ayant conté des scènes de sa jeunesse qu'il ignorait, il s'aperçut que, depuis le commencement de l'aprèsmidi, il n'avait pas pensé à la mort; c'était la première fois qu'il l'oubliait pendant si longtemps.
Au soir, ils allaient par les rues vite assoupies, comme fatiguées du jour trop chaud. Elles leur semblaient vides, parce qu'ils étaient sûrs de n'y croiser aucun visage connu.
Madeleine regardait Paris. Elle n'avait ja-
mais vu sa beauté unique, exprimée sous mille formes : l'harmonie des lignes et des tons sobres, des nobles grisailles historiques et des toilettes claires des femmes, toute la vie grouillante et nerveuse évoluant dans le décor immortel des vieilles pierres. Tout cela, qui amusait jadis ses yeux d'enfant, trop vile accoutumés, elle n'avait jamais songé à l'admirer, plus que le paysan n'admire le soleil qui se couche.
Maintenant, son esprit éveillé percevait le charme indéfinissable de la ville; une joie presque sensuelle l'animait, rien qu'à respirer l'atmosphère depuis vingt ans connue, l'atmosphère de Paris, faite de grâce, d'intelligence et de nervosité, qu'attendrit le souvenir du passé.
Souvent, le soir, une voiture les emportait au Bois ; c'était, parla longue avenue, dans le bruit confus des roues, la course ininterrompue des lanternes se hâtant vers l'ombre; puis les voitures devenaient plus rares, disparaissaient au hasard des routes. Le cheval
prenait le pas. Une fraîcheur montait des lacs. Et dans le ciel, libéré de la lumière de Paris, les étoiles naissaient.
Le quatorze juillet, fuyant la cohue, ils avaient traversé le Bois, sui^i la Seine jusqu'au pont de Saint-Cloud. Là, ils trouvèrent de la poussière, des lampions, des pétards et des trompettes devant lesquels ils furent sans courage.
Au retour, Madeleine déclara qu'elle avait soif. Un pavillon était voisin, mais des tziganes y raclaient leurs valses.
— Entrons toutdemême,ditMadeleine; nous ne resterons pas longtemps; je meurs de soif.
La voiture roula bruyamment sur les pavés, s'arrêta un instant près du kiosque, décrivit sa courbe et alla se ranger hors de l'établissement. Ils s'assirent au bout du jardin, aussi loin qu'il fut possible des terribles virtuoses en tuniques rouges, qui redoublaient d'énergie à leur arrivée, les clients étant rares.
Installés devant des boissons glacées,
André et Madeleine tournaient le dos aux lumières; de leur place les crins-crins larmoyants s'entendaient à peine. Mais le silencN fut brutalement déchiré par les applaudissements d'un monsieur fort en gaîté, accompagné d'une dame mûre, et qui manifestait un enthousiasme exagéré pour le talent des tziganes. La dame, que n'effrayait point une ivresse évidente, semblait craindre uniquement que son compagnon ne lui ccliappal.
Enfin, elle réussit à Temmener.
Les derniers clients faisaient appeler le nom de leur cocher ou le numéro de leur voiture ; l'allée qui longeait le café était presqii déserte; la lanterne rouge d'une voiture en maraude se déplaçait si lentement qu'ils la crurent d'abord immobile ; l'œil éclalanl d'une automobile lila bruyamment en sens contraire. El, au môme instant, les deux jeunes gens se retournèrent: l'orchestre s'était In. mais un seul violon, qui jouait un air vif el léger, semblait se rapprocher d'eux.
En eiïet, ils demeuraient seuls, mainlenani
dans le jardin, et l'un des musiciens, tout en maniant son archet, s'avançait vers eux à petits pas. Quand il vit qu'on le regardait, il sourit en découvrant ses dents blanches et continua de marcher lentement.
Sans savoir pourquoi, Madeleine était mal à l'aise ; elle eût préféré que Thomme restât dans Je kiosque, mais elle ne voulait pas lui faire signe de.se retirer.
En sorte que l'air, lointain tout à l'heure, se rapprochait à chaque minute, bien qu'elle eût souhaité ne pas l'entendre, et que la secouât une peur nerveuse de tout, de la nuit, du bellâtre, de la musique.
Il était derrière eux, ayant repris le motif d'une valse pleurarde, puis, toujours souriant et jouant, il s'éloigna de quelques pas, revint, se montra à droite, à gauche, se dissimula derrière les arbres, reparut, les enlaçant dans les phrases traînantes de sa piètre mélodie. Enfin, sur un crescendo particulièrement irrésistible, il s'arrêta, accentua son sourire et tendit la main.
André y posa une pièce de monnaie.
Us se levèrent; Madeleine avait pâli.
— Est-ce bête, ami, dit-elle lorsqu'ils eurent retrouvé la voiture. Crois-tu que r bonhomme, avec sa musique de foire, m ;i émue violemment. Quand il s'est approche, j'ai eu envie de fuir! Kt après, pendant qu'il promenait sa valse autour de nous, j'ai failli pleurer. C'est trop bête! Ecoute, ne te j moque pas... Aucun opéra ne m'a jamais fait frissonner de la sorte.
— Non, ce n'est pas bête, petite Madeleine. Ce n'est pas bête, c'est admirable. S'aimer ne ' serait rien si l'amour ne possédait, seul an monde, ce pouvoir de développer, à tout propos, le maximum d'émotion. As-tu entendu, dans un café, jouée par un insupportable | ràcleur, une inepte rengaine à trois temps Non, mon amie; comme nous étions seuls dans la nuit, des notes banales t'ont fait songer à l'harmonie elle-même. Et comme tu étais, ce soir, plus tendre et plus impressionnable, tu as senti, à cette heure, la beauté
de la musique. La valse, toi qui m'aimes, t'a évoqué des symphonies jadis mal entendues. Instantanément, tu as compris leur beauté, qui n'est pas seulement d'arrangements savants, mais de tendresse et de douleur génialement exprimées. C'est ton sentiment, ton amour à toi, qui a chanté ce soir dans toutes les mélodies naguère méconnues. Ne sais-tu pas que si les hommes admirent les chefs-d'œuvre, c'est parce qu'ils sont l'expression de leur âme sensible et impuissante? Ainsi, par l'archet maladroit et trivial, manié à l'instant qu'il fallait, notre amour t'a révélé la musique. Aimons-nous bien, mon amie : il te révélera toute la vie.
Quand furent terminées les affaires qui retenaient André à Paris, au commencement de septembre, les Martyne partirent pour Clerfont. Ils descendraient, comme chaque année, au presbytère, chez le bon abbé Savine.
Le voyage fut pénible dans le wagon surchauffé. L'enfant était agacé, criait, ou lorsqu'il dormait, contraignait tout le monde au silence. Vers le soir, on vit les premiers ballons des Vosges ; le soleil masqué déjà par les dômes de sapin, le paysage devint familier : une route suivie fréquemment tordait son ruban blanc à gauche du chemin de fer; de ces roches, dont la calvitie dominait la masse sombre des arbres, on avait une vue superbe sur la vallée; la Mirette, où barbotaient des
enfants complètement nus, était plus grosse que l'année précédente ; sans le tumulte du train, on aurait entendu le bruit clair et précipité qu'elle fait en se heurtant aux grosses pierres.
Après la courbe, la station apparut, mince bicoque isolée, à toit rouge planté sur des murs blancs, semblant volée à quelque enfantin jeu de .construction.
L'abbé Savine et M. Résydor attendaient sur le quai. Après les premières effusions, on s'achemina vers le village ; Julie viendrait le lendemain chercher les malles avec la voiture à bras du menuisier, mais déjà M. Résydor, ayant choisi dans le lot des bagages une valise, un carton à chapeau, les parapluies et un gros sac en cuir, refusait farouchement de se dessaisir d'un objet quelconque.
La route était assez longue; M. le curé s'informait des santés; M. Résydor ne disait rien : les poignées des colis lui coupaient les doigts, mais il ne voulait pas, en s'arrêtant, avouer qu'il était trop chargé ; il continuait
d'avancer héroïquement, les lèvres pincées, les yeux fixés sur le clocher d'où tombait l'Angelus.
André laissait Madeleine répondre à l'abbé Savine. La senteur indéfinissable des soirs d'automne, embaumant l'air vif de la montagne, l'avait enveloppé au saut du train ; elle le pénétrait et l'émouvait.
Quand on arriva, il faisait complètement nuit. Les effusions, abrégées sur le quai, recommencèrent plus librement ; tandis que M. Résydor, dans la cuisine, recevait humblement les reproches de Julie, parce qu'il avait oublié d'acheter de la chandelle chez l'épicier, M. le curé examinait ses hôtes: Il ne connaissait pas Jacques, sur le front de qui il dessina, du pouce, une petite croix; il déclara que Madeleine avait une mine admirable, mais qu'André était maigre et un peu pâle.
Lui aussi, le bon abbé Savine, le torturait donc sans s'en douterl Oh! oui, sans s'en douter... 11 était naïvement heureux de l'arri-
vée des jeunes gens. Son petit visage maigre, jaune, ridé, souriait tout entier, depuis la bouche édentée, aux lèvres minces et point gourmandes, jusqu'aux yeux clairs qui semblaient trop jeunes pour la figure ravagée.
Il était entièrement chauve ; seulement, derrière la tête et très bas, quelques cheveux blancs demeuraient, légers et fins, formant presque un duvet, en sorte que ce vieillard, au nez sec et recourbé comme un bec, ressemblait à un tout petit oiseau que des plumes ne protègent pas encore.
Le dîner traîna.
L'abbé mangeait peu; les voyageurs, fatigués, somnolaient sur leurs sièges. Seul, M. Résydor aurait volontiers fait honneur au repas : mais on l'oubliait.
Plusieurs fois il dut intervenir :
— Monsieur le curé, vous n'offrez pas un peu de poulet à M'"' Martyne?
Le plat circulait alors inutilement jusqu'à l'instant où, parvenu aux mains de M . Résydor. il se trouvait délesté d'une notable portion.
Le lendemain, André sortit de sa chambre dès six heures. Madeleine dormait.
M. Résydor travaillait déjà depuis un bon moment à fendre du bois. Il se hâtait, devant en outre aller chercher le lait à la ferme, et veiller à ce que tout fût prêt pour la messe de M. le curé.
André remarqua que les volets de la fenêtre de Julie étaient encore fermés; il alluma une cigarette et engagea la conversation.
M. Résydor élait le frère du curé de Rameauval, mort subitement, dont il avait, pendant quinze ans, habité le presbytère. Maintenant, il remplissait chez Tabbé Savine les fonctions si longtemps exercées à la cure de son frère.
En qualité d'intendant, il avait droit de commandement sur Julie; mais il tremblait devant elle qui se déchargeait sur lui des gros ouvrages ; il était en outre organiste de la paroisse.
— Toujours jeune et vigoureux, M. Résydor?
— Oh ! ça ne va pas mal, ça ne va pas mal, M. Martyne; mais c'est la vue...
Comme la plupart des laïques vivant dans l'entourage des hommes d'église, M. Résydor portait une barbe terrible, inculte; elle lui mangeait tout le visage, montant jusqu'aux yeux. André constata que les nombreux travaux auxquels se livrait le bonhomme ne nuisaient pas à sa santé, qui avait toujours été florissante ; un agréable pelit bedon s'arrondissait sous le vêtement noir flottant, dont on n'aurait pu dire s'il était une soutane hors d'usage ou simplement une vieille blouse.
André demeura quelques instants auprès de M. Résydor dont il recherchait la compagnie parce qu'elle était délassante et sou-
vent instructive ; puis il pt^nétra dans le jardin du presbytère.
Il semblait que pas une pierre, pas une branche n'y avaient été remuées depuis qu'il le connaissait. Le buis sombre, et, plus haut, les cordons de pommiers bordaient les allées recouvertes de sable fin, où de rares empreintes effaçaient la trace du n\teau ; derrière les cordons, des poiriers élevaient leurs triangles savamment façonnés; enfin, au dernier plan, se dressaient d'autres arbres auxquels on faisait la grâce de les laisser pousser selon leur nature. Au fond s'arrondissait la charmille, qu'encadrait un petit pré, à droite et à gauche.
André avait toujours affectionné le jardin du presbytère ; cette inaltérable symétrie lui paraissait rassurante et protectrice. Lorsque, enfant, il revenait h Clerfont chaque année, il ne revoyait jamais sans plaisir le cadre immuable des jeux de l'autre automne; et, inconsciemment, il goûtait la douceur des bonnes vieilles choses qui ne changent plus.
En grandissant, il n'avait pas cessé de l'aimer ; il y retrouvait encore la trace des bonheurs puérils; son enfance jouait toujours dans les allées au sable fin.
D'abord, il eut, ce matin, la sensation apaisante, quand il s'assit sur le banc, à l'entrée de la charmille; ses yeux, lentement, caressèrent les formes reconnues. Et soudain, les clairs souvenirs qui dormaient là s'éveillèrent ; mais en les voyant, comme les autres années, naïfs et paisibles, André se rappela que lui, n'était plus le même.
— Hélas! gémit-il, est-ce possible?
L'horrible pensée qu'il avait un peu oubliée se formula de nouveau avec une terrible précision. Comment pouvait-il se leurrer, croire qu'il lutterait utilement, que tout n'était pas fini?
Plus qu'ailleurs, dans le décor enfantin, il se sentit faible, perdu sans rémission...
Du côté de la maison, une porte claqua. Entre les cordons de verdure jaunissante, Madeleine s'avança, vêtue de rose, qui souriait.
André et sa femme durent visiter les vieux Clerfontais connus depuis l'enfance, et qu'ils retrouvaient toujours robustes et droits, guère plus changés, d'une année à l'autre, que les arbres du jardin. Ils entraient dans les petites maisons, toutes semblables, propres et pauvres, au sol de terre battue, emplies du môme parfum double de fruits et de lait ; et les voix criardes des paysannes s'attendrissaient interminablement, couvrant la chanson claire de l'eau coulant sans fin, non loin du seuil, dans les longues auges de bois; parfois, un des bœufs nonchalants que, par la porte, on voyait passer, traînant leurs voilures basses, beuglait.
I^t tout cela n'ennuyait pas André. La seule visite dont il eût souhaité se dispenser
était celle — inévitable cependant — qu'il fallait rendre à M^^ Grêlon, la femme du directeur des usines. Pour accompagner les jeunes gens, M. le curé mettait sa soutane la moins usée, et, deux jours àl'avance, ilétait ému.
M. Grêlon avait fondé, \ingt-cinq ans auparavant, une filature dans la vallée de la Mirette. Les affaires se développant vite, un second établissement était créé, puis un troisième, puis un quatrième. Maintenant, sur les différents points de la vallée, s'élevaient les hautes cheminées des usines, où les paysans, qui ne vivaient que misérablement d'une terre pauvre, s'engouffraient chaque matin, descendant des quatre coins de la montagne.
M. Grêlon dirigeait lui-même tous les établissements, aidé par ses trois fils et son gendre.
11 ne fallait pas songer à supprimer une visite de cette importance : André se résigna.
Les jours suivants, il refit, en compagnie
de sa femme, Tune après l'autre, ses promenades préférées. Le calme qui Feutourait, succédant aux angoisses de la veille, précédant celles du lendemain, tantôt l'effrayait, tantôt l'apaisait. Mais il ne se lassait pas de le goûter.
Il sortait presque toujours seul, le matin, pour une course plus rapide, avant le réveil de la jeune femme. Souvent, au retour, il s'arrêtait au tombeau de sa mère et de tanto Berthe; il y avait conduit quelquefois Madeleine; mais afin de ne pas l'attrister, et de peur qu'elle ne s'inquiétât, il s'y rendait fréquemment seul.
Entourant l'église, le cimetière était clos, d'un côté, par le mur du jardin de la cure; André pénétrait par la petite porte, presque en cachette. Cette visite le troublait chaque fois aussi profondément; sa main tremblait, lorsqu'arrivé à la chapelle il introduisait la clef dans la serrure ; et tout de suite l'odeur émouvante des fleurs fanées et la terrifiante humidité le pénétraient.
ïl refermait la porte sur lui et demeurait appuyé contre le mur : il ne discernait guère les détails des objets, des vases posés sur Tautel, des couronnes suspendues ; il n'entretenait pas de mystérieuses conversations avec celles qu'il savait là; il ne cherchait pas à se rappeler leurs traits ; il sentait seulement qu'il était près d'elles, près d'elles mortes ; il éprouvait une impression physique horrible et précise. Ailleurs, en contemplant les reliques qu'il avait d'elles, il les retrouvait vivantes, fixant tel jeu de leur physionomie, telle inflexion de leur voix ; mais, au cimetière, il ne songeait qu'à leur cadavre ; il n'essayait pas, pour quelques instants, de les ranimer à force de souvenir : c'était lui qui se penchait sur l'horreur de leur néant.
Un jour, comme il allait sortir de la chapelle, un bruit insolite parvint à ses oreilles; il écouta, n'entendit plus rien : il s'était trompé. Mais cela recommença, éloigné, confus ; on eût dit des voix qui psalmodiaient; au même instant, la cloche de l'église sonnait le glas.
Il se souvint : Tabbé Savine avait annoncé un enterrement.
Les chants s'étaient tus ; ils s'élevèrent de nouveau, beaucoup plus près.
« Ils viennent de mon côté », se dit André.
Et il éprouva un malaise indéfinissable. Le silence subit... seulement un piétinement, encore lointain, mais qui se rapprochait...
« Ils vont passer tout près de moi. »
Une angoisse étreignit André; une peur nerveuse, irraisonnée, le clouait sur place; le cortège funèbre, le mort qui allait le frôler, lui, presque confondu avec ses morts, remplissait d'horreur.
11 ferma les yeux, attendant en frissonnant; le lugubre chant allait être plus proche encore, toujours plus proche ; de tout son pouvoir, il aurait voulu Fécarter, l'arrêter, lui demander grâce...
A ce moment, dans son angoisse, il se souvint du soir, au Bois de Boulogne, où Madeleine avait été fortement émue parce qu'un violon, lentement, s'avançait dans l'ombre.
Et la lamentable prière éclata, désespérante, irrévocable, contre lui. Ce furent ensuite les pas lourdement appuyés des hommes qui passaient dans le silence rétabli, portant leur fardeau. Après, dominant le bruit du piétinement confus, il y eut des gens qui se mouchèrent; d'autres causaient; même, parmi les derniers, quelqu'un rit.
André essuya la sueur qui perlait à son front; ses jambes vacillaient.
Il S'évada, laissant ouverte la porte de la chapelle, étonné de vivre et de marcher, et alla tomber sur son lit.
Le dimanche, à la grand'messe de Clerfont.
— Vous allez encore manquer l'office, mauvais sujet, avait dit le vieil abbé Savine, affectant de plaisanter; mais Tindifférence religieuse d'André le chagrinait profondément.
— Prêchez-vous, mon oncle?
— Sans doute, mon enfant.
— Alors, j'irai à la messe. Vous savez bien que vous êtes le meilleur prédicateur de France.
André ne connaissait pas exactement le lien de parenté qui le rattachait au vieux prêtre, mais il Tavait toujours appelé mon oncle.
Donc, ce dimanche, il s'asseyait, à côté
de sa femme, sur l'un des bancs peu confortables de l'église, qui était pleine.
« Les idées subversives, disait fréquemment M. Grêlon, n'ont point pénétré jusqu'ici. »
André portait envie aux paysans attentifs et recueillis, au vieillard qui, devant lui, s'efforçait de lire les gros caractères de son paroissien, la tête inclinée, tandis que le jeune homme s'amusait à examiner les dessins compliqués, tracés sur le cou puissant par mille petites rides.
Quelles tortures lui eussent été évitées s'il eût partagé leur foi paisible! Comme c'est facile, quand on croit en un Dieu de bonté et de toute-puissance, sachant qu'on va mourir, d'attendre la fin et de s'y préparer, pour revivre, après, éternellement, récompensé selon ses œuvres !
Lui... son instinct lui faisait pressentir l'anéantissement total; son orgueil, parfois, suscitait l'espoir d'une vague survivance — si vague.. ,
M. le curé montait en chaire.
Le vieux prêtre lut d'abord les publications de mariagcbien lentement, bien péniblement, puis il commença le sermon.
Avait-il jamais été orateur, l'abbé Savine ? É Maintenant, sa parole était embarrassée ; il bredouillait. Contant desmiracles très anciens dont sa foi ne s'étonnait guère, il prêcha longtemps, émaillason discours decitalionslatines, à cause d'André.
Ce n'était pourtant pas là que celui-ci l'attendait, et il ne fut pas déçu : qu'il eût à célébrer la naissance de Jésus, ou sa résurrection, ou la fête de la Vierge, ou quelque autre solennité, le curédeClerfontaccomplissaitsa tâche jusqu'au bout; mais, invariablement, à l'aide de transitions dont il possédait le secret, et qu'il négligeait même parfois, il terminait son discours à peu près en ces termes :
— Vous le voyez, mes enfants, il faut riro bon.
Pardonnez le mal qu'on vous fait, n'en veuillez à personne; ayez de la bonté, rien
que de la bonté pour tout le monde, pour les justes comme pour les méchants : Vous verrez comme vous serez heureux !
Et Tabbé Savine a toujours cru qu'André plaisantait quand il le nommait le meilleur prédicateur de France.
Cependant, Toffice continuait.
A l'Élévation , comme se courbaient les têtes, André fut étonné d'entendre tomber de l'orgue une bizarre mélopée, jouée sur un rythme lent, et qui lui rappelait un air déjà entendu ; il prêta attention et comprit : M. Résydor, trop myope pour lire une partition, et soucieux de varier son répertoire, avait parfois recours à des morceaux de musique profane.
Or, ce dimanche-là, pour faire, lui aussi, honneur aux Parisiens, le digne organiste, avec toute l'onction que lui donnait son inaltérable bonne volonté, jouait, à l'Élévation, la Valse des Roses.
André et Madeleine décidèrent de montera la Roche-Amélie.
C'était un amas de granit qui couronnait l'un des sommets dominant la vallée.
L'ascension fut coupée de nombreuses haltes; dans le chemin caillouteux qu'ils suivirent d'abord, Madeleine marchait devant, allègrement, mais il fallut le quitter et traverser un bois de sapins, où la montée, sur le sol glissant, fut lente et pénible : Le chemin continuait bien jusqu'à la roche, malheureusement il était indispensable d'éviter un troupeau de vaches paisibles qui effrayaient la jeune femme; on ne les voyait plus depuis longtemps, que Madeleine, à peine rassurée,
se retournait encore lorsqu'elle entendait tinter, au loin, la clarine de la vache maîtresse.
Plus haut, André se fâcha parce que sa femme, qui l'avait devancé, buvait à longs traits, en une pose pourtant jolie, au filet d'eau pure et glacée d'une source.
La dernière partie de l'ascension, sur les chaumes incultes égayés à peine de quelques rares bruyères, ne fut pas agréable. On croyait toujours atteindre le sommet: chaque fois, une nouvelle éminence se dressait.
Et puis, Madeleine entendait encore d'inquiétants beuglements.
Quand ils arrivèrent à la roche, le soleil était près de disparaître. Ils s'assirent; on voyait, en bas, les minuscules maisons de Clerfont, sur la route, de petits points noirs qui figuraient des passants, et, sur les plateaux voisins, de petites taches claires qui composaient des troupeaux.
Mais tout cela s'obscurcit vite ; le soleil s'enfonça rapidement derrière les sapins, laissant seulement après lui le ciel un peu rouge.
22S LA MAISON VTDE
Il y eut de la brume dans le fond de la vallée. André et Madeleine furent seuls, dans la nuit, sur la montagne.
Elle se pressait contre lui, l'abritant de la fraîcheur subite sous un pan du grand manteau dont elle s'était munie.
Parfois, une voix montait jusqu'à eux, d'un point qu'ils devinaient très éloigné : ils entendirent l'heure sonner à l'église de Clerfont.
— Il faut peut-être descendre, dit Madeleine.
— Oh ! nous avons bien le temps ; en suivant le sentier, nous pourrons marcher vite sans danger.
Maintenant, dans l'ombre, hors du village, il y avait, quelque part, un paysan, un bouvier, sans doute, qui s'exerçait à tirer, d'un instrument primitif, des sons grêles et perçants. Ses notes aiguës traversaient le grand silence pour venir jusqu'aux jeunes gens.
— C'est vrai, qu'il faut partir, avoua André.
— Oh! non, tant pis, restons encore, fît Madeleine à son tour.
Depuis un moment, elle remarquait, en face d'elle, de l'autre côté de la vallée, des points lumineux en mouvement sur le flanc de la montagne. Elle en avait distingué d'abord deux ou trois ; mais ils se multipliaient à tout instant; ils s'élevaient lentement, conime gravissant avec peine un sentier, les uns derrière les autres. Et c'était pitoyable, ces imperceptibles points lumineux qui montaient ainsi dans la nuit.
— Ce sont de pauvres gens, expliqua André, qui habitent de petites maisons perdues dans la montagne ; ils travaillent tout le jour, dans les usines de M. Grêlon : voilà qu'ils en sortent. Dans une heure, à peu près, ils seront chez eux.
Ils regardèrent longtemps en silence les lumières gravir le chemin. Une montait tout droit, plus rapide que les autres, dans une ascension invraisemblable, comme attirée par une force mystérieuse vers l'ombre plus haute.
D'autres s'écartaient du sentier, à droite et à gauche, suspendues, semblait-il, dans le vide : et ainsi isolées, dans Timmense espace noir, elles étaient si clignotantes, qu'on s'attendait à les voir, la minute d'après, éteintes par le vent; mais, pauvres petits astres douloureux, elles continuaient, opiniâtrement, la montée.
— Comme il faudrait être bon ! dit Madeleine.
Hors de l'atmosphère énervante delà ville, sous le charme intime de l'automne, leurs vies se rapprochaient naturellement.
Sans efforts et mieux qu'à Paris, l'esprit d'André s'apaisait, à la caresse incessante du grand calme émané des choses et des êtres, de l'abbé Savine et de M. Résydor, simples et bons, de Madeleine surtout, dont la tendresse se faisait à toute heure plus intelligente.
Las des excursions anciennes toutes recommencées, presque en pèlerinage, depuis leur arrivée, ayant épuisé le mélancolique plaisir des souvenirs retrouvés, ils erraient longuement dans le village empli de senteurs fortes et saines de bétail, d'herbes et de sapin, le village paisible que troublait seule, et
rarement, la lente |)assée des bœufs traînant leurs chariots bas.
Les paysans les saluaient d'un : <( Bonjour Monsieur et Madame, et la compagnie »; et les enfants, au seuil des maisons, qui, les premiers jours, fuyaient à leur approche, demeuraient bravement à les considérer.
Ils allaient aussi par les bois ; imperceptiblement, autour d'eux, le décor, vert aux premiers jours, s'attendrissait.
Chère, voici le temps de nous mieux adorer. Les beaux jours finissants commencent à dorer La verte frondaison dont Tombre nous fut bonne; Nos oiseaux se sont tus au jardin, où résonne Le lamento du vent d'automne en faux-bourdon. Comme un trop vieux château qu'on laisse à l'abandon. Notre bols familier est rongé par la rouille, Et le pur bleu du ciel s'obscurcit et se mouille Comme les yeux d'un enfant blond qui va pleurer. Et c'est l'instant - il est trop tiird pour se leurrer — Où tout se fane, se détache et se délie. Quand, à la loi de mort, la nature se plie, La force de vouloir semble une impiété. Rien ne restera-t-il des gloires de Tété?
[giquc Chère, c'est quand tout meurt et quand l'heure est tra- Qu'il faut mieux lesserrer le collier magi(jue. Vivant et protecteur que les deux bras me font. Voici le temps où naît l'amour grave et profond.
Un jour, les scandant au bruit des premières feuilles mortes remuées par le pas de Madeleine, André avait murmuré ces vers ; il dutles répéter, etaprèseux, enréciterd'autres, tous ceux qui disent la saison dolente. Cependant, André garda pour lui seul, comme trop cruel, le poème où Ephraïm Mikhaël, mort à vingt-quatre ans, plaint la nature d'avoir des septembres, parce qu'ils seront toujours suivis d'avrils.
Mais il fallut partir.
Un matin, M. Résydor se mit en route pour la station; après trois expéditions, tous les bagages étaient transportés ; M. le curé, les yeux humides, son vieux chapeau aplati sous le bras, bredouilla de touchants mots d'adieu, embrassant, au hasard des visages présentés, André, Madeleine et le petit Jacques. Le train avait passé la courbe, la voie était \ide, que M. Résydor agitait toujours, gravement, son large mouchoir bleu.
Le lendemain du retour, on sonna pendant le déjeuner. C'était le Docteur.
Passant « par hasard » dans le quartier, il n'avait pas résisté au désir de serrer la main à ses amis. « Il veut m'observer, pensa André haineux ; et il vient à l'heure du repas pour être sûr de ne pas me manquer. » Le malade conta ses vacances au médecin, lui parla de mille choses indifférentes ; mais l'autre le regardait sans cesse. Après le repas, lorsqu'ils furent seuls, Larmeret interrogea tout à coup :
— Et ta santé?
Comme André ne répondait pas :
— Ça va bien, mon vieux, il ne faut pas te tourmenter; tu as bonne mine...
déclara-t-il, si gauchement rassurant, que le
malheureux, une fois de plus, comprit qu'il entendait son arrêt de mort.
Puis, Larmeret s'épanouit : le climat de Longseuil réussissait à merveille aux enfants; Julia avait engraissé de six livres, et Florestan affirmait sa valeur en rossant, sur la plage, des garçons « deux fois grands comme lui ». Du reste, Falimentation, dans ce pays, était parfaite.
L'après-midi, Madeleine reçut M'"^ Larmeret.
La femme du médecin ne partageait pas l'enthousiasme de son mari ; elle représenta Longseuil comme un trou: des commerçants, ou des bourgeois de province, pas un homme ayant du monde : la vie de famille, tout ce qu'il y a de plus « raplapla». Alors, n'est-ce pas, lajournée entre le Docteur et les enfants paraissait interminable. Il y avait bien la mer, toujours si émouvante, mais quelle triste amie! Pourtant les derniers jours... Est-ce que le maître baigneur n'était pas tombé amoureux d'elle?
Et amoureux fou! Avec ces rudes natures de marins, on peut s'attendre à tout; aussi, frissonnait-elle, quand, chaque jour, à la marée montante, il l'emportait dans la mer. Mais c'était bien innocent : quoiqu'il fût extraordinairement beau, pouvait-elle regarder un homme si primitif?
Elle oubliait de dire que, la veille du départ, elle avait, par une large offrande, reconnu les bons offices de l'homme primitif qui n'émettait pas d'autres prétentions.
^me Fresnal était restée à Bar-sur-Loire d'où elle ne reviendrait pas avant un mois. Mais l'ancien avoué ne manqua pas d'accourir embrasser sa lille. 11 n'avait point lieu d'être mécontent: sa popularité, en Touraine, croissait; ne \oulait-on pas lui jouer le tour de l'élire au Conseil Général? Pourtant, Dieu merci ! la politique ne le tentait pas ; qu'iraitil faire dans cette galère? Il n'avait pas ménagé son dévouementà ses concitoyens, quand il était en exercice ; il ne s'en repentait pas,
mais, sapristi! ces gaillards-là devenaient insatiables!
Il savait bien, d'autre part, que les honnêtes gens n'ont pas le droit de se désintéresser de la chose publique; sans quoi, où irait le pays, le malheureux pays? — Enfin, on verrait...
En attendant, son visage rayonnait.
Comme M. Fresnal sortait, arriva Brignou. Il était déjà venu trois fois quai de Gesvres ; ses vacances avaient mal réussi : agréables, sans doute, et peu coûteuses, elles ne le rapprochaient d'aucun personnage utilisable. 11 était bien heureux de revoir ses amis Martyne !
Quand il fut sorti, Madeleine qui, avec André, l'avait reconduit jusqu'à l'entrée de l'appartement, s'adossa contre la porte comme pour la mieux fermer; puis elle dit:
— 0 mon grand ! où m'as-tu conduite?
— Où tu vivais, mon amie, il y a trois mois,
— Il y a trois mois — mais si longtemps...
Ils sortirent peu.
Quelquefois, ils allèrent au théâtre.
André choisissait les œuvres qu'il connaissait le plus intimement, et goûtait le plaisir de voir naître, sur les traits de Madeleine, les émotions qu'il attendait. Elle écoutait toujours avec une attention constante, sachant que la pièce était choisie pour elle; et parfois, simplement, elle interrogeait son mari.
Ils durent consentir aussi à certaines corvées mondaines, accepter des diners chez ]yjme ppesnal. Les nerfs d'André supportaient mal ces séances; cependant, il n'était pas sans y trouver quelque joie. Parfois, lorsqu'une opinion trop évidemment détestable
triomphait, et qu'il se sentait le courage de troubler la sottise ambiante, affirmer victorieusement, pour que Madeleine l'entendît, cequ'il jugeait être la vérité, lui plaisait.
D'autres fois, quand, sans atteindre aux limites de l'absurde, la conversation se traînait lamentablement de potins en racontars, de banalités en lieux communs, si Madeleine, par un seul regard complice, lui prouvait son dédain de toutes ces pauvretés, un sentiment de bonheur égoïste faisait battre son cœur plus vite.
Elle valait donc un peu mieux que ces poupées ; elle aussi, regrettait les soirs intimes, sous la lueur atténuée de la lampe : Jacques dormait ; Lina était montée dans sa chambre ; nul autre bruit ne troublait l'appartement que celui qu'ils faisaient eux-mêmes.
Souvent, Madeleine chantait.
Elle chantait, en s'accompagnant, de simples mélodies de Beethoven ou de Mozart; elle chantait doucement, à voix retenue, sans respecter toujours le mouvement du morceau
qu'elle alentîssait selon sa fantaisie. Étendu sur un canapé à Tautre extrémité du salon, André Técoutait inlassablement; et cette harmonie qu'il entendait était si pure, si pénétrante et si frêle, qu'il se croyait déjà loin, très loin, là-bas où les bruits terrestres n'arrivent pas, mais où il semblait naturel que parvînt une semblable voix.
D'autres soirs, André lisait à haute voix. Jeune (îlle, Madeleine n'avait pas ouvert un livre défendu. Son mari lui donnait, au début de leur intimité, pour secouer énergiquement son intelligence, quelques poèmes éclatants d'Hugo et de Musset: les discours naïfs et superbes des héros romantiques, les plaintes harmonieuses des Nuits^ l'impressionnèrent profondément.
Puis, André, sans transition, audacieusement, lui présenta les plus véridiques parmi les œuvres des romanciers contemporains, les plus simples, les plus proches de la vie, les plus douloureuses.
Après Madame Bovary^ elle lut, de Concourt, Germinie Lacerteux et Sœur Philo-
2i2 LA MAISON VIDE
mène; du tendre Daudet, Jack et Numa RoKn meslan; de jMaupassant, Une Vie et Notre Cœur; de Mirbeau, le Calvaire.
Alors, André estima qu'elle devait comprendre.
Comme la terre en friche, retournée par la charrue, aplanie par la herse, est prête à recevoir le grain, l'esprit de la jeune femme, ouvert par le choc poétique, puis, rudement nivelé par les œuvres plus humaines, était préparé à comprendre toute beauté. Aucune ne la laisserait plus indifférente, mais nulle ne le pénétrerait si elle ne portait en elle un peu de cette vérité, de cette essence de vie par quoi s'ennoblissent les œuvres d'art de ce temps.
C'est alors qu'André osa divulguer à Madeleine les poètes qu'il aimait; il l'entreprit lentement, avec d'infinies précautions.
11 lui fit admirer les plus pures beautés de Salammbô, de Thaïs, des Noces Corinthiennes et des Destinées. Elle aima ces œuvres, de confiance, parce qu'André les disait belles,
mais elles sont trop fièrement exemptes de sentimentalité pour émouvoir une femme.
Il attendit un ciel gris et mélancolique pour l'envelopper du charme fin de Brugesla-Mo7He et de VArt en exil^ de telle sorte que Madeleine rencontra ensuite, sans étonnement, les surprenantes ténuités des Vies encloses.
Maisilla nourrissait ordinairementd'œuvres plus simples : V Amour, de Michelet, fut leur livre sacré, poème sublime et pratique, dont chaque jour ils relisaient une page.
Parfois, cependant, Madeleine écoutait mal.
Une après-midi, l'orage qui bâtissait, derrière les ponts et le Palais de Justice, de fantastiques montagnes de nuages noirs, avait énervé la jeune femme ; sur un insupportable ton, elle s'amusait, depuis une heure, à contredire son mari sans aucune raison, pour le plaisir. Quand elle le vit peiné, tandis que commençaient à tomber de larges gouttes de pluie apaisantes, elle fondit en
larmes et se réfugia dans ses bras; elle fut. pendant toute la soirée, nerveuse encore, mais soumise et repentante, s'ingéniant à rendre plus touchante sa tendresse.
André demeurait triste, pour l'avoir vue, quelques instants, si lointaine.
Et malgré leur désir commun d'être bons, et leur certitude de s'aimer, ils étaient malheureux et se donnaient des baisers.
Ce soir-là, André lut du Verlaine.
Ils n'avaient pas de plus profonde jouissance que d'accomplir intelligemment, et en parfait accord, les actes ordinaires de la vie. Certains prenaient alors une importance insoupçonnée; et c'était quand ils faisaient les plus simples, qu'André se sentait installé plus définitivement dans l'existence de sa femme.
Tel soin de ménage auquel il s'intéressait, ne serait plus jamais pris sans qu'elle songeât à sa sollicitude toujours en éveil, à l'opinion qu'il eût émise.
Telle démarche hebdomadaire, qui était autrefois une corvée pour Madeleine, devenait une promenade, maintenant qu'André accompagnait sa femme.
Constamment doublé par Tautre, chacun d'eux acquérait Tliabitude de sentir auprès de soi une force étrangère, familière en même temps, toujours présente, sur laquelle, pour agir, il ne manquerait jamais de s'appuyer.
Madeleine ne mentait pas, mais aux premiers temps elle usait, pour parler à son mari, d'une* franchise spéciale.
Plus que toutes choses, elle désirait qu'il ne se détachât point d'elle, que jamais plus il ne l'accablât de l'ancienne indifï'érence.
Elle ne manquait donc point, en toute occasion, de chercher quelle était l'attitude qui lui paraîtrait la plus intelligente ou la plus jolie, et croyant l'avoir trouvée, elle s'y complaisait jusqu'à ce qu'André la remarquât.
Elle ne mentait pas, même en affirmant qu'elle préférait telle chose qui n'eût pas été distinguée par son propre jugement.
Son ardente volonté de plaire garantissait son entière sincérité : au moment où elle