X\II
HiiH Joarfli an ehAtean.
Tu m'affliges, ma Clémence, lorsque tu me reproches de l'écrire de plus en plus rarement ; si tu avais à faire le quart de ce qu'il me faut faire chaque jour, tu ne comprendrais pas comment je trouve encore moyen de t adresser de temps en temps quelques longues lettres. Sans doute je suis heureuse d'offrir à nos amies ce qu'il le plaît d'appeler mu cours dVconomie domestique ; mais je dois avant tout pratiquer ce cours ; et ce n'est pas un petit travail, car ma belle-mère se repose chaque jour davantage sur moi d'une tâche qui commence à dépasser ses forces» Celte fois-ci, je l'avouerai, mon silence s'est prolongé
plus que de coutume, parce qu'il a fallu, bon grè mal gré, aller passer toute une semaine au château de Saint-Pierre ; que d'arriéré au retour!... Me voici à peu près au pair et je peux te donner une heure ou deux. Mais par où commencer, et comment répondre à toutes tes questions en une seule fois ?
Ce qui t'intéresse avant tout, me dis-tu, c'est de savoir si Héloîse est heureuse. Au gré d'Anaîs, rien ne lui manque pour jouir d'un bonheur complet et parfait : son mari est fort agréable, il a un ton charmant, il aime le plaisir et fait très-bien les honneurs de chez lui ; leur fortune est belle ; enfin les époux jouent à merveille les Voles de seigneur châtelain et de dame châtelaine. Mais... depuis longtemps Héloîse est blasée sur les plaisirs du grand monde, et, faute d'avoir entretenu Thabitude de s'occuper, de chercher des ressources en elle-même, elle recourt sans cesse à ces plaisirs-lk, en espérant ce qu'ils ne peuvent plus lui donner, du plaisir. Avec la présomption dont j'ai eu aussi à m'accuser dans les premiers temps de mon mariage, elle s'est crue capable de diriger sa maison sans prendre conseil de personne ; moins favorisée que moi, elle n'a pas trouvé dans la tante de son mari, madame de Langeac, la bonté si grande, l'indulgence inépuisable de madame Beau-
mont. Quelques observations faites avec une certaine rigueur Tout révoltée ; M. de Marmande, d'un autre côté, s'est laissé entraîner, je te Tai dit, dans des spéculations qui ont compromis en partie sa fortune, et bientôt la gêne s'est fait sentir ; la femme dépensait sans se rendre compte de la dépense et sans songer à l'équilibrer avec le revenu ; le mari spéculait... Madame de Langeaca vu que tous deux couraient à leur ruine ; elle s'est prononcée : elle a déclaré que si l'on ne renonçait pas à Paris, que si l'on nachetaît pas des terres au lieu de jouer à la bourse, et que si Ton ne passait pas à la campagne au moins les deux tiers de l'année, elle laisserait tout ce qu'elle possède à un autre neveu déjà fort riche. Voilà comment M. de Marmande a été amené à faire l'achat du château de Saint-Pierre et de ses dépendances ; voilà pourquoi Héloïse, à son grand regret, est dame châtelaine. Mais ce qui la chagrine plus profondément encore, c'est de se sentir en tutelle , comme elle le dit , et cette tutelle est réelle, elle est visible, ce qui la blesse au vif. C'est bien madame de Langeac qui est la maîtresse : la femme de charge ne s'adresse guère que pour la forme à madame de Marmande ; madame de Langeac, femme de tête, très-digne, très-imposante, a annoncé qu'elle ne rendrait à sa
ttl l.K MAITRESSE DE MAISON.
nièce les rônes du gouvernement intérieur que lorsque celle-ci se montrerait capable de les tenir d'une main ferme.
Pauvre Uéloïse ! que de larmes elle a versées en me racontant tout cela ! Combien elle m*en\ie l'autorité dont je jouis chez moi, et la condescendance de mon mari pour celle qu'il appelle sa petite mena-' (jère ! Afin de la consoler et de l'encourager, je lui ai raconté par combien d'épreuves j'ai dû passer avant de parvenir à être comptée pour quelque chose dans la maison ! Je lui ai dit aussi combien il m'en avait coûté de me trouver en tout soumise à ma belle-mère, et quelle avait été parfois mon injustice envers celle à qui je dois de mériter aujourd'hui la confiance d'Edouard !
« Obéir I obéir sans cesse î » répétait-elle le cœur gros de mécontentement. Et je répondais : « Oui, obéir, mais pour apprendre à commander! obéir, mais pour apprendre à se faire obéir! »
Je ne sais pas si mes sages discours ont produit quelque effet; pourtant j'espère qu'ils exciteront d'utiles réflexions chez Héloïse. Quant à M. de Marmande, remuant, bougeant et ayant mille projets en tête, il s'est pris de passion pour mon mari, chose fort heureuse, ceci soit dit sans vanité, car Edouard est
* HUIT JOURS AU CHATEAU. *i'j:.
un homme de sens. Madame de Langeac a compris de quelle utilité son exemple, ses conseils, peuvent être, et elle favorise de tout son pouvoir cette pa«sion naissante.
C'est une maîtresse femme, que madame de Langeac ! Dès notre première visite, ma belle-mère et moi nous avons conquis ses bonnes grâces : d'abord, la grande dame du temps yassé m'a imposé avec sou air de réserve, ses manières dignes et sa politesse un peu supérieure; maintenant qu'elle m'honore d'une distinction toute particulière et très-flatteuse, Je la trouve charmante; aussi m'arrive-t-il souvent de me demander comment Héloïse ne comprend pas la valeur de l'excellent guide qu'elle a près d'elle... Puis je rougis en me souvenant que, moi non plus, je n'ai pas senti tout d'abord ce que vaut ma bellemère !... Oui, il m'a fallu du temps pour arriver à reconnaître combien jeunes filles et jeunes femmes ont à gagner dans la compagnie des femmes dignes de respect qui les ont précédées dans la vie !
Anais n'est pas de cet avis ; elle supporte à peine le joug bien léger de sa mère ; si elle osait, elle se révolterait ouvertement contre madame Beaumont, et elle achèverait d'exaspérer Héloïse contre madame de Langeac, pour peu qu'elle eût quelque soupçon
de la mésintelligence qui règne entre la tante et la nièce.
Nous sommes allées faire une visite à madame de Marmande, ma belle-mère et moi. Héloïse nous a présentées à sa tante, que nous avons trouvée un peu froide et réservée, comme il convenait dans une première entrevue. Deux jours après, M. et madame de Marmande venaient nous voir, et m'invitaient formellement, en leur nom et en celui de madame de Langeac, à aller passer quelques jours au château de Saint-Pierre, invitation que nous acceptâmes tous avec plaisir, parce qu'elle était faite avec cordialité.
Mon pauvre oncle, harcelé par sa femme et par sa fille, n'a pas attendu M. de Marmande, il l'a prévenu, et tous les trois se sont vus ainsi invités aux fêtes qui ont été données pour l'installation du seigneur châtelain et de la dame châtelaine. Les toilettes extravagantes de ma tante et de ma cousine m'ont désolée, mais ce qui m'a chagrinée le plus, c'est leur mauvais ton. Partout où paraît Anaïs, on est à Tinstant averti de sa présence par le dérangement qu'elle cause à l'un, à l'autre, par des éclats de voix ou des éclats de rire qui attirent tous les yeux sur elle ; toujours prête à donner son avis, elle vient à bout d'occuper d'elle tout le monde; si l'attention se détourned'elle.
elle se retire à Técart d'un air boudeur avec quelques autres jeunes filles non moins inconsidérées, non moins mal apprises, et ce sont des chuchotteries, des rires étouffés on ne peut plus inconvenants. Le regard si glacial de madame de Langeac glisse sur ma cousine sans produire le moindre effet.
Quelques heures de pluie sont venues interrompre les parties d'escarpolettes, de pêche, de jeux de toutes les espèces qui avaient lieu sur la pelouse devant le grand salon du rez-de-chaussée; pour tuer le temps ^ on recourait alors aux albums, aux crayons, aux ouvrages à Taiguille et aux brochures qui encombraient la grande table ovale placée au milieu du salon, pendant que les personnes âgées s'établissaient aux tables de jeu. Ici encore, Anaîs trouvait mille occasions de montrer sa vanité et de prouver qu'elle manque de savoir-vivre... Que de fois elle m'a impatientée I . . . Lorsque le soir je lui adressais des observations en lui faisant remarquer la réserve pleine de modestie de plusieurs des jeunes personnes de notre voisinage, elle répondait qu'elle était venue pour son propre plaisir et non pour le plaisir des autres; ou bien, lorsque je lui reprochais de laisser en désordre les objets qui lui avaient servi dans la matinée, soit à quelques travaux, soit
à quelques jeux, et d'augmenter ainsi les embarras causés aux domestiques par tant de monde, elle me répondait qu'elle entendait être mieux servie dans un château que dans son humble maison bourgeoise, et que d'ailleurs, s'il n*y avait pas assez de valets, c'étaient le maître, la maîtresse, qui en devaient souffrir, et non pas leurs hôtes. Un soir elle se récria beaucoup en voyant que je remplissais mon sucrier du sucre dont je m'étais munie, afin de n'avoir pas à en demander quand on néglige de garnir le verre d'eau.
« Mais c'est faire injure aux maîtres du logis ! ditelle d'un air de suprême dédain pour la ménagère qui avait eu une telle prévoyance.
— C'est tout simplement, répondis-je avec froideur, ne pas augmenter sans nécessité des embarras que je connais par expérience ; c'est encore éviter un désagrément à de pauvres domestiques auxquels quelques personnes suffisent amplement à faire perdre la tête.
— Je suis sans doute, à votre avis, une de ces personnes-là ! . . . Qui ne dit mot consent ! . . . Entends-tu, maman? »
Ma tante est intervenue pour prendre naturelîe- •ment le parti de sa fille. J'ai eu beau faire, je n'ai pu
Hl'IT JOURS AT CIlATEAf. n:
parvenir à faire comprendre à Tune ni à Fautre que la plus grande discrétion en ce qui concerne le service est chose tout à fait convenable lorsqu'on reçoit fhospitalité ; ma tante m'opposait ce dilemme^ comme dit Edouard : Je dois être mieux servie dans un château que je ne le suis chez mot, ou bien ce n'est pas ia peine de venir dam un château. U n'y a pas eu moyen de la faire sortir de là; puis s'est élevée une autre difficulté. Mon oncle, qui n'avait pas accepté pour lui rinvîtatiou de M. et «madame de Marmandc, devait venir le jour d'après chercher ces deux dames ; j ai demandé sans détour ce que ma tante laisserait pour le service. Le chiffre de ce qu*elle voulait donner était si minime, que je me suis récriée vivement. En vain j'ai représenté qu'il fallait payer largement aux domestiques l'hospitalité reçue; ma tante a répUque qa'elle n entendait pas de cette oreille-là ; qu'elle ne pouvait mieux faire sentir aux valets son mécontentement qu'en ne leur donnant rien ou presque rien.
Je te l'avoue, Clémence, mon amour-propre, qui avait souffert depuis plusieurs jours du manque de tact et de savoir-vivre de ma tante et de ma cousine, s'est révolté tout à fait cette fois. J'ai riposté, avec une vivacité que j'ai regrettée ensuite, qu'il ne fallait
pas qu'aucune des personnes de notre famille se plaçât jamais au rang de ces parasites qui sont tenus en mépris jusque dans loffice, et que, lorsqu'on venait passer quelques jours dans une grande maison, on devait montrer, par le salaire donné aux valets, que ce n'était pas une économie qu'on avait entendu faire. L'orgueil d'Anaïs, heureusement, m'a secondée dans cette lutte contre la parcimonie malencontreuse de ma tante, et les choses ont été faites comme elles devaient l'être.
« Je n'avais plus que deux jours à passer près d'Héloïse ; une grande partie des invités s' étant retirés, nous nous sommes trouvés en petit nombre, comparativement du moins. Les personnes qui restaient n'étaient assurément pas toutes aimables ni spirituelles; mais, avec la liberté de la campagne, on allait chacun de son côté, et on ne se réunissait guère qu'à l'heure des repas. Madame de Langeac xa* accaparait y à ce que prétendait Héloïse, le plus possible dans la journée; mais le soir, Héloïse et moi, nous avons plus d'une fois prolongé la veillée jusqu'à deux heures du
matin. Je ne te dirai rien de ces longs entretiens
Notre pauvre amie marche, hélas ! en dehors de la voie qui pourrait la conduire, sinon au bonheur, du moins à une sorte de calme et de paix relative ; car je
conviens que M. deMarmande n'est pas de ces hommes raisonnables et sensés avec lesquels on finit par s'entendre ; mais enfin c'est son mari ! ... En revanche je te dirai au moins quelques mots de mes entretiens avec madame de Langeac. Au grand étonnement de la pluparldes jeunes femmes et des jeûnes filles des environs que j'ai retrouvées ici ou dont j'ai fait la connaissance, je me plais auprès d'elle, et elle me montre une bienveillante indulgence qu'elle ne prodigue pas, je le confesse. Ma naiiveté la charme, ditelle.
«Vous avez beaucoup de naturel, mon cœur!
s'est-elle écriée un matin qu'après déjeuner j'étais restée seule auprès d'elle ; et c'est quelque chose de peu commun.
— Ce naturel, madame, n'est pardonnable qu'aux champs...
— Détrompez-vous, mignonne ; quand il est aimable, plein de charité pour les autres, de réserve pour soi seule et empreint des grâces d'une simplicité digne, le naturel est de mise partout. Or vous avez tout cela, et une modestie vraie en outre, car voilà que vous rougissez en m'écoutant. J'irai rendre sa visite à madame votre belle-mère et vous voir chez vous.
— Ah ! madame, cet honneur nous fera bien des jaloux.
— Que m'importe ! je suis très-heureuse d'avoir pour voisine madame Beaumont et sa charmante bru, et non moins heureuse de l'amitié qui commence à unir M. deMarmande à 31. Beaumont. Madame votre belle-mère a vmi dans le f^rand monde, n'est-ce
pas?
— >on, madame, jamais.
— Elle en a le ton, les manières... Deux choses fort rares ici. Ma nièce a quelque peine à prendre les habitudes de la province ; je me sacrifie pourtant afin de lui donner l'exemple. Ce qui est convenable à Paris passerait dans ce pays pour de l'impertinence. Comme vous me regardez !
— Madame, j'avoue que je serais bien aise de savoir ce qui est convenable à Paris.
— Vraiment ! ... et dans quel but ?
— Mais... pour m' instruire, madame.
— Vous instruire de choses parfaitement inutiles, je viens de vous le dire, puisque la maîtresse de maison en province serait regardée comme des plus impolies si elle agissait comme agit la maîtresse de maison à Paris.
— Pourtant, madame, nous autres provinciales,
nous sommes très-anxieuses au sujet des usages établis par la mode ; Paris est pour nous la source d*où découlent le bon ton, la distinction, T élégance, la grâce : nous y voudrions puiser sans cesse.
— Paris est, en effet, la source féconde de tout cela, mon cœur; mais la province a des préjugés, des usages qu'il faut respecter, car ils reposent au fond, du moins pour la plupart, sur les devoirs d'une hospitalité fort négligée de nous autres Parisiennes, et dont mille circonstances inconnues ailleurs viennent nous dispenser. Par exemple, à Paris, on connaît tout un monde ; dans la soirée les allants et venants sont sans n,ombre. Pensez -vous que la maîtresse de la maison puisse se lever pour recevoir chaque arrivant comme on le fait en province ? C'est de toute impossibilité. Elle se contente d'accorder à l'un un signe de la main, un signe de tête, à l'autre un sourire, à l'autre un regard. Elle se lève pour les femmes seulement. Croyez-vous aussi qu'il lui soit possible de saluer chacun de ceux qui s'en vont? Pas davantage. Un petit groupe se forme autour d'elle, se disperse pour laisser un autre groupe se former et se disperser de même ; on cause dans tous les coins du salon ; les domestiques distribuent les rafraîchissements, ou bien ils sont servis sur une table où chacun
prend ce qui lui plait. Les visiteurs se gardent bien, quand ils partent, de venir prendre congé ; on s'esquive sans dire mot ; personne n'est obligé de rester jusqu'à la fin de la soirée, et cela se conçoit, puisque les allants et venants ont à se montrer dam» trois ou quatre maisons le même soir.
— Et les femmes s'esquivent de même que les hommes, madame ?
— Oui, mon cœur ; il faudrait mourir k la peine s'il en était autrement. Ne croyez pas pour cela que la maîtresse de la maison ne s'occupe point de chacun. Elle sait parfaitement quelles sont les personnes réunies dans son salon, celles qu'elle doit rapprocher aux tables de jeu, les visiteurs qui ne ferent que se montrer, ceux qui ne se retireront que les derniers; ses mesures sont prises pour laisser liberté entière à tout le monde, et, sans avoir l'air d y songer, elle fait en sorte que les uns et les autres soient l'objet des égards auxquels ils ont droit.
— Quelle tâche, madame !
— Eh I non : rien de plus simple et de plus facile au contraire; la maîtresse de la maison a pour partenaires des gens rompus eux-mêmes à ces aimables usages^ De temps en temps il vient bien par-ci par-là quelque provincial qui tient à honneur de la saluer à son ar-
rivée, de s'en faire remarquer, de Toccuper particulièrement de lui, et de la saluer encore au moment où il se retire plus ou moins satisfait d'un accueil qui l'étonné peut-être ; mais en général tout le monde s'entend si bien, que cette grande tâche s'accomplit sans encombre et que la maîtresse delà maison prend elle-même sa part du plaisir qu'on trouve chez elle, ce qui n'est que justice, convenez-en.
— Ouï, madame, assurément.
— Le mouvement est si grand à Paris, continua madame deLangeacqui paraissait jouir de l'extrême attention avec laquelle je l'écoutais, qu'à l'exception des intimes, de la société habituelle, les allants et venants se renouvellent sans cesse. En province, ce n'est point cela. Le salon dont la maîtresse ne se mettrait pas en frais de coquetterie pour attir'er le plus (le monde possible autour d'elle et pour retenir les visiteurs, serait bientôt désert. En province aussi les allants et venants ne se renouvellent pas comme à Paris. Il faut donc prodiguer les révérences à l'entrée et à la sortie des uns et des autres; il faut donc payer sans cesse de sa personne, veiller ostensiblement à ce que chacun soit traité suivant les égards dus à son rang, à sa personne ; il faut donc se résigner à voir arriver une grande partie de ses habitués avant
t>?i4 l\ MAITRESSE DE MAISON.
r heure dit^ et témoigner sa reconnaissance d'un empressement en réalité fatigant ; il faut encore employer mille petites ruses afin que son salon ne se dégarnisse pas de trop bonne heure et que les fugitifs
n'aillent pas grossir la foule dans un salon rival
Nous n'avons pas cela à craindre ici, ajouta madame de Langeac en souriant : nous pouvons môme, grâce aux privilèges qu'assure la vie des champs j conserver encore quelques-unes de nos habitudes parisiennes; mais l'hiver prochain nous habiterons, la ville , voilà pourquoi je désire que ma nièce s'accoutume dès à présent à se conduire en maîtresse de maison provinciale. Je prêche d'exemple, vous l'avez vu. Jamais, depuis un grand nombre d'années, je n'ai fait autant de révérences que pendant les huit jours qui viennent de s'écouler. Croyez-vous que dans mon salon de Paris je me serais ainsi tourmentée pour arranger les parties, pour faire distribuer les rafraîchissements? Croyez-\ous que j'aurais veillé aussi attentivement à ce que les jeunes filles et les jeunes femmes qui entouraient la table chargée d'albums, de fleurs, de petits travaux dans tous les genres et de mille frivolités, prissent une part égale aux plaisirs qui leur étaient préparés? Non, mon cœur. A Paris il faut laisser faire ses invités et s'occuper d'eux sans qu'il
y paraisse; ils sauront bien se grouper avec les gens qui leur conviennent, s'assortir entre eiix et s'amuser sans le concours visible de la maîtresse de la maison ; mais en province l'hospitalité a des devoirs plus étroits ; l'oublier serait un grand tort. »
Qu'en dis-tu, Clémence? ne sommes-nous pas folles, nous autres provinciales, de négliger ce que le seul bon sens, ce que la seule réflexion, peuvent nous enseigner pour courir après je ne sais quels usages nouveaux dont nous usons gauchement , comme le dit si bien ma belle-mère, et qui ne servent, comme elle le dit encore, qu'à nous rendre ridicules.
Les observations que j'ai eu l'occasion de faire pendant une semaine entière et ma conversation avec madame de Langeac, ainsi que mes causeries avec Héloïse, m'ont ouvert les yeux sur le travers où cent et cent fois j'ai été* au moment de tomber. Oui, madame Beaumont a mille fois raison : une . femme réservée ne peut jamais avoir mauvais ton, elle est convenable partout; la simplicité, la modestie, préservent partout du ridicule, et partout aussi il est sage d'attendre qu'un usage nouveau soit adopté par les gens de goût pour l'adopter à son tour.
Je suis revenue au logis avec un vrai plaisir et l'e^-
prit tranquillisé sur une foule de choses qui m'avaient trop souvent préoccupée. . . On m'appelle. Je te quitte; j'ai tant à faire après une absence de huit jours et surtout à l'approche des moissons I Aime-moi toujours, ma Clémence.
Devoirs envers les oisifs.
Que je le sais bon gré, ma Clémence, de me pardonner la prolongation inaccoutumée de mon silence ! Les moissons ont commencé, et la surveillance n'est pas peu de chose, je t'assure... Les peintres, les poètes, nous montrent en vers et en peinture la poésie de cette époque si importante de Tannée, puisque c'est celle où le laboureur voit ce que lui ont laissé les gelées, les pluies du printemps, les orages de l'été, et recueille le fruit, souvent bien réduit, de ses rudes travaux. Pendant que tous sont aux champs, il ne reste dans les fermes que la ménagère et une
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fdlo de basse-cour pour préparer le repas des moissonneurs ; ici nous avons dans le même temps à faire des conserves, des confitures pour Thiver. Edouard et son aide-de-camp^ Jean, le fils de notre chef de labour^ partent dès le matin et ne reparaissent guère que le soir. Ma belle-mère et moi nous allons de notre côté faire Tinspection. Je ris quelquefois en me souvenant des belles phrases que j*ai entendis faire sur Yinnocence des cœurs aux champs. Si les moissonneurs n'étaient pas surveillés , ils laisseraient sur pied plus d'un épi ou bien ils n'en réuniraient pas la quantité voulue dans la main gauche, et la faucille aurait à s'abattre plus souvent qu'il n*est nécessaire. Pour les lieiirs^ ils font parfois les gerbes trop petites, ou bien ils laissent trop d'épis sur le sol, dans l'intérêt des glaneuses dont la plupart sont leurs femmes, leurs enfants ou les femmes et les enfants de leurs amis et connaissances. Ma belleniére, qui est, on le sait, la bonté en personne, mais qui joint à cette précieuse qualité un grand bon sens et un sentiment de justice toujours bien utile, s'oppose à ces petites dilapidations qui altèrent, sans remède, dit-elle, la probité chez les pauvres gens. Les moissonneurs, les lieurs qui remplissent consciencieusement leur tâche, reçoivent en sUs du prix
convenu une bonne mesure de blé ; mesure qui contient i)ien plus que ce que les glanes auraient pu produire. Ils n'en sont pourtant pas convaincus tous ; mais ma belle- mère, qui a établi cet usage depuis quarante ans, le maintient avec fermeté, et les ouvriers de bonne foi reconnaissent qu*en réalité elle est ainsi plus que juste, qu'elle est bonne et bienfaisante.
Me vois-tu aller, venir aux champs, à la ferme, à la cuisine où bouillent les sirops, où Laurence et ses jeunes sœurs épluchent les fruits, et vois-tu m'arriver dun côté madame dé Langeac avec Héloïse, de Tautre ma tante avec Anaïs! Puis est venu M. de Marmande à cheval ; heureusement c'était à Edouard (ju'il en voulait ; il s'est fait indiquer le lieu où il le trouverait, et il est reparti aussitôt. A la ville on jHîut se faire celer et l'on se gare ainsi des oisifs ; mais à la campagne c'est presque impossible ; à la ville ils ne font peser sur vous leur oisiveté qu'une ou deux heures au plus ; à la campagne on en a pour une demi-journée au moins et souvent pour la journée entière.
J'avais été surprise en tablier blanc et avec les houts de manche de la ménagère ; il a fallu dire à quoi je m'occupais ; aussitôt ces dames ont déclaré
qu'elles voulaientm'aider, et j'ai vu le moment où, bon gré malgré, on allait s'installer dans la cuisiné, à la grande colère de Geneviève ; car malheureusement elle persévère à se croire maîtresse dans sa cuisine, quoique nous lui prouvions chaque jour qu'il n'en est rien. J'ai fait apporter les paniers de fruits dans la salle à manger. Gaston, le fils gâté d'Héloîse, a été envoyé au jardin avec une des sœurs de Laurence, et toutes ces dames, même madame de Langeac, se sont mises à éplucher les fruits, bien persuadées qu'elles me rendaient ainsi un très-grand service, tandis qu'au fond du cœur j'aurais voulu savoir les unes dans leur château, les autres à la forge.
Ma tante et ma cousine sont inévitables à l'époque des confitures, et Dieu sait quelle est alors la consommation des tartelettes! J'étais d'autant plus contrariée de la réunion amenée par le hasard, que ces dames étaient également contrariées de la rencontre. Madame de Langeac a jugé ma tante et Anaïs; elle les traite avec une politesse parfaite, mais si froide, que si je m'en voyais l'objet je perdrais toute présence d'esprit; on sent qu'elle les couvrirait de ridicule d'un seul mot, et que, si elle n'en fait rien, c'est par égard pour ma belle-mère, pour mon mari et pour moi peut-être. Ma tante ne
s'aperçoit seulement pas de ce ton glacial, et Anaïs, que rien n'embarrasse ni ne déconcerte, parle comme toujours à tort et à travers pour se satisfaire élle- • même. La figure d'Héloïse disait assez que la présence de sa tante lui pesait cruellement et qu'elle avait espéré venir seule. D'un autre côté, il fallait surveiller mes sirops ; Geneviève avait pris tant d'humeur de Tarrivée de ces dames, que j'entendais sa voix s'élever dans la cuisine au plus haut diapason, et je courais grand risque de voir mes confitures manquées par un coup de feu Sonné de trop. Madame de Langeac paraissait aussi gaie qu'Héloïse était triste ; elle parlait de son jeune temps où les femmes recevaient sans doute moins d'instruction, mais où elles s'occupaient davantage de leur maison . « Non pas bourgeoisement , mademoiselle , ditelle, en répondant à une sotte observation d'Anaïs sur le respect qu'on doit à son rang ; mais comme il convient à des femmes bien nées , qui savent tout ensemble faire un noble emploi de leur richesse et user d'une sage prévoyance, parce qu'elles savent aussi que la richesse ti'est pas inépuisable (ceci était à l'adresse d'Héloïse dont les joues s'empourprèrent d'indignation). Non, continua impitoyablement madame de Langeac, nous ne savions pas chanter, jouer des
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instruments, manier les pinceaux en artistes; mais nos très-minces talents servaient du moins à remplir nos loisirs ; nous n'abandonnions pas notre clavecin ni nos crayons de pastel aussitôt que nous étions devenues jeunes femmes, comme c'est Tusage aujourd'hui, à ce que j'ai pu voir. »
Héloïse me regarda ; je compris que ces sarcasmes blessants étaient journaliers. Pauvre Héloïse! Que n'a-t-elle trouvé une seconde madame BeaumontI Mais il n'y en a peut-être pas deux en ce monde.
Je ne savais comment détourner l'entretien, lors- ([ue heureusement Laurence est entrée, apportant les rafraîchissements que j'avais fait préparer. Elle fit son service d'une manière si convenable, que^ lorsqu'elle fut sortie, madame de Langeac me dit : « Mon cœur, où avez-vous pris cette femme de chambre de si bonne maison? Serait-ce dans ce pays?
— C'est utie pauvre paysanne que ma cousine cherclje à dégrossir, » répondit Ajaaïs.
Madame de Langeac lui lança un de ces regards de grande dame qui vous feraient rentrer sous terre, et se tourna vers moi.
Je saisis l'occasion au vol pour donner un autre tour à l'entretien, et je racontai le plus poétiquement
DEVOIRS ENVERS lES OISIFS. . 243
possible rhistoire de Julienne, la mère de Laurence. Comme toi, chère amie, comme moi, et comme toutes les jeunes filles nées dans les villes, Julienne, dans un temps, avait rêvé les joies sans mélange de la vie des champs, les troupeaux de moutons blancs» les prairies vertes, les haies fleuries, un champ et un cœur fidèle. Un gentil métayer, dont elle avait fait la . connaissance, je ne sais plus comment, lui fit accepter conime vérité absolue le vieux refrain :
Avec ton cœar s'il est fidèle, Qu'aurais-je encore à désirer?
Et voilà Julienne employant ses petites économies à acheter une chaumière, la meublant avec le simple et propre mobilier acquis pièce à pièce pendant des années de travail et de privations. Mais, hélas I les mains de la lingère si habile ne s'endurcirent pas aux rudes travaux des champs ; sa santé s'altéra ; de son côté, le gentil métayer, auquel il aurait fallu une compagne robuste comme lui, se lassa d'être économe et sobre, et avec les enfants la misère entra dans le ménage ; puis vint la maladie, et enfin Julienne resta veuve avec trois petites filles, sans aucune resso,urce, et dans un pays où la plus habile
ouvrière en couture ne peut gagner plus de quarante centimes à la journée.
J'en étais là de mon récit, lorsque I^aurence est venue me dire qu'on me demandait. C'était un des enfants du village qui m'apportait un mot écrit au crayon par mon mari. Edouard me mandait qu'il ramènerait M. de Marmande diner à la maison, et que je fisse en sorte d'obtenir de ces dames d accepter le repas que nous pourrions leur offrir... Miséricorde!... Et j'étais seule pour (aire face à toutl... Ma belle-mère ne devait rentrer que tard... Heureusement, bien heureusement, ce jour se trouvait être la veille du marché; nous avions des provisions de toute espèce préparées pour être portées à la ville. Je renvoyai le petit messager avec ces mots : Tu seras obéi; puis, chargeant Laurence d'une commission, je passai dans la cuisine où je donnai mes ordres à Geneviève, sans paraître voir Torage qui s'amoncelait sur son front.
<( Geneviève, ajoutai-je, madame de Langeac a loué le service de Laurence ; j'espère qu'elle aura à louer aussi l'habileté de mon cordon bleu^ et qu'elle me dira devons ce qu'elle a dit de Laurence : Vous avez une cuisinière de bonne maison. Nous dînerons tard ; quand on a du temps devant soi, la partie est
gagnée, et je compté que vous nous ferez honneur. » Là-dessus, je suis sortie de la cuisine, laissant à la vanité le soin de calmer la tempête qui aurait éclaté peut-être si j'étais restée.
« Mesdames, vous êtes mes prisonnières, » dis-je à madame de Langeac en rentrant dans la salle à manger et en prenant mon air le plus riant, quoique, en vérité, je dois le' confesser, je fusse trèscontrariée.
Ces dames se récrient, puis a(îceptent le dîner de la ferme; on avait fini d'éplucher les fruits; A quoi occuper tout ce monde? Si ma tante et Anaïs n'avaient pas été là, une conversation de quelque intérêt eût été possible; mais le sans-gêne de toutes les deux, l'antipathie qu'elles inspirent à madame de Langeac, le mécontentement visible d'Héloïse, mettaient obstacle à la causerie... Une idée lumineuse me vint.
« Madame, dis-je à madame de Langeac, vous nous prêteriez l'appui moral dont nous avons grandement besoin, si vous aviez la condescendance d'aoxorder l'honneur d'une visite à notre crèche et à notre salle d'asile, dont Julienne est tout ensemble directrice et inspectrice.
— Eh 1 quoi, vous possédez ici ces deux utiles
sine, et après avoir dit à Aliaîs : « Je t'en prie, ne va pas à la cuisine. Geneviève est de mauvaise humeur; laisse-la faire à sa tète, ou bien elle gâtera le diner, et surtout ne parle pas de tartelettes aujourd'hui, jour d'embarras s'il'en fut. »
En sortant j'ai oflert le bras à madame de Langeac, laissant bon gré mal gré ma tante à Hëloïse. J'ai su depuis que le mutisme de celle-ci a charmé madame Nesle, qui a pu se donner le plaisir de parler, sans être contredite, de tout ce qui lui a passé par la tète.
Julienne nous a fait de bonne façon les honneurs de notre crèche, bien pauvre, bien dénuée sans doute, mais où règne une grande propreté. Les enfants, bien tenus, sont nourris pendant tout le jour de bon lait; celles des mères nourrices qui ne travaillent pas au loin viennent aux heures des repas leur donner le sein. Deux pauvres vieilles femmes sans mari, sans enfants, sans famille, secondent Julienne à titre de berceuses, et suivent les enfants en état d'être placés dans les pouponnières.
Madame de Langeac a dit qu'elle s'intéressait vivement à la crèche et qu'elle et sa nièce donneraient des rideaux pour toutes les barcelonnettes dès que la crèche compterait douze enfants, et que ce jour-
là aussi les berceuses reeevraient un habillement complet. Voilà huit jours de cette visite, et le nombre des nourrissons approche de celui qui a été fixé. Oui, madame de Langeac a raison : il faut, en secourant la misère, accorder quelque chose à ce pauvre orgueil humain, qui se fait sentir au village comme dans les cours.
Julienne, directrice de la crèclie, est inspectrice de Tasile. Celui-ci est placé sous la direction d'un vieillard qui a fait la guerre. Il maintient sévèrement la discipline établie, et, de sa voix chevrotante, il entonne le premier les chants composés pour les asiles, dont nous avons demandé un recueil à Paris. Mon mari, en lui faisant accorder cette place^ lui a rappelé qu'on ne jure pas sous les armes^ et qu'il est sous les armes tant que dure le temps qu'il passe à l'asile. M. le curé, de son côté, lui raconte les paraboles de l'Évangile, qu'il redit aux enfants en les commentant d'une façon parfois très-originale, mais toujours avec bon sens. Afin de nous faire les honneurs, il a commandé d'une voix plus haute que de coutume les évolutions des deux bataillons de filles et de garçons; puis il a entonné un de ses plus beaux chants; mais soudain les vagissements qui partaient de la crèche sont venus interrompre le solo avant
que le ehcsur eût pu répondre, et à grand'peine j'ai contenu mon envie de rire en voyant les étranges grimaces que faisait le vieux soldat pour retenir le gros juron que Timpatience faisait monter à ses lèvres. Madame de Langeac, avec cette grâce qui distingue partout les personnes du grand monde, a su lui dire des mots flatteurs et encourager les enfants qui ouvraient à la fois les yeux et la bouche d'une manière démesurée à la vue de ces deux belles dames si élégamment vêtues. Madame de Langeac s'est informée de ce qui pourrait faire plaisir aux enfants sages et studieux, et elle a promis d'envoyer . joujoux et croix de mérite.
« Les premiers, a-t-elle dit, appartiendront à tous les enfants de l'asile, et ceux qui se seront montrés obéissants et attentifs auront pour récompense le plaisir d'en être les dépositaires pendant la récréation; les autres seront donnés aux plus méritants le samedi de chaque semaine. »
Ceci aussi, chère amie, a contribué à augmenter beaucoup le nombre des enfants de l'asile.
A notre sortie de l'asile, madame de Langeac a voulu visiter l'école communale, et là encore elle s'est montrée gracieuse, charmante pour le vieil instituteur et pour les enfants. Puis elle a voulu en-
Irer dans notre modeste église. De là, nous sommes allées au presbytère ; M. le curé n'y étant pas, deux cartes ont été remises pour lui à Jeanneton, qui ou- ATait aussi les yeux et la bouche dans toute leur grandeur à la vue de ces belles dames.
Très-heureusement, pendant notre promenade, le ciel s'était couvert, de sorte que nous n'avons pas lix)p souffert de la chaleur.
Ma belle-mère était de retour lorsque nous somlues rentrées ; elle avait veillé à tout, suppléé à tout, encouragé Laurence et Geneviève, de telle sorte que ces messieurs en arrivant ont trouvé un excellent repas, servi à la russe avec élégance. On hébergeait les domestiques à l'oflice , les chevaux à la ferme, pendant que les maîtres faisaient honneuV de grand appétit au banquet improvisé.
J'ai pu donner quelques instants à Héloïse. Mes représentations font peu d'effet sur son esprit; Toisiveté la tue, et elle ne peut se résoudre à vaincre la nonchalance qui l'y conduit... A une autre fois, chère amie! ma lettre est démesurément longue. J'ai à te parler de notre projet de fonder pour l'hiver un ouvroir campagnard ; en finissant, je . te souhaite, lorsque tu seras chez ton oncle, de n'avoir pas à t'occuper, pendant une journée entière,
de gens qui ne savent que faire de leur temps, lorsque, pour son propre compte, on n'a pas assez de celui qui compose chaque jour de Tannée.
Les Jaloux,
Chère amie, j'ai une foule de choses à te raconter et bien peu de temps à moi ; nous avons été au moment de faire de la diplomatie^ non pas comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir^ mais bien en le voulant et en le sachant.
Les rideaux de mousseline et les douze barcelonnettes envoyés par les dames du château de Saint- Pierre ont produit un tel effet, que c'est à qui mettra maintenant son nourrisson à la crèche pendant que la maman nourrice travaille dans les champs. Comprennent-elles le bienfait de cette institution? je ne sais ; mais celles qui peuvent donner une petite rétribution ont voulu le faire savoir à tous en mettant un
ruban, comme marque distinctive, à la petite flèche du berceau occupé par leurs enfants. M. le curé a fait à ce sujet un prône, il y a quinze jours, eermon très-court, mais dont la haute morale mise à la portée de tous a été à peu près sentie. Les prétentions se sont tues, et toutes les petites flèches sont sans ruban. Mais j'ai entendu récemment Tune de nos plus orgueilleuses villageoises dire à sa voisine : « Au fait, qu'est-ce que cela fait? on sait bien qui paye ou ne paye pas, et puisque Notre-Seigneur a voulu naître dans une crèche, je ne vois pas pourquoi nous n'y mettrions pas nos enfants. Comme le dit M. le curé, à cet âge-là nous sommes tous égaux devant Dieu ; plus tard, c'est différent. — C'est tout de même, a répondu la voisine. — Que nenni ! a repris l'autre* Je voudrais bien savoir si la femme Jean, qui n'est que journalière, est mon égale. — Devant Dieu, oui. — Allons donc I »
En attendant qtic Germaine croie à l'égalité de tous devant Dieu, la ci*èche fonctionne ; les enfants ne sont plus abandonnés à eux-mêmes dans leur berceau pendant des journées entières ; ceux qui commencent à courir son t gardés à vue à l'asile par notre vieux soldat, qui décerne chaque samedi les croix de mérite envoyées par ces damés, ainsi que les blouses qui ne
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servent que le dimanche. Julienne, remplie de zèle, forme une surveillante capable de la remplacer aux heures où elle aura à faire travailler à Touvroir cet hiver; car ce n'est guère que Thiver, les travaux ayant partout cessé, qu'on peut réunir les enfants déjà grands à Técole ou bien à Fouvroir. J'ai voulu te narrer tout cela, ma Clémence, pour te montrer que les occupations ne manquent pas ici, et que Tinfluence des dames du château de Saint-Pierre est une bonne fortune pour nous. A présent, j'en viens à nos menées iliplomatiques.
Il y a quelques jours, ma tante est arrivée rayon* nante avec Anaïs : madame de Langeac, madame de Marmande, étaient allées leur faire visite t A cette nouvelle, ma belle-mère et moi nous nous regar^ dames très-étonnées* .
« Oui, c'est ainsi, a dit ma tante en sd rengor* géant. La forge vaut bien la ferme. Ces dames ont pris le temps de la réflexion avant de s'en apercevoir; hiais vaut mieux tard que jatnaife;
— Ce sera un pied de nez, ajouta ma cousine, poui* les danjes du château du Lac. Elles n'ont jamais daigné vous faire "Visite ni à nous non plus ; on ne les voit ici que lors des fêtes pour les comices. Quand elles nous verront en grande familiarité au châteati
de Saint-Pierre, elles comprendront, les impertinentes, que nous les valons bien.
— Et comme votre mairesseei votre notaresse yoni enrager ! » reprit ma tante.
Elle se mit à énumérer avec complaisance tous les sujets de jalousie que la ferme et la forge donnaient journellement à nos voisins. Anaïs apportait sa quotepart à cette énumération, et ma belle-mère devenait de plus en plus sérieuse.
c< Ma sœur, dit-elle d'un ton plein de gravité, je vous ai avertie depuis longtemps que vous semez
de rivraie... Prenez garde! Si jamais les
mauvais jours venaient, vous ne récolteriez que de rivraie.
— Cela va sans dire, la récolte sera le produit de la semence, répondit ma tante en ricanant. Vous aviez pensé, ma sœur, que la ferme aurait seule Thon, neurde recevoir les dames du château de Saint- Pierre, et vous êtes contrariée de voir...
— Ma sœur, je vous en prie ! s'écria vivement ma belle-mère dont les joues s'étaient couvertes d'une légère rougeur.
— Nous ne vous importunerons pas longtemps aujourd'hui, reprit ma tante d'un ton aigre-doux. Anaîs et moi nous allons saluer madame la mai-
resse et madame la notaresse, qui seront charmées de nous voir.
— Y comprenez-Yous quelque chose, ma fille ?
m'a demandé madame Beaumont lorsque toutes les deux ont été parties.
— Non, ma mère, pas plus que vous.
— Je suis très-fâchée du mauvais effet que va produire chez les envieux cette démarche des dames de
Langeac et de Marmande.
— Eh ! que nous importe, ma bonne mère ?
— Jouir avec réserve des préférences qu'on obtient sans les avoir cherchées, reprit madame Beaumont, ne suflfit pas pour faire taire l'envie. . . Madame Nesle, par ses forfanteries, va irriter contre son mari des gens qu'il faudrait ménager... Que faire pour verser quelque baume du moins sur les blessures de tous ces amours-propres si irritables ?. . . Quel caprice a pu porter ces dames à aller visiter des personnes qui leur déplaisent et qu'en toute occasion elles traitent du haut de leur grandeur? »
Comme j'allais répondre : l'ennui, l'oisiveté, sans doute, Laurence m'apporta un petit billet en me disant : « De la part de madame de Marmande ; on attend la réponse. »
Héloîse me demandait si elle pourrait me voir seule
un instant le lendemain dans la matinée. Vite je répondis que je serais à sa disposition à l'heure qu'elle voudrait.
« Quel bonheur ! nous allons avoir le mot de l'énigme I dis-je à ma belle-mère en lui donnant à lire le petit billet. Maman, je vais siirveiller les batteurs en grange et tâcher de faire aujourd'hui ce que je ne pourrai pas faire demain. »
Elle m'embrassa tendrement, etjenela revis qu'à l'heure du diner.
Edouard fiit aussi surpris que nous de cette visite du château à la forge.
« Je sais, dit-il, que M. de Marmande a Yintention d'être du conseil de nos comices agricoles, sans avoir rien fait encore pour mériter que les voix de nos agriculteurs et de nos éleveurs se portent sur lui ; mais mon oncle est sans crédit dans le pays, sans influence personnelle...
— Mon fils, a repris madaine Beaumont, pourraiton profiter de cette ambition pour combattre le mauvais effet qu'aura produit sur nos voisins la distinction accordée à nous d'abord, puis à une autre personne de notre famille, à l'exclusion de tous les notables Ju village ?
— Ceci vous regarde, ma mère, ainsi que Pauline,
a répondu Edouard en riant. Vous livrer la pensée de M. de Marmande, c'est vous mettre en état d*agir et d'amener mesdames de Langeac et de Marmande à faire visite à tout le monde.
— Oh ! la bonne idée, m'écriai-je en riant aussi. Maman, vous ne dites rien.
— Ma chère fille, je ne trouve rien de risîble dans tout ceci. Déjà j'avais songé à tenter au moins d'amener ces dames à faire une politesse à tous nos voisins, car, hélas ! je le répète, exciter Fenvie, même involontairement, est toujours un malheur, et, par charité chrétienne d'abord, puis par intérêt bien entendu pour nous-mêmes, nous devons nous efforcer sans cesse d'empêcher ces ignobles sentiments de naître dans l'âme du prochain. . . Et sans cesse, sans cesse, nous faisons tout le contraire... C'est là surtout ce qui m'afflige.
— Mais, maman, sommes-nous donc cause de paraître plus aimables que telles et telles personnes et devons-nous repousser une préférence. . .
— Nous devons avant tout aimer notre prochain et nous en faire aimer ; nous devons tout mettre en œuvre pour ne blesser, pour n'humilier personne ; c'est la loi divine : en la suivant nous suivons encore la voie la meilleure pour prospérer ici-bas.
— Ma mère a raison, reprit Edouard d un ton sérieux. Malheureusement peu d'âmes sont, comme la sienne, pénétrées du saint amour de Thumanité et du devoir; il faut doncparler à ces âmes-là la seule langue que souvent elles cdhiprennen{. Je m'engage formellement à faire nommer M. de Marmande membre de notre conseil, non dans Tintérêt privé de notre famille, mais dans l'intérêt général. Nous avons besoin de quelques grands noms pour imposer à la foule de nos agriculteurs et de nos éleveurs, et pour les amener à accepter des améliorations que souvent par esprit de routine ils repoussent; M. de Marmande étant du conseil, le châtelain du château du Lac voudra en être ; et Tan prochain nous déciderons plusieurs fermiers à se servir de nouveaux instruments aratoires, de nouveaux engrais, de nouvelles semences qu'ils repoussent obstinément; l'exemple, une fois donné, des progrès notables auront lieu dans l'agriculture de ce pays encore arriéré. Ainsi, ma mère, ajouta-t-il en pressant sur ses lèvres la main de madame Beaumont, employez votre influence sur les dames châtelaines, obtenez d'elles quelques politesses aux notabilités du pays; politesses qui amèneront, vous le voyez, un beau résultat, un résultat utile à tous.
— J'espère, a repris ma belle-irière, que Pauline et moi, sans mettre en jeu aucun mauvais sentiment, nous amènerons ces dames à faire ce qui est juste et bien. Madame de Langeac est femme de cœur et d'esprit ; ayant vécu dans le monde parisien, elle n'a pas les mesquins préjugés qui, trop souvent, paralysent en province les personnes d'un certain rang ; oui, j'espère être comprise.
— Je veux l'espérer avec vous, ma mère, a répondu Edouard au moment où nous nous levions de table; mais, en cas de non-réûssite, faites intervenir, je vous en prie, le deus maehinx^ c'est-à-dire la place de conseiller dans le conseil de nos comices agricoles. »
Le soir, pendant qu'Edouard était en affaires avec ses marchands de bestiaux, ma belle-mère m'a. dit les choses les plus justes, les plus sensées, sur la nécessité de faire taire ce sot amour-propre qui nous porte trop souvent à désirer d'exciter l'envie des sots, et sur la joie si pure que donne le sentiment de l'accomplissement de nos devoirs envers le prochain. Je voulais écrire tout cela ; mais, hélas I ai -je du temps à ma disposition? Et puis, il fout l'avouer, j'étais fort ijnpatiente de voir arriver le lendemain qui devait m'amenerHéloïse.
Wi LA MAITRESSE DE MAISON.
Contre mon attente, elle est venue le matin. L'exercice du cheval lui a été ordonné-; exercice qui lui déplaît comme tout au monde, mais qu'elle accepte, parce que c'est pour elle un moyen d'échapper quel-* ques heures à sa tante. Qu'il y a de malheur dans cet intérieur-là!...
Héloise dit que ma belle-mére et moi nous avons ensorcelé madame de Langeac ; si elles sont allées à la forge, c'est pour être agréables à madame Beaumont, et c'est à vaotmear Nesle et point du tout à madame que s'adressait leur visite.
De même que ma belle-mère, je hais les détours. J'ai donc dit franchement à Héloïse combien cette visite à la forge et l'amitié que les seigineurs châtelains nous témoignent vont exciter de petites jalousies; de petites haines, et qu'il serait généreux à ces dames d'accorder la faveur d'une carte au moins aux dames notables du voisinage.
« Parlez-en à ma tante, a répondu Héloïse ; je nuirais à la cause en me chargeant de la plaider. Tout ce qui vient de moi est rejeté sans examen. »
Et alors sont revenues les plaintes, les récriminations. Pauvre Héloïse ! Je pleure avec elle, je la plains du fond du cœur, et parfois j'espère la ramener peu à peu à la raison. Mais il faudrait que madame de
Langeac, de son côté, filt moins ironique, qu'elle montrât un peu d'indulgence... Tu comprends que je n'oserai jamais me permettre un mot à ce sujet ; madame de Langeac trouverait avec raison que je manque au respect dû à son âge, à son rang, et elle me foudroierait d'un seul regard... Mais peut-être ma belle-mère pourrait... Enfin nous verrons.
L'extravagance de madame Nesle n'a pas tardé à porter ses fiiiits. Les dames notables du pays ont su trouver moyen de nous lancer à son sujet des sarcasmes plus ou moins blessants, en donnant à entendre qu'il siérait à madame Nesle et à sa fille de se souvenir sans cesse que le maître de la forge peut avoir besoin d'un moment à l'autre de l'appui de tous; on a dit aussi, d'une manière détournée, que, si les dames châtelaines connaissaient mieux les affaires de M. Nesle, elles seraient moins prodigues de leur bienveillance pour un homme qui sera trop heureux de ne point mourir dans la misère.... Que sais-je?,.. Peu patiente par nature, et peu prudente, hélas ! j'aurais répondu quelques mots piquants si ma bellemère n'avait pas été là pendant ces visites inspirées par la méchanceté ; j'ai eu du moins la sagesse d'éviter d'en recevoir lorsque son appui me manquait. Je ne saurais te dire^ chère amie, avec quelle im-
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patience j'attendais madame de Langeac. Elle ne pouvait tarder, car elle avait dîné à là ferme, et elle nous devait sa visite de digestion. Elle est venue enfin, gracieuse, bonne, et si charmante que, me trouvant seule avec elle et Héloïse en ce moment, j'ai osé tout lui dire.
« Chère mignonne, s'est-elle écriée, c'est bien sans le vouloir que je vous ai occasionné tous, ces chagrins-là! Aujourd'hui même ma nièce et moi nous irons jeter un macaron dans la gueule de ces Cerbères!... Voilà ce que c'est, a-t-elle ajouté en se tournant vers sa nièce, que de n'écouter que sa fantaisie, bonne au fond, sans consulter sa raison. Nous aurions dû penser que faire visite seulement à ceux que nous aimons, sans faire politesse aux sottes de ce pays, c'était manquer à tous les devoirs sociaux, et surtout en province. A Paris, on peut négliger les ennuyeux, les sots, et s'en délivrer môme sans qu'il
en résulte grand dommage; mais en- province!
tout le monde a droit à des égards plus ou moins marqués!... Allons, ma nièce^ réparons, une étourderie à peine pardonnable à ma vieille expérience du monde. Mon cœur, donnez-moi la liste de vos envieuses ; ce seront tous les noms des habitants dû village, je le présume ; et puis embrassez-moi, et
dites que vous me pardonnez d'avoir été la cause involontaire de ces méchants propos. Au retour, nous viendrons oublier nos ennuis auprès de madame Beaumont et de vous. »
Peut-on être plus aimable, ma Clémence?
Le deus machinx d'Edouard n'a pas eu besoin de paraître, et le soir ma belle-mère m'a dit en m'embrassant avec tendresse : « Ma fille, souvenez-vous bien que la droiture, l'amour du devoir, le respect de la vérité font plus en ce monde que la diplomatie la plus adroite !
— Quand on s'adresse à des gens de cœur et d'esprit I a dit Edouard.
-r Cçs gens-là , a répondu madame Beaumont, sont plus nombreux qu'on ne pense, et bien souvent c'est à soi-même qu'il faut s'en prendre- quand on ne sait pas les reconnaître ! »
Voilà une longue lettre, j'espère. Et pourtant que de choses à te dire encore. Mais il faut finir. Je t'aime de cœur.
Il II' ■ . »
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