PRÉFACE
Depuis quelques années, plusieurs bons ouvrages sur l'économie domestique ont été publiés; les uns, produit de recherches consciencieuses, présentent des préceptes et des recettes utiles; les autres, et sans contredit les meilleurs, sont le fruit d'une longue expérience» Mais les besoins matériels de la vie de tous les jours sont-ils donc les seuls que Tépouse, la mère de famille, la jeune fille chargée de diriger la maison de son père se voient appelées à satisfaire? Non. L'action de la maîtresse de maison n*est pas et ne peut pas être concentrée tout entière dans les mille soins qu'exigent la domesticité, Tofflce, Ja cuisine, le ménage; cette action s'exerce et doit s'exercer encore au profit des besoins intellectuels et moraux de là famille, des amis, de tout l'entourage.
Frappé de cette idée, l'auteur a cru qu'un livre sur l'économie domestique, qui renfermerait des enseignements négligés jusqu'à ce jour, était encore à faire. L'observation, la réflexion ont transformé une première pensée encore vague en conviction, et il a pris la plutt^^
n PREFACE.
L'auteur ji'a pas la présomption de croire que son ceuvre est le complément indispensable des livres de même genre si justement estimés ; jl se borne à espérer que ses lectrices trouveront ici ce que peut-être elles ont vainement cherché ailleurs, un aperçu de ces devoirs de relations avec la'famille et les entours, compris généralement sous les dénominations de politesse^ de savoirvivre, d'tLsage du monde. Loin d'oublier ce qu'il a appris par expérience, comme toutes les femmes, que les premières préoccupations de la maîtresse de maison doivent être le ménage, l'office, la cuisine, il a soin de le rappeler souvent, et en môme temps il indique les sources fécondes d'où découle cette influence que la maîtresse de maison exerce à l'intérieur comme à l'extérieur ; influence bien£aisanle ou nuisible, suivant qu'elle a bieo ou mai compris ses devoirs et l'importance de sa tâche.
Se souvenant que,
Une morale nue appttrte de Tennui,
l'auteur a donné, autant qu'il était en son pouvoir, une forme attrayante à des enseignements sérieux. Puisse-t-il avoir réussi et plaire à ces jeunes filles, à ces jeunes femmes de qui il a reçu tant de fois de bien doux témoignages d'affectueuse sympathie 1
Je te le demande eu grâce, Clémence, mon amie, déchire toutes les lettres que je t'ai écrites depuis mon départ de Paris. La rougeur couvre mon front lorsque je me souviens de quelles couleurs j*ai osé me servir pour peindre la meilleure, la plus sage des femmes, celle qui a formé le cœur de mon mari ! . . . J'ai été envers elle injuste, ingrate;... c'est à genoux que je l'ai priée de me le pardonner I Lis, et
vois combien je dois la vénérer et l'aimer i
Hier au soir, pour la première fois depuis noli'C mariage , Edouard est sorti sans moi. Il allait au Cercle, non pour y lire les journaux, mais pour rencontrer une personne à laquelle il avait affaire. Un tête à tête avec ma belle-mère I quelle perspective ! . . . et d'autant plus terrible, que, comme il y siyait théâtre ce soir-là, j'étais assurée que pas une seule visite ne viendrait faire diversion. A notre âge, ce qu'on redoute le plus, tu le sais, ce sont les leçons de morale. Et ma conscience aidant, je me disais que madame Beaujnont n'aurait garde de laisser échapper une si belle occasion de me chapitrer sur plusieurs sujets.
L'entretien fut d'abord assez languissant. Madatne Beaumont avait commencé par me parler de la pension où toutes deux, ma Clémence, nous avons été élevées, et où se sont serrés les liens de notre amitié« Je ne répondais que par monosyllabes, m'attendant à chaque instant à quelque sermon; mais, après m'avoir dit des mots touchants sur ma mère, que je n'ai pas connue, tu le sais, madame Beaumont, cédant sans doute à la puissance des souvenirs, s'est trouvée entraînée à me raconter son enfance si triste entre une mère toujours malade,unpère taciturne et livré aux affaires, une servante maîtresse qui faisait tout
plier sous sa volonté, et le teneur de livres de M. Nesle. M. Nesle, p^e de madame Beaumoiit, était maître de forges, mais de ce qu'on appelle une petite forge ^ celle où Ion façonne à bras d'homme les pièces de fer et d'acier les plus répandues dans le commerce de la quincaillerie.
Je m'intéressais à ce récit; je croyais voir surtout le teneur de livres, M. Corbin, petit homme sec, vêtu de son étemel habit de drap couleur noisette et coiffé à l'oiseau royal. Homme ponctuel par excellence, il ne pouvait s'apercevoir du désordre trop réel qui régnait dans la maison du patron, sans dire souvent tout haut quelques mots qui blessaient au vif Jean» nette, la servante maîtresse; s'il avait dépendu d'elle ^ M. Corbin aurait été remercié. Mais Mi Nesle savait ce que valait son teneur dé livres, et, s'il ne montrait que rarement son mécontentement de l'espèce de souveraineté exercée par Jeannette, si surtout il ne la renvoyait pas, c'était par ménageinent pour sa femme malade, à laquelle il avait tnême accordé de ne point inettre sa tille en pension.
Ma belle-mère avait seize ans lorsqu'elle perdit sti taère... L'année suivante^ Mk . Nesle la prévint qu'elle devait se préparer k tenir sa hiaison et à y mire régner l'ordre ctrétonèmie. Quelle tabhe, Clé-
meiice, pour une jeune fille qui ne savait pas plus que toi et moi ce que c'est qu'un rtiénage !
M. Nesle commença par renvoyer la servante maitresse, et il mit ensuite auprès de sa fille une personne d'un âge mûr et en état, à ce qu'il croyait, de la diriger.
Mais, chaque mois, lorsque ma belle-mère allait demander de l'argent à son père, M. Nesle s'emportait en disant que la maison était un gouffre qui dévorait tout; que, si la dépense continuait d'être aussi forte, il serait bientôt ruiné; et la pauvre jeune fille se retirait tout en larmes. Que faire pour diminuer cette dépense dont son père se plaignait avec tant d'amertume? à qui demander des conseils? où cher- . cher les lumières qui lui manquaient? La femme placée auprès d'elle était probe, mais sans intelligence, de cette sorte d'inteUigence surtout qui saisit l'ensemble des choses, et que ma bellemère, je le vois maintenant, possède à un degré remarquable.
Un jour, le teneur de livres la suivit, sans qu'elle s'en aperçût," au moment où, baignée de pleurs, elle quittait le cabinet de son père.
<c Mademoiselle Emma, dit-il en la saluant, si vous aviez besoin de quelques explications sur les
comptes et la balance dont le patron vient de vous parler, je suis là. »
Ma belle-mère, tout étonnée, le regarda.
« Tenir des comptes, continua-t-il, que ce soit pour la maison ou pour la forge, ce n'est pas plus difficile Tun que l'autre; le tout est de savoir s'y prendre. On découvre alors d'où*tient le coulage... et le coulage, voyez-vous... coulerait à fond la maison la plus riche, c'est un fait. Le patron se plaint avec raison; il faut que la maison d'un négociant soit conduite avec le même ordre que ses opérations de commerce; autrement la ruine est au bout. Voulez-vous, madeoioiselle Emma, que le soir, pendant que le patron apure les écritures dans son cabinet, je vienne vous montrer à tenir votre caisse aussi bien que la nôtre est tenue, je m'en vante?
— Oh! venez, monsieur Corbin, venez dès ce soir I s'écria ma belle-mère. C'est Dieu qui vous envoie à mon secours ! je vous attendrai ! »
Le brave homme fiit de parole. Il revint dans la soirée. Ma belle-mère m'a avoué que ses démonstrations lui parurent d'abord tellement incompréhensibles, qu'elle désespéra de parvenir jamais, même avec l'aide de M. Corbin, à apprendre l'art de tenir ses livres de ménagère : mais le résultat qu'elle re-
tira de cette première leçon ftit du moins la conviction qu'il fallait absolument établir Fordrç et Téconomic dans une maison qui n'avait pas àe revenus fixes, puisque les bénéfices du fabricant et du négociant dépendent du plus ou moins grand nombre de I commandes ou d'affaires faites dans Tannée.
Aux leçons suivantes, elle reconnut qu'une maîtresse de maison doit se rendre compte de tout et régler sa dépense d'après la somme qui lui est allouée chaque mois... Enfin, chère amie, que te dirais-je? Pour la première fois de ma vie, J'ai compris de quelle valeur est une femme économe, rangée, pour un père, pour un frère, pour un mari, et j'ai admiré Tordre établi ici par ma belle-mère. Cet ordre est tel, que tout se fait sans que personne, pour ainsi dire, ait Tair d'y toucher. Les domestiques sont chacun à leur besogne; madame Beaumont ne gronde jamais, et, je dois le dire hautement, sa gravité habituelle n'est pas celle que donne la mauvaise humeur. Chose incroyable ! elle sait le compte de tout ce qui meuble ses deux maisons, maison de ville et maison des champs; elle s^it le compte du linge, des porcelaines, des cristaux, deis vêtements contenus dans les armoires!...
Je Técoutais émerveillée.
« Et c'est vous , ma mère, lui dis-je, c'est vous seule qui avez établi cet ordre admirable ?
— Moi seule^ non, ma fille, a-t-elle répondu d'un air calme. M. Corbin a été pour moi un excellent professeur; sans lui j'aurais renoncé bien des fois à une tâche qui me semblait être au-dessus de mes forces. . . Quand il me laissait à mes réflexions, je sentais le découragement se glisser peu à peu dans mon âme... Alors je priais avec ferveur ! et je comprenais que Dieu lui-même m'ordonnait d'aider mon père à relever une fortune que la longue maladie de ma mère, que le désordre d'une servante maîtresse, avaient compromise. Si faible que je fasse, si peu instruite que je dusse me reconnaître, je compterais cependant pour beaucoup chez mon père, si je parvenais à réduire les dépenses superflues et journalières. Pour peu que vous soyez curieuse de juger par vousmême, ma chère fille, de l'étendue du concours que peut apporter une femme à un père, à un mari, par l'administration sage de leur maison, je vous montrerai le chiffre des dépenses lorsque je pris la direction de la maison de mon père, et celui auquel je parvins à les réduire deux ans après... Mais vous n'aimez pas les chiffres, a-t-elle continué, avec un doux sourire, et vous poussez cette anti-
pathie si loin, que vous ne vous rendez même pas compte, je crois, de vos dépenses personnelles. »
A ces mots, chère amie, j'ai rougi; et, mes mauvaises dispositions se réveillant, je me suis dit : Voilà le sermon qui vient !
Mais madame Beaumont n'ajouta pas un mot de plus sur ce sujet. Elle me parla des bals qui m'étaient promis pour le reste de Thiver; de trois grands dîners que mon mari donnerait,puis de notre départ, au mois de mars , pour notre maison des champs. Enfin, ma Clémence, elle se montra si aimable, si indulgente, si désireuse de me rendre heureuse, que, cédant à mon émotion, je tombai à genoux devant elle, en la * conjurant de me pardonner de n'avoir pas été pour elle ce que j'aurais dû être, de ne l'avoir pas aimée avec tout l'amour dont elle est digne.
« Pas ainsi, non, pas ainsi, ma fille, dit-elle en me relevant et en m'embrassant. De tout mon cœur, je vous pardonne de ne m'avoir pas rendu justice. Je suis vieille, vous ête$ jeune; je suis sérieuse, vous avez la gaieté de votre âge; j'ai souffert, vous ignorez encore les misères réelles de la vie; j'ai reçu à peine l'instruction 15 plus ordinaire, vous .avez été élevée dans l'un des brillants pensionnats de Paris, et vous possédez des talents qui me manquent. . . Un seul point
de ressemblance nous unit, mon enfant, notre amour pour votre mari; cet amour a le même but, n'est-ce pas? le bonheur d'Edouard.
— Oh ! oui, ma mère ! m'écriai-je.
— Eh bien, nous y travaillerons ensemble; vous le voulez bien?
— Si je le veux ! pouvez -vous en douter, ma mère, ma bonne mère !
— Pour cela il suffira de nous entendre.
— Oh ! nous nous entendrons toujours !
— Vous croyez, mon enfant?
— Oui, ma mère, et, pour preuve de ma bonne volonté, je vous prierai de commencer dès demain à m' accepter comme auxiliaire dans les soins qu'exige la maison.
— Nous verrons, » répondit-elle avec un fin sourire.
En ce moment Edouard rentra.
Nous prîmes tous trois le thé auprès d'un bon feu; Edouard nous raconta quelques anecdotes qui nous firent bien rire.... Je t'assure, chère amie, que nous avons passé une charmante soirée !
Oui, j'y suis décidée; je veux aussi, moi, concourir
à consolider, à augmenter peut-être la fortune de
mon mari. Ma belle-mère est excellente, je le pro-
clame du fond du cœur, et je prévois qu'Edouard sera heureux de notre bon accord. 11 aime tant sa mère ! Écris-moi, chère amie. J'ai besoin de savoir ta pensée sur tout ceci. Il faut me répondre, sans aticim retardy entends-tu, Clémence ?
Je t'aime et je t'embrasse.