‹ La maitresse légitimeChapitre 24 sur 58 · NEUVIÈME MÉDITATION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME MÉDITATION

De la fidélité et de l’exclusivité en Amour.

L’Adultère du mari est sans importance

Si, en effet, comme le prétendent les défenseurs de la monogamie, le cœur de l’homme était ainsi fait qu’il ne pût aimer qu’une femme à la fois, ce serait une sérieuse objection à la doctrine polygamique, car on pourrait dire : Il n’y aura toujours qu’une seule favorite dans chaque ménage, et les autres femmes ne seront que les esclaves de la première femme.

Mais je crois, en toute sincérité, et je suis même absolument certain qu’un même homme peut aimer d’un amour également ardent plusieurs femmes. Et j’invoquerai, à l’appui de cette affirmation, de nombreux témoignages.

J’ai cité le Code d'amour du XIIe siècle, qui fut rédigé avec la plus grande circonspection, surtout par des femmes de qualité qui avaient tout le loisir de méditer sur ces problèmes, et l’article 1", celui dans lequel on a par conséquent voulu poser le principe fondamental, est ainsi conçu :

« Caus conjugii non est ab amore excusatio

recta » : l’allégation du mariage n’est pas excuse légitime contre l’amour.

— Cela, me direz-vous, peut vouloir s’appliquer aux cas où les liens seuls du mariage unissant des époux sans amour, ceux-ci sont autorisés à aimer ailleurs, mais nous ne trouvons pas là l’assurance que deux ou plusieurs passions peuvent se partager un même cœur.

Soit, du début passons à la fin de ce code pour en fermer le cycle, et lisons l’article XXXI et dernier. Il est ainsi conçu :

« Unam feminam nihil prohibet a duobus amari et a duabus mulieribus unum », ce qui veut proprement dire : Rien n’empêche qu’une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme par deux femmes. Or nous savons que ce code ne parle bien entendu que d’amour réciproque, d’amour rendu. Par conséquent on admettait qu’un homme pût aimer et désirer simultanément une femme pour certaines qualités, et une autre femme pour d’autres charmes.

Avant d’ailleurs de proclamer la polygamie « un cas pendable », Molière, peintre fidèle et éternel de nos sentiments véritables, a laissé échapper, avec sa verve coutumière, le cri de vérité :

« La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle ! de s'ensevelir pour toujours dans une passion et d'être mort , dès sa jeunesse , à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux !

Non, non, la constance n'est bonne que peur les ridicules ; toutes les belles ont le droit de nous charmer , et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve et je cède facilement à cette douce piolence dont elle nous entraîne .

J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige.

Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable, et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. »

Il est donné à quelques femmes d’élite de le comprendre, et indépendamment de cas assez nombreux que j’ai moi-même connus, qu’il me soit permis de citer le cas de ce savant et écrivain de génie dont le nom est universellement connu, qui adorait sa femme (avec laquelle il fit des ascensions en ballon), ce qui ne l’empêchait pas d’aimer toutes les femmes en général et quelques-unes en particulier. Je parle de l’imparfait, car si Lui vit encore, quoique très âgé, Elle s’en est allée de ce monde il y a quelques mois. Eh bien ! les amis et admirateurs du maître peuvent attester que sa noble compagne, connaissant son penchant et ses goûts, donnait ellemême rendez-vous aux maîtresses de son mari, allant parfois jusqu’à relancer à domicile les tièdes et les récalcitrantes que réclamait son prince. Résultat pratique, en dépit de toutes les indignations des imbéciles : celui-ci adorait sa femme, qui, d’une part, avait la sagesse de savoir partager avec d’autres femmes les plaisirs charnels de son mari, et, d’autre part, avait assez d’élévation de pensée pour puiser et trouver son propre bonheur dans celui de son époux.

Mais il y aurait, là aussi, un volume à écrire, rien que sur ce chapitre. Si la civilisation n’avait pas

corrompu et dépravé la femelle humaine, elle aurait d'abord conservé, comme toutes les autres femelles animales, une époque de rut pendant laquelle séulement elle accepterait le mâle, qui, lui, n’en ayant pas, se voit assigner par la nature même la fécondation des femelles en surnombre.

Car la nature n’a jamais enseigné le dogme factice de la fidélité. Dans son délicieux petit chef d’œuvre « Pour les amants » (1) Armand Silvestre va vous le dire en termes charmants, au chapitre de la fidélité.

« C'est décidément resté, pour la plupart des hommes, ce que Paul-Bourget a nommé « la cruelle énigme », qu'une femme se permette de donner à un autre que son mari ou que son amant , une joie qui parait cependant faite pour l'humanité tout entière . Cette générosité de la femme à se donner pour faire des heureux , et qui semblerait, à de plus sages, sa plus haute mission, leur apparaît comme une monstruosité, seulement d'ailleurs quand ils en sont victimes ... S'il g a «c cruelle énigme » dans tout cela, c'est dans l'impérieux besoin qu'a éprouvé la civilisation d'aggraver encore les destins fâcheux de notre espèce en fourrant, dans l'amour, cette notion de fidélité qui ne lui était pas essentielle et que la Nature n’y avait pas mise certainement... Ecoute pleurer, sous l'archet, cette strophe de Mozart . Crois-tu donc qu'elle appartienne au violon qui l'exhale ? Sur vingt, sur cent, sur mille instruments pareils, elle est prête à gémir, également adorable et émue . Regarde ta lampe studieuse, que couronne une flamme si douce . Crois-tu donc que cette clarté lui soit propre? Le jour menteur qui t'enchante est prêt à renaître sur une lampe semblable, aussi pâle, aussi charmant Songe avec effroi aux bonheurs que tu as donnés , et dis-toi que bien d'autres portent aussi, en eux, d'immenses bonheurs et que tes lèvres n'ont pas tari la source où s'abreuveront

(1) Flammarion, éditeur.

éternellement les amours . Le violon , la lampe , l’homme, simples outils prêts à vibrer sous une impression, mais toujours prêts à se briser aussi sous un caprice. Il n’y a d’immortel dans tout cela que là musique, que la lumière et que l’amour.

Résigne-toi donc à être trompé, un jour, toi qui veux aimer ou qui, tout au moins, ne considères pas la chose comme impossible l Celui qui a vraiment aimé a pour jamais perdu le droit de se plaindre : infime dans l'espace. , il a mesuré l’infini ; faible dans le temps, il a entrevu l’éternité dans la force ; fils de l’argile, il a gonflé sa poitrine au souffle céleste de l’azur ; proscrit de l’Eden biblique, il a rouvert, d’un baiser, les portes vermoulues du Paradis. Cela vaut bien d’être cocu, peutêtre même avec Ménélas et Napoléon, qui devaient être cependant, en amour, de bien ennuyeuses gens. *

C'est peut-être parce qu’ils ont plus de philosophie que nous, que l’on voit, chez les Italiens, les sigisbées, et chez les Espagnols, les coriejos remplacer quelquefois le mari, sans qu’il ait le droit de s’en plaindre* Mais — je Pai dit — je réserve une méditation spéciale à la polyandrie et je voulais ici m’occuper surtout de la polygynie.

Si les femmes — toutes les femmes — comprenaient combien l’enfantillage de la dissimulation est pénible à l’homme, et combien, d’autre part, celui-ci leur saurait gré au contraire de leur épargner cette puérilité et l’obsession de cette crainte, elles s’expliqueraient pourquoi les femmes qui ont l’intelligence d’être indulgentes — puisqu’il faut, paraît-il, de l’indulgence pour laisser assouvir un besoin instinctif — sont toujours les plus aimées. « Un mari », lit quelque part Alfred Capus, « trompe sa femme W, après, P aime davantage : c'est le côté moral de l'adultère du mari / » 11 n’y a., pour moi, ni de côté moral, ni de côté immoral à l’adultère : il est obligatoire avec la monogamie.

On lira plus loin, au cours de la méditation sur la polyandrie, l’opinion de Napoléon sur l’insignifiance de l’adultère du mari. Mais son opinion n’était point personnelle : les auteurs du code pénal la partageaient, puisqu’à la différence de celui de la femme, toujours puni, ils n’ont voulu condamner l’adultère du mari que dans le cas d’entretien de la concubine au domicile conjugal même.

Carmen a raison de chanter que l’amour est enfant de Bohême et que le caprice du désir ne connaît pas de loi. Un homme marié avec une femme intelligente et douce peut désirer soudain le corps d’une belle fille un peu bête dont, en aucun cas, il ne voudrait faire sa femme. En aimera-t-il moins la sienne pour cela ? Or ces désirs seront d’autant plus fréquents et plus impérieux que l’obligation antinaturelle pour l’homme de n’avoir de rapports toujours qu’avec une même femme, si agréable soit-elle, le conduit à la même satiété et au même désir impérieux de changement que l’amateur de langouste à qui, tous les jours, on ne servirait que de la langouste...

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