DÉTAIL
Balance du mois précédent. . .
Dépense de noumiure. 12fr. 50
■ 22fiB.50, Une paire de souliers . . 10 »
£n caisse. .
Reçu les loyers de la maison n* 3.
Dépense de nourriture. 7fr.75
Un chapeau pour M. 18 »
^ 58fr.75 Mémoire du faïencier. . 25 »
— du serrurier. . 8 »
En caisse.
SOIIMBS.
fr. c.
Lis attentivement, ma chère Clémence, ces deux modèles de tenue de livres, et choisis celui qui con-
viendra le mieux à ton esprit. Je l'assure que l'amour de l'ordre lait qu'on trouve un vrai plaisir à se rendre compte de l'emploi de ses revenus. Autrefois je ne comprenais pas cette sorte de plaisir; mais, lorsqu'à la fin du mois je reconnais que la dépense a été moins forte que de coutume, j'en suis heureuse, 6ar celte dîiïérence me permet de donner davantage à ceux qui n'ont pas.
Adieu, et aime-moi !
XXYIl
L'hiver 4 la
Ces daines sont parties, ma chère Clémence, et nous voilà livrées à nous-mêmes. Dans ces derniers temps/la mauvaise saison a rendu difficiles les communications entre le château et la ferme. Au château il n'y avait plus d'invités, car je ne compte pas comme tels quelques parasites qui supportent d'un front serein Thumeur ou les caprices des gens riches et haut placés, auxquels ils s'attachent,' comme la prèle s'attache aux vêtements, sans qu'on puisse s'en débarrasser. Les propienades à cheval n'étaient plus possibles, et l'ennui accablait Héloise, qui ne sait plus s'occuper. Je crois bien que madame de
Langeac s*ennuyait aussi ; dans l'intérieur de cette famille manquent les liens d'affection qui font qu on est heureux seulement d'être ensemble. Et puis ce grand monde où Ton se fatigue prête pourtant un certain intérêt, une certaine animation à la vie oisive... Quant à M. de Marmande, il aurait volon* tiers prolongé son séjour au château de Saint-Pierre, pour donner suite à mille projets que madame de Langeac est loin d'approuver. Il y a ici beaucoup de travayx à faire, et j'aurais eu en horreur la campagne solitmre, comme il y a deux ans, que j'aurais accepté sans hésiter cette année d y passer l'hiver pour ne pas contrarier les travaux importants qu'Edouard doit faire exécuter. M. de Marmande, en partant, a dit qu'il reviendrait souvent, très-souvent, parce qu'il veut prendre une large part aux améliorations dont mon mari lui a parlé.
Bien heureusement nous savons nous sufifire à nous-mêmes, et, ce qui est tout aussi heureux, nous savons encore supporter les ennuis du voisinage. De temps en temps, notre bon curé vient faire une petite partie avec ma belle-mère. Le vénérable prêtre est toujours accueilli avec joie; sans être très-instruit, il aime les sciences et la bonne littérature. Il n'en est pas tout à fait ainsi de M. le maire et de son
L'HIVER A LA CAMPAGNE. 57t
ejyouse^ de M. le notaire et de son épouse^ de quelques fermiers et éleveurs et de \enrs épouses^ retirés des affaires. Ces braves gens nous enveloppent d'une atmosphère bien lourde ; heureusement leurs visites ne sont pas très-fréquentes, et, après les avoir acceptées avec résignation, nous sentons mieux le prix de notre douce solitude.
J'ai bien envie de me moquer de vous autres gens des villes, qui vous figurez qu'à la campagne on reste enfermé pendant tout l'hiver. Je t'assure, chère amie, que facilement on s'endurcit aux intempéries de la mauvaise saison. Du moment qu'on a pris son parti de s'affubler d'une thérésienne ou capeline en bouracan, d'un manteau de gros drap, d'une paire de gants en grosse laine, et de lourds sabots pardessus ses bottines, on brave la pluie, la neige et le vent du nord sans sourciller, et l'on ne s'en porte que mieux.
Pour répondre à tes questions naïves j je te dirai d'abord que le labourage commence tout de suite après les moissons ; alors aussi on fume, on marne, ou bien on répand de la chaux sur les champs, suivaut que la nature du terrain l'exige. Puis on laboure encore en octobre, on sème aussi ; on laboure, on sème encore en novembre et décembre ; d'autres
871 LA HAITRB8SB DB lÂISOH.
labours et d'autres semailles ont liai plus tard. C'est pendant l'hiver qu'on répare les chemins, (ja'on relève les clôtures, ou qu'on en plante de nouvelles; enfin l'élève des bestiaux et des chevaux occupe un grand nombre de bras. Dans cette saison encore se font les charrms importants; les grains, les légumes secs, les pommes de terre, sortent des granges et des greniers pour la vente au loin. Les jardiniers, de leur côté, bêchent, plantent, sèment. 1\i vois, chère amie, qu'on ne reste pas les bras croisés au village. Pendant que les hommes font ces travaux au dehors, les femmes, à l'intérieur, battent le lin, le chanvre, le peignent, le filent; quelques hommes le tissent ; les femmes encore filent la laine, épluchent les légumes secs, les vannent ; ce pays étant abondant en noyers, on y fabrique une quantité notable d'huile de noix, destinée, comme celle du colza, de la navette et de la graine du chanvre, à alimenter nos lampes. L'épluchage des noix est presque une fête ; on invite à ce travail les amis et connaissances, les chants et les rires ne cessent pendant toute la veillée.
A propos de veillée, je te dirai que les poètes nous ont encore induites en erreur sur le charme des veiUées vUlageoises. J'ai voulu assister à quelques-
L'HIVER h U CAMPAGNE. 375
unes de celles qui ont lieu à la ferme, et, en vérité, je n'y ai rien trouvé du tout de ce que les poètes ont dépeint» J y ai entendu des chants assez discordants, et des récits où les revenants, les fées, jouaient un rôle assez prosaïque. Il m'a pris fantaisie de faire à ces braves gens des lectures qui me paraissaient devoir les amuser et leur donner quelque instructioD ; mais je n'ai réussi qu'à exciter des questions parfois saugrenues de mon auditoire, ou bien à l'endormir en partie. Le paysan, comme l'Arabe sous sa tente, veut non pas des lectures, mais des récits animés par les gestes, l'accent, le jeu de la physionomie du conteur.
Oui, il y a du travail pour tout le monde dans notre village de Martig, parce qu'Edouard s'ingénie à en préparer pendant la belle saison ; et pourtant il y a bien de la misère aussi. Cette misère est la préoccupation continuelle de madame Beaumont et la mienne. Notre association à la mode voironnaise n'est pas encore établie ; mais, comme ces dames ont laissé des fonds, nous avons déjà pu venir en aide d'une manière utile à de pauvres vieillards, à de pauvres vieilles femmes, que nous secourons à domicile par des dons en nature. Quand nous donnons de l'argent, c'est toujours à titre de rétribution
d'un travail quelconque ; si nous payons un loyer arriéré, c'est en apparence un prêt que nous faisons. Cette année, nous n'avons pas un seul mendiant dans la commune, par le soin que nous prenons de prévenir la demande d'une aumône. Quant aux mendiants voyageurs ou passagers, on leur donne un léger secours en nature, soit du pain, soit un vè-tement, en les avertissant qu'ils n'obtiendront rien de plus, s'ils restent à Martig. Notre digne curé déploie dans cette bonne œuvre un zèle infatigable ; c'est lui qui avertit ma belle-mère et moi des besoins de tel ou tel ménage; et soit Tune, soit l'autre, va sans retard visiter les malheureux que le curé a recommandés à notre charité.
En ce pays, chacun possède une misérable chaumière, un petit champ, une espèce de jardin où se cultivent le blé et les légumes nécessaires à la consommation de la famille : nécessaires, oui, mais non suffisants, il s'en faut. Dans chaque chaumière, il y a un four pour la cuisson du pain, mais souvent le bois manque pour chauffer ce four ; il manque aussi pour faire la soupe dans l'énorme cheminée, où se perd toute la chaleur ; afin d'y suppléer, les pauvres gens recueillent soigneusement, à l'automne, les fanes de pommes de terre, de haricots et les menues
branches tombées le long des haies vives. Edouard, si occupé de rendre là vie au moins supportable à tous ceux qui F entourent, a lu dans je ne sais plus quel journal d'agriculture qu'on pouvait fabriquer non du bois, mais un combustible vraiment utile, en foulant dans des moules, au moyen de la presse hydraulique, les feuilles dont l'automne jonche la terre. Dès l'année dernière, quelques essais de ce genre ayant réussi, il a créé pour les enfants et les vieillards une sorte d'industrie, en leur achetant les sacs de feuilles mortes qu'ils peuvent récolter ; et, cette année, la presse hydraulique a si bien fonctionné, que nous avons en magasin du bois de feuilles mortes, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi. On le * vend à très-bas prix à ceux qui peuvent payer, on le donne à ceux dont le foyer resterait froid sans ce secours, et il y a en réserve quelques bonnes bour^ rées pour chauffer le four.
Un des grands projets que mon mari met à exé-
cution cette année, c'est le pavage de la cour de la ferme. Te dire, chère amie, combien de voix se sont élevées contre cette idée étrange^ serait te donner le dénombrement de tous les habitants de Martig. — « Paver la cour d'une ferme ! ça ne s'est jamais Vu. — Faire des ruisseaux qui conduiront les eaux mena-
gères et le purin sortant des étables dans une grande citerne, placée loin des bâtiments, quelle fdUe ! — N'avoir plus à enjamber ces bons tas de fumier sur lesquels se délectent les hôtes de la bassecour, ni ces mares d'eaux stagnantes où barbotent les canards I ... — Mais ce ne sera plus une ferme, monsieur Beaumont 1
— C'est-à-dire, répond mon mari, que ce ne sera plu^ un foyer d'infection, et que le purin, qui se perd d'ordinaire, recueilli ainsi dans la citerne, donnera un engrais excellent pour Farrosage des terres. Quant au fiimier, il trouvera sa place loin de la maison d'habitation, et il n'en sera pas moins bon, pour ne pas être éparpillé devant la ferme. » ^
Le pavage est commencé ; presque chaque jour les badauds du pays viennent, les bras croisés, gloser des heures entières sur cette idée étrange ! Notre chef de labour et sa femme ne sont pas des derniers à faire des représentations, parfaitement inutiles ; les ^filles de basse-cour et les petits valets se mettraient volontiers en révolte, à la pensée qu'il faudra désormais charrier le fumier des étables assez loin de celles-ci, et qu'il ne suffira plus de le jeter négligemment avec la fourche dans le milieu de la cour. Personne pourtant n'ose laisser voir trop à décou-
vert son mécontentement. On sait que M. Beaumont ne prend jamais une résolution sans y avoir^mûrement réfléchi, et qu'une fois cette résolution prise, elle est inébranlable. Mon mari s'occupe aussi, avec le concours de M. le maire, de rendre praticables plusieurs voies de communication abandonnées depuis assez longtemps. Tu vois, ma Clémence, de quelle activité est doué mon Edouard I Sa mère et sa femme, je l'ose dire, ne lui cèdent en rien sous ce rapport. C'est pour notre chérie Marie que nous travaillons ; nous voulons qu'elle soit heureuse de lous les bonheurs possibles ici-bas, et c'est sur son berceau que nous appelons les bénédictions de ceux que nous avons la joie de secourir.
Prévention maternelle à part, ma Me est charmante. Déjà elle cherche à gazouiller quelques mots; elle sourit toujours... Que tedirais-je, ma Clémence, nous en raffolons !
Tu m'as demandé des nouvelles de Suzette ; elle ronge son frein. Depuis quelque temps, elle est un peu plus raisonnable ; bientôt elle sera mère à son tour, et, comme elle comprend que sa belle-mère seule peut la remplacer dans les soins du ménage pendant qu'elle donnera les premiers soins à son enfant, elle est devenue un peu moins récalcitrante
envers madame Simon. Suzette est ambitieuse : elle rôve pojir son mari les prix ou les primes que décernent les comices agricoles; aussi elle pousse Simon à chercher auprès d'Edouard rinstruetion qui lui manque. Elle-même s'occupe davantage des travaux de la ferme, et Simon dit quelquefois en se frottant les mains : J'ai une petite fenlme qui a une fameuse tète !
Tout va donc bien de ce côté, et j'encourage Suzette à mettre du sien, beaucoup du sien, dans les relations de famille.
Mon oncle a accepté l'acte dont le projet lui a été envoyé par Edouard ; il y a fait quelques changements qui montrent le peu de confiance que lui inspirent la sagesse, la raison de sa femme et de sa fille. Les nouvelles qu'il nous donne de sa santé sont désolantes; il presse Edouard de lui envoyer sans nul retard l'acte notarié à signer.
Cette lettre nous a profondément attristés. Les communications de Martig avec la forge, située au * milieu des bois, étant rendues difficiles par l'éloignement et le mauvais état des chemins, nous sommes sans nouvelles de ce côté. Anaîs doit s'ennuyer à mourir. L'hiver dernier, il y avait encore dans le voisinage quelques personnes à voir. Pour
les attirer, madame Nesle donnait souvent à dîner, et, si le temps était trop rigoureux, elle retenait ses convives pendant plusieurs jours. J'ai su par quelques gens du pays qu'il n'y avait plus de dîners à* la forge. Que devient alors Anaïs? J'ai de tristes pressentiments sur les suites d'une union contractée par nécessité d'un côté, et par spéculation de l'autre. Ah ! que mieux vaudrait cent fois rester fille que d'être mal mariée!
Je ne t'en écris pas bien long aujourd'hui, ma Clémence, parce que j'ai beaucoup à faire. Dieu en soit loué ! J'attends un jour ou l'autre des nouvelles d'Héloîse. Pauvre Héloïse! elle ignore que s'occuper c'est savoir jouir, et que dans le malheur le travail est une consolation bien douce pour qui sait en setatir le prix !
Ton amie.
MjM YéHlaUe éc^MMBdc.
Ma bonne Clémence, je ne sais comment tout cela finira. Anaîs est ici depuis deux jours, et dans un tel état d'exaspération, que rien ne peut la calmer. Nous Tavons vue paraître un matin, comme nous finissions de déjeuner.
<i Anaîs! nous sommes-nous écriés tous les trois, et par un temps pareil I »
Elle était violette de froid et agitée d'un tremblement nerveux qui Tempécha longtemps de parler.
« La vieille fille est arrivée 1 dit-elle enfin d'une voix étouffée par la colère. Je ne suis plus maîtresse chez moi; la sœur est installée à la maison^ le frère
est installé à la forge, et M. Dupont trioniphe. Le voilà maître I
— Voyons, Anaïs, dit mon mari d un ton cal|ne, explique-nous avec quelques détails... ,
— Eh! quelles explications voulez -vous que je donne? répondit Anaîs. Oli! si ma mère était ici... Mais je vais lui écrire, et elle reviendra !
— Vous ne lui écrirez pas, dit madame Beaumont d'un ton ferme : votre père est mourant. »
Anaîs fit un mouvement, puis s'écria : « Eh! qui me défendra en Tabsence de ma mère? »
Il y eut un assez long silence. Nous étions tous les trois révoltés de son indifférence pour son malheureux père.
« Pour te défendre, ma cousine, dit enfin Edouard avec le même calme, il faudrait savoir de qui et de quoi tu as à te plaindre.
— Mais de M. Dupont et de toute sa famille. Oh ! comme il a su aveugler mon père I
— Mon oncle ne s'est point laissé aveugler, re* prit Edouard; toi non plus, ma cousine, iv^ n'as pas accepté en aveugle le seul prétendant qui se présentât.
--^■Le seuil répéta Anaïs avec l'expression du dépit;
— Le seul, répéta Edouard à son tour. Malheureusement tu as cru avec trop de légèreté que M. Dupont, ayant été placé dans la maison en sousordre, serait le très-humble serviteur de toutes tes volontés. Mais, d'abord, M. Dupont, en apportant ce qui manquait dans la maison pour sauver ton père de la honte d'une faillite, de Targent, devenait, de subordonné qu'il avait été jusqu'alors, votre égal à tous, je te Tai dit ; et, comme mari, il devenait le maître.
— Oh ! tous ces hommes s'entendent entre eux I s*écria Ânaïs en frappant du poing fermé sur le bras de son fauteuil. Mais sa famille ! ai-je donc épousé toute c^tte famille? ajouta-t-elle avec un redouble* ment de colère.
— Le frère et la sœur de M. Dupont, continua Edouard, avaient eu leur part dans T héritage qu'il venait de recueillir. Ils ont confié cette part à leur frère aine, et la somme entière a pu suffire bien juste à épargner à ton père, je te le répète, la honte d'une iailiite. M. Antoine a donc bien le droit de voir par lui-tnême ce qui se passe à la forge, et mademoiselle Manette a bien le droit aussi de veil* 1er à ce que Tottlre et TécoiMMiiie règneut dans la maison du négociant; car^ si cet ordre et cette eo-
nomie n'avaient pas manqué dans la maison de mon onde, il ne succomberait pas aujourd'hui sous le poids du chagrin.
— Pourquoi ne m'a-t-on pas^ dit tout cela avant mon mariage ? demanda Anais. J*ai cru bonnemait n'avoir à subir que M. Dupont comme mari, mais si j'avais su qu il fallait subir aussi sa famille...
— Tu te serais mariée malgré tout, répUqua Edouard, parce que, pour toi, le mot de mariage signifiait seulement celui de madame. M. Dupont sait sans doute que tu es ici?
— Oui, il le sait, et je lui ai dédaré que je ne rentrerais pas au logis aussi longtemps que sa so^ir s'y trouvera. »
Mon mari haussa les épaules et nous quitta en disant : « Je vais à la forge.
— Je ne le veux pasi je ne le veux pasi » cria Anaîs.
Edouard sortit sans lui répondre.
Nous eûmes alors à essuyer une crise de larmes et de nerfs; ma belle-mère m'aida, mais avec froideur, à donner les soins nécessaires à cette pauvre enfant gâtée, que sa mère a trop accoutumée à ne suivre que ses caprices.
^ Laurence étant venue me dire que mon mari vou-
lait me parler, je laissai Anais aux mains de madame Beaumont et je me rendis près d'Edouard.
a Ma chère amie, me dit-il, il faut à tout prix éviter un esclandre ; je veux parler à Dupcmt, vo^r sa sœur, son frère, afin de m'assurer si la vie en commun est possiUe. U faut aussi expédier sans retard Facte que mon oncle demande; toi, pendant ce temps, tflche défaire entrer un peu de bon sens dans cette tète sans cervelle. Nous essayerons d'arranger tout cela avant la fin trop probable de notre malheureux oncle, et surtout avant le retour de madame Nesle à la forge. Je ferai en sorte d'être ici demain. Cependant ne t'inquiète pas si je tardais un peu; les affaires ne se traitent pas en courant. »
Quand je redescendis au salon, Anais, pâle et dé* faite, était étendue au coin du feu ^ans son fauteuil et paraissait sommeiller. Madame Beaumont travaillait à un ouvrage de couture. Il me fut facile de voir qu'elle avait pleuré. Elle mit un doigt sur sa bouche, en me faisant signe de venir m'asseoir auprès d'elle. Pendant assez longtemps, nous restâmes en silence. J'avais pris aussi mon ouvrage, et je travaillais machinalement, car ma pensée se portait sur mille clioses à la fois.
« Ordre et économie I je n'entendrai donc jamais que ces mots-là 1 dit Anais, qui se redressa en sursaut; et dans ce moment, continua-t-elle, les yeux fixés sur moi avec l'expression de l'impatience, pour rétablir Tordre et faire des économies, on va bouleverser la maison du haut en bas! J'ai fermé à clef mon petit salon, et là du moins je resterai maîtresse de laisser tout en désordre si c'est mon bon plaisir. A toutes ses qualités M. Dupont joint celle de la taquinerie; je sais trouver les choses quand elles ne sont point à leur place; il les remet à leur place, et je ne sais plus les trouver : lui qui ne rit jamais, il rit presque en me voyant chercher pendant des heures entières ce qu'il a dérangé»
*— A quel propos, demanda madame Beaumont, pour me servir de votre expression, Anaîs, boule* ver8eAA>n la maison du haut etl bas ?
t- A propos, ma tante, de tous les outillages de fumisterie que mademoiselle Manette a apportés avec elle de Paris. M. Dupont ne cesse de répéter qu'en province on n'entend rien à l'économie; qu'on brûle la moitié plus de bois qu'il n'en faut pour se chauffer^ la moitié plus de charbon qu'il n'en faut pour la cuisine. Comme si dans ce pays le charbon et le bois étaient chers I
— Ils ne sont pas chers sans doute, reprit madame Beaumont; mais il est certain que depuis que mon fils a fait rétrécir toutes les cheminées de la maison et arranger les fourneaux de la cuisine, nous faisons une économie notable sur le combustible, et, de plus, nous sommes mieux chauffés.
— Mais, dit Anaïs en ricanant, il a fallu dépenser
beaticoùp d'argent pour acheter cette économie-là !
— Cette économie-là^ répéta ma belle-mère, couvrira et au delà .la dépense de cet hiver, de sorte que Tannée prochaine cette économie-là sera tout bénéfice. »
Il y eut un moment de silence.
a Ah I nous allons en voir de belles I ^reprit Anaîs en tisonnant le fea avec impatience. Mademoiselle Manette est bien en état d'en i^montrer encore à son frère en fait de mesquinerie. Elle n'a jamais été à la tête que d'un misérable ménage, et elle ne sait ce que c'est que d'avoir une servante. Il y aurait de quoi rire, si au fond il n'y avait de quoi pleurer, de voir avec quel soin, depuis son arrivée, elle surveille la desserte de la table. Nous ne gardions pas longtemps les domestiques du temps de ma mère, quoiqu'ils fussent généreusement payés et largement nourris; à présent ce sera bien pis !
:m LA MAITRESSE DE MAISON.
— Je crois que ce sera tout au contraire beaucoup mieux, dit madame Beaumont d'un ton froid. Le gaspillage n'attache point les domestiques à une maison.
— Ainsi, ma tante, vous pensée qu'il y avait du gaspillage chez nous?
— Non-seulement, ma nièce, je le pense, mais je l'ai vu. Une économie bien entendue n'est point de l'avarice; elle s'appuie sur la raison, et la raison développe en nous le sentiment de la justice. Or la justice fait qu'une maîtresse de maison économe établit chez elle l'abondance sans prodigalité.
— Oh ! je sais, moi, répliqua Anaïs, qu'ici j'aurai toujours tort !
— Je ne veux pas, reprit ma belle-mère, relever cette impertinence; j'ignore comment mademoiselle* Manette compte diriger la maison de son frère.
— Ma maison, ma tante, s'il vous plait.
— En quoi et comment est-elle vôtrCj mon enfant?»
Anaïs resta un moment interdite.
c( Voyons, ma tante, ayez la bonté de me dire en qupi consiste ce qu'on entend par le mot économie^ car, en vérité, je ne le comprends pas du tout.
— La véritable économie, répondit madame Beaumont, consiste d'abord à voir quels sont ses revenus, à se rendre compte de la dépense que ces revenus peuvent permettre, à distribuer ensuite cette dépense théoriquement «ntre les . besoins matériels de tous les jours, tels que le loyer, si Ton n'a pas de maison à soi, la table, le vêtement, le chauffage, Têclairage, les gages des domestiques. De la théorie on passe à la pratique, d'abord en recourant à l'expérience des personnes qui nous ont précédés dans la vie (Ânaîs hocha de la tète et murmura tout bas : Nous y voilà!); puis en expérimentant nous-mêmes, c'est-à-dire en tenant un compte exact des dépenses du jour, de la semaine, du mois; en cherchant si ces dépenses n'outre-passent point le chiffre que nous avions fixé d'avance, et sur quel objet on pourrait les réduire, sans rien retrancher de ce qui est le nécessaire.
— Quand on a fait ce travail-là, ma tante, dit Anaîs, qu'a-t-on besoin d'y revenir sans cesse, comme le veut M. Dupont? et d'ailleurs, il est bien triste de ne s'accorder jamais que le strict nécessaire.
— Si la position de fortune le permet, continua madame Beaumont, on peut s'accorder quelque
superflu; mais d'abord, mais avant tout, il faut se bien assurer qu'on peut suffire à son nécessaire.
— Nous sommes bien en état d'y suffire! dit Anais.
— Je le désire, ma nièce; mais je crains que non. *- Ainsi il faudrait laisser mademoiselle Manette
nous réduire en tout et pour tout à la portion congrue? et cela uniquement parce qu'elle a versé une toute petite somme dans l'association?
— Il le faut surtout, ma nièce, pour conserver intact l'honneur et le nom de votre père. »
Il y eut encore un silence.
« Non, jamais, jamais, s'écria Anaîs en se levant, je ne serai économe ! passer sa vie à retrancher un centime ici, deux centimes là, qudle misère! Mais il y a de quoi éteindre l'intelligence et étouffer tout sentiment généreux dans le cœur I
— Vous l'entendez, Pauline? dit ma belle-mère en se tournant vers moi; nous qui mettons notre gloire à être des femmes économes, nous n'avons plus ni intelligence ni cœur !
— Ma tante, je n'ai pas voulu dire cela ! »
Et elle embrassa madame Beatimont, qui reçut froidement ses caresses.
— Ma pauvre enfant, reprît cette deVnière, comme
beaucoup de jeunes femmes, voifs avez votre éducation à refaire; le travail est pénible, mais laissez* moi espérer que vous en sortirez à votre honneur. Croyez-le bien, on n'est réellement femme et digne de ce nom que lorsque Ton remplit des devoirs mesquins en apparence, bien nobles au fond I »
Ma belle-mère nous a quittées, et j'ai tâché de distraire Anais autant qu'il m'a été possible. Plusieurs fois dans la journée, elle est revenue sur ce que madame Beaumont lui avait dit de la véritable économie; mais en répétant sans cesse : « Non, jamais, jamais, je ne serai une femme économe ! »
Le soir notre bon curé est venu; il avait à nous parler de nos pensionnaires, de quelques nouvelles misères à secourir, de la crèche, de l'asile et aussi de Touvroir. Il nous a priées, ma belle-mère et moi, de faire le lendemain une visite à Touvroir, dont la directrice, disait-il, et les élèves avaient besoin d'être rappelées au véritable esprit de cette institution. Nous avons promis de nous y rendre le jour suivant.
Pendant que M. le curé et ma belle-mère faisaient leur partie, Anais travaillait nonchalamment et en bâillant à une de nos broderies commencées. Je lui adressais quelques mots de temps en temps, sans
an LA MAITRESSE DE MAISON.
cesser de m'intéresser à la partie de piquet et de raccommoder prosaïquement des bas.
. Le lendemain nous sommes allées toutes les trois à Touvroir. Julienne nous a prises à Técart, pour se plaindre avec assez d'amertume des paraits de quelques-unes de ses élèves, qui se formalisent de ce qu'à tour de rôle leurs filles sont obligées de balayer Fouvroir, de soigner le pot-au-feu ou la petite cuisine de madame la directrice, et de Taider aux savonnages de chaque semaine.
« Comme si, ajoutâ-t-elle, je ne devais pas leur enseigner tout ce que les femmes ont à faire dans une maison ! »
Madame Beaumont a écouté patiemment les doléances de Julienne; elle a pris par écrit le nom des parents qui se sont plaints. Puis elle a dit de ce ton doux et ferme qui lui est habituel : « Des réclamations d un autre genre m'ont été adressées. Vous savez, madame Martin, que TomToir n'a pas été fondé pour former des ouvrières^ mais bien pour enseigner à de pauvres filles à réparer les vieux vêtements de la famille.
— Je le leur enseigne, madame! s'est écriée Julienne.
— Je le sais, répondit madame Beaumont; mais
LA YÉKITABLE ÉCONOMIE. 593
parfois et même assez souvent ces travaux peu attrayants sont laissés de côté pour des travaux de lingerie fine. »
Julienne est devenue fort rouge.
' c< Vous êtes artiste dans votre genre, a continué madame Beaumont; je ne vous b\âme point de développer l'adresse de la main chez vos élèves, ni de leur enseigner à faire ce qui complète l'habillement d'une femme; 'seulement il faut que ces leçons-là ne soient données que lorsque les travaux utiles et peu agréables ont été entièrement terminés.
— Vraiment, s'écria Julienne, on se plaint de ce que la mariée est trop belle !
— Il ne suffit pas, répliqua madame Beaumont, qu'une mariée soit belle, il faut encore qu'elle se souvienne que l'utilité l'emporte sur la beauté. Au plus beau jour de la vie d'une femme succèdent rapidement les mauvais jours. Vous le savez par expérience, madame Martin, et, si vous laissez la vanité l'emporter sur l'amour de l'ordre et de l'économie, ces mauvais jours deviendront plus mauvais encore ! »
Julienne a promis d'être à l'avenir plus soigneuse à suivre l'esprit qui doit diriger les travaux de l'ou-
vroir.
En la quittant, nous sommes allées visiter les
parents qui s'étaient plaints que Ton occupât leurs enfants aux soins domestiques. Comme toujours ma belle-mëre a été admirable de raison, de douceur et de bon sens, dans les représentations qu'elle a faites.
a Si vous habitiez les villes, a-t-elle dit, vous sauriez que les apprenties, et vos enfants ne sont que cela à Fouvroir, servent la maîtresse pendant le temps die leur apprentissage. Ce service est quelquefois très-rude, et absorbe une grande partie du temps qui doit être consacré à Tapprentissage. Il n'en est pas ainsi à l'ouvroir : vos filles ne servent pas madame Martin, elles apprennent seulement, sous sa direction, à devenir de bonnes femmes de ménage. »
Anaïs n'a pas dit un mot pendant toutes ces visites; plusieurs fois elle a porté son mouchoir à sa bouche pour dissimuler un bâillement, et ses yeux sont restés secs," pendant que les miens se sont souvent mouillés.
En rentrant à la maison, impatientée de son mutisme et de sa froideur, je lui ai dit à mi-voix : <x Madame Beaumont est une femme parfaitement économe du temps et de l'argent; crois-tu encore qu'elle manque d'intelligence et de cœur? » '
LA YËRITABLE ÉCONOMIE. 595
Sans répondre, elle a passé brusquement devant moi.
Ah ! ma Clémence, quelle tâche qu'une éducation à refaire! ne sera-t-elle pas au-dessus des forces d'Anaïs?
Le élésordre.
Chère et bonne Clémence, combien je te remercie de rintérêt que tu prends à nous tous ! Ma bellemère, mon mari, auxquels j'ai lu ta lettre, en ont été vivement touchés; ils m'ont chargée de te remercier aussi.
A nais est encore ici» Edouard a passé deu^ jours entiers à Ift forge; il en est revenu très-content de la manière d'agir loyale et franche de toute la famille Dupont* Si Anais veut y mettre un peu du sien, elle pourra être heureuse. Mademoiselle Manette, à ce que m'a dit Edouard, n'a rien de la roi* . deur ni des prétentions dont on accuse toutes les
vieilles filles. Elle a dû être jolie, et sa physionomie exprime beaucoup de douceur. Il y a dans son regard quelque chose de triste qui émeut et plaît tout ensemble. On voit que le malheur a passé par là. M. Dupont a montré avec orgueil à mon mari quelques paysages peints par sa sœur, et qui décèlent un vrai talent. Quant à M. Antoine, c'est un homme simple dans ses manières, mais non pas vulgaire.
Edouard a reconnu en lui beaucoup de capacité pour le commerce, et il le croit au moins aussi actif que son frère.
Le nouvel acte d'association est déjà en route pour Grasse ; et, comme Ta dit Anaîs, il y a des ouvriers dans toute la maison. Depuis longtemps les réparations les plus urgentes n'avaient pas été faites, et certaines parties des bâtiments menaçaient ruine.
« Puisque vous voulez bien donner Thospitalité à ma femme, a dit M. Dupont, continuez, je vous prie, cette bonne œuvre, jusqu'à ce que tout soit terminé ici. Je compte qu'elle éprouvera une surprise agréable en voyant le résultat des ennuis et des fatigues que ma sœur veut bien accepter en son lieu et place. »
Edouard a promis en notre nom que* nous garderions Anaïs aussi longtemps qu'elle voudrait
bien rester, et que nous ferions en sorte de lui rendre le séjour de la ferme aussi agréable que possible.
A la forge régne un mouvement inaccoutumé.
M.Antoine ayant apporté de nouvelles commandes, il a fallu enrôler de nouveaux ouvriers. Il a apporté aussi des modèles de son invention, et il a Fespoir de les faire accepter par le commerce de la quinr caillerie. Tout nous donne donc lieu de croire que la forge va* se relever. Puisse mon pauvre oncle avoir cette joie avant de succomber !
Anaîs a écouté d'un air dépité le bien qu'Edouard a dit de sa seconde famille, et elle a pris fort mal la permission qui lui est donnée par son mari de prolonger son absence aussi longtemps que bon lui semblera.
a J'aurais dû, s'est-elle écriée, être du moins consultée sur les merveilleux changements qu'on prépare. S'ils ne me conviennent pas, je ferai à mon tour tout bouleverser. »
Madame Beaumont l'ayant regardée de cet air que je ne peux dire, mais qui déconcerte les plus hardis, Anaîs, en rougissant jusqu'au front, a ajouté :
(( Enfin, ma tante, il me semble qu'on aurait bien pu me consulter.
-^ M. Dupont ne l'a-t-il fait en aucune manière? demanda ma belle-mère.
— Il m'en a parlé, je crois, mais en Tair. Dis donc, Edouard, a-t-il été question enfin de changer l'ameublement du salon?
— J'oubliais, répondit mon mari, en prenant un petit paquet dans sa poche, de te donner les échantillons des étoffes apportées par mademoiselle Manette, et entre lesquelles tu choisiras celle qui te conviendra le mieux pour recouvrir le ftieuble dont tu me parles.
— Comment pour le recouvrir ! s'écria Anaîs en bondissant sur son siège; mais l'ameublement de toute la maison doit être renouvelé entièrement. M. Dupont l'a promis^ formellement promis I..»
•»- Comme les bois sont excellents...
— Mais ils sont démodés I M. Dupont dit toujours que ce qii'il promet il le tient; eh bien! qu'il le prouve I
— M. Dupont ne savait pas qu'une grande partie de la toiture doit être refaite à neuf, que l'escalier de la cave tombe en ruiiie, que l'étable a besoin de réparations importantes; enfin il a fallu augmente!" le nombre des outils de la forge. <*
•=• Toiit cela pouvait ^e faire peu à peu ; le plus
important était de remeubler à neuf le salon...
— Il aurait fallu alors, dit mon mari en haussant légèrement les épaules, se contenter des meubles en guenilles qui garnissent le reste de la maison. »
Anais frappa du pied et s'écria . « Maman sera contente quand elle reviendra I
— M. Dupont l'espère bien, répondit Edouard avec un sourire, car elle trouvera une maison ra- jeunie depuis la cave jusqu'au grenier, des papiers frais partout, et des meubles qui ne craindront les
' regards de personne.
— Et qu'importe puisqu'on ne les voyait pas ! » Tout en parlant, Anaîs avait étalé les échantillons
sur une table, et elle disait en les repoussant l'un après l'autre avec dédain: «Des damas de laine! des toiles de Perse l pas de velours d utout I je ne choisirai rien, absolument rien dans tout cela. Quelle mesquinerie!
— Comme il te plaira, cousine, » reprit mon mari ; et, en sortant, il me fit signe de le suivre.
Le lendemain, Anaïs voulait retourner à la forge; mais tous les chevaux étaient occupés à divers charrois; il neigeait, il faisait froid, il lui fallut bien renoncer à son projet.
Quête dirai-je, chère amie? huit jours viennent
40t LA MllTRESSB DE MAISOM.
de s'écouler, dans un trouble incessant. Anaïs veut absolument qu'on la regarde comme la femme la plus malheureuse du monde ; tous nos efforts ont été vains pour lui faire entendre raison. Aussi le |our où elle nous a quittés, nous avons éprouvé une sorte d'allégement en recouvrant la tranquillité de notre paisible intérieur. Ana!s est à la fois froide et entêtée; versatile en beaucoup de choses, opiniâtre en beaucoup d'autres. Enfin c'est un véritable enfiaint gâté.
Tout est fini pour mon pauvre oncle, il a cessé de souffrir! Madame Nesle revient en ramenant les restes d'un homme qui fut bon, mais faible; cette Ëiiblesse a avancé sa fin I
Pardonne, chère amie, le long silence que j'ai gardé avec toi. La nouvelle de la mort de son frère a porté un tel coup à ma belle-mère que, pendant quinze jours, elle a été entre la vie et la mort. Sa patience, sa douceur ne se sont point démenties un seul instant.' Mon mari et moi, nous l'avons veillée tour à tour. L'inquiétude que j'ai éprouvée a été si vive que mon lait s'est tari. U a fallu sevrer ma pauvre Marie; heureusement elle est accoutumée au
biberon, et sa santé n'a pas souffert du sevrage* La convalescence de maman ferait des progrès plus rapides, si le désir ardent qu'elle prouve d'être en état d'aller recevoir les restes de son frère ne mettait pas obstacle au progrès d'un mieux marqué. Ima^ gine-toi que madame Nesle s'est laissé persuader par sa famille de s'arrêter à Lyon! de sorte que ce corps insensible «arriverait seul au village des Bois, si M. Dupont n'était point parti pour aller le recevoir à Villefiranche. Mon oncle a désiré que ses cendres fussent ramenées dans le lieu où il est né. Il avait écrit à Edouard, quelques jours avant sa mort, • qu'il ne trouverait de repos qu'aux lieux mêmes, où. reposent son père et sa mère ; en ajoutant cependant que si sa famille ne pouvait pas faire, ce sacrifice, il renonçait à la réalisation de son dernier vœu en expiatioadu tort qu'il avait eu de n'avoir su ni être le maître, ni conserver à sa fille la fortune qui l'aurait laissée maîtresse de choisir un époux à son gré.
Tu penses bien, chère amie, qu'il n'y a pas eu un m(»nent d'hésitation de la part de mon Edouard; il ^ i écrit à madame Nesle qu'il se chargeait de tout, et qu'il la priait de ne rien négliger pour que ce tîri^te retour eût lieu avec le respect dû aux cendres d'un homme de bien. Et madame Nesle a
abandonné les restes de son mari aux gens des pompes Amèbres!... Hem^oisement ma belle-mère l'ignore et l'ignorera toujours. Je voudrais bieh qu elle ne fût' pas en état de venir avec nous à la forge le jour de la triste cérémonie.
Ne pouvant pas la quitter, il ne m'a pas été possible d'aller voir Anais. M. Dupont, avant son départ, est venu et a envoyé plusieurs fois chercher des nouvelles de ma belle^mére. Les jours deniers, c'est sa sœur qu'il avait chargée de ce soin. Mademoiselle Manette est, je t'assure, très-attrayante ; elle profSesse pour son frère un affectueux respect : c'est, dit-elle, le bienfaiteur de tous les siens. Elle espère qu'avec le temps Anais se trouvera fière d'être la femme d'un homme si digne.
« Malheureusement, a-t-^lle ajouté, Anaïs ne veut pas se mêler de sa maison, et elle n'endure qu'avec dépit la nécessité où elle se met elle-même de se laisser suppléer par la sœur de son mari. Mon rôle est diiHcile, madame Edouard 1
— Oh ! je le crois I me suis-je écriée.
— Mais que ne feraîs-je pas pour mon excellent, frère I Oui, pour l'amour de lui, je souffrirais tout ce qu'on peut souffrir ! La fortune du négociant eÀ en grande partie dans les mains de sa femme.
LE BESORDRE. 403
— Non pas seulement la fortune du négociant, lui ai-je dit vivement, mais la fortune de toute la famille» Si Ânaîs pouvait le comprendre enfin I
— J'en conçois l'espoir quelquefois, a répondu mademoiselle Manette (elle a hésité, puis elle a continué ainsi) : oscrai-je vous Tavouer, madame?
— Ohl dites, dites I
— r- Eh bien ! le retour de madame Nesle affaiblit encore ce frêle espoir. Mon frère, pour complaire à sa femme, a fait plus de dépenses qu'il ne le voulait d'abord. La maison est maintenant charmante depuis le haut jusqu'en bas; tout y est convenable, bien ordonné, propre ; tout y est d'une grande fraîcheur, enfin partout règne cet accord qui naît de l'amour de Tordre, et, je i'ose dire, du bon goût ; mon frère en a beaucoup. Mais, tout cela ^st simple, très-simple, comme il convient à un fabricant dont la fortune est encore à faire. D'après ce que j'ai entendu dire du caractère de madame Nesle, elle sera très-mécontente de ces changements ; ils déplaisent beaucoup à Ânaïs. Mon fifre a du caractère, il saura tenir tête aux orages que je prévois, mais je crains, oui, je crains que la patience ne lui échappe, dans quelques-unes de ces scènes qui perdent à jamais le bonheur domestique.
M^mm 0«ites du éémoréwe.
Chère amie, plains*moi, j'ai dû passer six journées bien tristes à la forge. Madame Beaumont n'étant pas en état d'y venir, s'est constituée gardienne de ma -bien-aimée Marie. C'était pour elle une douleur amère que de ne pouvoir s'unir à toute la famille pour rendre les derniers honneurs à son frère. Mais, du moins, elle n a pas eu à souffrir de scènes bien pénibles. Madame Nesle n'est arrivée que le surlendemain de la cérémonie. Edouard m'avait laissée à la forge, parce que les travaux qu'il a fait commencer exigeaient impérieusement sa présence ici; mais
ma pauvre belle-mère a appris l'incroyable conduite de madame Nesle dans une circonstance si grave. Malheureux oncle ! il dort en paix dans le lieu même où reposent aussi ses parents. Que lui fait maintenant FindifTèrence de ceux qu'il a laissés icibas!... C'est à peine si Anais a versé quelques larmes, lorsque le corps de son përe^est arrivé à la maison ; c'est à peine si elle a montré un peu d'émotion, lorsqu'on est venu enlever ces tristes restes. La légèreté de l'esprit est-elle donc la compagne de la sécheresse du cœur!... Pour moi j'ai bien pleuré; j'ai vu des larmes dans les yeux de mon Edouard; ceux de M. Dupont étaient humides, et sa sœur, pour laquelle cette triste cérémonie réveillait d'amers souvenirs, a pleuré comme moi.
Le lendemain, Anaîs, occupée profondément de son deuil, a envoyé à la ville demander des échantillons d'étoffes de laine, et a recommandé qu'on flt partir de suite une ouvrière.
« En grand deuil pour six mois! c'est long!
a-telle dit en se regardant au miroir, vêtue, non d'un deuil complet, mais de noir. Heureusement le noir me va bien. .
— Anaïs! me suis-je écriée avec indignation, le respect humain devrait te faire garder pour toi seule
LES SUITES DU DESORDRE. 4i3
de semblables réflexions I » Et je Tai quittée pour aller rejoindre mademoiselle Manette. Je ne cornprenais pas comment madame Nesle n'avait pas cherché à racheter une première faute, celle d'abandonner le corps de son mari à des mains mercenaires, en arrivant du moins le jour fixé pour les fimérailles. Je l'ai compris plus tard, parce que je l'ai vue arriver en grand deuil de veuve. C'était pour faire fair^ ce deuil qu'elle s'était arrêtée à Lyon.
Dès le jour de son arrivée elle a essayé de-reprendre avec M. Dupont les airs de maîtresse que toujours elle avait affectés. M. Dupont, sans paraître le remarquer, est devenu de plus en plus froid et compassé. Il lui a présenté, avec un certain cérémonial, son frère Antoine, sa sœur Manette, en disant : « Ce
sont mes associés.
— Vos associés? s'est écriée madame Nesle.
— Oui, madame, mes associés.
— Et depuis quand ?
— Depuis, madame, que M. Nesle m'a accepté pour gendre.
— r Jamais M. Nesle ne m'en a parlé I
— Parce que, sans doute, il a jugé inutile de le faire. »
En achevant ces mots, M. Dupont a salué et s*est retiré avec'son frère et sa sœur.
Je ne saurais te rapporter, chère amie, toutes les extravagances qu'a débitées madame Nesle pendant
une grande heure. Elle voulait faire rompre Fassociation; elle voulait mettre à la porte tous ces în* trusj à commencer par mademoiselle Manette; elle n'entendait pas qu'on lui enlevât la direction de sa ' maison... De quel droit s'était-on permis de faire tous les changements qu'elle voyait? Et à mesure qu'elle parlait, elle s*aniinait, d'autant plus qu'Ânaîs mêlait ses plaintes aux siennes, et achevait ainsi de l'irriter. En entendant toutes ces folies, je regrettais vivement que mon mari m'eut laissée à la forge. J'essayai deux ou trois fois de calmer la mère et la fille, mais il me fallut y renoncer.
A l'heure du repas, M. Antoine et mademoiselle. Manette vinrent prendre place à tabfe. Madame Nesle allait éclater; je passai vite mon bras sous le sien, et je l'entraînai à la place que toujours elle avait occupée comme maltresse de maison.
Le repas était simple, mais le service se faisait avec régularité, et tous les mets étaient bons.
Inutilement j'essayai plusieurs sujets de conversation, inutilemeot je parlai des personnes du voi-