‹ La maitresse de maisonChapitre 19 sur 22 · LES SUITES DU DÉSORDRE · texte numérisé non relu

LES SUITES DU DÉSORDRE

sinage, pour exciter madame Nesie à dire quelques mots. Elle garda, pendant tout le dîner, le maintien d'une reine outragée « Elle répondait par un oui ou par un non fort sec aux questions que M. Dupont ^et moi nous lui adressâmes tour à tour.

Au dessert, elle se leva avant qu'on eût fini, prit sa fille par le bras, et toutes deux disparurent.

« Un jofi intérieur ! qu'en dites-vous, ma cousine? demanda M. Dupont. Je baissai la tête sans répondre.

— Mon frère, dit timidement mademoiselle Manette, j'ai cédé à ton désir en venant chez loi; mais j'ai prévu, tu le sais, ce qui arrive; je t'ai dit que madame Nesle ne m'accepterait pas.

•— Et je t'ai répondu, ma bonne sœur, que le sacrifice que je te demandais était grand, mais qu'il y allait de' notre sort à tous. Je t'ai demandé ^ussi beaucoup de patience, pour supporter les premières bourrasques. Quand mada^me Nesle aura pris connaissance du nouvel acte consenti par son mari, et dont je lui montrerai le brouillon annoté par M. Nesle lui-même, elle reconnaîtra qu'il faut se soumettre.

— La soumission n'est pas dans le caractère de

madame Neslel reprit mademoiseUe Manette en soupirant.

— Je sais le moyen d'adoucir ce C^rtèr^,«poursui\it M. Dupont avec un demi-sourire. Pendant cinq ans j'ai pu étudier son caractère; pourvu qu'elle croie i^lrc la maîtresse, elle finira par prendre en gré la personne qui la déchargera des tracas du ménage, dont tant de fois elle s'est plainte devant moi avec amertume.

— Pauvre sœur! d dit M. Antoine qui n'avait pas encore parlé.

Mademoiselle Manette sourit tristement.

« Écoute, Jacques, dit-elle à son frère aîné, je veux bien accepter l'épreuve pendant un mois; mais si madame Nesle continue à se montrer dédaigneuse envers Antoine et moi, si je suis le sujet involontaire de querelles intérieures^ tu me permettras de me retirer.

— Oui, répondit M. Dupont, je te le promets.

Seulement tu t'établiras dans le village des Bois, et j'irai chercher auprès de ma sœur des consolations à mes chagrins domestiques^ »

Tout cela finira mal, ma chère Clémence.

Comme je rentrais dans ma chambre, le dômes-

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tique est venu me dire que madame Nesle me priait de passer chez elle.

« Mais ma fille a donc épousé toute cette famille ? dit-elle en me voyant paraître.

— Ma tante, répondis-je avec douceur, j'espère qu'avant peu vous rendrez justice à H. Dupont et à sa sœur.

— Au fait, maman, dit Anaïs, c'est une bonne femme de charge (je la regardai tout étonnée de ce changement soudain). Dans les premiers temps, continua-t-elle, j'étais comme toi montée contre elle ; mais je t'assure qu'il est très-agréable de n'avoir à se mêler de rien. Mademoiselle Manette s'entend au ménage, et tu n'as jamais été aussi bien servie que je le suis depuis qu'elle est à la mai' Bon. Essayes-en, nous serons quittes pour déclarer à M. Dupont que nous ne voulons plus de sa sœur^ après avoir expéHmenté son savoir-faire.

— Ohl je sais, reprit madame Nesle, que tu n'aimes pas plus que moi les soucis du ménage* Au titre de femme de charge ^ j'accepterai mademoiselle Manette ; mais il ne faut pas qu'elle oublie que toi et înoi nous sommes seules maîtresses ici. »

Ma Clémence, je fus tentée de leur répéter la question que me lit ma belle-mère, tu le sais, dans les pre-

miers temps de mon mariage : mattresse de qtwi? En effet, je l'ai appris par ma propre expérience, une femme n'est mattresse dans son intérieur que lorsqu'elle obtient la confiance de son mari en travaillant autant qu'il dépend d'elle à la prospérité de la maison qu'elle gouverne. Mais je me gardai bien de rien dire qui pût de nouveau irriter ma tante.

Le jour suivant, au déjeuner, elle fut un peu moins impolie; mais lorsque M. Dupont lui eut donné connaissance de cet acte qui lui enlevait tout droit de se mêler des affaires commerciales, une nouvelle scène eut lieu .

« Je m'en Jraî, dit-elle avec fureur; je m'en irai ! et si ma fille a du cœur, elle me suivra. »

' M. Dupont haussa les épaules. - Exaspérée par son sang-froid, madame Nesle ajouta : « Oui, nous nous en irons, et puisque la faiblesse de M. Nesle nous a mises dans votre dépendance, nous saurons secouer un joug insupportable, et vous ne serez plus pour nous qu'un chargé d'affaires, qui versera en nos mains nos revenus !

— En vérité, madame, répondit M. Dupont avec une froideur glaciale, je ne sais où nous irions, pour peu que je me laissasse emporter comme vous par la colère. Si vous voulez que vos revenus s'accroissent

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de plus en plus, il faut au moins permettre à votre chargé d'affaires de travailler à les augmenter, en s'entourant des personnes qui peuvent lui être le plus utiles pour son exploitation et pour sa maison. Le désordre dans la maison du négociant entraine la ruine du négociant ; M. Nesle en a fait la triste expérience, et je ne veux pas la renouveler. » Il a salué profondément madame Nesle et s'est retiré.

Les orages se sont répétés plusieurs fois, pendant les six jours tle pénitence que j'ai passés à la forge. Mon mari est enfin venu me chercher, et c'est avec une vive joie que je suis retournée près de ma fille chérie et de ma belle-mère. Je plains du fond du cœur cette pauvre mademoiselle Manette de la rude épreuve à laquelle elle s'est soumise par amour pour son frère.

Madame Beaumont m'ayant pressée de questions, j'ai dû lui dire ce que mon intention avait été de lui cacher.

Elle est restée longtemps triste et pensive.

« Je plains ma belle-sœur, je plains Anaïs, a-t-elle dit enfin; toutes les deux sont victimes d'une mauvaise éducation; mais je plains encore plus cette pauvre mademoiselle Manette, dont la vie n'a été que dévouement et abnégation I Une vieille fille ! a-t-elle

LA VATTBESSl B£ ■^II&OS.

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