II
il ' .,
If
■ if
ObéivMmer.
Ma Clémence, tu es bien aimable de me pardonner d'avoir été si longtemps sans t'écrire. L'indisposition de madame Beaumont a été de longue durée ; mais comme c'était l'époque de notre .fête rurale des comices, f ai dû me partager entre les soins qu'exigeait l'état de ma belle-mère, la réception d'hôtes nombreux, les visites et les repas sans fin . Lors de la première fête des comices agricoles, je n'avais d'autre souci que de m'amuser : cette fois, j'ai compris combien sont difficiles les devoirs de maîtresse de maison, lorsqu'on a le cœur et Tesprit préoccupés des souffrances d'un être qu'on aime* Comme tou-
jours, ma belle-mère a été admirable de patience et de résignation : elle m'a aidée de ses conseils ; elle m'a dirigée dans mille choses que je n'auraispas su accorder ensemble, et tout s'est passé à merveille. 11 y a eu distribution de prix aux éleveurs qui ont présenté le plus beau bétail, aux fermiers qui ont adopté de nouveaux engrais, ensemencé avec de nouvelles semences, et enfin quelques médailles ont été données aux bergers qui ont montré de Fintelligence et de... Y humanité dans le soin de leurs troupeaux.
Ainsi qu'Edouard l'avait prévu, le seigneur du château du Lac a voulu être aussi du conseil de notre Société agricole, chose qu'il a obtenue sans peine, tant la part que M. de Marmande veut prendre aux travaux de l'agriculture a chatouiUé doucement l'orgueil de nos éleveurs et de nos fermiers. Les dames du château du Lac, dans de magnifiques parures, ont honoré de leur présence la distribution des prix, le banquet et le bal. Madame de I^ngeac et madame de Marmande, mises avec une élégante simplicité, se sont montrées si affables que tout le monde en raffole. Ma pauvre tante, Anaïs et toutes nos dames notables ont fait, comme de coutume, assaut d'extrava- . gance et de mauvais goût dans leurs toilettes. Je
ml' )
t'avouerai, chère amie, que cette fête m'a beaucoup fatiguée. Autrefois je ne^ coniprenais la vie que comme la comprend Anaïs, c'est-à-dire, consacrée pour une bonne moitié à la toilette, et l'autre moitié au plaisir ; aujourd'hui, le désir et le soin de rendre heureux mon mari et ma belle-mère ont développé en moi d'autres pensées, et m'ont donné des goûts sérieux qui seuls conduisent au vrai bonheur. L'an dernier j'aurais frémi à l'idée de passer l'hiver à la campagne ; cette année, je vois au contraire avec joie approcher le moment des longues veiljées solitaires. J'aurai^ alors un enfant à chérir, à élever, car l'éducation commence dès le berceau, à ce que dit ma belle -mère. Edouard ne sera plus aussi souvent en voyage ; enfin, chère amie, je me fais une joie de cette vie en famille.
J'ai une grande nouvelle à t'apprendre : Anaïs va se marier; il faut en vérité qu'elle ait une vive frayeur de rester fiUe pour accepter un parti semblable, et je ne sais trop comment ma tante fera pour vivre en bonne intelligence avec son gendre. Depuis des années mon oncle a eu pour commis, et il a maintenant pour teneur de livres, l'homme le plus froid, le plus compassé que je connaisse. Un moment de gêne l'a obligé de lui donner un intérêt
dans sa maison ; maintenant M. Jacques Dupont, qui a recueilli un petit héritage et qui connaît parfaitement l'état des affaires de mon oncle, propose de devenir son associé, et d'employer son talent, son crédit, à relever la forge, à la seule condition qu'on lui donnera Anaïs pour femme. Ne crois pas, chère amie, qu'il y ait passion de la part de M. Jacques Dupont. Méthodique en tout, il dispose la vie par doit et avoir. Edouard a très-bien compris son calcul : mon oncle, découragé parce qu'il voit ses affaires en triste état, n'a plus assez d'énergie pour établir dans sa maison l'ordre qui y manque ; il n'est plus assez jeune pour déployer l'activité qui seule pourrait le sauver de sa ruine. M. Jacques Dupont sait parfaitement ce que la forge rapporterait entre des mains fermes et habiles; Anaïs est fille unique; elle n'a pas de dot à présent, mais, si la forge se relève, ce sera un jour une assez riche héritière.-
La proposition de M. Jacques Dupont a d'abord été rejetée par ma tante; Anaïs, de son côté, a refusé avec dédain ; quant à mon oncle, il n'a montré ni empressement ni répugnance pour ce mariage. Madame Nesle, après avoir bien réfléchi, s'est dit qu avec un gendre qui avait toujours été en sous-ordre, elle serait encore la maîtresse, Anaïs a réfléchi de son
côté ; elle a vingt-sept ans, pas un parti ne s'est encore présenté, et il n'y a guère à^épouseurs en disponibilité dans les environs.
Telles sont les magnifiques raisons que ma tante et ma cousine ont fait valoir en nous parlant de la demande de M. Jacques Dupont.
Après un moment de silence, madame Nesle s'est écriée :
« Eh bien ! ma sœur, vous ne diles rien ; ni vous non plus, Pauline? a-t-elle ajouté en se tournant vers moi.
— Que puis-je dire, ma sœur, a répondu madame Beaumont, lorsque vous m'annoncez ce mariage comme une chose conclue ?
— Pour moi, ai-je ajouté, connaissant fort peu M. Dupont, je n'ai rien à dire non plus.
— Oh! ce mariage vous contrarie, s'écria madame Nesle d'un ton aigre-doux.
• — Comment pourrais-je en être contrariée, a repris ma belle-mère, si, avec le secours de M. Dupont, mon frère doit relever sa fortune? C'est un honnête
homme, un grand travailleur, et je veux espérer qu'il rendra Anaïs heureuse.
— Il le faudra bien, a dit madame Nesle d'un ton sec. Si jamais il s'avisait de prendre des airs de maître, je saurais le mettre à sa place ! »
Ma belle-mère m'a regardée d'un air si triste, que mon cœur s est serré. Après un moment de silence, je me suis hasardée à dire :
« Mais, ma tante, un mari est et doit être toujours le maître.
— Allons donc ! un homme qui n'a jamais été qu'en sous*ordre à la maison ...
— Cet homme, ma sœur, dit madame Beaumbnt, devient l'égal de votre mari en devenant son associé.
— L'^gall l'égal de M. Nesle !
— Ma sœur, je vous en prie, s'écria madame Beaumont, prenez le temps de réfléchir avant de donner parole !
— Je crois comprendre, reprit madame Nesle :
vous trouvez comme moi ce mariage mal assorti. M. Dupont est un homme fort ordinaire, et ce n'est pas de lui que j'aurais fait choix pour ma fille ; mais j*ai reconnu que M. Neslé n'a pas d'autre moyen de se tirer d'affaire, et, généreusement, ma fille se sacrifie.
— Jusqu'à un certain point, s'est écriée Anaîs qui n'avait encore rien dit. M. Dupont sera tellement occupé à la forge, que nous nous verrons le moins possible. Moi aussi, j'ai reconnu que nous avons besoin de lui pour relever notre fortune ; lui, de son
OBlvISSANCË. !2?3
coté, sait fort bien qu'il ne trouvera pas en moi une femme humble et soumise.
— Ma pauvre Anaîs! ai-je dit en lui prenant la main.
— Que veux-tu, a-t-elle répondu, je tiens à ne pas mourir fille, et comme aujourd'hui loi'squ'on n'a pour dot que des talents, de la touniure, une figure passable on ne peut trouver de mari, je prends le parti de porter le vilain nom de madame Jacques Dupont. ))
Et elle se mit à rire.
Ma belle-mère et moi nous nous regardâmes encore avec une grande tristesse.
Pendant près d'une heure, ma tante et ma cousine continuèrent de débiter mille pauvretés qui nous firent du mal à toutes les deux. Un mariage accepté par de tels motifs ne peut que mettre le comble au malheur qui règne déjà dans la maison.
Toutes deux nous ont quittées avec la conviction que nous éprouvons une certaine jalousie à la pensée de les voir bientôt en mesure de tenir un état de maison comme le nôtre.
M. Nesle est venu nous demandera dîner. Edouard, qui Ta déjà obligé en plusieurs circonstances, s'est offert généreusement à l'jaider encore : mais mon
oncle, malheureux chez lui, est complètement découragé.
« Il n*y a que Dupont, a-t-il dit à mon mari, qui soit capable non-seulement de relever la forge, mais encore de rétablir Tordre dans ma maison. C'est un liomme d'un caractère ferme; il ne criera pas, il ne tempêtera pas, et il saura se faire obéir.
— Anaîs obéir ! me suis-je écriée.
— Oui, a répliqué mon oncle. Dupont fera ce que je n'ai jamais su faire , il tiendra la clef de la caisse.
— Mais, mon oncle, il rendra Anaïs malheureuse.
— Ne croyez pas, ma nièce, repondit M. Nesle, que Dupont soit un méchant homme ; j'ai éprouvé mille fois, au contraire, la bonté de son cœur ; seulement il sait ett*e homme... moi, je n'ai pas su l'être.
— Mais ma sœur? s'est écriée madame Beaumont. -^ Ma femme jettera feu et flamme dans les com-
lilencemenis, a répondu M. Nesle; mais, afin que la transition ne sdit pas trop brusque, je remmènei*ai avec moi voir* sa famille à Lyon. Lorsqu'à son retour elle verra régnei* dans la forge une activité nouvelle^ et la maison embellie de tout ce que l'ordre peut ajouter à une aisance bien entendue, son orgueil sera flatté de ce changement et Dupont grandira à ses yeux;
— Ainsi, mon oncle, vous laisserez Âriaîs seule avec un mari dont le caractère est entièrement opposé au sien? »
M. Nesle baissa la tête, soupira, et, après un moment de silence, il dit :
«J'y ai déjà bien réfléchi, j'y réfléchirai encore, mais je crois qu'Anaïs, n'étant pas soutenue par la présence de sa mère, recourra plus d'une fois aux con^ seils de ma sœur et aux vôtres, ma nièce; elle apprendra de vous deux que la soumission est le premier devoir de l'épouse, et comme Dupont est bon, comme il a de raffection pour elle, j'espère qu'il lui rendra facile cette soumission, et qu'il ne l'exigera que dans les grandes choses. Le mariage se fera plus tôt que je ne l'aurais voulu. . . Des indiscrétions ayant été commises, Anaûis et sa mère m'ont mis dans l'obligation de terminer dès que l'acte d'association sera fait. »
Un long silence a suivi ces paroles prononcées comme à regret. Nous avons tous compris que les représentations, les conseils viendraient trop tard. Mon oncle s'est levé de table, il a tendu la main à ma belle-mère, puis à moi, en disant :
« Je compte sur vous deux pour enseigner à ma fille à rendre heureux son entourage et à devenir heureuse elle-même. »
Mon mari la entraîné dans son cabinet.
Le cœ\ir de ma belle-mère était plein, je le voyais; mais, comme je la suivais au salon, l'un des petits pâtours de Simon s'est montré à la fenêtre de la salle à manger et m'a fait signe d'aller à lui.
ce Madame, a-t-il dit tout bas, la maîtresse pleure, pleure et demande après vous. Venez, madame, le maître est encore aux champs.
— Allez, ma fille, a dit madame Beaumont qui avait entendu. Puisse notre pauvre Anaïs ne pas donner un nouvel exemple du malheur qui naît trop souvent d'une union mal assortie ! »
Imagine-toi, ma bonne Clémence, que l'achat de deux mètres de dentelle a suffi pour déchaîner un de ces orages intérieurs dont les suites se font sentir parfois bien longtemps. Suzette s'est permis cette emplette sans consulter son seigneur et maître ; celui-ci, qui était de mauvaise humeur, a parlé haut ; la belle-mère, le beau-père, s'en sont mêlés, et Simon a déclaré que désormais Suzette n'aurait plus la disposition de la bourse commune.
J'ai eu à essuyer un déluge de larmes ; en vain j'ai prêché la soumission, la patience, Suzette était liore d'elle : elle ne parlait de rien moins que de quitter son mari, de plaider en séparation s'il le fallait.
Enfin, voyant que mes représentations ne produisaient aucun effet, j*ai pris un ton sévère, et j'ai dédaré que non-seulement je ne remettrais plus les pieds chez elle , mais que je ne la recevrais plus , si la réflexion ne la ramenait pas aux sentiments de ses devoirs d'épouse. Elle était tellement montée, que cette menace a paini produire peu d'effet; cependant elle m'a promis de ne rien faire jusqu'au lendemain.
A mon retour, j'ai appris que ma belle-mère*, un peu souffrante^ venait de se retirer. Je suis allée ' l'embrasser, puis j'ai rejoint Edouard, qui avait le front soucieux. Je lui ai raconté les sages remontrances que je venais de fafire à Suzette, et l'espoir que je nourrissais de la trouver plus calme le jour suivant.
c( Je désire que Simon ne fléchisse pas dans cette première querelle, me dit Edouard d'un ton grave, je ne dirai pas avec Shakspeare : Femme ^ femme ^ ton nom est fragilité; mais je dirai : Femme, femme, ton nom est frivolité.
— Vous êtes aimable, monsieur ! me suis^je écriée.
— Je suis vrai, a répondu mon mari du môme ton ; et si celle frivoUté n'est pas sapée jusque dans sa racine dès le commencement du mariage, la ruine
de tous résulte de la faiblesse du mari. Vois mon oncle ! il est bon, mais faible.
— M. Dupont tie sera pas ainsi, lui ai*je répondu avec un petit mouvement d'humeur.
— Non, je l'espère.
— Vous Tespérez, monsieur ! et ma pauvre cousine?
— H sera, a repris mon mari, ce que doit être le chef de toute communauté, le maître.
— Oh ! le vilain mot !
— Aucune association n'est possible, si Tun des associés ne réunit pas dans ses mains la toute-puissance.
— Et du côté de la barbe est cette puissance, je le Bais, ai-je repris en riant'; trop souvent, messieurs, vous en abusez !
— Crois-tu que si mon oncle avait usé de sa toute» puissance, les choses en seraient venues au point où elles en sont aujourd'hui? Crois*tu que si M. de Mar* mande avait mis des bornes à la folle passion de sa femme pour le monde et la parure, tous deux se ver* raient Obligés aujourd'liui d'accepter la itUelle de ihàdame de Langeac ?
-=- Ainsi, monsieur, à vôtre a Vis , tbus les tnal* heurs qui arrivent dans une fatnillc viennent de la * faute des femmes?
— A Dieu ne plaise, répondit Edouard en me prenant les mains, que je professe une telle éhormité ! Mais s'il est des femmes raisonnables par nature, comme Test ma mère, et des femmes qui le deviennent par l'effet du bon exemple...
— €omme moi 1 ai-je dit vivement.
— Oui, comme toi, ma chère Pauline, a-t-il*repris d'un ton plus doux; comme toi, qui a si bien compris que pour arriver à savoir commander, il faut commencer par obéir; il en est une foule d'autres... et Anais fait partie de cette foule, qui apprennent bien difficilement à reconnaître un maître dans le chef de la famille.
-^ Oh ! oui, ai-je dit avec un soupir ; et elle n'aura pas pour l'aider les conseils d'une madame Beaumont! »
Mon mari m'a embrassée..
(c Sais-tu, Edouard, ai-je ajouté, qu'il est pourtant bien cruel que la femme soit toujours en tutelle I Au fait, nous ne sommes jamais maîtresses au logis. Le mari commande toujours.
— Non pas le mafi qui a, comme moi, une femme raisonnable ; tu le reconnaîtras, si tu veux jeter un regard vers le passé et remarquer les progrès qu'a faits ta puissance de maîtresse de maison depuis trois
ans que nous sompaes mariés. Non-seulement tu règles la dépense comme tu Ventënds, mais je demande souvent ton avis pour les affaires de l'extérieur. Il en est que je n'ai pas .conclues, tu le sais^bien, parce que, avec cette finesse d'observation qui distingue les femmes, tu as su découvrir bien des choses que je ne voyais pas ; ainsi donc, tu partages ma puissance de chef de maison, et ton influence est d'autant plus grande, que tu l'exerces avec la modeste réserve inspirée par un sens droit. »
Tu conviendras, ma chère Clémence, qu'on ne peut mieux dorer la pilule. Mais le fait est que, en nous mariant, nous devons prendre pour devise : Obéissance. Dis bien cela à nos jeunes amies ; et maintenant, au revoir !
A«»lfi(anee an prochain.
Je me suis bien doutée, ma bomie Clémence, que mon sermon (comme tu appelles ma dernière lettre), que mon sermon sur l'obéissance ne plairait à aucune de nos amies. Jeune fille, je me serais récriée comme vous toutes ; jeune femme, je m'efforce dé pratiquer ce que je prêche, en me disant avec conviction que là est à la fois notre premier devoir, et lune des sources les plus fécondes de la paix domestique.
Vous êtes toutes anxieuses, me dis-tu, de savoir si Anaïs épousera M. Dupont. Rien n est plus certain, et le futur époux se montre tellement empressé que l'époque clu mariage est de beaucoup avancée. Si, comme le veut ma tante, afin d'avoir beaucoup do
monde à la noce (car il y aura une noce, c est la mode du pays), le mariage se fait lors de Touverture des vendanges, qui tardera peu, nous allons nous trouver, ma belle-mère et moi, en proie à un nombre indéfini de visiteurs. Tous les ans il nous vient à cette époque plusieurs familles, qui ajoutent beaucoup à nos embarras. Ce pays n'est pas un pays de vignobles, mais chacun y récolte le vin nécessaire à sa consommation, et le cidre doux, qu'on fait ici en abondance, attire presque autant d'amateurs que le vin doux. Mon mari exploitant lui-même ses terres, nous avons, ma belle-mère et moi, à surveiller les vendangeurs ; c'est seulement encore par théorie que je sais qu'il faut les faire déjeuner avant leur départ pour la vigne, autrement ils dévoreraient en quantité le plus beau raisin. Il faut aussi surveiller ceux qui sont chargés du travail du pressoir, afin de s'assurer qu'ils y apportent le plus de propreté possible. Pendant tout ce temps-là, ce sont des repas homéririues à la ferme, et des repas aussi substantiels, quoique plus délicats, à la maison des maîtres. L'année dernière, tout cela m'a beaucoup amusée. Je faisais la dame, j'allais aux vignes manger du raisin, je causais pendant que ma belle-mère exerçait sa surveillance à la ferme comme à la maison; mais cette année sa
ASSISTANCE Atl PROCHAIN. 2SS
santé débile laissera peser sur moi presque tout le fardeau ; aussi je frissonne à la pensée de toutes les allées et venues nouvelles que les noces d'Ânaîs occasionneront pendant le temps d'un travail général et sérieux pour nos fermiers.
Je ne sais, en vérité, si j'auraila possibilité de faire faire les conserves de raisin et le vin cuit, dont tout te inonde est si friand. Je me surprends parfois à regretter le temps où j'étais pensionnaire et si désolée de l'être. Faut -il donc qu'on ne sente le prix de certaines choses que lorsqu'on ne tes a plus! Mais pourtant, en y réfléchissant, je trouve ma vie si occupée plus digne d'envie que le far niente de la pension. Je vous entends d'ici vous récrier toutes, et,, sans me troubler, je vous r^nds que la vie réelle est bien autrement sérieuse et remplie que la vie du pensionnat.
ISen, ma boniïe Clémence, la paix n'est pas rentrée dans le ménage de Suzette ; Suzette ne veut pas encore se ranger sous la bannière de la femme mariée : oBÉissABCE ; Simon, de son côté, têtu comme un sot qu'il est, ne veut rien accorder aux habitudes d'él^ance que sa femme a contractées lorsqu'elle était femme de chambre. A ce propos, je te dirai que j'ai compris enfin pourquoi ma belle-mère se montre si
rL
sévère en ce qui touche la toilette des domestiques. Oui, elle a raison : ces pauvres iSIles prennent dans nos maisons des idées de luxe et des habitudes d'aisance qu'il leur faudra perdre quand elles se marieront. C'est donc à nous, maîtresses, de veiller à ce que l'avenir qui les attend ne se trouve pas gâté paç une folle indulgence. J'ai si bien senti cela, depuis le mariage de Suzette surtout, qu a mon tour je suis devenue très-sévère à ce sujet avec Laurence. J'exige même qu'elle fasse certains gros ouvrages à l'aiguiUe, quoiqu'ils ne soient pas de son domaine, parce que je ne veux pas qu'elle perde l'habitude de manier la grosse toile et la bure. Mais j'en reviens à Simon.
Sa mère, qui sait à peine coudre, comme il arrive trop souveipt au village, a ûlé tout le chanvre dont est faite la toile de la maison, et Simon veut que sa femme file. Suzette, très-habile ouvrière, gagne bien plus à entretenir ses vêtements et ceux de son mari ; mais Simon ne comprend pas cela. Sa mère filait jadis de très-beau fil qu'elle vendait, et le prix lui servait à s'entretenir ; Simon veut que sa femme fasse de même. Ce sont des querelles interminables, ma belle-mère a dû intervenir ; elle a engagé Suzette à obéir à son mari, au moins pendant tout le temps que les parents de celui-ci resteront à la ferme;
et Suzette file doux, comme dit son mari en ricanant d'un air de taquinerie, qui met hors d'elle la l)auvre femme, et en chantant :
Il faut que Ton file, file, Il faut que Ton file doux.
Voilà où en sont les choses pour le moment.
Quant au trousseau de ma cousine, il ne sera pas aussi considérable que l'aurait voulu ma tante; je ne sais pas trop si M. Dupont n'a pas pensé, en hâtant son mariage, à faire encore cette économie-là. Je ne le crois pas avare, mais il est méthodiste, et il sait sur le bout du doigt ce que peut rapporter une pièce de cinq francs en sept ou huit années. Ma tante aurait aussi voulu changer tout le mobilier de la maison de maître; M. Dupont a fait sagement observer que mieux vaut attendre ce que décidera la mode de Tannée prochaine en fait d'ameublement, et que, les visiteurs étant rares à la campagne pendant l'hiver, se mettre en frais dès à présent serait hors de propos. Mais Anaîs, me dites- vous toutes, épouse- t-elle M. Dupont de bon gré? — Comment est-il? — Quel tournure a-t-il? — Quel âge a-t-il? — Ses cheveux sont-ils blancs, ou gris, ou noirs, ou blonds? — N'estil point chauve ?
Anaïs, mes chères amies, est très-contente de se nlarier enfin ; être madame est pour elle la chose importante. Le futur se montre suffisamment empressé pour que la future se trouve satisfaite. Quant à la figure, à la tournure, M. Dupont est un de ces hommes dont on ne parle ni en bien ni en mal. Il n'est ni beau, ni laid, ni petit, ni grand. En ce qui concerne ses cheveux , je sais qu'il est chauve, et j'ignore la couleur du peu de cheveux qui lui restent. Il parle avec réserve, d'un ton lent et grave ; ses manières sont polies ; il y a même une certaine douceur dans le son de sa voix ; mais ses lèvres minces et qui sourient rarement semblent dénoter en lui une volonté inébranlable. Jusqu'à présent je n'avais pas fait une grande attention à M. Dupont ; à présent qu'il doit devenir mon cousin, je l'observe sérieusement. Il paraît avoir pour mon oncle une déférence réelle et une affection sincère ; ceci me fait espérer qu'Anaïs trouvera en lui un bon mari, pour peu qu'elle y mette un peu du sien. M. Nesle sera seul en nom ; il aura la signature sociale, de sorte qu'aux yeux du public il sera toujours le maître de la forge. Ma tante avait ceci fort à cœur, et mon mari, trouvant que c'était justice, a aidé mon oncle a conclure ainsi l'affaire.
ASSISTANCE AtJ PROCHAIN. 287
'J'en étais là de ma lettre, quand Laurence est venue me dire que madame de Lahgeac m'attendait au salon. J'ai couru aussitôt, et j'ai été reçue avec le plus aimable sourire. Je voulais envoyer avertir ma belle-mère ; mais madame de Langeac a répondu :
« Non, non, ma belle, c'est vous que je viens voir. Veuillez seulement donner Tordre qu'on ne nous dérange pas, car j'ai à vous entretenir de choses importantes. »
Je me suis empressée d'obéir, puis je suis revenue, assez curieuse, je l'avoue, de ce que madame de Langeac pouvait avoir à me dire.
« JMion cher cœur, a-t-elle repris, vous savez le cas que je fais de vous, et je viens aujourd'hui vous donner une preuve de mon estime, en vous parlant du malheur domestique qui rend notre vie intérieure si pénible. »
Un peu embarrassée, j'ai baissé la tête.
« Je devine, a- continué madame de Langeac^ qu'Héloïse a plus d'une fois pleuré près de vous ; elle vous aura fait de grandes plaintes de moi. Je ne suis pas une madame Beaumont, j'en conviens, mais elle n'est pas non plus une madame Edouard. Voyons, regardez-moi bien en face; je lirai dans vos yeux ce que votre bouche n'oserait pas me dire. Madame de
Marmande me trouve très-sévère, n'est-ce pas ? et Je le suis en effet. Elle ne m'aime pas.
t— Ah ! madame, m'écriai-Je, Héloïse ne demande pas mieux que de vous aimer !
— Alors, qu'est-ce qui l'en empêche ? »
Je baissai de nouveau la tête.
« Voyons, voyons, regardez-moi ; on a une raison quelconque de ne pas aimer les gens, qu'on ne de-mande pas mietix que d'aimer. . . je vais vous mettre à l'aise. M. de Marmande n'est pas non plus un M. Edouard Beaumont ; son cœur est excellent, mais sa tête est un peu légère; prompt à passer d'une idée à une autre, il n'est pas moins prompt à s'engouer de tout qu'à se dégoûter de tout; Héloïse, sans aucune indulgence pour son mari, écoute d'un air de dédain les projets, quels qu'ils soient, quilui passent parla tête. Si la chose est grave, elle le contredit d'un ton tranchant, au lieu de laisser au temps et à la réflexion le soin de le ramener à des idées raisonnables ; rien de ce que j'ai pu dire à ce sujet n'a pu persuader ma nièce que la douceur et la patience sont les moyens les meilleurs d'empêcher les gens, et surtout un mari, de faire des folies. Telle n'est pas votre manière à vous, ma chère enfant ; j'ai trouvé en vous un esprit conciliant et beaucoup d'indulgence pour les autres.
(Ne crois pas, ma chère Clémence, que ce soît Tamour-propre qui me porte à te redire les paroles trop flatteuses de madame de Langeac; je ne te les répète qu'afin de te montrer de quelle manière elle s'y est prise pour m encourager à lui parler comme je l'ai fait.) Oui, ma chère belle, a-t-elle ajouté, la femme qui se conduirait comme vous le faites empêcherait M. de Marmande de s'embarquer dans des idées de l'autre monde, qui compromettent à la fois sa réputation d'homme de sens et sa fortune. Pour peu que nous continuions à marcher ainsi quelque temps encore, une véritable antipathie s'emparerait des deux époux, et tout espoir de bonheur serait à jamais perdu. Je compte sur M. Beaumont pour empocher mon neveu de tenter une foule d'essais en agriculture; mais c'est sur vous que je compte, ma chère petite, pour amener Héloïse à être enfin ce que doit être l'épouse, bonne et indulgente pour l'époux. Je m'y suis prise de toutes les façons avec madame de Marmande ; les raisonnements la trouvent muette, les représentations la font pleurer... J'ai pris alors le ton de la plaisanterie, et c'est encore pis. »
J'ai fait un mouvement ; mes yeux, qui ont ren* contré ceux de madame de Langeac, se sont baissés aussitôt, et j'ai senti que je devenais très-rouge.
« Parlez ! s est-elle écriée après une courte interruption; je suis certaine qu'Héloïse ne comprend pas du tout pourquoi j'ai pris le parti de plaisanter, au lieu de me fâcher comme je le faisais autrefois.
— Ah ! madame, ai-je vivement répliqué, la plaisanterie est ennemie du bonheur ! »
Il y eut un nouveau silence; je sentais que les yeux de madame de Langeac étaient fixés sur moi, et j'éprouvais un grand embarras.
« Je vous assure, a-t-elle dit enfin, que j'y ai mis bien de la patience ; si mes railleries blessent Héloïse, dites-le-moi, je vous en prie.
T- Oui, madame, ai-je répondu après un moment d'hésitation; Héloïse est profondément blessée du ton de persiflage que vous avez pris avec elle, et j'avoue qu'à sa place...
•— Achevez, mon cœur, achevez ; ce que j'estime en vous, c'est votre candeur, c'est une franchise réelle, mais toujours tempérée par une douceur qui la fait aimer.
— Eh bien! madame, j'avoue qu'à sa place... je me révolterais... Pardon, pardon, madame, vous m'avez ordonné de parler...
— Dites, dites tout ce que vous avez dans la pensée.
— Oui, madame, Héloïse ne demande qu à vous aimer; seulement...
— Eh bien?
— Seulement, craignant toujours de se voir l'objet d'un sarcasme, elle n'ose ni répondre ni s'épancher... Mais je suis bien hardie... »
Il y eut encore un assez long silence.
Je craignais d'avoir offensé madame de Langeac en lui répondant avec trop de sincérité ; tout à coup elle me prit par la tête, appuya ses lèvres sur mon front, puis elle me dit :
<c Oui, je voudrais que vous fussiez ma nièce I
— Ah ! madame, m'écriai-je ; soyez sûre qu'Hé* loïse a Un excellent cœur ; à la pension elle ^tait la plus aimée par toutes les maîtresses, à cause de son obéissance et de sa douceur, et la plus chérie par toutes ses compagnes, qui ne cessaient de louer l'égalité de son caractère.
— Elle a bien changé depuis ce temps I a dit ma* dnm^ de Langeac avec un peu d'amertume; mais j'a* voue que j'ai changé moi-même, ou plutôt je suis fevenue, sans y prendre garde, à ce malheufcux penchant pour la moquerie qui m'a valu tant de répf itnandës dans tnon jeune âge. Voyons, ma chèfe belle, cfoyez-vt)us qUe, si Héloïse était bien persuadée de
car j'éprouvais Je ne sais quel sentiment orgueilleux dontj'étais alarmée.
Ma belle-mère étant encore à la ferme, j'allais profiter de son absence pour remonter chez moi, lorsque j*aperçus au bout de la rue Héloïse suivie 'd'un domestique; elle arrivait au galop de son cheval. Je courus au-devant de notre amie; elle mit pied à terre précipitamment et m'entraîna vers mon cabinet, dont elle ferma aussitôt la porte.
«Madame de Langeac sort d'ici, dit-elle avec volubilité ; pour éviter sa rencontre, j'ai fait un détour... Elle m'a devancée, afin sans doute de me peindre comme un monstre de méchanceté. »
Je la pris par les deux mains, je la fis asseoir et je tâchai par de bonnes paroles de la calmer. Mais elle était tellement exaspérée, qu'il se passa bien du temps avant que je pusse m'en faire écouter. Je parvins enfin à lui dire les bonnes dispositions dans lesquelles sa tante était . venue : elle n'y voulait pas croire.
J'appris alors qu'une scène très-vive avait eu lieu le matin même à déjeuner. M. de Marmande avait exposé avec un aplomb incroyable des projets d'agri- ' culture on ne peut plus extravagants. Sans ménagement^ Héloïse lui avait déclaré que ces projets-là n'a-
ASSIStANGE AU PROCHAIN. 295
valent pas le sens' commun. M. de Marmande s'était emporté, et Tintervention de madame de Langeac n'aVait faîtqu' envenimer la querelle, dont les domestiques s'étaient trouvés les témoins.
J'employai une grande heure à prêcher, à catéchiser Héloïse, sans pouvoir l'amener à 'reconnaître qu'elle avait eu tort. J'étais à bout de patience, je l'avoue.
« Ma chère amie, lui dis-je alor§, les personnes qui veulent avoir toujours raison ont sans cesse tort, tu le prouves depuis longtemps. »
Elle tressaillit et me regarda d'un air effaré.
« Je ne serais pas ton amie, ajoutai-je, si je te parlais autrement. Tu n'as d'indulgence que pour toi seule; et pourtant tu es bonne, et pourtant je t'ai connue douce et aimable. En supposant que M. de Marmande soit aussi fou que tu l'assures, ce serait un motif de plus d'employer la douceur et l'indulgence pour le ramener dans le droit chemin ; je te l'avoue , si tu continues à agir ainsi (j'hésitai un moment, puis je poursuivis avec résolution)... oui, si tu continues d'agir aiqsi, il faudra cesser de nous voir.
— Elle aussi, mon Dieu! elle aussi! » s'écria Héloïse qui éclata en sanglots.
Je la laissai pleurer sans me montrer touchée de
sa douleur.
Tout à coup elle se jeta dans mes bras, en disant -:
a Oh ! ne m'abandonne pas ! ne m'abandonne pasi »
Je lui rendis ses caresses avec effusion :
« Tu es trop émue en ce moment, repris-je, pour sentir la vérité de ce que j'aurais à te dire ; reviens me voir demain, veux- tu?... Tu auras eu le temps de réfléchir, de te juger toi-même, d'écouter cette voix qui parle en nous et qui ne nous trompe jamais.
— Oui, je reviendrai demain, je reviendrai tous les jours ; je suis si malheureuse !
— Promets-moi encore de ne point bouder ton mari, de lui prouver même par quelques attentions que tu te repens de la scène de ce matin.
— Oh! pour celai.... s'écria-t-elle avec véhémence.
— Ille faut, lui dis-je avec fermeté, si tu veux conserver mon estime.
— Ainsi, à tes yeux, c est moi seule qui suis coupable...
— Vite,' essuie tes larmes, j'entends ma belle-mère qui rentre à l'instant.
— Puis- je partir sans la voir? » demanda Héloïse en se levant brusquement.
Je la fis descendre du côté du jardin; elle m'embrassa, s'élança à cheval et disparut.
La visite de madame de Langeac, la douleur d'Héloise, tout cela m'avait bouleversée ; aussi ma bellemère s*écria-t-elle en m'apercevant :
« Pauline, qtfavez-vous? »
Je m'assis auprès d'elle, car j'étais tremblante, et je lui racontai avec le plus de suite qu'il me fût possible la visite de madame de Langeac. A mesure que je parlais, la figure de madame Beaumont devenait de plus en plus sérieuse.
« Vous avez reçu là, ma fille, dit madame Beaumont, la preuve d'une estime d'autant plus flatteuse qu'elle vous a été donnée par une femme d'un rare mérite. Vous devez vous en sentir honorée, mais non pas orgueilleuse, vous avez trop de bon sens pour cela. »
Je rougis et baissai la tête avec un peu de confusion.
« C'est quelque chose de bien grave, reprit madame Beaumont, que de se trouver immiscée dans les secrets du foyer domestique. Je crois, comme madame de liangeac, que vous aurez plus d'influence sur
madame de Marmande que qui que ce soit. Puisse cette jeune femme écouler vos conseils et suivre votre exemple !
— Ce sont vos leçons, chère maman, qu'elle recevra par ma bouche ; sans vous, sans vos sages avis, aurais-Je compris mes devoirs de femme? Fasse «le ciel qulléloïse veuille bien m' écouter ! Elle aura bien plus à faire que moi, car elle n'a pas auprès d'elle un ange comme vous, et son mari est bien loin de valoir mon Edouard.
— Oui, tout ceci est bien grave, répondit madame Reaumont; mais Tamitié impose aussi des devoirs, et, même quand Tamitié manque, la charité nous ordonne de prêter assistance au prochain. »
Je voudrais être à demain, chère Clémence. Comme en ce moment il m'aurait été impossible de penser à autre chose, j'ai consacré ma soirée à t' écrire. Notre bon vieux curé répète sans cesse : Mêlez-vous de vos affaires; il a raison, quand il s'agit de se mêler des affaires des autres sans leur aveu ; mais, quand euxmêmes viennent vous demander consolation ou appui, notre devoir, comme le dit ma belle-mère, est de leur prêter assistance.
Au revoir, ma Clémence! mon cœur et ma tête sont encore bien pleins.
ASSISTANCE AU PROCHAIN. 2d9
Je sais que tu lis mes lettres à part toi ; tu comprendras, après avoir pris connaissance de celle-ci, qu'il serait indiscret de la communiquer à nos amies. Adieu.
La seconde ffuBiine*
Oui, ma bonne Clémence, bien des choses se sont passées depuis ma dernière lettre ; j'ai revu plusieurs fois Héloïse et même madame de Langeac. La première a promis de s'amender, de redevenir ce qu'elle était jadis, douce et bonne ; la seconde m'a dit que mon influence sur Héloïsè a produit déjà quelques changements ; mais il faut du temps pour effacer les torts passés et pour faire naître la confiance d'Héloîse dans madame de Langeac.
Pendant qu'on préparait tout pour le mariage d'Anaïs, ma belle-mère et moi nous étions fort oc-
cupées de la récolte de nos chanvres et de nos lins; le filage et le tissage de la filasse et de la laine sont une des industries principales de la contrée. Le conseil de laSpciété agricole avait, de son côté, beaucoup à faire; il s'agissait d'empêcher les paysans de persévérer dans la coutume qui leur fait mettre le chanvre et le lin à rouir et à tremper dans Tunique petite rivière qui traverse notre vallée. Le rouissage du chanvre et du lin empoisonne cette rivière, très-poissonneuse, pour l'hiver entier. Plusieurs réunions ont eu lieu à ce sujet à la maison ; il s'en est suivi des repas qui ont donné beaucoup de travail à madame Beaumont, à moi et à nos domestiques ; je t'assure, chère amie, que quelquefois ma vie est si remplie, que j'aspire à du repos ; mais ce repos, je le vois fuir sans cesse. Il a fallu adresser bien des sourires à ces entêtés pour les amener à accepter les bassins de rouissage qui ont été construits à titre d'essai sous la direction de mon mari, et en attendant qu'il ait pu établir ici le système belge, le rouissage à la vapeur. Bien malgré moi, j'ai dû aussi m'occuper de la toilette de ma bellemère et de la mienne pour la noce de ma cousine. Madame Beaumont et moi nous n'étions pas disposées à la gaieté; il est trop facile de prévoir que la paix ne durera pas longtemps dans le nouveau ménage.
Enfin est arrivé le grand jour ; les conviés n'ont pas trouvé tous un asile à la forge ; il leur a fallu s'arranger le moins mal possible dans les chaumières des environs. Malgré ce qu'avait pu dire mon oncle, madame Nesle avait invité tout un monde. De notre côté, nous amenions des amis qui étaient arrivés à la maison depuis quelques jours pour l'ouverture des vendanges.
Le secours de madame Beaumont et même le mien n'ont pas été inutiles dans ce tohthbohu. Madame Nesle comprenait un peu tard qu'elle s'était créé à elle-même des embarras inextricables. Pour Anaïs, elle n'en prenait nul souci. Uniquement occupée de •la toilette nuptiale et de celle destinée aux visites de noces, elle restait des heures entières enfermée dans sa chambre, à essayer robes, fleurs et chapeaux. M. Dupont, plus sérieux, plus silencieux que jamais, laissait lire sur sa figure un secret mécontentement ; quant à mon pauvre oncle, il était préoccupé et triste.
La bénédiction nuptiale a été donnée dans la petite église du village, que madame Nesle avait fait décorer avec toute la pompe dont elle avait pu s'aviser. Je t'avouerai, ma Clémence, que j'ai pleuré au moment où Anris a prononcé le oui qui lie son sort
à celui de M. Dupont. Ma pauvre cousine n'a pas la moindre idée des devoirs sérieux qu'elle accepte. Elle s'imagine que, selon son expression, elle mèneia son mari comme madame Nesle mène le sien ; bien grande erreur, si je ne me trompe !
Nous avons eu un repas qui a duré jusqu'au soir; grâce à quelques-uns de ces jeunes gens étourdis qui veulent rire quand mémcy une gaieté plutôt factice que vraie a un peu animé cette fiombreuse compagnie : mais M. Dupont, que j'observais à la dérobée, n'a pas souri une seule fois, et mon pauvre oncle a profité de plusieurs occasions pour s'échapper et aller chercher la solitude.
Très-émue et très-fatiguée, j'ai quitté la salle de danse de bonne heure.
Pendant quelques instants, nous sommes restés réunis ma belle-mère, mon mari et moi; avec un peu d'hésitation d'abord, nous nous sommes communiqué les craintes pour l'avenir d'Anaïs qu'excite en nous cette union mal assortie. Ah 1 ma Clémence, c'est une chose bien grave que le mariage 1 S'il m'avait fallu choisir entre le célibat et M. Dupont, j'aurais, je crois, préféré rester fille toute ma vie. Pourtant on m'a raconté de lui quelques traits qui annoncent un bon cœur : il a pris un soin filial de
sa vieille mère; il a été le second père de deux frères et d'une sœur qui longtemps n'ont vécu que de ses bienfaits ; mais il a Tair si roide et si froid I
Les fêtés se sont prolongées quelques jours; elles n'étaient pas encore finies lorsque ma belle-mère, Edouard et moi, nous sommes revenus au logis avec ceux de nos hôtes qui n'ont pas voulu accepter la pressante invitation de madame Nesle de passer à la forge quelques jours encore.
A peine de retour, il a fallu reprendre les travaux habituels et nous occuper des vendangeurs. Nous avons eu encore des repas sans fin; ah! comme j'aspire au moment où la mauvaise saison nous pro* curera le bienfait de la solitude ! . . .
Chère amie, je me suis vue forcée de laisser là cette lettre commencée depuis près de trois semaines; je suis seule ici avec Edouard, madame Beaumont a dû aller à la ville pour faire quelques emplettes d'hiver, et pour mettre en ordre la maison. Elle rajpportera aussi la plus grande partie de ma layette, que j'ai dû faire faire, car je n'ai pas eu le temps de m'en occuper. Elle m'a laissé Laurence et elle a emmené Geneviève, beaucoup plus au fait des arrangements annuels que notre jeune femme de chambre. Or Laurence n'est point cuisinière, et,
comme je veux que mon mari s'aperçoive le moins possible de Tabsence de sa mère, je me suis mise à faire étudier à la jeune fille et à étudier moi-même le Parfait Cuisinier. Une de nos filles de basse-cour me prête le secours de ses robustes bras pour le gros ouvrage. Je mets de l'amour-propre à ce que la mai-
son soit aussi bien tenue que de coutume, et à remplacer ma belle-mère dans la surveillance qu'exige la récolte des fruits et des légumes. Je t'assure que nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer cet hiver, car il faudra faire éplucher et nettoyer tout cela.
Ma tante est partie pour Lyon avec son mari.
A nais a fait ses visites de noce en grande toilette, sans que son mari se soit déridé un instant. Une seule fois j'ai été quelques minutes en tête à tête 'avec ma cousine.
« Crois-tu que tu seras heureuse? lui ai-je demandé avec inquiétude.
— Pourquoi non ? a-t-elle répondu d'un air d'insouciance; M. Dupont est bon homme au fond, et il me débarrasse des soucis du ménage, car il se mêle de tout. Il m'a parlé de je ne sais quelle réforme qu'il veiit faire^, qu'il réforme tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il ne m'empêche pas de dépenser ce qu'il faut pour ma toilette, d'accepter les invitations
quand il en^viendra et de donner quelques dîners, quelques fêtes.
— Lui as-tu parlé de tout cela ?
— A quoi bon? nous sommes dans la lune de miel; il faut la laisser suivre son cours. Seulement il y a une chose qui ne me plaît guère.
— Quelle est-elle*?
— M. Dupont a une sœur, une vieille fille, qu'il a envie de prendre comme femme de charge, Je crois. Sous certains rapports, cet arrangement me conviendrait : je me trouverais ainsi débarrassée de tous les ennuis du ménage, et plus libre de faire en grand nombre ces jolis ouvrages de femme, dans lesquels je suis passée maîtresse. Mais savoir si maman sera de mon avis, et si elle s'accommodera de la sœur de M. Dupont ! »
Comme je me taisais, Anaïs ajouta .\ « Que dis-tu de cela, cousine?
— Je dis, ma chère Anaïs, qu'à ta place je ferais tout au monde pour me mettre en état de diriger moi-même ma maison.
— Tu trouves donc bien amusantes les occupations sans nombre que madame Beaumont fait peser sur toi?
— Amusantes, non; mais importantes pour le
bonheur de la famille, pour raccroisseinent de la fortune de mon mari et pour ma propre satisfaction. J'avoue qu'avec grand'peine je verrais rautorité que Taccomplissement de mes devoirs me donne passer en d'autres mains.
— Dq l'autorité l vraiment? s'écria Anaïs. N'estu pas en ce moment la servante de ton mari?
n'est-ce pas à la cuisine que je t'ai surprise préparant son dîner? Que M. Dupont s'arrange! Lorsque nous serons sans domestiques ou lorsque quelque circonstance imprévue mettra le désordre dans le ménage, il dinera avec du pain et du fromage, ou il ira dîner dehors... Tu hausses les épaules, cousine; tu verras si je ne tiendrai point parole! k
Vainement j'ai essayé de lui parler raison, et de lui faire comprendre la gravité des devoirs qu'elle avait acceptés en se mariant ; elle m'a tourné le dos et s'est mise à chantonner.
« A propos, dit-elle, est-il vrai que M. et madame de Marmande font mauvais ménage?
— Qui t'a dit cela? demandai-je au lieu de répondre à la question.
— Ce bruit cqurt dans le pays. M. de Marmande n'est pas un aigle, et madame de Langeac, que je ne puis souffrir, le mène à la baguette.
— Pourvu, dis-je, aved un peu d'impatience, que mademoiselle Dupont ne mène pas ainsi son frère!
— Ah I par exemple ! je voudrais voir cela ! Tu essayes de me faire peur I M . Dupont n'est pas homme à se laisser mener par personne; excepté par moi, quand j'en voudrai prendre la peine, ajouta-t-elle en se mirant. Ahl lu ne sais pas? M. Dupont est orn<f d*une famille sans un, il a je ne sais combien d'oncles, de cousins, de cousines, et, bon gré mal gré, il m'a fallu écrire à tout ce monde-là. Quel ennui ! Est-ce que vraiment les parents du mari deviennent les parents de la femme?
— Singulière question ! m'écriai-je; c'est une seconde famille qui nous adopte et que nous adoptons.
— Crois-tu, en conscience, qu'on est obligé d'aimer cette seconde famille, quand elle n'est pas aimable f
— Du moment qu'on aime son mari, on aime toutes les personnes qui lui sont unies par les liens du sang.
— On les aime si on peut. Crois-tu, par exemple, que je me sente quelque attrait pour mademoiselle Maneitej ma belle-sœur, et pour M. Antoine^ mon beau-frère, guincat/Zier de son état? Comment peuton être quincaillier?
— S'il n'y avait pas des quincailliers, dis-je un peu impatientée de son ton impertinent, comment aurait fait mon oncle et comment ferait M. Dupont pour écouler les produits de votre petite forge? »
Anais me lança un regard qui n'était pas amical du tout; mais, n'en tenant aucun compte, je lui parlai avec sérieux etonction, j'ose le dire, ma Clémence, de cette seconde famille qui doit devenir nôtre; et j'ajoutai : « Si Edouard avait eu des frères et des sœurs, je les aurais tendrement aimés.
— Pas tout d'abord peut-être, car il me semble que dans les commencements tu n'aimais pas ta belle-mère.
-* C'est un tort, répondis-je sans hésiter, que je me suis bien souvent reproché depuis!
— En outre, tu ne nous aimais pas beaucoup (elle fit une pause, et, voyant que je ne répondais rien, elle reprit); comme dit la vieille chanson : Il faut connaître avant d'aimer. J'attendrai donc à connaître mademoieelle Manettei^ M. Antoine; et peutêtre si leurs manières sont plus distinguées que leurs noms**» mais que peuvent être les petits-en* ftintsd'un fertnier?
-«- Tu oublies que, nous aussi, noUs ne sotnhies Qile des fermiers;
LÀ SECONDE FAMILLP. 311
—r C*est-à-dire que ma tante et mon cousin font valoir leurs propres terres sans avoir à payer aucune itMlevance à personne, ce qui est bien différent. Je t'assure, cousine, que depuis mon mariage je me suis étonnée plus d'une fois d'avoir consenti à épouser M. Dupont. C'est un homme capable, j'en conviens, il relèvera notre fortune... Oui, je devais ce sacrifice à mon pauvre père. »
Edouard entra en ce moment. Anaïs resta quelques instants encore, puis elle me quitta.
Avec quelque émotion je racontai à mon mari les singuliers propos d* Anaïs; mais, pendant que je parlais, je fis involontairement un retour sur mes propres sentiments, et j'ajoutai en: rougissant : « J'accuse Anaîs d'un tort que j'ai eu moi-même.
— Toi? s'écria-t-ih
*— Hélas! mon ami, tu sais que je n'ai jamais* pu aimer madame Nesle et j'avoue que mon affection pour Anaïs, ma cousine, n'est pas des plus vives» Ton onde, par exeinple, oh! ton oncle, je l'aime tendrement, et je suis heui*euse de me sentir eil bons rapports avec les autres membres de ta famille paternelle et maternelle.
— On ne peut aimer ce qui n'est pas ainlàblë^ répliqua Edouard. Je supporte ma tante et ma coii-
sine, tu les supportes aussi, c'est tout ce qu il est possible de demander de toi; mais je suis bien certain que, si elles avaient besoin de nous, tu serais aussi empressée que moi de leur rendre tous les services en notre pouvoir. Quant à Dupont, il n'est pas aimable non plus, mais c'est un homme loyal, et sans lui la ruine de mon oncle se fût accomplie.»
Qu'il est bon, mon Edouard, et comme il se montre toujours indulgent pour moi !
Après son départ j'ai réfléchi plus sérieusement que je ne l'avais fait jusqu'alors sur cette seconde famille que la jeune fille accepte en se mariant. Oui , cette famille a droit à notre affection, à notre aide, à notre appui, à nos soins I Heureuse, bien heureuse la jeune femme, lorsqu'elle trouve dans les plus proches parents de son mari des êtres aussi dignes d'amour que le sont madame Beaumont et M. Nesle !
Clièrc amie, il faut le répéter sans cesse : la vie de la femme -est bien plus sérieuse que ne se l'imagine la jeune fille, bien plus difficile qu'on ne le croit en général, et l'action qu'elle exerce sur ceux qui l'entourent est incessante.
A toi de cœur.
xxin
Devoirs eilTem les néeesslteax.
Chère Clémence, déjà plus d'une fois j*ai eu Toccasion de reconnaître combien est admirable la sage prévoyance de madame Beaumont. Dans un hameau qui dépend en quelque sorte de notre village de Martig, tous les meubles d'une pauvre famille ont été vendus àTencan pour payer les contributions. Nous aurions prévenu ce malheur, mon mari et moi, si nous avions été avertis à temps. Lorsque ma belle-mere est absente, bien des choses de ce genre ^ se passent à mon insu, parce je ne possède pas encore comme elle la confiance des gens des environs ; on voit en elle la providence de tout le pays, et Ton s'a-
dresse à cette providence terrestre avec autant d'abandon qu'à la providence divine.
Aussitôt que j'ai su ce qui venait d'arriver, j'ai passé en revue tout ce que contiennent nos greniers ; je t'ai dit dans quel ordre sont arrangés ceux de la ville; ceux de Martig ne leur cèdent en rien sous ce rapport. Les jours de marché, nos voitures vides ramènent les vieux meubles que ma belle-mère a fait mettre de côté, comme ne pouvant servir qu'à la campagne. Nos provisions dans ce genre sont au grand complet cette année, parce que ma belle-mère a prévu que devant passer l'hiver ici nous trouverons beaucoup de misère à soulager.
Avec l'aide de I^aurence, je suis parvenue à composer tout un ménage de meubles dépareillés, mais encore en assez bon état pour servir longtemps. Je les ai fait charger sur une charrette, et je suis partie en avant, accompagnée de Laurence.
Chère atiiie, jamais le spectacle d'une telle misère n'avait frappé mes yeux! Pas même un escabeau poUr s'asseoir! Rien, rien, qu'un peu de paille où étaient accroupis le père, les enfants et la mère au désespoir.
Le père a levé sur moi un œil égaré; c'est un pauvre journalier, et sa femme est aussi journalière. Ni
l'un ni l'autre ne paraissaient comprendre les paroles que je leur adressais ; tous deux restèrent mueis, immobiles, jusqu'au moment où l'on commença à décharger la charrette que j'avais précédée de bien peu. Ce fiit seulement en voyant leur pauvre chaumière se remeubler comme par enchantement qu'ils parurent comprendre le bonheur qui leur arrivait.
Je voudrais en vain te peindre les nuances par lesquelles leur figure passa de Texpression du désespoir à celle d'unejoie si grande, qu'elle les faisait haleter. Hais, quand des vêtements, des provisions, eurent été déposés sur les meubles, tous tombèrent à genoux, en levant les mains au ciel avec tant de ferveur, que je fondis en larmes. Ces larmes-là étaient bien douces! J'entendis Laurence murmurer à demi-voix : « Mon bon Dieu, qu'on est heureux d'être riche !
— C'est madame Beaumont, c'est ma mère qu'il faut bénir, dis-je à ces pauvres gens. Elle seule sait prévoir les besoins du pauvre, elle seule songe longtemps d'avance à le satisfaire... Si vous manquez de travail, venez à la ferme, on tâchera de vous en procurer. »
En sortant de la chaumière, j'eus à traverser la foule des habitants du hameau, qui peu à peu s'était amassée devant la porte.
« Dieu VOUS bénira, ma bonne dame, et aussi Tenfant que vous allez mettre au monde! me dirent plusieurs vieilles.femmes.
— Elle est bien la digne bru de sa belle-mère i » ajoutèrent quelques vieillards.
Je ne savais comment échapper aux remercîments de ces braves gens, dQnt les mains calleuses s'étendaient avec effusion vers les miennes, lorsque le galop d^un cheval se fit entendre : c'était Héloïse qui était allée me chercher à Martig.
c( Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle en descendant de cheval.
— De la joie, du bonheur, ma belle dame, dirent plusieurs voix ; comme partout où passent madame Beaumon t la mère et madame Edouard .
— Viens, luidis-je, je te raconterai cela. »
Héloïse me donna le bras et nous partîmes, suivies à distance de Laurence et du domestique qui tenait en laisse les deux chevaux.
« Comment fais-tu, dit Héloïse après avoir entendu le récit que je lui fis brièvement de ce qui venait de se passer, comment fais-tu pour trouver du temps pour tout? Moi, qui ne fais rien, je ne trouve le temps de rien, et je m'ennuie. Tu sais, continua-
t-elle, que ma bourse est à ta disposition pour tes malheureux.
— Oui, je sais que tu es bonne, répondis-je; mais tu ne t'ennuierais plus, si, au lieu de donner seulement de l'argent, lu donnais aux mattieureux un peu de ce temps qui pèse si lourdement sur toi, et des paroles de consolation.
— Comment donner de ces paroles-là quand on est désolé soi-même !
— Si tu essayais d'exercer directement la bienfeisance, lui dis-je encore en pressant le bras passé sous le mien, lu sentirais ton coeur se ranimer, et tu t'applaudirais du pouvoir que Dieu donne à ses créatures de secourir, de relever ceus que la misère écrase. Je viens d'éprouver si vivement cette jouissance, que je voudrais tela faire partager ! Écoute, Héloïse, nous avons de grands projets pour cet hiver, que je dois passer ici.
— Pourvu, s'écria- t-elle, qu'il ne prenne pas fantaisie à madame de Langeac d'en faire autant I
— Madame de Langeac n'a pas cette fantaisie, je te l'atteste ; mais écoute-moi avec un peu d'attention.
— Oh! je sais; tu vas me parler d'un asile jiour les vieillards. Je te donnerai tout l'argent destiné b
ma toiletlc et que j*éconoin%e, bien malgré moi, depuis noire séjour ici.
— Ce n'est pas seulement cet argent qu'il me faut, répliquai-je en souriant, et ce n'est point d'un asile pour les vieillards qu'il s'agit : mon mari, ma belle-mère et moi, nous avons étudié très-sérieusement les rapports de l'association Yoironnaise, pour l'extinction de la mendicité dans le département de risère, et nous aspirons à éteindre la mendicité dans Martig d'abord , et ensuite dans tous les hameaux environnants. C'est là une belle œuvre pour laquelle il nous faut le concours de belles et bonnes âmes comme la tienne.
— Et de l'argent ! ajouta^ Héloïse avec un sourire un peu ironique.
-^ Sans nul doute, répondis-je résolument. L'association Yoironnaise soulage à domicile les infirmes, les vieillards, idée juste et touchante ; car ainsi le vieillard n'est pas arraché à ses habitudes ; il continue de faire partie de sa famille, pour laquelle il n'est plus tin membre inutile, une charge. Il apporte sa quote-part aux dépenses journalières ; les devoirs les plus saints continuent donc de s'accomplir, et l'enfant reçoit le bon exemple du respect et des soins dont on doit entourer la vieillesse. Oui, nous avons
DEVOIRS- ENVERS LES NÉCESSITEUX. 5tft
complètement renoncé à l'idée d'un asile pour la vieillesse, car ce genre de charité, nécessaire peutêtre dans ïes grandes villes, isole le malheureux à rage où la tendresse des siens lui est devenue le plus nécessaire. Les liens, les affections de famille, voistu, Héloïse, sont les plus solides, les plus précieux de tous ; ils s'appuient sur le devoir.
— Je voudrais que madame de Langeacf entendit, . reprit Héloïse avec un peu d'amertume.
— Nous avons déjà séduit madame de Langeac, lui dis-je en riant ; elle est de notre avis.
— Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de cela à moi la première ? demanda Héloïse en faisant un mouvement comme pour retirer son bras sur lequel reposait le mien.
— Parce que Toccasion ne s'en est pas offerte, répondis-je en retenant ce bras rebelle; mais je saisis avec empressement celle qui se présente de te parler seule à seule d'une chose que j'ai bien à cœur. Tu es mère, tu comprendras donc quelle doit être la douleur d'une mère qui voit ses enfants en bas âge manquer du nécessaire.
— Mon Gaston, murmura Héloïse avec émotion.
— Suppose le mari relevant d'une maladie, ou bien la femme malade elle-même et la misère ré-
gnant au logis... Ton bon cœur te fera donner une aumône ; mais la distraction du monde, les peines personnelles, amèneront l'oubli. La misère reparaîtra dans le pauvre ménage, d*où un bienfait passager l'avait momentanément bannie.. Si, au contraire, tu fais partie d une association, tu prends une part active à ses travaux; tu vas visiter toi-même les malheureux que cette association s'occupe de secourir; tu ne veux pas rester en arrière de tous les autres associés, et, par charité d'abord, par amourpropre peut-être, amour-propre bien placé, tu continues l'œuvre commencée. Tu l'as entreprise avec indifférence, mais tu finis par t'y intéresser. Songe, chère amie, que pour cent cinquante francs par an on peut subvenir aux besoins d'un vieillard, d'une vieille femme, et les maintenir ainsi au sein de leur famille. Pour deux cent cinquante francs par an, • tu peux aider une famille composée du mari, de la femme et de deux enfants...
— Je t'ai dit et je te répète, s'écria Héloïse, que je te donnerai tout l'argent que tu voudras.
— Et ce que je te dis et ce que je te répète à mon tour, c'est que cela ne me suffit pas; il faut t' enquérir des besoins de ceux que tu secours; il faut que tes bienfaits cessent pour ceux qui n'en ont plus besoin
et aillent chercher ceux qui sont dans le malheur. Je t'enverrai les rapports de l'association Voironnaise, tu les liras pour me faire plaisir; tu les liras en songeant que la fortune n'a été donnée aux riches qu'à la condition de venir en aide à ceux qui souffrent, et tii reconnaîtras que nous avons des devoirs sacrés à remplir envers les nécessiteux. Chère amie, je t'en prie, ouvre ton cœur aux joies de la bienfaisance, et après avoir vu de près ce qu'on peut souffrir, tu comprendras qu'elle est large la part que Dieu t'a faite des biens d'ici-bas ! »
Héloîse ne répondit pas, et nous marchâmes assez longtemps en silence.
€( Ma tante est chez toi ! s'écria tout à coup Héloîse en s' arrêtant et en montrant dans le lointain la voiture de madame de Langeac qui stationnait devant notre porte.
— J'étais prévenue de sa visite, répondis-je, mais je ne l'attendais pas si matin. J'ai bien envie d'être indiscrète. Sais-tu pourquoi madame de Langeac est venue à Martig aujourd'hui?
— Pour se plaindre de moi tout à son ais*^, répondit Héloise.
— Que tu es injuste, ma pauvre amie! Madame de Langeac vient chercher une réponse attendue
impatiemment; réponse qui n'est pas encore arrivée. Elle a prié ma belle-mère de s'informer pour elle d une jolie maison à louer en ville. Elle veut que cet hiver tu goûtes les plaisirs, les fêtes auxquels tu es accoutumée.
— J'en suis fort reconnaissante, répondit Héloîse d'un ton froid; mais quels peuvent être ces plaisirs et ces fêtes en province, pour quiconque a comm les plaisirs et les fêtes de Paris I »
Cette fois ce fut moi qui retirai mon bras appuyé sur celui d'Héloïse.
« Oh I tu es toute pour madame de Langeac ! » s'écria-t-elle. D'un signe elle appela le domestique, et, s'élançant en selle, elle disparut.
Chère Clémence, est-il possible que la fréquentation du monde change ainsi le caractère! Cette Héloîse, jadis si bonne, si douce, si oublieuse d'elle même, n'est plus maintenant qu'un être égoïste s'absorbant dans la contemplation de ses propres peines et n'ayant pas une pfensée, pas un sentiment d'indulgence pour les autres !
Pendant quelque temps je la suivis des yeux avec une profonde tristesse; enfin, me détournant de cette pénible contemplation, je hâtai le pas afin de ne pas faire attendre madame de Langeac.
Notre bon curé était là; tous deux m'accueillirent avec une affection qui me fit du bien.
« Venez, chère belle, s'écria madame de Langeac et aidez-moi à persuader à M. le curé que nous parviendrons à toucher ces âmes insensibles.
— De quoi s'agit-il donc? demandai-je avec un peu d'inquiétude.
— De notre projet d'association, répondit madame de Langeac. M. le curé va vous expliquer comment et pourquoi il désespère de mener à fin cette bonne œuvre. »
En effet, ma Clémence, il ne sera pas facile, d'après ce que M. le curé nous a dit, de suivre l'exemple des Voironnais. Les souscripteurs que nous avons enrôlés j bon gré mal gré, pour la fondation de la crèche, de la sallé d'asile, ont promis, mais à contre-cœur, de souscrire aussi pour l'ouvroir; dès les premiers mots qui leur ont été dits d'une nouvelle association de charité, ils se sont mis en pleine révolte. Ils prétendent que, loin d'éteindre la mendicité, Une association de de genre ne ferait que l'encourager.
« Ëh bien! répondît madame de Langeac, laissons-les de côtéj M. Beaumont et mon neveu sont dssez riches pour faire les premiers fonds dont la
su LA MAITRESSE DE MAISON.
rente doit servir à soulager la misère, Vous pensez bien que je serai aussi, moi, un des souscripteurs... Vous alliez dire quelque chose, monsieur le curé? »
Le bon vieux prêtre hésita un moment.
« Madame, répondit-il, je ne voudrais pas mettre des bornes à votre charité ; je dois cependant à la droiture de rappeler que Martig ne fait point partie du canton que vous habitez et qu'il y a bien des nécessiteux dans le hameau de Saint-Pierre.
— Monsieur le curé, répondit madame de Langeac en souriant d'un air affectueux, l'année prochaine, je Tespère, grâce à mon neveu, on ne dira plus : il y a; mais on dira : il y avait autrefois beaucoup de nécessiteux dans le hameau de Saint-Pierre. Déjà le nombre en a diminué, et nul cet hiver, grâce aux travaux projetés, n'y souffrira du froid ni de la faim.
— Que vous êtes bonne ! m'écriai-je en portant sa main à mes lèvres.
— Ainsi donc, mon cœur, et elle déposa un baiser sur mon front, M. Beaumont peut compter sur deux associés et même sur trois, car je ne mets pas en doute que madame de Marmande ne veuille être des nôtres. J'oserai prier monsieur le curé, continuât-elle, d'étudier soigneusement les statuts de la so-
ciété Voironnaise, afin de nous mettre au fait des de\oirs que nous aurons à remplir. Maintenant, ma chère belle, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, avez -vous de bonnes nouvelles de madame Beaumont et revient-elle bientôt?
— Oui, madame, j*ai reçu de bonnes nouvelles, et avant peu j'aurai la joie de revoir ma mère.
— Madame Beaumont, dit M. le curé en se levaut, est la providence visible de ce pays.
— Et sa belle-fille marche sur ses traces, ajouta madame Je Langeac avec un doux sourire. Puissiezvous, monsieur le curé, avoir à faire quelque joui' le même éloge de madame de Marmande ! »
Le bon curé s'inclina sans rien dire; peu d'instants après, j'étais seule avec madame de Langeac.
Tu ne saurais te figurer, chère amie, combien elle est charmante ! Une dignité pleine de grâce s'unit à la simplicité de ses manières. Je ne sais quel parfum de bonne compagnie se répand autour d'elle, et je ne comprends pas comment Héloïse résiste à tant de séductions. Madame de Langeac m'a dit qu'elle est un peu plus contente de sa nièce.
« U faut bien, a-t-elle ajouté, pardonner beaucoup à une jeune femme, qui, au sortir du pensionnat, s est trouvée lancée sans guide dans le monde. Du
32r» LA MAITRESSE DE MAISON.
moment où elle comprendra qu'elle a besoin d'indulgence, elle reconnaîtra qu'elle doit en avoir aussi pour son mari, et alors la paix renaîtra dans le ménage. Mon cher cœur, je vous prierai de demander à M. Beaumont de vouloir bien diriger, un de ces * matins, sa promenade vers le château de Saint- Pierre. Depuis quelque temps beaucoup de gens à inventions nouvelles concourent à monter la tête à M. de Marmande; en ce moment il est fort tenté de pétrifier tous les arbres du parc et même une partie de nos bois. Transformer en bois incorruptible et incombustible les arbres de nos domaines, est, dit-il, une spéculation superbe. 11 m'a donné à ce sujet des explications auxquelles je n'ai rien compris; mais, si ce beau projet se réalisait, nous en serions réduits à n'avoir pas même le bois nécessaire pour l'usage de chaque jour... Maintenant, adieu! et aimez-moi bien, chère enfant, car j'ai pour vous une affection sincère. »
Je n'ai pas osé lui dire, chère amie, que cette idée de pétrifier tous ses arbres a bien pu venir a M. de Marmande parEdouardlui-mcme... je te conterai cela une autre fois. Je n'ai pas écrit d'un trait cette longue lettre, et maintenant je te quitte pour aller faire un tour à la ferme.
Le droit aux eoBseUfl.
Chère amie, ma belle*mère est enliii de retour. Cette absence de deux grandes semaines m*a paru bien longue; madame Beaumont assure que ce' temps lui a pesé aussi. Elle ma apporté une charmante layette, commandée depuis longtemps, m'a-t-ellc dit. J'avais à lui rendre compte de ce qui s'est passé à la maison pendant son absence ; elle a paru contente de tout Ce qui a été fait, et de quelques mtftures d'ordre que j'ai cru devoir prescrire. Edouard s'est déclaré très-satisfait de sa ménagère, et il a vanté efi riant mes talents culinaires. De son côté, madame Beaumont est entrée dans de grands détails sur les précaution^ qu'elle a prises pour préserver notre maison
de la ville des dégradations qu'amène nécessairement l'absence prolongée des maîtres. Quelle bonne léle! elle pense à tout, elle prévoit tout. Une personne de confiance est chargée de surveiller la maison entière, ainsi que le jardinier et sa femraé^ ceuxci auront à renouveler Tair des appartements et à entretenir partout la propreté. Les pauvres gens que ma belle-mère secourt pendant notre séjour à la ville ont été aussi Tobjct d'une prévoyante bonté ; enfin notre vrstiaii'e ici et notre garde-meubles se sont enrichis de bien des choses démodées ou liors de service pour nous autres gens difficiles, et avec lesquelles nous ferons plus d'un heureux cet hiver.
Mais les joies d'ici-bas sont toujours mêlées de quelque amertume : une lettre de mon pauvre oncle est venue troubler le bonheur que nous donnait le r(»tour de ma belle-mère. M. Nesle est malade ; deux médecins consultés séparément ont été du même avis : il doit passer l'hiver dans un climat chaud ; on lui laisse le fchoix entre Cannes, Fréjus ou CTrasse.
Maman a beaucoup pleuré en lisant cette lettre ; depuis longtemps la santé de mon oncle lui donnait de vives inquiétudes : « Le chagrin le tuera ! » m'at-cUe dit bien souvent. M. Nesle termine sa lettre en priant Edouard d'arranger les affaires de la forge de
telle façon, que le sort de madame >esle et celui d'Anaïs soient assurés. 11 ajoute, sans doute pour calmer les inquiétudes d'une sœur affectionnée, qu il ne se sent pas aussi malade que les médecins le prétendent; mais il a besoin, afin de prendre le repos qui lui est ordonné, desavoir toutes les affaires réglées.
Edouard est parti sur-le-champ pour la forge. Nous ne Tattendions que le lendemain, mais il est revenu le soir même fort mécontent de la sécheresse de cœur d'Anaïs. Pour se préserver de toute inquiétude apparemment, elle a prétendu que son père appartient un peu aux malades imaginaires ^ et que, par mille chimères, il prend plaisir à se tourmenter. M. Dupont, froid et compassé comme toujours, a déclaré qu'il, trouvait sages les prévisions do M. Nesle, et qu'il allait consulter pour savoir comment concilier ensemble les droits de madame Nesle, au cas où son mari viendrait à succomber, et fies mesures à prendre pour empêcher la veuve de s'immiscer en rien dans les affaires. Aussitôt qu'il aura reçu la réponse de son avoué, il viendra en faire part à mon mari.
Depuis l'arrivée de cette lettre, la tristesse règne à la maison. Maman est persuadée qu'elle ne rcverra
pas son frère. Elle voulait aller à la forge, mais Edouard l'en a dissuadée.
« Si Anaîs a besoin de consolations, a-t-il dit, elle saura bien en venir chercher ; je crois qu'elle est beaucoup plus préoccupée de la pensée de profiter de l'occasion pour acquérir une sorte d'indépendance que du triste état de son père. »
Hélas I Edouard avait trop bien deviné! Anaîs est venue d'elle-même, mais c'était pour demander à mon mari de lui indiquer aussi un conseiller. Sans dire* un mot de son pauvre père, elle a déclaré que, d'après ce qu'elle avait appris, elle ferait bien de se précautioniier, afin que M. Dupont ne devienne pas le seul et unique maître de la forge.
c< Si maman était ici, a-t-elle ajouté, il n'oserait pas faire une chose à laquelle il est complètement décidé, malgré tout ce que j'ai pu lui dire.
— Quelle est cette chose? a demandé ma bellemère d'un ton froid.
— J'aurais dû dire deux choses qui me déplaisent également, reprit Anaîs. D'abord, il veut associer aux affaires son frère, M. Antoine le quincaillier (ce mot fut prononcé avec dédain), au titre de commis vToyageur ; ce n'est pas tout : il prétend encore associer sa sœur, mademoiselle Manette, à la forge.
et me placer sous cette tutelle à la maison. Mais je ' ne le souffrirai pas; je veux être maîtresse chez moi. Maman sera de mon avis.
— Au nom de Dieu, Anaïs, s'écria madame Beaumont, n'allez pas instmire votre mère des intentions de M. Dupont!
— Et qui me soutiendra , répondit Anaîs, si ce n* est maman?
— Songez donc, dit encore madame Beaumont, combien facilement votre mère se monte la tête ; et quand elle a la tête montée, elle ne ménage rien. Malheureuse enfant ! voulez-vous tuer votre père?
— Puis-je donc me laisser enchaîner? Je veux bien obéir à mon mari, puisqu'il le faut, mais à sa sœur!... »
Que te dirai-je, chère Clémence? près de deux heures se passèrent en discussions, en larmes, en cris de colère ; enfin Anaïs nous quitta à demi persuadée qu'Edouard veillerait avec le plus grand soin à ses intérêts de fortune.
«Je t'avertis seulement, ajouta-t-il, que je ne peux m'immiscer dans vos querelles de ménage, et, si tu veux, ma cousine, que je sois ton appui, ton conseil, il faut me laisser faire sans te mêler de ce que tu ne comprends pas. »
53S LA MAITRESSFi DE MAISON.
Quelques jours après^ M. Dupont, que mon mari avait invitée venir lui demander à déjeuner lorsqu'il aurait reçu la réponse attendue, arriva. Edouard n'étant pas encore rentré, ma belle-mère et moi nous le reçûmes au salon. On ne parla que de choses indifférentes. A peine Edouard était-il de retour, que Laurence vint dire que nous étions servis.
Après le déjeuner, M. Dupont prenait déjà le diemin du cabinet d'Edouard ^mais mon mari, le ramenant doucement vers le salon, lui dit : « Pardon... >1a mère et moi nous représentons les parents de madame Dupont, et Taffaire que nous avons à examiner doit être jugée en famille. (M. Dupont salua avec roideur.) Ma mère est de bon conseil, continua Edouard ; et ma femme commence à s'entendre un peu aux affaires. (Autre salut non moins roide de M. Dupont.) Veuillez donc, monsieur et cousin, vous asseoir et nous donner connaissance de la réponse (le votre avoué. »
Nous avions pris place autour du guéridon qui est au milieu du salon; j'étais un peu confuse, je te l'avoue, ma Clémence, de me voir appelée ainsi publiquement au conseil. Edouard veut bien me consulter parfois, lorsqu'il balance au sujet de quelque décision à prendre; mais je ne suis pas comme ma-
dame Beaumont capable de parler légalement d affaires.
Après un peu d'hésitation, M. Dupont nous donna connaissance de la réponse de son avoué.
Edouard, qui avait écouté ^vec une grande attention, prit récrit, et le relut pour ainsi dire lettre à lettre, puis il le passa à ma belle-mère qui en fit autant.
« Eh bien? demanda M. Dupont toujours froid et réservé.
— Je trouve, dit Edouard, beaucoup de loyauté dans l'arrangement proposé; et toi, ma mère?
— Moi aussi, répondit madame Beaumont. Cependant j'aurais quelques observations à faire. »
Et elle exposa avec une grande clarté les motifs qui lui faisaient désirer quelques changements dans tel et tel article.
Edouard reprit l'écrit, le relut encore, et il déclara qu'il était de l'avis de sa mère.
M. Dupont à son tour reprit et relut le projet d'acte, réfléchit quelque temps, et fit les changements désirés.
J'écx)utais avec la plus grande attention, mais sans oser dire un seul mot. Ma belle-mère s'était oxpli-
quèe si clairement, que j'avais compris F importance et la justesse de ses observations.
a Donne-nous ton avis, Pauline, » dit mon mari.
Une vive rougeur me monta jusqu'au front.
« Voyons, parle.
— Parlez, ma fille, ajouta madame Beaumont !
— Je trouve, dis-je enfin, qu'une grande droiture règne dans cet acte, et il me semble que les droits de ma tante et de ma cousine sont sauvegardés avec la plus complète loyauté. »
M. Dupont me regarda; ce regard était presque amical.
« Au reste, ajouta mon mari, la décision dans une si grave affaire appartient à mon oncle seul. Je vous prie, monsieur, ou plutôt mon cher cousin, de vouloir bien me remettre une copie de l'acte ainsi amendé? je l'enverrai à mon oncle, poste restante, comme il me le demande ; il pourra consulter de son côté sans subir l'influence de madame Nesle.
— 11 sera fait ainsi que vous le désirez, mon cher cousin, dit M. Dupont en se déridant enfin. Sans doute j'ai fait une spéculation commerciale en demandant la main de mademoiselle Nesle. Je savais fort bien que je prenais une femme incapable de gérer sa maison ; mais j'ai en moi le génie des
affaires. La connaissance que j'ai acquise de celles de M. Nesle m'a montré que cette petite forge pouvait devenir entre des mains intelligentes une mine d'or, et j'ai passé condamnation sur les défauts de la jeune filJe, qui peuvent se modifier dans la jeune femme, dépendant je ne suis point spéculateur avant tout ; j'ai été élevé par une digne mère dans de^ sentiments d'honneur que je n'oublierai jamais, je l'espère. Ma femme a besoin d'un guide, je lui en donnerai un bon dans ma sœur, dont les dehors sont beaucoup plus agréables que les miens. Je m'attends à des orages intérieurs : je les accepte ; seulement je ne veux pas que ma belle-mère, si nous avons le malheur de perdre M. Nesle, puisse s'immiscer dans les affaires. Vous avez vu que la part qui lui est faite, en cas de nouveaux bénéfices, est assez large pour qu'elle puisse vivre dans l'aisance; mais je veux et je saurai être le maître. »
En prononçant ces mots, M. Dupont était redevenu tout à fait lui-même, c'est-à-dire froid et' tranchant.
Peu à peu cependant il s'est montré expansif, il nous a parlé avec émotion de sa mère restée veuve très-jeune avec quatre enfants ; des sacrifices qu'elle avait faits pour leur donner de l'instruction; de tous les métiers qu'il avait essayés, afin d'aider cette res-
pectable mère dans une si grande tâche ; et enfin comment, sentant en lui le génie des affaires et ne trouvant pas à Paris le moyen de se donner carrière, il avait accepté, par l'entremise du négociant chez lequel était placé son frère Antoine, la place de simple commis dans la forge de M. ?(esle.
« Je pressentais, a-t-il ajouté en se frottant les mains, que je trouverais là quelque chose à faire.
— Et mademoiselle votre stenr, mon cousin? demandai-je.
— Ma sœur, répondit-il, est une femme digne d'être présentée à madame Reaumont, et à vous, nria cousine, Klle était née peintre, mais cultiver l'art pour l'amour de l'art ne lui était pas permis. II fallait aider nia mère è vivre et à faire vivre sa famille. Courageusement, ma sœurse fit professeur de dessin ; quand elle rentrait, elle secondait ma mère (l;iii]s les soins du ménage, elle entretenait nos V(Menn'iils, elle trouvait des encouragements contre nos découragements. C'est un ange que ma sœur : un aii^ifi gardien que je donnerai à ma femme, Anais liiiira par l'aimer, et ma snpiir, qui se trouve mainleiiaiil seule dans le monde, mettra son bonhenr à l'iiire régner chez moi l'ordre et la paix.
— Vous avez deux frères? demanda madame Beaomont.
— Je n'en ai plus qu'un, madame, Antoine le quineaitlier, comme dit madame Dupont avec tin air de suprême dédain. L'autre est allf; se faire tuer en Algérie.
— Mon cousin, dis-je après un peu d'hésitation, vous aurez, je l'espère, quelque indulgence pour Anaïs.
— J'en aurai beaucoup, ma cousine ; et, quoique je n'espère pas qu'elle devienne jamais «ne femme très-remarquable ni très-utile, je crois que du moins elle se rendra supportable.
— Vous n'êtes pas tendre ! dis-je en souriant.
— Tendre? ohl non. Pour me servir d'une comparaison empruntée à mon état, je dirai que j'ai été forgé sur l'enclume par le lourd marteau de la nécessité, et trempé dans les eaux amères de l'adversité... mais j'ai tâché de rester toujours juste, et parfois même je suis bon. Écoulez, ma cousine, ajoîita-t-il en me'prenantlamain. Anaïs viendra plus d'une fols se plaindre à vous de son tpan ; tilchez de lui persuader que la meilleure manière d'adoucir ce tyran, c'est de devenir ce que vous iMes.
— Des compliments, cousin !
— Non, la vérité. Depuis \otre mariage, je vous observe, je suis vos progrès pas à pas ; vous n'avez pas toujours été ce que vous êtes... Apprenez à Anaïs comment une fei^me devient maîtresse dans son intérieur, et comment elle mérite d'avoir droit aux conseils. »
lii-dessus il a fait un profond salut et nous a quittés.
Tu vois, chère amie, qu'il est bon au fond, en même temps que loyal et probe. C'est égal, je n'en voudrais pas pour mon mari; et toi?
Épouse et mère.
Que vous êtes toutes bonnes, mes amies? la caisse est arrivée quelques jours avant rentrée clans le monde de mon cher petit ange, de ma jolie Marie. Vous avez voulu lui envoyer chacune des broderies plus charmantes les unes que les autres ; voilà je ne sais combien de bonnets de baptême, de brassières, de bavettes, qui témoignent de votre adresse de fée... Merci ! Je ne sais si ce n*est pas à tous ces atours que mademoiselle Marie, âgée de trois semaines, doit d'avoir été déjà demandée en mariage, non par le prétendant lui-même, qui n'y a pas pensé du tout, mais par la miaman. Héloïse m'a déclaré que
"iO LA MAITRESSE DE MAISON.
ma iîlle deviendrait la sienne, et que Gaston n'aura pas d'autre femme; madame'de Langeac est dans les mêmes dispositions; Elle veut, dit-elle, pour (!aston une femme élevée par ta Pauline. Chacun. me flatte tant, qu'il me faut veiller attentivement sur moi-même pour ne pas me laisser aveugler par l'orgueil.
Fie baptême n'a pas encore eu lieu, sans quoi vous auriez reçu une caisse de dragées. Ce baptême a élé l'objet de beaucoup de préoccupations.
Tu sais, ma Clémence, qu'à l'exception de ma tante, je n'ai du côté des familles paternelle et maternelle que des parents éloignés. A ma belle-mère revenait naturellement le droit de nommer le premier enfant de son fds. ifais quel parrain choisir? Madame Beaumont dit que ces fêtes de famille doivent se passer en famille. Sachant que je lui ferais grand plaisir, je l'ai prié de prendre pour compère M. Nesle. Anaïs n'était pas encore mariée à cette époque. M. Nesle étant absent maintenant, il faut lui choisir un représentant. Ce choix n'est pas absolument libre ; le gendre, M. Dupont, a quelque droit à être préféré à tout autre. Mais, quoique nous ayons beaucoup d'estime pour son caractère, ma belle-mère et moi, il ne nous inspire pas une vive sympathie. On prétend
que les enfants tiennent quelque peu du parrain et de la marraine qu'on leur a choisis. Si M. Dupont aliait donner à ma fille, à ma fille chérie, à mon amour de Marie, quelque chose de son caractère roide et impérieux, j'en serais désolée ! Hélas ! nous autres pauvres femmes, nous ne devons -jamais oublier la devise de notre bannière -..obéissance!:.. Héloïsem'a pnée et suppliée d'accepter M. de Marmandc pour représentant de M. Nesle. En vain je lui ai dit qu'il ne serait pas convenable qu'un homme de ce rang condescendît à être le représentant d'uîl maître de petite forge ; elle m'a fermé la bouche en me répondant : « Si M. de Marmande devient le parrain de tafille, ce titre non-seulement me le fera supporter," mais encore me le fera presque aimer. Je t'en prie, Pauline, permets-moi de lui en parler. »
Je n'ai pas voulu le permettre. J'éprouve une répugnance très- grande à contracter une obligation de ce genre envers M. de Marmande. C'est un véritable étoMmeau, et ma fille a bien assez de l'étourderie que lui transmettra sa mère: pas n'est besoin que le parrain en augmente la dose. Ma véritable raison, vois-tu, chère amie, c'est le rang de M. de Marmande'. J'avoue que pourtant si madame deLangeac... mais non, elle n'y peut pas penser, et nous autres bour-
gcois, nous devons éviter de nous mettre sous la protection des pei*sonnes de si .haute lignée. Il faudra bien accepter M. Dupont, et, qui plus est^ lui demander de nous rendre ce service.
Je reprends ma lettre commencée depuis longtemps ; nos occupations sont aujourd'hui plus multipliées que jamais. I^ baptême aura lieu prochainement ; persécutée par Uéloîse et un peu sollicitée par l'amour-propre, je commençais à croire possible que N. de Marmande tint ma illle sur les fonts de baptême au nom de M. >'esle. J'ai pris enfin le parti que j'aurais dû prendre tout d'abord, j'ai consulté 'madame Beaumont.
« Cette idée de madame de Marmande, m'a-t-elle répondu, n'est pas réfléchie, et vous auriez dû, ma* fille, ne pas vous y aiTêter un seul instant. Une proposition de ce genre ne peut venir de nous, et, vîntelle de M. de Marmande lui-même, elle ne serait pas acceptable. Ma chère enfant, je crains quelquefois que le goût de madame de Langeac pour vous ne vous monte un peu la tête. Ce serait un malheur, car, sachez-le bien, les gens du grand monde, plus que tous les autres, sont sujets à s'engouer de la nouveauté ; mais ils passent promptement de l'engouement à l'indifférence la plus complète. Madame de
Langeac est une femme très-supérieure, je le reconnais hautement, mais elle est d'un monde dont nous ne sommes pas ; elle Toublie d'autant plus facilement, que nous savons nous tenir à notre place, et que rien autour d'elle ne vient le lui rappeler. En sera-t-il de même lorsque nous nous retrouverons à la ville ? 11 faut savoir gré à madame de Marmande de sa bonne volonté pour vous ; mais nous adresser à toute autre personne que M. Dupont, ce serait lui faire injure. Je compte lui écrire à ce sujet, vous ajouterez quelques lignes à ma lettre. Et puisque je suis en train de vous chapitrei'^ ajouta-t-elle en souriant, je vous dirai, ma chère fille, que je désapprouve complètement ces idées de petit mari et de petite femme qu'on met dans la tête des enfants. A quoi bon, d'abonl, les préoccuper de pensées qui ne sont pas de leur âge ; et à quoi bon, ensuite, se préoccuper soi-même de ces idées-là? >'ous nous y abandonnons d'autant plus volontiers qu'elles flattent notre orgueil, et si, plus tard, un espoir nourri avec complaisance ne se réalise pas, nous en éprouvons une déception bien amère! Or, les déceptions étant choses très-communes dans la vie, c'est folie que d'en augmenter volontairement le nombre. »
Cette fois comme toujours, ma belle-mère a raison.
Elle a eu raison encore, enm'obligeantà prendre une berceuse pour la nuit. Tu sauras un jour, Clémence, comme on aime son enfant, et tu comprendras alors que je ne voulais quitter ma fille ni nuit ni jour. Dans les premiers temps, ma belle-mère m*a laissée faire; mais enfin, un matin que nous étions seules ensemble, elle m'a dit avec tendresse :
«Pauline, vous êtes épouse avant tout; depuis le jour de votre mariage, votre pensée principale a été de rendre votre mari heureux, et d'entretenir autour de lui le repos dont un homme occupé a besoin^ Edouard est excellent; mais il n'est point parfait , et les hommes, ma chère petite, deviennent aisément jaloux de ce qui les prive des soins auxquels on les a accoutumés.
— Ah ! maman, m'écriai-je, Edouard devenir jaloux de ma fille !
— C'est là un écueil^ dit madame Beaumont sans me répondre, que les jeunes femmes ne savent pas toujours éviter. Votre mari a besoin de sommeil, et ce besoin est impérieux chez un homme dont la vie est si active. En ce moment, il trouve charmant de bercer aussi sa fille ; mais l'amour paternel, quelque tendre qu'il soit, ne va jamais aussi loin que l'amour mateniol, N^attendez pas l'instant où voire
iiiai*! ti*ou\ei*a fatigantes ces veilles prolongées que vous acceptez, vous, ma fille, avec bonheur. Jl faut accoutumer votre enfant à se contenter du biberon pendant la nuit ; et cette habitude peut lui ùtre donnée facilement en peu de temps.
— Mais sa santé en souffrira I m'écriai-je tout émue.
— Elle n'en soulTrira pas, repartit madame Beaumonl ; mon fils a été élevé ainsi, et il est robuste. Vous établirez la berceuse et Tenfant dans la i)ièce du fond, deux [lortes fermées de ce coté empêcheront que le sommeil de votre mari soit troublé par les [daintes ou les cris de Marie.
— Mais, ma mère, je les entendrai, moi, et jq ne pourrai pas m'empecher d'aller voii* ce (pi'a ma fille . »
Madame Boaumont sourit.
« Je compte bien, dit-elle, sur la finesse de l'ouïe d'une mère, mais je compte aussi sur les précautions que prendra l'épouse pour ne pas réveiller son mari. La berceuse, vous voyant ainsi paraître tout à coup, en deviendra plus attentive à remplir son devoir. Un enfant aussi fort que l'est votre fille donne en général peu de peine à soigner. C'est la soulîrance qui rend les enfants méchants^ connue on dit vulgairement. »
Je te Tavoue, ma Clémence, je n* étais pas persuadée du tout ; et il a fallu quelques mouvements d'humeur, que j*ai surpris chez Edouard, pour m'amener à comprendre la nécessité de me partager également entre Tenfant et le mari.
La première nuit que j'ai passée loin de ma tille a été affreuse ; sans cesse Toreilie au guet, je me figurais à chaque instant, parce qu'elle ne criait pas, qu'elle était morte! Et, chose que je t'avoue en rougissant, je me suis surprise plus d'une fois à en vouloir à Edouard, à le traiter mentalement de cœur indifférent et froid, parce que l'éloignement de ma fille, qui me désolait, ne troublait pas son sommeil. I^a nuit suivante, je fus plus calme. Aujourd'hui, enfin, je comprends mon devoir. Madame Beaumont a choisi d'ailleurs pour berceuse une femme qui a élevé un grand nombre d'enfants. J'ai soin de la faire dormir le jour, afin d'être bien certaine qu'elle veille la nuit.
La réponse de M. Dupont vient d'arriver. Son style est laconique. Mais enfin, il dit avec assez de politesse qu'il sera charmé d'avoir le droit d'appeler ses commères sa tante et sa cousine. Pas un mot d'Anaîs, ni de la part d'Anaïs. Je crains bien que la peur
de rester fille ne lui ai fait tendre les mains à des chaînes un peu lourdes.
Nous n'aurons pas de grand dîner le jour du baptême. Monsieur le curé, monsieur le maire, les témoins, M. et madame Dupont, sont les seuls invités. Il me semblait que nous aurions bien pu inviter 4)ourtant madame de Langeac, M. et madame de Marmande ; mais ma belle-mère n'a pas été de cet avis.
« D'autres personnes, a-t-elle dit, auraient droit aussi à une invitation, si nous donnions un repas de baptême : l'état de mon pauvre frère est une excuse suffisante pour tous. »
J'ai cru cependant devoir en parler à Héloïse; elle a paru mécontente ; pourtant elle a compris le motif qui nous interdit en ce moipent de donner une fête»
Tu me demandes, chère amie, si ma belle-mère a trouvé une maison pour madame de Langeac dans la ville de .... Oui, et une maison charmante dans le plus beau quartier. Ces dames sont allées la voir , elle leur convient, et des ordres sont donnés pour la , meubler ayec la plus grande élégance. Héloïse laisse faire sa tante et montre à ce sujet la plus parfaite indifférence.
Comment se fait-Il, me dls-tu encore, qu'elle n'aime pas son mari, qui est, d'après ce que je t'ai
écrit,d*uii extérieur agréable et dont les manières sont charmantes. C'est qu'hélas! ma Clémence, cela ne suffit |)asen ménage. )i. de Marmande est d un esprit médiocre, d'un caractère faible, prompt à s'enthousiasmer de ce qu'il ne connaît pas, et d'une humeur tellement versatile, qu'en un instant il change de manière de voir, et passe du noir au blanc, du blanc au noir, si je puis m' exprimer ainsi, et avec une telle promptitude, qu'on a i)eine à le suivre dans les écarts de son imagination. Rien de plus fatigant qu'un caractère de ce genre ; et rien de plus affligeant que les folies dans lesquelles il entraîne. Après avoir compromis sa fortune à la Bourse, il la compromettrait aujourd'hui dans toutes sortes d'essais d'économie rurale, si madame de Langeac n'y mettait bon ordre. J'avoue qu'à la place d'Héloïse je manquerais aussi de patience : elle est sa femme et elle est mère I
Edouard a élé stui)éfait quand je lui ai reproché, d'un air fort sérieux, d'ôtre la cause de la nouvelle i'olie qui fait que M. de Marmande veut momifier sa forêt tout entière. Je vais te dire, puisque lu veux le savoir, comment est née cette idée extravagante.
Depuis l'année dernière, mon mari a entrepris de pétrifier tout le bois qu'on emploie en échalas pour •
la vigne, pour les tuteurs des arbres, pour les treillages, etc., etc. Rien de plus facile. On met dans un tonneau, pour vingt litres d'eau, un kilogi^amme de sulfate de cuivre ou vitriol bleu. On plonge dans celte solution tout le bois à pétrifier ; on Fy laisse quarantehuit heures, et Ton recommence jusqu'à ce que ce bois ait pris la couleur vert bleuâtre. Quand cette couleur est obtenue, on recouvre d'une légère couche de lait de chaux échalas, treillages, etc., qui sont devenus incorruftihles ei incombustibles. Mais Edouard, en enseignant ce moyen à M. Marmande, a eu le malheur de lui parler du bois pétrifié sur pied , et de lui apprendre comment, en formant au pied d'un arbre un bassin imperméable, on remplit ce bassin d'un liquide préparé suivant l'espèce de pétrification qu'on veut obtenir. (J'oubliais de te dire qu'avant de verser le liquide dans le bassin, on enlève à fleur de terre un anneau de Técorce de l'arbre.) Ce liquide monte, comme la sève ascendante qu'il remplace ; l'évaporation des sucs propres à l'arbre a lieu jusque dans les feuilles, et voilà l'arbre momifié tout entier. Par ce procédé, etsuivant les sels qu'on emploie, le bois prend le beau noir et toutes les propriétés de Vébène^ ou bien la couleur du citronnier^ ou bien les couleurs et les veines de la malachite^ ou marbre vert. Ce dont mon
mari avait parlé comme d'expériences chimiques curieuses en elle-même, M. deMarmande la transformé en un projet gigantesque, lequel consisterait à fournir à lui tout seul à Fébénisterie, les bois si divers qu* on emploie pour la fabrication des meubles de prix. Magnifique projet, qu'çn dis-tu? et qui aurait amené une nouvelle scène entre le mari et la femme, si je n avais pas réussi à prendre enfin quelque empire sur Héloïse/ La pensée de son fils est le moyen le plus puissant pour dissiper les orages domestiques.
Quoique, comme madame Beaumont, je n'approuve pas les idées de mariage pour Gaston et Marie auxquels Héloïse revient sans cesse, j'ai Tair de les accepter en lui disant : « Songe, chère amie, que je ne veux pas pour ma fille d'un enfant gâté. » Elle promet alors de ne plus gâter son fils, de reprendre ses crayons, sa harpe et les études depuis si longtemps abandonnées. Puisse-t-elle tenir parole 1
Ali I ma Clémence, le rôle d'épouse est souvent bien difficile ! Mais, quand l'épouse est mère, que de dévouement pour l'accomplissement de tous ses devoirs se développe dans son cœur !
RecetteM et DépeiMes.
Ma chère et bonne Clémence, l'inauguration de notre ouvroir a eu lieu dernièrement ; mais, avant de t'en parler, je dois te dire que la mère de notre Laurence, Julieunc, est remariée depuis trois mois. L'instituteur communal, resté veuf, avait une fille à élever, ce dont il se trouvait fort embarinssé. Il a pensé à Julienne et en a parlé à mon mari. Edouard lui a fait des représentations fort sages, car Julienne a trois enfants, sans compter Laurence ; M. Martin a trouvé réponse à tout. D'abord le fils aîné de Julienne a toutes les dispositions du monde pour devenir, à son tour, instituteur commu-
r>52 LA MAITRESSE 1)E MAISON.
nal, et mieux encore peul-jêlre ; ensuite, si Julienne
ne possède rien, elle est du moins très-capable de lenir la place de directrice de l'ouvroir qui lui est destinée ; or cette place doit lui rapporter, comme dans tous les ouvroirs campagnards, une indemnité de quarante francs par an, plus une gratification de dix francs, plus dix francs pour le chauffage, ce qui fait soixante francs d'assurés. Julienne est en outre en état de former d'excellentes ouvrières ; il y aura bien quelques parents qui payeront pour que leur fille apprenne tout ce que Julienne est en état d'enseigner comme lingère. Enfin la commune n'a pas de local disponible pour l'ouvroir, et celui de l'école peut suffire aux deux, etc., etc. Julienne est donc devenue madame Martin.
Notre comité se composait de M. le curé, des notables de Martig, tous souscripteurs-fondateurs, de madame de I^ngeac, de H. et de madame Marmande, do madame Beaumont, de mon mari cl de moi. ^îadame de Langeac avait fait venir vingt-quatre boîtes à ouvrage parfaitement simples, toutes pareilles, et qui contiennent aiguilles à tricoter, aiguilles à coudre, ciseaux, dés, laines, fds, cotons, canevas, enfin tout Youiilla^e nécessaiio pour les travaux de femme. M» Martin avait
écrit de sa belle écriture le nom des jeunes filles que les parents avaient fait inscrire comme apprenties de l'ouvroir, chaque nom devant elrc placé sur chacune des boites qu'on allait distribuer. Héloîse, ma belle-mère et moi, nous nous étions entendues pour augmenter en cas de besoin le nombre de ces boîtes et pour donner de la toile, des étoffes, tissées à Martig, et destinées à habiller les pauvres gens, ou bien à faire des layettes poui* de pauvres enfants.
La salle de l'école avait été décorée avec simplicité. En un instant tous les bancs furent garnis, car le village entier avait été invité à assister à l'inauguration de notre ouvroir. Pour que personne ne manquât à l'appel, nous avions choisi un jour férié et l'heure de la sortie de la grand'messe.
-M. le curé, placé sur l'estrade, entre M. le maire et 51. de Marmande, à qui mon mari avait cédé la place d'honneur, ouvrit la séance par une prière, suivie d'une bénédiction; puis, dans un discours plein d'onction et de simplicité, il rappela que la Mère de Notre-Seigneur avait donné l'exemple de cette vie de labeur intérieur qui est le lot de toutes les femmes ici-bas. Il rappela encore que cx' labeur de la Vierge divine avait eu constamment
35i LA MAITRESSE DE MAISON.
pour objet le bien-être de la famille, et non le soiii des vaines parures.
« A riiomme, continua le bon curé, appartient le travail du dehors, le souci des affaires; à la femme appartient ce travail intérieur qui conserve les biens acquis, entretient Tordre, et rend le séjour de la maison agréable au chef de la famille. Jusqu'à ce jour, aucun guide n'avait été donné dans notre pauvre commune aux femmes laborieuses qui ont dû apprendre d'elles-mêmes les travaux du ménage et l'art de réparer les vêtements du mari et des enfants. Leurs filles, plus heureuses, vont recevoir les enseignements qui ont manqué aux mères... Mais ne l'oubliez pas, vous toutes qui m'écoutez, ces enseignements n'ont pas pour objet de former des ouvrières que l'appât du gain pourrait pousser vers les grandes villes ; le but des fondateurs de l'ouvroir est de mettre les jeunes filles en état de faire et de réparer les vêtements de leurs parents et les leurs. Après avoir consacré le temps nécessaire aux leçons de l'instituteur, elles appi^endront à tricoter des bas, à faire des reprises, à coudre, à tirer parti du plus petit morceau d'étoffe; et ce n'est pas encore tout : sous latlirection de madame Martin, elles entretiendront la propreté dans l'ouvroir ; elles pren-
dront part aux travaux du ménage, aux savonnages, enfin à tout ce qui constitue les occupations de la femme, de la femme laborieuse, dans l'intérieur de la famille. Si quelque jeune fille montre des dispositions marquées pour Tétat de couturière, de lingère, et que la volonté de leurs parents soit de les diriger de ce côté, madame Martin le.s aidera à devenir de bonnes ouvrières, mais sans jamais les exempter d'aucun des soins qu'exige le ménage. Grâce à Dieu, Martig est assez éloigné des grandes villes pour que nous n'ayons pas à craindre de voir nos jeunes filles aller y chercher, à titre d'ouvrières, tous les dangers qu'y fait naitre la pauvreté. Puisse la bonté de Dieu et de sa divine Mère, sous la protection de laquelle Touvroir est placé, faire fructifier les bienfaits do jceux dont la charité ne se lasse pas, et qui regardent (;pmmeun dépôt dont ils doivent faire un noble usage la fortune que le Seigneur leur a donnée! »
Le discours du digne prêtre a produit d'autant plus d'effet que, depuis quelque temps, il était beaucoup question à Maçtig de certains villages où dos entrepreneurs sont venus chercher des travailleuses à domicile pour coudre des gants et pour faire des broderies. Séduites par l'appât d'un gain plus consi^ dérable que celui qu'on peut obtenir dans les cam-
556 Ik MAITRESSE DE MAISON.
pagnes, bien des femmes, bien des jeunes filles, ont laissé de côté la réparation des vêtements, les soins du ménage, pour gagner un argent qui ne s'emploie pas dans l'intérêt de la famille, mais qui leur permet d'acheter des objets de parure destinés à satisfaire leur vanité. Aussi j'ai lu sur le visage de plusieurs qu'elles avaient compté sur Touvroir, non pour devenir de bonnes ménagères, mais pour se procurer des travaux productifs.
M. le maire ne pouvait laisser passer l'occasion de se lancer dans une de ces utopies humanitaires dont il est trop prodigue. Heureusement, oui heureusement, personne ne l'a écouté, car il a commenté le discours de M. le curé de manière à en détruire toute la portée.
M. de Marmande a voulu parler à son tour. Il n'est pas éloquent. Pourtant il a dit d'assez bonnes choses. Madame de I^angeac, avec ce tact qu'elle possède si bien, a su intervenir à propos pour empêcher son neveu de se fourvoyer. La distribution des boites à ouvrage et des étofTes s'est faite avec une certaine solennité.
Par nos soins, un buffet bien garni avait été préparé dans la pièce voisine; on s'y est porté en foule et avec des exclamations joyeuses.
RECETtES ET DÉPENSES. 357
Maintenant il me faudra exercer une surveillance attentive, non sur Touvroir, mais sur sa directrice. Julienne, je te Vai dit, chère amie, est passée maîtresse dans Fart de la lingerie; j'aurais préféré un professeur moins habile, car elle a, je dois le dire, r amour de Vart ; et il s agit surtout d'enseigner à ces pauvres enfants à raccommoder la grosse toile et la bure. Julienne m'a promis de suivre en tout point les ordres de madame de Beaumont et les miens. L'exemple de ma tante et d'Anaïs suffirait seul à prouver avec quelle ardeur les femmes se portent de préférence vers les travaux inutiles, et qui flattent leur vanité en les mettant à même de déployer l'adresse de la main et leur bon goût. Dans la classe pauvre et dans la campagne surtout, former des ouvrières, c'est les détourner de ces devoirs d'intétérieur sur lesquels M . le curé a appuyé avec tant de raison. Ces ouvrières campagnardes trouvent à s'occuper to'ute l'année, et, rentrées au logis, elles régardent comme au-dessous d'elles les humbles travaux de tous les jours, qui seuls préservent les chaumières des privations les plus cruelles. Oui, maman et moi, nous veillerons attentivement à ce que notre ouvToir fasse naître ou développe l'amour de Tordre, de la propreté, et le goût d'une sage écono-
mic. Ah ! ma Clémence, plus on y pense, plus on re-
connait combien est impoilant le rôle que, nous autres femmes, nous sommes appelées à jouer ici-bas!
Nous ne nous attendions pas, ma belle-mère et moi, aux jolis cadeaux que M. Dupont nous a offerts h l'oc-casion du baptême : pour ma belle-mère un nécessaire inutile^ comme ils le sont tous, le bouquet, la boîte de gants et les dragées d'obligation ; pour moi, une charmante table à ouvrage, le tout venant de Paris, et choisi à notre intention par mademoiselle Manette, qui a vraiment fort bon goût.
31. Dupont nous a quittés après le repas, nous laissant sa femme pour deux jours seulement. Anaîs était fort désireuse de savoir de ihon mari le contenu de Tacte dont M. Dupont lui avait dit seulement un mot sans entrer dans aucune explication. Edouard l'ayant assurée que ses intérêts et ceux de sa mère étaient parfaitement et loyalement établis, elle a promis de laisser les choses suivre leur cours sans en écrire à madame Nesle.
(^omme elle voulait être sans cesse avec moi, il lui a bien fallu me suivre dans toutes mes évolutions à la ferme, et du haut de la maison en bas.
« Mais tu dois être abattue de fatigue le soir ! m'at-elle dit; d'ailleurs, puisque tu as une berceuse.
pourquoi gardes-tu ta fille ainsi toute la journée avec toi?
— Mais c'est mon bonheur d'avoir près de moi ma bien-aimée Marie! Je ne la laisse à sa berceuse que pour ne pas troubler Edouard, ou le contrarier quand il veut être seul avec sa femme.
— Quel esclavage! s'est-elle écriée.
— Esclavage bien doux, ma chère cousine. Rendre heureux ceux qu'on aime est un si grand bonheur ! Quant à cette fatigue dont tu me plains, j'y suis tellement habituée, que je ne la sens pas.
— Mais comment passez- vous vos soirées?
— Comme tu l'as vu hier, en famille. Quelquefois Édouai'd nous fait la^ecture ; quand il a à travailler, il reste dans son cabinet, et ma belle-mère et moi nous causons*
— De ménage, je le parie! a dit Anaïs avec dédain.
— Oui, de ménage d'abord, ai-je répondu résolument. Pour une maîtresse de maison, le ménage passe avant tout. Mais nous savons parler aussi d'autre chose. Parfois, lorsque les travaux de couture ne pressent pas beaucoup, ma belle-mère et moi nous prenons chacune un livre, et, quand Edouard à l'heure du thé revient auprès de nous, nous avons
à lui parler de nos lectures, et des réflexions qu'elles nous ont fait faire.
— Et c'est tous les jours ainsi ! . . . Dieu ! que ce doit (Hre amusant !
— Oh ! nous savons varier nos plaisirs, reprîs-jc en riant ; vers la fin de chaque mois, nous apurons les comptes de la ferme et de la maison. Ma bellemère s'occupe particulièrement de la ferme, moi je m'occupe de tout ce qui concerne la maison et la famille. Mais je te le dis avec un peu d'orgueil, je suis en état de tenir les deux comptabilités.
— A propos, s'écria Anaïs, M. Dupont veut aussi que je tienne des livres de comptabilité, je n'en vois pas la nécessité ; mais il a déjî préparé de grands registres à mon usage. Je n'ai. pu comprendre un mot des explications qu'il m'a données et que je n'écoutais guère, il est vrai. Voyons, cousine, comment tu fais ; non que je veuille m'astreindre à toutes ces écritures, mais pour être à même d'en montrer à M. Dupont la parfaite inutilité.
— Si c'est uniquement dans ce but que tu me demandes des explications, répliquai-je, je ne prendrai pas la peine de te les donner.
— Voyons, voyons toujours ! qui sait ce que produira le bon exemple ! »
Je pris mon livre de recettes, puis ce qu'on appelle une main courante^ enfin mon livre de dépenses.
« Est-ce qu'il y en a encore d'autres? demanda Anaîs.
— Non ; ces trois-là me sufiisent. »
Je lui expliquai alors que sur mon livre de recettes je porte tout ce que je reçois pendantla durée du mois ; que sur la main conrunte j'inscris les dépenses journalières, quelles qu'elles soient; et qu'enfin sur mon livre de dépenses le total de chaque dépense journalière est classé par sortes; ainsi pour la tablCy tant ; pour les provisions^ tant ; pour les vêtemeniSy tant, etc., etc.
Comme je veux, ma chère Clémence, que mes explications soit parfaitement claires pour toi, je te donnerai à la fin de cette lettre un petit tableau de chacun de mes trois livres, livres faits d'après les indications de ma belle-mère, et dont tu auras besoin toi-même, quand à ton tour tu seras maîtresse de maison.
Anaïs, je crois, ne s'est pas donné plus de peine pour suivre ma démonstration qu'elle n'en avait pris au même sujet avec son mari ; car elle s'est écriée soudain^
« A quoi bon toutes ces écritures quand les dépenses sont faites ?
— Mais, ai-je répondu, à en diminuer quelquesunes, à supprimer totalement les autres, quand on s*aperçoit qu'on va trop vite et quand on est en chemin de dépasser sa recette.
— Tout cela est fort ennuyeux ! reprit Anaîs.
— Tout cela est très-important, ai-je répondu d'un ton sérieux, car la femme acquiert, par Tordre et réconomie, non-seulement la confiance de son mari, mais une grande autorité dans la maison.
— Ainsi, cousine, tu t'imagines être maltresse au logis? » Et elle se mit à rire.
« La preuve que je suis maîtresse, répondis-je, c'est que je suis parfaitement libre, lorsque j'ai pu réussir à faire quelques économies dans le mois, de les dépenser à ma volonté sans en rendre compte à personne. De même aussi, lorsque je prévois la nécessité d'une nouvelle dépense pour le mois suivant, je demande à Edouard la somme nécessaire, et il me la donne sans faire la moindre observation.
— Je vois là, dit Anaïs en montrant avec le doigt plusieurs articles inscrits sur la main courante^ que tu portes en ligne de compte, comme achetés^ des
HEGETTES ET DEPENSES. 3e»5
volailles, du fruits Su beurre, du fromage; pourtant c'est la ferme qui fournit tout cela.
— ^ Oui, mais je dois les compter au nombre des déboursés^ puisque, si ces objets n'avaient pas été consommés à la- maison, on les aurait vendus au marché ; vois, ils figurent aussi sur mon livre de recettes, car ils font partie de notre revenu.
— M. Dupont ne veut-il pas établir ce système-là à la maison, parce que nous avons une basse-cour, une étable! Nous n'envoyons pas au marché, nous.
— Non, mais cette basse-cour, cette étable, occasionnent une dépense dont il faut tenir compte.
— Ah bah 1 reprit Anaïs en repoussant les trois livres Duverts devant elle ; je ne pourrai jamais m'astreindre à toutes ces minuties, à toutes ces mesquineries !
— Ces mesquineries et ces minuties, ma cousine^ dis*je avec gravité, doivent fixer sans cesse l'attention d'une maltresse de maison. Car, je te le répète encore, de l'ordre, de l'écotiomie qu'elle établit, et qu'elle sait maintenir, résulte le bien-être ou la ruine des familles; y apporter tous ses soins est donc l'un de ses principaux devoirs. Malheur à celles qui l'ignorent, comme à celles qui, le sachant ^ l'oublient! »
364 LA MilTRSSSB DE MAISON.
Hélas I ma chère Clémence, je crains bien d'avoir prêché en vain ; et je commence à excuser M. Dupont de vouloir mettre ^ femme en tutelle ; elle en a grand besoin.
D après ce que tu me dis, chère amie, d'un projet de mariage qui te plait, j'entrevois que tu ne seras pas appelée à tenir la maison de ton oncle ; je t'en félicite de tout mon cœur. Mes leçotis n'auraient pas suffi à te guider, et peut-être la tâche eût-elle été audessus de tes forces. Je simplifie donc pour toi ma eamptabilitiy et je réduis mes livres à deux, savoir : la main courante^ sur laquelle tu inscris toutes les dépenses et additionnes, chaque jour, la dépense pour la table ; «t le livre de recettes et dépenses; sur celuici tu divises ton relevé de la nuUn courante par : dépense pour monsieur^ dépense pour madame; pour ménage j blanchissage^ chauffage, éclairage, loyei\ ports de lettres et timbres-poste, aumônes, provisions, menus plaisirs; et en dernier le total de la dépense pour la table, pour le mois entier.
Au moyen de ces récapitulations, faites régulièrement chaque mois, tu es en état de faire en décembre une récapitulation générale de toutes les dépenses de l'année, et de voir sur quels objets doivent porter les réformes.