‹ La maitresse légitimeChapitre 14 sur 58 · PAR AN · texte numérisé non relu

PAR AN

Là cependant ne se bornent point encore les méfaits déjà considérables du célibat et de ses conséquences :

Dans la séance du 9 mai 1885 de l’Académie des Sciences morales et politiques, M. Gustave Lagneau a donné, sur les inconvénients du célibat, lecture d’un important mémoire dont on ne saurait trop méditer les conclusions.

A partir de 22 ans environ, le célibataire présente

une plus grande mortalité que l’homme marié : la proportion entre les deux états à cet égard est approximativement de trois à deux. Le suicide, la folie, le crime sont plus fréquents chez les célibataires : sur 100.000 garçons, on compte 38 criminels ; sur 100.000 mariés, seulement 17 (1).

La plupart des séductions, des adultères, des avortements, des infanticides, des abandons d’enfants, sont les conséquences de relations coupables ou irrégulières avec des célibataires. Rien que pour l’année 1881, on a pu porter au compte des célibataires la naissance de plus de 70.000 enfants illégitimes.

Le célibat, ajoutait le professeur Lagneau, est la principale cause de la prostitution et de la propagation des maladies vénériennes très fréquentes et trop souvent transmissibles directement et par hérédité.

Je crois donc avoir démontré que le célibat est aussi néfaste pour un sexe que pour l’autre. Dans son livre : Les secrets de V amour conjugal (2), le Docteur A. Maurigny combat vivement cet état :

« Le célibat absolu expose la santé à des périls de toute sorte ; il aigrit Vante ; il porte à lf intolérance, à la dureté, à la légèreté . Le juste souci d'une famille à élever, le travail qui doit en être la ressource donnent de la gravité à la pensée, disciplinent et moralisent la vie . »

Cette phrase aussi s’applique aux deux sexes.

Dès lors allez-vous. Messieurs les Gouvernants,

(1) Le savant professeur aurait pu rappeler la phrase de Voltaire dans son dictionnaire philosophique : « Plus vous aurez d’hommes mariés, moins il y aura de crimes. Voyez ces registres affreux de nos greffes criminels : vous y trouverez cent garçons de pendus ou de roués contre un père de famille . »

(2) Flammarion, éditeur.

qui avez voulu assumer la lourde responsabilité d’être les dirigeants, allez-vous exposer à cet état obligatoire des millions de jeunes femmes, ainsi condamnées à la stérilité ou à la maternité illégitime, que votre morale réprouve ?

Jadis les Anciens élevèrent des statues à Hymen avec cette inscription sur le piédestal : « A Hymen, qui retarde la vieillesse ». Aujourd’hui allez-vous laisser le mariage impossible à ces millions d’innocentes qui, elles aussi, ont droit à l’amour légitime, et que vous allez contraindre a,ux vices dont le moindre est la masturbation, qui les conduira à l’imbécillité, ruinera et épuisera leur organisme ?

Au lieu de peupler vos cités de couples heureux pour qui brille le soleil des printemps et dont le nid joyeux se révèle par des fenêtres fleuries et des berceaux garnis, n’allez-vous nous imposer la rencontre que de charmes prématurément fanés, de corps desséchés, de caractères revêches et de teints terreux, blafards et jaunâtres ?

Chez les Indiens, la virginité était une honte après l’âge de la puberté. Zarathustra envoyait en enfer toute fille qui mourait vierge.

Mais il para*,* que ce sont les Indiens qui étaient alors des Barbares !...

J’ai souvent cité Marestan au cours de cette méditation : c’est à lui que j’emprunterai la dernière phrase que je donnerai à méditer à mes lecteurs à propos de ce chapitre :

« C’est pour sauvegarder leur honneur que quantité de jeunes filles, qui n’ont pu se marier, rongées de chlorose, dévorées d’ardeurs inassouvies, se contraignent à une existence sans joie. C’est au nom de la morale outragée que des employeurs jettent journellement à la rue, sans ressources, les filles en état de gros-

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sesse avancée, et que de tendres parents, par crainte du « qu’en dira-t-on », achèvent de pousser vers l’extrême misère, la noyade ou la prostitution, en leur refusant le suprême asile du toit paternel, celles qui ont commis l’imprudence de se donner sans l’estampille de la mairie. *

Mais, me direz-vous peut-être, en admettant qu’en effet nous n’ayons pas la faculté de sevrer tant de femmes du bonheur auquel elles ont incontestablement droit, votre solution : « plusieurs femmes pour le même homme » serait-elle aussi avantageuse :

a) pour les hommes ;

b) pour les femmes qui sont actuellement leurs épouses monogamiques ?

Patience : nous allons y arriver ; mais pour cela, il nous faut au préalable étudier précisément cette monogamie, forme actuelle du mariage, dire quelques mots de cette institution, du caractère de la femme et de la jalousie. Aussi comme, d’une part, nous avons encore un long chemin à parcourir ensemble, et comme d’autre part, nous avons déjà déblayé du terrain, je vous propose, comme délassement d’étape entre deux méditations, le divertissement d’une brève lecture.

Lecture entre Jeux JVLéJitations

Avis et opinions de Napoléon, de Montesquieu, du pape Grégoire II, de Voltaire, de Diderot, de Restif de la Bretonne, du marquis d’Argens,

DE SCHOPENHAUER ET DE RÉMY DE GOURMONT, TOUS FAVORARLES A LA POLYGYNIE (OU POLYGAMIE POUR LES HOMMES).

L Opinion Je Napoléon Ier

Donnons celle-ci en premier lieu, parce que ce fut lui qui institua nos Codes, dont Tun punit le crime de bigamie !

« Nous n’entendons rien aux femmes, nous autres peuples de l’Occident : nous les avons portées, à grand tort , presque à Vêgal de nous. Les peuples de V Orient ont bien plus d’esprit et de justesse : ils les ont déclarées la véritable propriété de l’homme. Et, en effet , la nature les a fuites nos esclaves ; il faut que les femmes tricotent O n’est que par nos travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nm souveraine* ; elles abusent ée

quelques avantages pour nous séduire et nous gouverner . Pour une qui nous inspire quelque chose de bien, il en est cent qui nous font faire des sottises. La femme est donnée à Y homme pour qu’elle fasse des enfants. Or une femme unique ne pourrait suffire à l’homme pour cet objet : elle ne peut être sa femme quand elle nourrit; elle ne peut être sa femme quand elle est malade ; elle cesse d’être sa femme quand elle ne peut plus lui donner d’enfants. L’homme, que la nature n’arrête ni par l’âge ni par aucun de ces inconvénients DOIT DONC AVOIR PLUSIEURS FEMMES. »

« C’est une grande question parmi les hommes de savoir s’il est plus avantageux d’ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser. Il me semble qu’il y a bien des raisons pour et contre. Si les Européens disent qu’il n’y a pas de générosité à rendre malheureuses les personnes que l’on aime, nos Asiatiques répondent qu’il y a de la bassesse aux hommes de renoncer à l’empire que la nature leur a donné sur la femme. Si on leur dit que le grand nombre des femmes enfermées est embarrassant, ils répondent que dix femmes qui obéissent embarrassent moins qu’une qui n’obéit pas. Que s’ils objectent, à leur tour, que les Européens ne sauraient être heureux avec des femmes qui ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité, qu’ils vantent tant, n’empêche point le dégoût qui suit toujours les passions satisfaites... Peut-être qu’un homme plus sage que moi serait embarrassé de décider, car si les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens propres à calmer leurs inquiétudes, les Européens font fort bien aussi de n’en point avoir.

« Après tout, disent-ils , quand nous serions malheureux en qualité de maris, nous trouverions toujours moyen de nous dédommager en qualité d’amants. Pour qu’un homme pût se plaindre avec raison de l’infidélité de sa femme, il faudrait qu’il n’y eût que trois personnes dans le monde ; il seront toujours en but quand il y en aura quatre. *

Le Pape Grégoire II lui-même, dans une décrétale en 726, s’exprime ainsi :

« Quand un homme a une épouse infirme , incapable de fonctions conjugales, il peut en prendre une seconde , pourvu qu'il ait soin de la première. »

Et Grégoire II fut défendu par Voltaire :

« C'est la loi de n'avoir qu'une femme » dit lè patriarche de Ferney, « loi positive sur laquelle paraît fondée le repos des Etats et des familles dans toute la chrétienté : mais loi quelquefois funeste et qui peut avoir besoin d'exception comme tant d'autres lois. Il est des cas où l'intérêt des familles et même de l'Etat demandent qu'on épouse une seconde femme du vivant de la première, quand cette première ne peut donner un héritier nécessaire. La toi naturelle se joint au bien public, le but du mariage étant d'avoir des enfants. »

L Opinion Je

« A. Le mariage est-il dans la nature ?

B. Si vous entendez par le mariage la préférence qu'une femelle accorde à un mâle sur tous les autres mâles, ou celle qu'un mâle donne à une femelle sur toutes les autres femelles, préférence mutuelle, en conséquence de laquelle il se forme une union plus ou moins durable, qui perpétue l'espece par la reproduction des individus, le mariage est dans ta nature.

A. Et la constance ? Est-elle dans la nature ?

B. Pauvre vanité de deux enfants qui s'ignorent euxmêmes et que l'ivresse d'un instant aveugle sur l'instabilité de tout ce qui les entoure ?...

A. El la fidélité ? Est-elle dans la nature ?

B . Presque toujours V entêtement et le supplice de Vhonnète homme et de V honnête femme dans nos . contrées ...

Il n'est pas dans la nature qu'un homme n'épousera qu'une femme. »

L Opinion Je Restil Je la Bretonne

Elle me fut communiquée par l’arrière-neveu même du célèbre philosophe, M. Henri-Robin, président de la Société des Amis de Rétif s qui a bien voulu extraire des revendications de « Dom Bougre aux Etats-Généraux » le début de l’article V ainsi conçu :

« Article v. — Tous ceux qui perdent leur temps à caresser des femmes grosses font deux mauvaises actions : ils dépeuplent et ils peuvent tuer le germe que la femme porte en son sein. Je crois qu'il faudrait permettre aux hommes dont les femmes sont grosses de prendre u'ie concubine au troisième mois , laquelle Us quitteraient dès qu'elle serait enceinte pour en prendre une autre , »

L Opinion Ju JVlarquis J Argens

(dans ses Mémoires)

Je viens, dit Osman Effendi, à la pluralité des femmes et à la liberté que nous avons d'entretenir plusieurs concubines ; cette maxime que vous condamnez, vous autres chrétiens, est aussi ancienne que le monde. Lantech n'épousa-t-il pas deux femmes peu de temps après la création de la terre , c'est-à-dire dès qu'il g eut quelques femmes de plus qu'il n'y avait d'hommes ? Cependant il ne fut pas censuré de Dieu pour une telle conduite . Jacob ne prit-il pas les deux sœurs en mariage, dam le même temps et u'omni U pan » outre cela dm

concubines ? David , le prophète, n’ eut-il pas plusieurs femmes , et, dans les derniers jours de sa vie, qui furent destinés à la pénitence, se fit-il un scrupule de faire choix d'une jeune beauté ? Salomon, le plus sage des rois, inspiré de Dieu, n'en fut point abandonné pour avoir un nombre infini de concubines, mais pour avoir idolâtré, par complaisance pour elles ; ce qui lui serait également arrivé s'il n'en avait eu qu'une, et qu'il l'eût assez aimée pour pousser la complaisance jusqu'à cet excès .

Considère combien notre coutume est plus utile à la société que celle des chrétiens. Lorsqu'une femme, chez toi, se trouve stérile, êùii mari devient inutile à l'Etat ; il est puni lui-même, sans l'avoir mérité, des défauts de son épouse, et privé, pour jamais, du doux nom de père. De là viennent les mauvais ménages et la débauche outrée dans laquelle se plongent ceux de ta religion et que tu reproches à tort aux musulmans, à qui la loi divine, que leur a donnée leur grand prophète, permet, par une sage maxime, la pluralité des femmes que la nature semble nous conseiller .

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« Les lois qui régissent le mariage, en Europe, supposent la femme égale de l'homme, et ont, ainsi, un point de départ faux. Dans notre hémisphère monogame, se marier c'est perdre la moitié de ses droits et doubler ses devoirs. En tout cas, puisque les lois ont accordé aux femmes les mêmes droits qu'aux hommes, elles auraient bien dû, aussi, leur conférer une raison virile.

L'avantage que la monogamie et les lois qui en résultent accordent à la femme, en la proclamant l'égale de l'homme, ce qu'elle n'est à aucun point de vue, produit cette conséquence que les hommes sensés et prudents hésitent souvent à se laisser entraîner à un si grand sacrifice, à un pacte si inégal. Chez les peuples polygames chaque femme trouve quelqu'un qui se charge d'elle : chez nous, au contraire, le nombre des femmes mariées est bien restreint et il y a un nombre infini de

femmes qui restent sans protection ; vieilles filles végétant tristement , dans tes classes élevées de la société , pauvres créatures soumises à de rudes et pénibles travaux , dans les rangs inférieurs. Ou bien encore , elles deviennent de misérables prostituées , amenées par la force des choses à former une sorte de classe publique et reconnue, dont le but spécial est de préserver des dangers de la séduction les heureuses femmes qui ont trouvé des maris ou qui en peuvent espérer . Dans la seule ville de Londres il y a quatre-vingt mille filles publiques ; vraies victimes de la monogamie, cruellement immolées sur Vautel du mariage . Toutes ces mal -

(heureuses sont la compensation inévitable de la dame européenne, avec son arrogance et ses prétentions. Aussi la polygamie est-elle un véritable bienfait pour les femmes considérées dans leur ensemble . De plus, au point de vue rationnel, on ne voit pas pourquoi, lorsqu'une femme souffre de quelque mal chronique, ou qu'elle n'a pas d'enfants , ou qu'elle est, à la longue, devenue trop vieille, son mari n'en prendrait pas une seconde . Ce qui a fait le succès des Mormons, c'est justement Ici suppression de cette monstrueuse monogamie .

Les exigences de classe et de fortune sont d'un si grand poids que l'homme qui se marie commet une imprudence s'il ne fait pas un mariage brillant ; s'il souhaite rencontrer une femme qui lui plaise parfaitement, il la cherchera en dehors du mariage, et se contentera d'assurer le sort de sa maîtresse et celui de ses enfants. S'il peut le faire d'une façon juste, raisonnable, suffisante, et que la femme cède, sans exiger rigoureusement les droits exagérés que le mariage seul lui accorde, elle perd alors l'honneur, parce que le mariage est la base de la société civile, et elle se prépare une triste vie, car il est dans la nature de l'homme de se préoccuper outre mesure de l'opinion des autres. Si, au contraire, la femme résiste, elle court le risque d'épouser un mari qui lui déplaise, ou de sécher sur place, en restant vieille fille ; car elle a peu d'années pour se décider !

Il est inutile de disputer sur la polygamie puisqu'en fait elle existe partout et qu'il ne s'agit que de l'organiier. Où. trouve-t-on de véritables monogames ? Tous , du

moins, pendant un temps , et la plupart, presque toujours, nous vivons dans la polygamie . Si tout homme a besoin de plusieurs femmes, il est tout à fait juste qufil

soit libre . »

L Opinion de Rémy

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« Jadis, toutes les femmes étant au pouvoir d'un mari polygame et Vadulière étant puni de mort, ces sauvages avaient les mœurs les plus pures . Les Missions évangéliques ont défendu la polygamie, ce qui a aussitôt institué la prostitution ; elles ont aboli la peine terrestre de Vadultère, et immédiatement toutes les femmes sont devenues infidèles . Je ne blâme pas les missionnaires d'avoir libéré les Fidjiennes d'une autorité maritale excessive, mais je ris de ces médiocres psychologues qui ont cru moraliser et qui ont dépravé . Une conséquence plus grave de l'abolition de la polygamie, c'est que l'homme qui n'a plus qu'une femme, lui demande maintenant la besogne qui, jadis échéait à ses trois, quatre ou cinq femmes . Cela explique que ces malheureuses s'adonnent à l'amour libre et préfèrent vivre en prostituées plutôt qu'en esclaves . »

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