‹ La maitresse de maisonChapitre 2 sur 22 · PAULINE BEAUMONT · texte numérisé non relu

PAULINE BEAUMONT

LA

Emploi de la nuitlBée.

Ta lettre m'a fait grand plaisir, ma bonne et chère Clémence, et elle a* fortifié la résolution, plus d'à moitié prise, d'obtenir de ma belle-mère qu elle veuille bien m'enseigner l'art de tenir une maison ; car c'est un art y entends-tu? Mais j'ai ri en voyant que tu te déclares mon écolière et que tu veux faire de mes lettres l'objet d'un cours pour celles de nos amies qui doivent, comme toi, quitter cette année la pension. Attends du moins que j'aie appris quel-

que chose! Au reste, la pensée de t'être utile, ne fût-ce que bien petitement, me donnera le courage, oui, le courage de demander une instruction qui ne m'a offert jusqu'ici que peu d'attraits, je te l'avoue. Ma belle-mère consacre toutes ses matinées à sa maison; moi, je m'étais promis, en me mariant, de consacrer toutes les miennes à la peinture que j'aime de passion... Il est vrai que pas un seul des projets faits au moment de mon mariage n'a pu jusqu'à présent se réaliser, et qu'il faut prendre mon parti de n'avoir pas mon mari sans cesse auprès de moi. Tu sais qu'il a des terres, dont il surveille l'exploitation. Il est souvent obligé d'aller à notre maison des champs, et je reconnais la nécessité de me créer des occupations de diverses sortes. D'ailleurs, si ma . belle-mère venait à nous quitter, comme elle nous le fait craindre quelquefois, ou bien si sa santé ne lui permettait plus d'être aussi adive, cette maison, si bien tenue, perdrait tout en passant dans mes mains; idée qui blesse et stimule à la fois mon amour-propre... Ces réflexions, dont j'avais été fort préoccupée depuis que je t'ai écrit, et plus encore la demande contenue dans ta lettre, m'ont décidée ces jours-ci, pendant une absence d'Edouard, à aller trouver madame Beaumont, un peu avant le déjeuner, et à lui

EMPLOI DE LA MATINÉE. Ifi

rappeler qu elle a consenti à m'admettre comme auxiliaire dans ses travaux de ménage.

Elle m'a embrassée tendfement, m'a fait asseoir à ses côtés, puis elle m'a montré ses livres de recettes et de dépenses.

a Mais, ma mère, me suis-je écriée, «comment pouvez- vous tenir à vous seule toutes ces écritures?

— En faisant, ma fille, une distribution sage d'un revenu que nous possédons tous, du temps qui nous est donné à chacun dans la même mesure. Dès ma jeunesse, j'ai pris la bonne habitude de me lever de grand matin, été comme hiver. Après avoir consacré à Dieu les premiers moments qui suivent mon réveil, je me mets à mon bureau, et, avec la ponctualité d'un teneur de livres, j'apure les comptes portés la veille sur une mam courante ; je vérifie les livrets des fournisseurs, que la cuisinière est obligée de me remettre à la fin de diaque jour. Au bout de la semaiïie, le total de ces comptes, ainsi apurés, est facile à faire ; il en est de même du total du mois ; ce qui reste en caisse m'aide à établir la balance. Je peux voir, d'im coup d'œil, mois par mois, à combien s'élève la dépense, sil y a eu économie, ou bien s'il n'est pas possible d'en faire quelqu'une, nécessitée peut-être par une dépense inattendue et forcée pour le

U Ik MAITRESSE DE MAISON.

mois suhant ; car je ne puis employer pour la maison qu'une somme invariable, et qui doit suffire à tout.

— Une somme invariable! répétai-je. Pourtant, ma mère, il y a des mois où vous recevez plus de monde. Vous donnez même de grands dîners, des soirées. '

— La somme à dépenser pour r année est invariable, ma fille; seulement elle se distribue inégalement, suivant les saisons; et jamais le nombre des extra ne doit, je le répète, dépasser les limites fixées par cette somme.

, — Mais, quand on est riche, on peut se trouver malgré soi entraîné...

— Si Ton cède à ce genre d'entraînement, ma chère Pauline, on n'est pas riche longtemps !

. — J'avoue, ma mère, que calculer ainsi toutes les dépenses, sarfs jamais, jamais se permettre de dépasser la limite fixée, me paraît bien difficile !... Par exemple, supposons... quelque grand malheur, un incendie qui ruine une famille, un village...

— C'est alors, mon enfant, que l'on comprend toute la valeur d'une sage économie, qui laisse la possibilité d'agir avec générosité, et presque sans compter, en présence des affreux fléaux qui désolent quelquefois toute une contrée. Si, d'avance, ^n h'à-

Page 1