‹ La maitresse légitimeChapitre 26 sur 58 · IL - X^a polygamie à travers les âges et les pays · texte numérisé non relu

IL - X^a polygamie à travers les âges et les pays

(d’après les Drs Anton Nystrom, Morache et M. Jean Finot.)

« L’homme s’étant soumis à la femme , par une sorte d’indolence orgueilleuse, s’aperçut bientôt, qu’il ïui était plus facile de renoncer à posséder qu’à jouir . Il rencontra hors de sa tanière quelque jeune fille qui éveilla ses désirs ; et, comme, peut-être, sa femme avait passé l’âge de la fécondité, il voulut en associer une autre à son sort, A cette nouvelle, une passion jusqu’alors inconnue , la jalousie, s’alluma dans l’âme de sa première épouse . La vanité blessée et l’intérêt alarmé lui donnèrent naissance ; les plus affreux orages en furent la suite . Ce qui se passait dans une seule famille les ébranla toutes ; pour la première fois, le trouble fut général ; pour la première fois, la race boréenne sentit qu’il pouvait y avoir pour elle des intérêts généraux . Les hommes d’un côté, tes femmes de l’autre , débattirent à leur manière ce point de législation, le premier qui eût été débattu : « Un homme peut-il avoir plusieurs femmes ? »

Comme il n’y avait point, là, de culte exclusif qui pût dominer leur raison, les hommes décidèrent que cela se pouvait. Telle fut l’occasion ; tel fut le résultat du premier usage que l’homme fit de sa volonté général e. »

Antoine Fabre d’Olivet.

Si l’expérience et la nécessité, dit le Dr Anton Nvstrom ( op . cit.), ont partout conduit à la nécessité du mariage, la forme que celui-ci a prise a beaucoup varié, la plus grande différence apparaissant par les deux formes : monogamie (du grec : monos, seul et

garnos, mariage) et polygamie (du grec polus, plusieurs).

La polygamie, qui peut se diviser, nous l’avons vu, en deux classes: la polygynie (du grec gyné : la femme, l’épouse) ou l’union d’un homme avec plusieurs femmes, et la polygamie (du grec anèr, andros : l’homme), ou l’union d’une femme avec plusieurs hommes, a été générale autrefois, surtout la polygynie, chez tous les peuples, et elle est encore en usage chez la majorité, comme nous l’avons indiqué. La raison, qui, le plus souvent, portait un homme à avoir plusieurs femmes, était le désir d’avoir une nombreuse descendance, surtout des fils, pour pouvoir administrer et faire prospérer ses biens. Un père de famille pouvait de cette façon se procurer un grand nombre d’enfants, ce qui, dans une époque où la terre était encore parcimonieusement peuplée, pouvait se faire sans mettre l’existence en danger.

Une autre forme de la polygamie est celle où les frères ont une même épouse en commun, ainsi qu’il en est dans plusieurs pays, comme par exemple aux Indes et au Thibet. Cet usage existait aussi chez les Spai’tiates, et, d’après César, chez les anciens Bretons. Mais comme nous consacrerons plus loin une méditation à la polyandrie, nous y renvoyons le lecteur pour de plus amples détails sur cette question.

On trouve des traces de polygamie chez les Germains encore du temps de Tacite (l*r siècle après J.-C.).

La polygamie a existé en Chine dès l’antiquité, et dans le but de prévenir les désordres, on l’à soumise à certaines règles, en donnant une espèce de légitimité aux épouses accessoires. La première femme est-elle stérile, le mari a le droit de prendre

une ou plusieurs femmes supplémentaires, qui peuvent lui donner des héritiers, surtout des fils. Les épouses supplémentaires, qui sont toujours prises dans la classe inférieure, sont soumises à la première, à laquelle leurs enfants sont même considérés comme appartenant plus qu’à leur propre mère,

La polygamie existe encore de fait en Chine, dit Jean Finot (op. cil.). Les hommes riches y ont recours d’une façon normale et suivie. A côté de la grande femme ou « première femme », il y a une série de concubines que le mari se procure pour de l’argent, contre ou avec le consentement de sa principale épouse. Les enfants de cette concubine sont considérés comme étant les enfants de la première femme et participent aux devoirs et aux droits familiaux, au même titre que les autres enfants. Mais la situation de concubine est presque celle de simple maîtresse chez les blancs. Ses enfants ne sont pas à elle et son sort dépend absolument de son maître. L’ayant une fois achetée, il s’arroge le droit de la revendre,.. Dans un cas d’adultère, elle se trouve punie au même titre que la femme principale. Le code chinois, très rigoureux au point de vue de la vertu féminine, accorde au mari le droit de tuer la coupable, de même que son complice. Si le mari omet de le faire, la femme est vendue à un autre mari, et la somme encaissée rentre dans le trésor public. Un Chinois pauvre est monogame.

Au Japon, la monogamie est la forme régnante du mariage, quoique la polygamie existe de fait. Il n’est permis au mari de n’avoir qu’une femme légitime, mais il peut avoir plusieurs « mehakés » ou concubines, qui demeurent ou seules ou avec les époux, dans la même maison. Leurs enfants sont sur le même pied que les légitimes»

Chez les Juifs de l’antiquité, la polygamie, non défendue par le législateur, était devenue d’un usage général, du moins dans les hautes couches de la société- Lorsque Sarah, la femme d’ Abraham, vit qu’elle ne donnerait pas d’enfant à son mari, elle lui donna sa servante égyptienne Agar, en lui disant : « Voici maintenant que l’Eternel m’a rendue stérile ; viens, je te prie, vers ma servante, peut-être aurai-je des enfants par elle ». Et Abraham acquiesça à la parole de Sarah. Alors Sarah, femme d’Abraham, prit Agar, sa servante égyptienne et la donna pour femme à son mari ( Gen . XVI). Jacob avait pour femmes deux sœurs, Léa et Rachel. Lorsque Rachel vit qu’elle n’avait pas d’enfant, elle envia Léa et dit à Jacob : « Donne-moi des enfants ; autrement je mourrai. » Et elle « lui donna Bilha, sa servante, pour femme, et celle-ci lui donna deux fils ». (Gen. ch. XXX). Jacob, dit Jean Finot, travailla quatorze ans afin de pouvoir épouser successivement ses deux femmes. La polygamie ne pouvait pas être condamnée par les lois, ni les mœurs, puisque le roi Salomon, qui s’éleva en sagesse au dessus de tous les autres hommes ( Rois I. IV) avait un harem qui abritait plus de sept cents femmes.

Pour les hommes aussi bien que pour les femmes, il s’agissait, en tout premier lieu, aux temps de l’Ancien Testament, de l’accroissement de la famille, et toute autre considération cédait à tel point devant celle-là que, loin d’en être jalouse, l’épouse saluait avec joie la naissance de tout autre rejeton, même s’il était d’une autre femme.

Le nombre des femmes dépendait de la fortune du mari : Gédéon avait soixante-dix fils, car il avait un grand nombre de femmes (Juges, ch. VIII). David avait déjà en Hébron six fils et six femmes (Sa-

muel II, chap. V) et à Jérusalem il prit encore plusieurs femmes et concubines. Il est statué dans le deuxième livre de la Genèse, chapitre XXI, que si un père donne à son fils une esclave pour concubine, « il fera pour elle selon le droit des filles ; que s’il en prend une autre pour lui, il ne retranchera rien de sa nourriture, de ses habits et de l’amitié qui lui est dûe. S’il ne se conforme pas pour elle à ces trois prescriptions, elle sortira sans payer aucun argent » (c’est-à-dire sans rançon). La loi juive prescrivait encore qu’une concubine, qu’un homme avait gardée trois ans dans sa maison, devenait de droit sa femme légitime et sa ménagère.

Le mariage mahoinétan est 1° permanent ; 2° temporaire ; 3° avec une esclave. Le premier peut se contracter avec plusieurs femmes, au plus avec quatre. Le mari doit avoir des relations sexuelles à époques régulières avec ses femmes. Le mariage temporaire des musulmans, dans la secte des Schiites, ne peut se contracter que par consentement mutuel et en fixant à l’amiable sa durée et le nombre des visites sexuelles. Au bout du temps convenu, la femme a le droit de quitter le mari sans aucune formalité.

En Turquie, la coutume a régné longtemps que les parents qui cherchaient une femme convenable pour leur fils, choisissaient souvent une esclave, plutôt qu’une jeune fille libre, surtout si la première avait été élevée dans la famille ou dans une famille parente. Les jeunes esclaves sont d’ailleurs d’ordinaire traitées comme les enfants de la maison dont elles partagent l’instruction et l’éducation. On peut du reste dire à la louange des Turcs qu’ils ne prennent habituellement pas en considération la naissance, comme nous le faisons, quand il s’agit

de contracter un mariage ; aussi les mariages sontils, en général, de l’avis des auteurs, plus heureux que chez d’autres peuples-

La polygamie a existé chez les Slaves sans aucune loi restrictive jusqu’à l’introduction du christianisme.

L’homme générateur paraissait aux peuples primitifs un être divin et devint un objet d’admiration, le père possédant seul l’étincelle vitale de la propagation.

Chez les Indo-Européens de l’antiquité, la procréation de fils qui pussent continuer le culte domestique était un souci religieux : le célibat était donc une impiété ou un malheur, comme nous l’avons indiqué au cours d’un chapitre précédent.

Les lois romaines admettaient que, devant le devoir primordial d’engendrer des fils, si la stérilité de l’union était la faute de la femme, le mari devait la répudier, de même que si elle était la faute du mari, il fallait qu’un frère ou qu’un autre le remplaçât, et la femme était tenue de se livrer à lui.

La véritable polygamie pouvait se pratiquer chez les anciens Germains ; Ariovist avait deux femmes. D’autre part, à côté de la femme légitime, le mari pouvait avoir une maîtresse, qui ne pouvait être ni achetée, ni fiancée ; cette liaison se faisait par convention réciproque et sans aucune formalité.

Chez les Scandinaves de l’antiquité, les hommes pouvaient avoir plusieurs femmes ou une femme légitime et plusieurs maîtresses. Plusieurs rois, comme par exemple Hararld Hârfager, eurent plusieurs femmes légitimes. L’achat, conclu avec le père ou les plus proches parents, était la forme légale du mariage et rendait les enfants légitimes. Pour la différencier de la femme prise par des séduc-

tions ou par l’enlèvement, on l’appelait « l’épouse légalement obtenue par présents et paroles ». Quoique les biens immobiliers laissés en héritage revinssent aux enfants légitimes, les enfants des maîtresses ou concubines n’étaient pas exclus de tout héritage. Les fils illégitimes des rois devinrent quelquefois des rois eux-mêmes, tandis que leurs filles se marièrent souvent avec des rois et des chefs. Olof Skôtkonung eut d’abord une maîtresse qui s’appelait Edla, fille d’un jarl (prince) des Vendes, laquelle avait été prise à la guerre et était par conséquent appelée l’esclave du roi. Leur fils Edmond devint roi de Suède. Holmfrid, l’une de leurs deux filles, se maria avec Sven Jarl, et Astrid, la seconde, avec le roi norvégien Olofdigre.

On sait par Grégoire de Tours que les rois mérovingiens Gontran, Caribert et Chilpéric avaient plusieurs épouses ; Charlemagne en eut un très grand nombre.

Au moyen âge, régnait une liberté presque illimitée en ce qui concernait les moeurs sexuelles, aussi bien pour l’homme marié que pour le célibataire. La fréquentation des maisons de tolérance n’était point considérée comme adultère ; lorsque les employés étaient en voyage, ils portaient sur la liste de leurs frais de voyage leurs visites à ces établissements, et lorsque de hauts personnages honoraient une ville de leur visite, les autorités engageaient souvent, aux frais de la ville, de belles filles de joie pour leur tenir compagnie pendant leur séjour. On ne se formalisait pas des visites des hommes dans les maisons de tolérance, et le temps qu’ils y passaient était considéré comme une distraction qu’on accordait volontiers aux jeunes gens. Les maisons de femmes (genitia) des seigneurs ou barons, où

les femmes travaillaient et demeuraient, étaient des espèces de harems pour les propriétaires-

Indépendamment de l’arrêt de la Comtesse de Champagne que nous rapportons d’autre part, voici comment elle s’exprime dans un jugement écrit au sujet d’une femme qui se faisait des scrupules de rompre son vœu de fidélité comme épouse : « Il est d'ailleurs constant que le dieu d'amour ne couronne les vrais combattants de sa milice qu'en dehors du joug conjugal. Il est donc évident que l'époux ne peut passer pour amant. » Elle déclarait encore en s’appuyant sur le code de l’amour, que « la jalousie et sa justification dans l’amour ne peuvent pas exister entre époux. »

Dans son « Etude de socio-biologie et de médecine légale sur le mariage (1), le Dr Morache explique comment et pourquoi la forme polygamique du mariage est demeurée, jusqu’aux temps modernes, la caractéristique la plus commune, numériquement la plus fréquente de l’union matrimoniale, la majorité des hommes ne demeurant attachés que « par force » à la monogamie au moins temporaire.

Dans les sociétés anciennes, la lutte à main armée entre groupes sociaux voisins, demeura l’état normal ; elle était une condition fatale de la vie, si rude à nos ancêtres. Elle avait pour résultat — comme les guerres modernes — d’imposer une consommation considérable d’hommes et l’obligation, pour les survivants, de prendre à leur charge les familles de ceux qui avaient succombé. La preuve en est en cet usage, qui a persisté dans les tribus du Nord de l’Amérique, de la possibilité, pour les femmes et les filles des victimes du combat, de se choisir un mari

(1) Alcan, éditeur.

parmi les prisonniers de guerre, de lui sauver ainsi la vie, mais à la condition de remplacer socialement celui qui avait disparu et de ce fait, appauvri le milieu.

La polygamie, en donnant à la femme une valeur vénale, a longtemps sauvé de la mort la plus grande partie des enfants du sexe féminin.

Moins bonnes productrices de travail que les hommes, les filles auraient été, la plupart du temps, sacrifiées dès leur naissance. 11 en est encore ainsi dans bien des milieux sociaux, relativement civilisés, comme en Chine, où les infanticides féminins sont beaucoup plus communs que ceux des mâles.

Même dans la polygamie, et dans les groupes les moins respectueux de la dignité de la femme, il existe cependant entre elles une hiérarchie assez précise. Le nombre des épouses authentiques est limité, variable suivant chaque législation, mais le principe est maintenu. La femme ou les femmes légitimes sont supérieures aux concubines, aux petites femmes ; celles-ci leur sont soumises, leur doivent respect, obéissance et ne peuvent conquérir une situation personnelle que si elles ont donné le jour à un fils, accepté par le maître, reconnu comme sien et adopté. Entre la polygamie ainsi conçue et certaines monogamies, il n’y a plus qu’une nuance, essentielle peut-être, mais assez facile à faire disparaître, ainsi que de nos jours, on le voit très souvent, chez les aristocraties des pays polygames.

Notons enfin que Ch. Letourneau, dans son « Evolution du mariage et de la famille » (1), a lumineusement démontré comment, dans beaucoup de sociétés

(1) Bibliothèque anthropologique in-8°. Vigot frères, éditeurs.

cultivées, soit mortes, soit encore vivantes, la monogamie légalement prescrite a principalement pour but de garantir les héritages et le partage de la propriété.

Mais il est trois peuples chez lesquels la polygamie est particulièrement intéressante à étudier : ce sont les Grecs, les Musulmans et les Mormons.

Un chapitre sera donc opportunément consacré à chacun d’eux-

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