‹ La maitresse légitimeChapitre 27 sur 58 · III. ~ La polygamie ckez les Grecs · texte numérisé non relu

III. ~ La polygamie ckez les Grecs

(d’après le Dr Nystrom et Debay).

Chez les Grecs, les hommes qui avaient besoin d’enfants avaient quelquefois deux épouses. En dehors du mariage, on tolérait en Grèce des relations sexuelles qui n’étaient pas considérées comme adultères et qui, à un certain point de vue, étaient une forme de la polygamie. L’homme d’Etat grec Démosthène dit à ce sujet : « Nous avons des hétaïres pour nos plaisirs et des concubines pour le service quotidien, mais des épouses pour nous donner des enfants légitimes et pour veiller fidèlement sur les affaires du ménage ». Les mœurs toléraient donc courtisanes ou hétaïres, aussi bien que des concubines, côte à côte avec la femme légitime.

Les concubines étaient des esclaves qui s’achetaient, ou bien des servantes à gages, et l’épouse ne s’étonnait pas plus qu’elle ne s’offensait des relations que son mari avait avec elles, quoiqu’elles demeurassent sous le même toit. Elles s’occupaient du ménage et constituaient une partie importante de la famille, car pendant les couches de la femme légi»

time, ou quand elle tombait malade, elles avaient un rôle tout spécial à remplir. Le seul privilège don*, celle-ci eût pu s’enorgueillir, était le fait que ses enfants étaient légitimes, tandis que ceux des concubines n’avaient aucun droit de famille.

Les hétaïres formaient une catégorie tout à fait différente de ces dernières: c’était généralement des affranchies, femmes intelligentes et belles, souvent même d’un haut degré d’instruction, et le rôle qu’elles jouaient comme amantes et dames de compagnie, auprès des hommes mariés comme auprès des célibataires, était sanctionné par les mœurs. Elles se distinguaient d’ailleurs des femmes publiques par leur titre même : hétaïre , qui signifiait « bonne amie », et indiquait qu’elles jouissaient de l’amitié et de la confiance des hommes avec lesquels elles étaient en relations. Le poète Ephippus écrit que « la bonne amie n’embrasse point en pinçant les lèvres, mais la boûche ouverte comme les oiseaux, et qu’elle crée la joie ».

Aténaiis, un écrivain du second siècle après Jésus-Christ, parle aussi de celles qui étaient de véritables hétaïres et pouvaient se prendre d’une amitié sérieuse et qui, seules parmi les femmes, avaient reçu ce nom du mot : amitié (hétaireia) ou bien du prénom même de Vénus, car les Athéniens désignaient cette déesse comme hétaïre. Ces « bonnes amies » prirent à Athènes une place prépondérante dans la vie publique, et elles exerçaient une grande influence sur les évènements politiques par leurs relations avec les hommes publics en vue. Les unes étaient appelées des « philosophes » et jouissaient d’une éducation de premier ordre ; d’autres, les « familiaires », charmaient par leur grâce et leurs talents de société. Leur esprit bien cultivé et leur

conversation spirituelle en faisaient le centre d’un véritable concours dans la recherche du beau et du vrai ; elles relevaient le goût et le ton de la société, contribuant par là au progrès de la littérature et des arts, en inspirant les poètes et les artistes par l’influence de l’amour. Toutes avaient quantité d’admirateurs parmi les hommes de culture, et même les philosophes recherchaient leur commerce. Aussi formaient-elles l’élite des auditeurs dans les discussions publiques, les procès célèbres, les concours d’orateurs ou les assemblées académiques. Plusieurs d’entre elles vivaient en liaison ouverte avec les plus hauts personnages, et même les rois mirent leur couronne à leurs pieds. Plus d’une hétaïre devint la femme légitime d’un homme d’Etat, et bien des hommes remarquables eurent des hétaïres pour mères.

Hors de chez lui, le mari avait d’ailleurs toute liberté de vivre comme il lui plaisait, et sa femme n’avait aucun droit de contrôle sur lui : on considérait qu’elle ne devait jamais demander ce qui se passait hors de la maison.

De même que les filles publiques, les hétaïres avaient une mission à remplir, celle de faire contrepoids aux aberrations sexuelles et aux vices contre nature, surtout à la pédérastie, qui avait commencé à souiller la société grecque ; c’était par l’enchantement et le charme de la femme qu’on espérait retenir et entretenir l’amour naturel entre les deux sexes.

Quel dommage que les filles publiques et les hétaïres d’aujourd’hui n’aient pas la même vertu... c’est-à-dire le même pouvoir, car, devant l’extension de la pédérastie et du saphisme, le besoin de leur contrepoids de jadis se fait singulièrement sentir.

La brillante position que certaines hétaïres acquirent engagea bien des jeunes filles à embrasser cette carrière, et lorsqu’elles virent que c’était seulement par un développement complet de tous les agréments physiques unis à des avantages intellectuels, qu’elles pouvaient atteindre leur but, elles allèrent s’instruire chez des hétaïres plus âgées, qui s’étaient retirées de la carrière. Plusieurs de ces dernières, entre autres la célèbre Aspasie, la maîtresse de Périclès, instituèrent alors des écoles d’hétaïres, que même des jeunes filles libres et des femmes mariées ne craignaient pas de fréquenter, pour y apprendre l’art de plaire aux hommes, afin de pouvoir gagner leur amour et le conserver. On pourra penser ce qu’on voudra des hétaïres de la Grèce, mais on ne pourra leur refuser une certaine raison d’être provenant d’un besoin sérieux et profond que les autres femmes ne pouvaient satisfaire auprès des hommes. Aussi Ebers dit-il justement :

« La femme du bourgeois grec, qui règne à la maison, nourrit les enfants, soigne les malades, est devenue notre gloire domestique. Mais cela ne nous suffit pas ; nous voulons bien plutôt trouver en sa personne la femme ornée de tous les charmes de l’esprit et du corps, pour laquelle Eros enflamma nos cœurs, et l’emmener à notre foyer où, quoique nous soyons loin de ressembler à un Périclès, elle pourra être pour nous ce qu’ Aspasie fut pour lui. La femme et l’amante ne font qu’une pour nous. »

Debay précise ces détails dans le livre qu’il a consacré à ces hétaïres èt intitulé : « Les nuits corinthiennes ou les soirées de Laïs » (1).

Chez les Grecs, dit-il, à l’époque brillante de Platon, de Démosthène et de Socrate, certaines lois et

(1 ) Dent u, éditeur*

coutumes permettaient d’avoir trois genres de femme : l'hétaïre, la pallaque et l’épouse. L’hétaïre servait pour les plaisirs de l’esprit et quelquefois du corps ; la pallaque donnait au mari les soins journaliers ; quant à l’épouse, elle avait pour mission de procurer des enfants légitimes et de servir de gardienne fidèle à tout ce que contenait la maison. La loi dite de Dracon sanctionnait ces unions à trois, puisqu’elle déclarait libre l’enfant né de ces unions et punissait de mort la pallaque adultère, ou celui qui mettait à mal l’une de ses épouses reconnues. La vie avec les hétaïres grecques était le paradis rêvé pour les polygames lettrés, qui avaient ainsi une femme de beauté pour le cerveau et le commerce littéraire, une autre pour la vie intérieure et enfin la pallaque ou bonne à tout faire : lessive, lit et enfants.

Le mot grec hétaïra, hétaïre ou hétère, est généralement traduit en français par le mot courtisane, traduction vicieuse. Hétère, chez les Grecs anciens, signifiait compagne, amie, amante. Etait qualifiée ainsi la femme qui s’affranchissait de l’esclavage domestique, sortait du gynécée pour s’adonner à l’étude de la philosophie ou de la littérature, tandis que le mot courtisane est toujours pris en mauvaise part.

Dans Athènes et Corinthe, il existait deux classes d’hétères : la première se composait des femmes lettrées ; la seconde comprenait les femmes qui, par leur beauté, leurs grâces ou leur esprit, devenaient les favorites des grands, des princes et des rois.

Les premières ne se vendaient point à la richesse; le seul désir de s’instruire les poussait à se mettre au dessus de l’opinion, et à préférer la vie libre à la vie obscure de la maison.

Elles se choisissaient l’homme qui leur convenait et vivaient maritalement avec lui.

Les secondes, moins instruites, mais aussi aimables, recherchaient la fortune et devenaient les favorites, les femmes de la tête et du cœur des hommes riches et puissants. Plusieurs princes et rois épousèrent des hétères dignes de leur choix, comme on va voir.

La plupart de ces hétères brillèrent par leur esprit, leurs talents et leur beauté. Elles étaient toutes musiciennes ; plusieurs s’élevèrent au rang des poètes, philosophes et hommes d’Etat.

Leurs maisons, artistement décorées, devinrent le rendez-vous des grands hommes, des jeunes gens de familles aristocratiques et des riches étrangers. Socrate, Périclès, Anaxagore, Alcibiade, le sculpteur Phidias et autres grands personnages, se montraient chez Aspasie, comme Condé, Saint-Evremond, Richelieu, Molière et autres célébrités se montraient chez Ninon de Lenclos.

A Corinthe, les hétères acquirent une grande réputation. On y vint de toutes les parties du monde pour admirer ces femmes d’autant plus attrayantes, qu’à la beauté du corps, elles joignaient les agréments de l’esprit. Tous ceux qui furent admis dans leur intimité conviennent que les hétères étaient les seules femmes de la Grèce dont l’amabilité attirait et dont la conversation séduisait.

On en a deux exemples remarquables dans Aspasie et Laïs. L’une a gouverné Athènes et sans elle le génie de Périclès ne se serait peut-être point révélé. Versée dans la politique, Aspasie possédait la mâle éloquence de la tribune et composait les discours du chef de la république. Laïs réunissait tous les genres de talents, toutes les grâces; elle possédait toutes les

qualités du coeur et de l’âme : Laïs était la femme la plus accomplie qu’on ait jamais connue !

Le peuple de Corinthe lui éleva un monument de son vivant avec ces mots gravés sur l’arcliitrave :

A Laïs bienfaisante,

Le peuple de Corinthe reconnaissant .

La célèbre Sapho> qui, par son sublime talent de poétesse, mérita le nom de dixième Muse, était une hétère. Ses élèves, Erinne, Télésilîe et Myrtis, se distinguèrent également dans la poésie.

L’illustre Corinne enseigna la poésie à Pindare et remporta sur lui la couronne aux jeux olympiques.

Archéanasse fut aimée de Platon et conserva sa beauté jusque dans un âge avancé. Le grave philosophe lui dédia des vers où il disait : « Uainour niche encore dans les rides. »

Aspasie, femme de Périclès, n’entrait chez lui ni n’en sortait sans l’embrasser. De son second mari elle fit un homme d’Etat.

Glycère fut la femme du peintre Pausias, puis du poète Ménandre, puis de Philémon, qui l’acheta aux Athéniens dix mille mesures de blé.

Herpylis, favorite, qui épousa Aristote, était versée dans l’histoire naturelle.

Myrta partagea avec la reine Nisa le trône de Séleucus.

Thaïs, favorite d’Alexandre le Grand, épousa Ptolémée et devint reine d’Egypte.

Timandra, amie et femme d’Alcibiade, poussa le dévouement jusqu’à la mort et y acquit la célébrité.

Ce qui n’est que justice...

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