‹ La maitresse de maisonChapitre 21 sur 22 · LES SUITES DU DÉSORDRE. 4S · texte numérisé non relu

LES SUITES DU DÉSORDRE. 4S

pour témoin de ton bonheur. Crois bien que si je ne fais pas à cause de toi le voyage de Paris, les empê- ' chements ne viendront pas de mon côté. Mais com-

ment parler de mariage et de fêtes, dans les tristes circonstances qui suivent la mort de M. Nesle? Ma belle-mère est très-souflrante... Je ne dis pas non, entends-tu bien, tout au contraire; je suis très-désireuse de voir Yheureux futur. Cette fois la toge a dû eéder aux armes ! Mais as-tu bien réfléchi avant d'accepter cette vie nomade à laquelle les militaires sont condamnés en temps de paix? et en temps de guerre I ... Ah ! ma pauvre amie, peut-être un jour regretteras-tu de n'être pas devenue madame la conseillère, comme le voulait ton oncle !

Je vais finir ici, car mon âme est triste, et je ne veux pas t' attrister avec moi. Crois bien, nia Clémence, que nul ne fera des vœux aussi tendres que ton amie pour que toute la félicité possible ici-bas te soit donnée en ménage !

Ma pauvre belle-mère a encore été bien malade, chère amie, et cette rechute est due à la visite d'adieu que nous ont faite madame Ncsle et sa fille. Nous avons eu à entendre les plaintes les plus amères contre M. Dupont et sa famille.

« Ma tante, a dit Edouard, qui avait écouté patiemment ce déluge de paroles, je n'essayerai pas de vous faire revenir sur une résolution prise; mais je vous engagerai à être assez prudente pour que personne ne puisse croire à une séparationj même faite à Tamiable, entre Anaïs et son mari. La position d'une femme séparée est tellement falisse, elle l'expose à des soupçons si outrageants, qu'il faut à tout prix éviter d'y placer votre fille. Ce serait fermer la porte au retour, et j'aime à croire ce retour possible.

-»I1 est impossible! a répondu madame Nesle d'un ton tranchant; ou bien il faudrait que ma fille préférât son mari à sa mère ! car jamais je ne con* sentirai à yi\re sous la dépendance de M. Dupont et des siejis.

— Une mère, a dit madame Beaumont d'un ton grave, doit à ses enfants le sacrifice de sa convenance et de ses goûts.

— Cela vous est facile à dire à vous, ma sœur, qui avez marié votre fils à votre fantaisie. D'ailleurs ce n'est pas Anaîs, c'est la forge que M. Dupont a épousée.

— De même, a repris Edouard, c'est le titre de madame et non pas M. Dupont que ma cousine a épousé.

— Il y a des gens, a riposté aigrement madame Nesle, que la fortune favorise. Nous n'avons pas eu le bonheur de faire partie de ces gens-là. »

Craignant que la discussion ne devint trop vive, j'intervins en demandant à madame Nesle si c'était à Paris qu'elle allait.

« Tel était d'abord mon projet, a-t-elle répondu, mais j'ai réfléchi qu'étant en grand deuil nous ne pourrions jouir des plaisirs de ce merveilleux Paris; nous irons donc d'abord à Lyon dans ma famille, et là du moins je suis assurée de n'avoir pas toujpurs tort. J'aurais dû me défier de M. Nesle : ces

CONCLUSION. m

hommes sans caractère sont dans la main de quiconque les flatte. Oh I pourquoi ai-je consenti à ce malheureux mariage ! »

Edouard fit un mouvement comme s'il allait parler, mais il se retint et se mit à aller et venir dans le salon.

Il feilut entendre encore une foule d'extravagances, rafin ces dames nous firent leurs adieux.

Après leur départ, ma belle-mère resta longtemps plongée dans une profonde tristesse. Vainement Edouard essaya de la consoler en lui faisant espérer qu- Anaîs, qui ne sait pas vivre en bonne intelligence avec sa mère, regretterait bientôt la position qui lui est Tàite dans la maison de son mari, et y reviendrait sous peu de temps.

« Je le souhaite, mon fils, a répondu madame Beaumont en soupirant; Ânaïs est mariée, elle se doit avant tout au mari qu'elle a accepté. Mais madame Nesle, que de viendra- t-elle?

— Elle se remariera, ma mère, vous verrez; une femme de ce caractère a besoin d'avoir quelqu'un à tourmenter, et si la forge prospère, comme je n'en doute pas, les revenus de la veuve Nesle pourront tenter quelque amateur. .

— Ah ! mon fils, peux-tu parler si légèrement de chose si graves !

4tt LA MAITRESSE DE MAISON.

— Ma mère, a répondu Edouard, cette fois comme toujours, chacun recueille ce qu'il a semé. Par son désordre et son incurie madame Nesle a amené la ruine de son mari, et elle s'est mise dans la nécessité d'accepter pour gendre M. Ihipont. M. Dupont de son côté a accepté, pour obtenir la forge, une femme qu'il savait être incapable et sans aucune affection pour lui...

— Mais cette pauvre mademoisdle Manette, Edouard ? ai-je dit à mon tour.

— Que veux-tu, ma chère Pauline, nous ne sommes jamais les seuls à nous ressentir des fautes que nous faisons I »

Il a embrassé tendrement sa mère, auprès de laquelle je suis restée. I^ics larmes qu'elle avait retenues jusque-là ont coulé, et le lendemain elle était hors d'état de se lever.

Partagée entre les- soins qu'exigent ma bellemère, ma fille, ma maison et la ferme, je n'ai pu réfléchir, chère amie, aux questions que tu m'adresses. Comment veux-tu que je t'enseigne la manière de tenir la maison d'un militaire? Tu me transformes, moi qui ne suis encore qu'^/év^, en fn-ofesseur d*écOnomie domestique. Il me semble que ces perpétuels changements de garnison doivent

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ôter à une femme tout le plaisir qu* on éprouve à avoir un chez soi bien propre, bien tenu, et où se trouvent abondamment ces superfluités nécessaires aux gens qui savent vivre. Il me semble aussi que passer d'appartement garni en appartement garni, sans y posséder rien en propre, ne doit pas être agréable du tout. Je sais que ton futur mari, qui a de la fortune, qui est officier supérieur, et auquel tu apportes une jolie dot, peut se procurer partout les aisances de la vie ; mais enfin, je te le répète, on n'est pas chez soi.

J'ai envie de te raconter ce que me raconta il y . a longtemps ma belle-mère, à propos de ces devoirs d'intérieur qu'une femme, dans toutes les classes, dans toutes les positions de fortune, est appelée à remplir. Elle me fit ce petit 'récit, alors qu'étant encore toute nouvelle mariée et bien ignorante de mes devoirs, je me révoltais contre ce que j'appelais le servage de la femme.

Je dois d'abord te dire que la ville de ... est une ville de garnison. Un ami de M. Beaumont le père avait donné une lettre de recommandation pour madame Beaumont à l'un des capitaines de je no sais plus quel régiment. La lettre contenait un éloge complet de la femme du capitaine, que j'ap-^

pellerai, si tu veux, madame Estëve, ce qui aidera à la clarté du récit.

Madame Beaumont accueillit très-bien le capitaine Estève, rinvita à dîner, lui parla de sa petite famille, en disant qu'elle espérait qu'il lui ferait faire la connaissance de son aimable femme.

Madame Estève, reçue avec amitié à la maison, prit confiance dans ma belle -mère, et bientôt celle-ci fut au courant des affaires du jeune ménage.

Madame Estève, dont la dot n'avait été que ce • qu'exigent les règlements pour obtenir à un officier la permission de se marier, avait nourri ses trois enfants, tout en suivant son mari de garnison en garnison, et sans avoir d'autre aide que le hrosseur du capitaine, c'est-à-dire le soldat attaché au service de celui-ci. Elle-même faisait ses vêtements et ceux de sa petite famille; vêtements simples, de bon goût, toujours convenables et même à la mode.

«( Il ne faut pas, disait-elle en riant, que mon mari ait honte de sa femme et de ses enfants. »

Plus tard, ma belle-mère apprit que cette admirable jeune femme ne regardait pas comme audessous d'elle les plus humbles travaux du ménage.

« En province, disait-elle, nous vivons comparativement presque à Vaise ; les loyers, les vivres ne sont pas bien chers, et comme nous n'acceptons aucune invitation chez les frères d'armes de mon mari, nous ne sommes tenus d'en faire aucune. Mais à Paris, madame, quelle différence I que Dieu me garde de Paris ! Trois fois déjà le régiment y a pris garnison, et je vous assure qu'il faut pousser loin lèconomiepour subvenir aux frais de voyage, au loyer, à la nourriture, enfin à tout ce que comporte un ménage de cinq personnes, sans faire de dettes I Vous ne vous douteriez jamais, madame, quel partj on peut tirer d'un humble poêlon de terre; je n'avais pas d'autre batterie de cuisine ! Un jour, dans l'un des forts de Paris, une idée merveilleuse se présenta à mon esprit : j'avais à préparer pour notre dîner un potage; pour relevé de potage, un rôtiy et pour relevé du rôti une salade. Je commençai par faire mon rôti, puis je le mis entre deux plats enveloppés de serviettes sous des oreillers ; j'épluchai ma salade que je lavai dans le poêlon, après l'avoir laissé refroidir; pendant que la salade égouttait, nouée dans une serviette, je fis le potage; nous nous mimes à table gaiement, riant tous de ma belle invention : Le poêlon servait de soupière; je le lavai, je le lais-

sai refroidir, car il devait servir aussi de saladier; le rôli, placé sous les oreillers, s'était tenu parfaitement chaud, et notre repas s'acheva gaiement conune il avait commencé. J'ai enseigné ma métliode à une autre femme de capitaine qui n'est pas plus riche que moi, et le colonel a eu la bonté, un jour, de féliciter mon mari d'avoir une femme si bien entendue au ménage * I »

Après m'avoir fait ce récit, ma belle-mère me demanda ce que je pensais maint^ant de ce que j'appelais mon servagef

Rougir c'était répondre, et je rougis.

Quand tu auras quelques-unes de ces révoltes-là, chère amie, car on en a même dans la position la plus douce, rappelle-toi madame Estève; tu reprendras courage et tu traiteras avec estimiB, avec consi-* dération ces dignes femmes d'officiers dont quelques sottes disent en se moquant : Excellentes cuisinières I très-bonnes femmds de ménage!

Je ne sais que te répondre au sujet d'Héloïse; comme elle a cessé depuis longtemps toute relation avec toi, je -crois que tu es bien en droit de lui envoyer simplement une lettre de faire part. Elle fis-

' L« fait est vrai.

sayera, je le crois bien, de profiter de l'occasion de mon voyage à Paris (car j'ai la presque certitude que mon bon Edouard consentira à m'y conduire), elle essayera, dis-je, de saisir au vol l'occasion de ce voyage pour obtenir de M. de Marmande de l'y conduire aussi. Comment se dispenser d'assister au mariage d'une ancienne amie? et ce sera, je le crains, un nouveau sujet de discussion dans ce ménage où règne si rarement le bon accord.

Je n'ose citer à Héloïse l'exemple de Suzette; son orgueil en serait révolté; et pourtant, depuis que Suzette y met beaucoup du sien, sa belle-mère, son mari, son beau-père sont devenus affectueux pour elle. La naissance d'un fils a ramené la concorde dans la maison. Comprenant enfin, de quelle utilité lui est l'expérience de sa belle-mère, Suzette est devenue, ce que toutes les jeunes femmes doivent être, attentive aux conseils de cette expérience et défiante d'elle-même.

Chère amie, Héloïse aussi s'amende; elle a appris, je ne sais par qui, ton mariage, et elle m'adresse toutes sortes de choses tendres pour toi; puis elle ajoute : « Revoir notre bonne Clémence, et faire la connaissance de l'heureux époux qu'elle a accepté,

aurait été pour moi bien doux sans doute ! — Elle t'invite, ma Pauline, à la bénédiction nuptiale; j'y serais allée sans avoir reçu d'invitation, si la chose eût été possible. . . c'est de toute impossibilité : parler d'un voyage à Paris dan$ ce moment, ce serait troubler la paix qui règne ici. Je ne sais si cela durera, mais madame de Liangeac a changé du tout au tout pour moi : de moqueuse qu'elle était, elle est devenue presque affectueuse; je n'y ai pas pris garde d'abord, petit à petit, je m'en suis aperçue, et j'ai reconnu sa politesse, en tâchant d'écouter, sans le contredire, tout ce qu'il plaît à M. de Marmande de nous débiter sui* ses projets d'amélioration rurale. N'est-ca pas bien beau de ma part? Oui, Pauline, tu as raison; il faut que la femme y mette sans cesse du sien; mais je ne suis pas encore venue à accepter la devise de ce que tu appelles notre bannière : Obéissakgb ! x>

Cette lettre m'a fait grand plaisir : je suis allée, triomphante, la porter à monsieur mon mari, qui, l'autre jour, avait osé me repéter, en l'altérant, ce dicton : Si Von vous dit qu'une montagne a changé de place ^ permis à vous de le cro^e; mais si ron vous dit quune feiime a changé de caractère, n'en croyez lien.

« Un homme j monsieur, s'il vous plaît ! me suis je écriée.

— Qui dit homme, a répondu Edouard en riant, dit l'humanité entière, les femmes comprises, bien qu'on les traite souvent d'inhumaines.

— Oh I le mauvais jeu de mots !

— Il est bien permis d'en faire de mauvais quand. ' on ne possède pas le genre d'esprit qu'il faut pour les calembours.

. — Vous voyez bien, monsieur mon mari, que le dicton est faux !

— Puisse-t-il être faux aussi pour Anaïs ! a répliqué Edouard; mais elle n'a pas reçu, comme madame de Marmande, une éducation qui puisse l'aider à se vaincre elle-même ! »

Dans quatre jours nous partons, chère amie, tout est prêt; je vais donc te revoir, revoir nos chères institutrices, mes anciennes compagnes ! Oh 1 comme j'ai remercié ma belle-mère et mon mari de me donner cette joie §i vive !

« C'est de toute justice, a répondu madame Beaumont de son air grave et doux. Depuis trois ans, chère Pauline, vous n'êtes occupée que de rendre heureux mon fils, et d'acquérir les vertus qui font

de la femme un être respecté et aimé à tous les âges de la vief Quand les liens du mariage sont resserrés par de tels liens, le mari se dévoue à son tour à la félicité de tous. »

Quelle émotion j'ai éprouvée, ma Clémence, en entendant ces douces paroles! Ma fille était sur les genoux de madame Beaumont; je Tai attirée sur mon cœur et j'ai caché contre son petit visage mes joues baignées de larmes. Mon mari nous a entourées toutes les trois de ses bras, en murmurant avec l'accent d'une indicible tendresse : Ha mère ! ma femme ! ma fille ! Et nous sommes restés ainsi quelques instants livrés au sentiment {Rrofond de tout ce que Dieu a daigné nous accorder de bonheur sur cette terre ! Oh ! ma Clémence, un jour tu comprendras tout ce que j'ai senti en ce moment, et tu reconnaîtras que si le rôle de la femme est difficile, la récompense que lui apporte Taccomplissement de ses devoirs dépasse en jouissances ineffables tout ce que le langage pourrait te dire.

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