‹ La maitresse légitimeChapitre 35 sur 58 · POLYGYNE QUE LA FEMME NORMALE N’EST POLYANDRE · texte numérisé non relu

POLYGYNE QUE LA FEMME NORMALE N’EST POLYANDRE

(Professeur Auguste Forel.)

Notre siècle restera celui des revendications» Revendications du prolétariat, revendications des fonctionnaires, revendications des femmes ; Marcel Prévost nous offre Les Don Juanes et Victor Margueritte La Garçonne . Ce dernier titre, à lui seul est tout un programme, qui dépasse même, croyonsnous, celui des plus ardentes féministes. Il dénote, en tout cas, un état d’âme extrêmement intéressant et plus fréquent qu’on ne croit. Aussi bien il fait écho à une idée déjà lancée par ce précurseur qui a nom Camille Mauclair ( op . cit.) et qui écrivait :

« On admet facilement qu’un homme énervé d'amour va chez une fille comme il va au bain ou au restaurant, et en revient avec une satisfaction analogue et totalement amorale. On n’admettrait pas qu’une femme se plaçât dans une situation exactement semblable, parce qu’on tient pour une vérité indiscutable qu’une femme ne saurait vivre normalement, sans hypocrisie , dans une société où tout est construit contre la vérité et son aveu . En réalité il existe un grand nombre de femmes parfaitement capables de désirer une prostitution masculine réglementée comme l’autre, et plus nous irons, plus le nombre de ces femmes s’augmentera. Et ce ne sont ni des dépravées, ni des cyniques , ni des hystériques, mais simplement des créatures saines et normales que le mensonge écœure et dont les circonstances n’ont pas permis la libre et tranquille satisfaction . Elles peuvent être veuves et ne vouloir ou ne pouvoir se remarier. Toutes les femmes ne sont pas obligées d’éprouver le besoin d’ùn compagnonnage , et bien des raisons peuvent les en éloigner, sans que pour cela elles se croient forcées à la chasteté... Quand comprendra-t-on la torture organique de la femme saine qui ne peut se donner à l’homme et ne veut pas devenir une lesbienne ? »

J’avoue d’ailleurs qu’en relisant le premier chapitre du livre du Dr Toulouse « La question sexuelle et la femme » (1), écrit en 1919, je me suis demandé pourquoi on avait, en 1922, poussé tant de hauts cris à la lecture de La Garçonne. Le Dr Toulouse n’écrivait-il pas en effet :

« Il y a, chez la jeune fille , comme chez le jeune homme, des tempéraments, des curiosités, qui aplanissent bien des obstacles dressés sur les routes les plus traditionnellement façonnées. Et quand les tendances instinctives parlent un peu haut, elles trouvent souvent des volontés tout orientées . Et d’une manière ou d’une autre, la question est posée dans l’esprit, après l’avoir été dans le cœur : Pourquoi V expérience amoureuse estelle si libéralement accordée au jeune homme et stricte -

(1) Fasqueiîe* éditeur.

ment interdite à la jeune fille ?... Le problème de l'inégalité des conventions sexuelles se pose à elle dans toute sa force ... J'ai connu des jeunes filles de bonne éducation qui allaient jusqu'à revendiquer pour elles — tout au moins en principe — la même liberté , le même droit en matière sexuelle que la morale courante accorde à leurs frères . Je pense qu'elles avaient tort et qu'elles auraient dû plutôt demander que les jeunes gens soient soumis aux mêmes sévères obligations qu'elles . Mais sur ce terrain il n'était pas possible en vérité de leur donner une raison décivise légitimant cette énormité de la morale mondaine à double face, qui permet à l'un tout ce qu'elle refuse à Vautre . La religion a été impuissante â justifier cette inégalité, comme aussi à l'empêcher . Et cette inégalité, une solide convention ta cachait jadis, en empêchait le débat. Aujourd'hui elle se dresse dans la conscience des femmes jeunes et elle est discutée . Tous nos désirs, tous nos intérêts d'homme ne peuvent plus faire que la question ne soit posée , et quant à la manière dont elle sera résolue, elle nous échappe. La guerre est forcément une école de liberté sexuelle... La femme est en train de se demander pourquoi ce qui valait pour l'homme ne vaudrait pas aussi pour elle. »

Et pourquoi ces revendications féminines ?

C’est qu’il y a des femmes de tempérament, et chez elles le désir est d’autant plus difficile à assouvir que leur déperdition et leur fatigue sont infiniment moindres que chez l’homme, en sorte que leur capacité est presque illimitée. Certaines d’entre elles n’éprouvent d’autre incommodité de leurs excès sensuels, qu’une lassitude et un peu d’irritation des muqueuses.

Laissant de côté les hystériques impériales, royales ou autres, telles que Messalinè, Cléopâtre, Poppée, Catherine de Russie, Jeanne de Naples, Lucrèce Borgia, dont il serait bon d’étudier la nature et les tendances plus aux points de vue médical, physiologique et psychologique que comme sujets à scan-

tm —

daSe, nous pouvons rappeler quelques faits ou observations concernant la puissance active génitale de quelques femmes.

Sous le règne de Théodore, une femme enterra vingt-deux maris morts des excès vénériens qu’exigeait d’eux cette insatiable.

Un colonel rapporte qu’une fille de joie, enlevée par ses soldats et portée au corps de garde, mit sur les dents les trente hommes qui composaient le poste, sans paraître nullement fatiguée.

Bertrand Rival cite une demoiselle de Maëstrich, belle et sage, qui, à l’époque de la grande révolution, fut violée par vingt hussards. Elle en fut quitte avec quelques écorchures sans conséquence.

Un médecin spécialiste en gynécologie affirme connaître un certain nombre de femmes mariées qui, pendant plus de vingt ans, faisaient régulièrement, soit la nuit, soit le jour, six ou sept offrandes à l’amour.

Se basant sur des faits de ce genre, qui doivent cependant constituer une minime exception, certaines esprits ont prôné la polyandrie, qui semble avoir été principalement en faveur chez les écrivains du xvir siècle.

En effet, à l’exemple d’Henri IV, de Louis XII, de Louis XIV, qui furent, nous l’avons vu aux chapitres précédents, de vrais polygames, amoureux de la femme tant au point de vue des charmes physiques et de la beauté plastique que de l’intelligence et de la noblesse du cœur, des romanciers d’alors, inconnus de nos jours, ont traité de la polygamie et de la monogamie, mais surtout de la polyandrie. D’un bout à l’autre du xvn* siècle, des penseurs, prosar teurs, poètes sont épris d’un même idéal. Ils veiT

lent fonder, ou tout au moins préparer, amener le règne de l’amour libre, de la vie libre. Chez un grand nombre de ces écrivains, on retrouve une identique obstination à vouloir subsituer aux anciens types de possession physique, égoïste et étroite, d’autres modalités sentimentales, plus larges, plus complexes, mais aussi et surtout plus sociales, en un mot basées sur une polygamie ordonnée et raisonnable, à la place d’une monogamie hypocrite, odieuse et antinaturelle.

La Revue des Revues a donné quelques détails sur ces écrivains, qu’il serait bon de relire et de faire connaître avec leurs tendances. Chez eux, l’humble femelle, la naïve procréatrice, toute instinctive et toute soumise au mâle disparaît. Elle cède la place à la femme émancipée, à la citoyenne du monde, à la joyeuse errante, aspirant à se dégager des attachements exclusifs et n’attendant plus son bonheur d’un seul homme, mais préférant s’unir, en un immense mariage d’âmes, ou en des fiançailles mystiques, à la collectivité, à l’humanité toute entière. Voici d'ailleurs l’analyse de quelques-uns de ces livres.

Dans « l’Amour en fureur », paru en 1667, un mari à l’âme noble et généreuse accueille sous son toit l’amoureux de sa femme, qui, lui aussi, est un homme infiniment pur et très délicat de sentiment.

Dans un poème italien « Philis et Scire », une nymphe est éprise de deux bergers à la fois. Ce poème fut traduit cinq fois en quelques années, tant il plaisait à cause de sa nouvelle morale amoureuse, parant d’un charme de poésie et de rêverie tendre ces cas de partage de cœur, cas sottement qualifiés par l’opinion d’infidélité, d’adultère, de traîtrise, de félonie ou autres.

Une œuvre du poète Vion d’Alibray, publiée en 1653, plut beaucoup à ces amoureux qui voulaient s’affranchir. Elle était intitulée : « L'amour divisé, discours académique où il est prouvé qu'on peut aimer plusieurs personnes en même temps. »

Le romancier Charles Sorel, dans ses « Œuvres diverses ou discours mêlés », fait plaider longuement le droit d’aimer plusieurs dames à la fois. 11 cherche à démontrer la supériorité de l’amour libre sur le mariage: la vraie et pure amitié, la véritable association des intelligences ou des consciences ne saurait, affirme-t-il, exister entre époux. Il ne fait en cela que suivre la constante tradition du moyen âge, selon laquelle troubadours, trouvères et Cours d’amour — nous l’avons vu — narguaient l’union légale et exaltaient au contraire les immatérielles unions d’âine à âme, la franche « circulation des esprits et des cœurs ».

Dans Granicus , de François Brice, on voit un mari qui suit dans les colonies sa femme coupable et qui toujours lui pardonne, même quand elle essaie de l’assassiner avec la complicité de son amant. Ce Granicus recueille l’enfant adultérin de sa femme et s’obstine à l’aimer, à l’adorer, à l’innocenter, même au pied de l’échafaud.

Tous les romans de l’époque ont la même conception du mariage, très large, très libertaire, basée sur l’absolue reconnaissance des droits de la femme à l’amour, à la passion, donc à la polyandrie. Les maris, par un sentiment d’admirable délicatesse, ne veulent plus imposer leur amour à une épouse qu’ils considèrent comme émancipée ; par un raffinement de susceptiblité sentimentale, il leur est odieux de réclamer en maîtres ; ils se contentent d’être candidats, ou de solliciter le libre choix d’un cœur qui

peut se refuser à eux en toute indépendance, malgré les liens du mariage.

Dans Arcadie d’Amarylle, de Nicolas de Montreux, une jeune épousée avertit son mari que son cœur n’est plus libre, qu’elle a aimé précédemment, et qu’elle ne se sent pas encore disponible. Elle réclame et obtient de son mari une totale abstention. Les lecteurs de l’époque de la Fronde admirèrent la noble constance de cette femme restant fidèle à son amant jusque dans les bras de son mari ; et quant à la conduite du mari qui respecte l’amour de sa femme pour un autre, elle fut trouvée toute naturelle.

Dans « La précaution inutile » de Scarron, on voit un mari qui ne veut tenir sa femme que d’ellemême et ne rien devoir au mariage ; ce lui semblerait un viol que de posséder une jeune fille en vertu du seul consentement des parents ; et ce mari veut d’abord conquérir l’âme de celle qu’il aime avant de devenir le maître de sa personne entière. Comme les vrais polygames, Scarron croyait aux droits souverains de la femme, de l’amour, de la jeunesse, et il savait immoler les jalousies de son moi égoïste pour mieux obéir aux secrètes édictions de sa conscience, qui lui disait que tout être humain doit avoir son printemps.

L’auteur du Roman satirique (1624) nous peint Filatée, la joyeuse fille libre, qui, costumée en homme, suit son amant comme écuyer, couche platoniquement avec lui et reçoit ses confidences amoureuses, à la grande joie des gaillards de la Fronde, les Longueville, les Chevreuse, les Montbazon.

La polyandrie se trouve d’ailleurs d'autant plus étroitement liée à la polygamie que la cause prin-

cipaîe, la cause profonde de l’adultère est toujours la monogamie.

Ecoutez cette plainte exhalée dans Le Marchand (scène V de l’acte IV) et qui prouve que, dès le temps de Plaute, les femmes revendiquaient l’égalité des droits, bien avant qu’on écrivît La Garçonne :

Syra

Que le sort de la femme est dur , injuste, au prix De la condition où vivent les maris !

Un époux en cachette a pris une maîtresse :

Qu’importe que la femme, après tout, le connaisse ;

Il n’en est que cela ... Mais la femme, une fois,

A l’insu du mari, sort-elle en tapinois,

On lui fait un procès, l’époux la répudie /...

Une commune loi devrait régler leur vie :

Pourquoi, lorsqu’à la femme un seul époux suffit,

De sa seule moitié l’époux ferait-il fi ?

Ah I si l’on châtiait l’homme qui se parjure,

Comme on punit la femme après quelque aventure,

On verrait les maris sans femmes parmi nous ,

Plus nombreux qu’on ne voit les femmes sans époux !

Et souvenez-vous de l’esprit a.vec lequel, dans son Dictionnaire philosophique même, Voltaire plaide la cause de l’égalité de la femme dans le mariage sous la forme d’un plaidoyer présenté à la junte de Portugal par une comtesse d’Arcira.

« L’Evangile a défendu l’adultère à mon mari , tout comme moi ; il sera damné comme moi, rien n’est plus avéré . Lorsqu’il m’a fait vingt infidélités, qu’il a donné mon collier à une de mes rivales et mes boucles d’oreilles à une autre, je n’ai point demandé aux juges qu’on le fît raser, qu’on l’enfermât chez des moines et qu’on me donnât son bien ! Et moi, pour l’avoir imité une fois, pour avoir, avec le plus jeune homme de Lisbonne, fait ce qu’il fait tous les jours, impunément, avec les plus sottes guenons de la cour et de la ville, il faut que je réponde sur la sellette, devant des licenciés, dont chacun serait à mes pieds si nous étions en tête à tête dans

mon cabinet ; il faut que l'huissier me coupe , à Fandience, mes cheveux qui sont les plus beaux du monde , qu'on m'enferme chez des religieuses qui n'ont pas le sens commun , qu'on me prive de ma dot et des conventions matrimoniales , qu'on donne tout mon bien à mon fat de mari , pour l'aider à séduire d'autres femmes et à commettre de nouveaux adultères !

« Je demande si la chose est juste et s'il n'est pas évident que ce sont les cocus qui ont fait les lois . Je dis à mon mari : si vous êtes sans péché , rasez-moi T enfer mez-moi, prenez mon bien ; mais , si vous avez fait plus de péchés que moi , c'est à moi de vous raser , de vous faire enfermer , de m'emparer de votre fortune . En fait de justice , les choses doivent être égales . *

Mon mari me réplique qu'il est mon supérieur et mon chef , qu'il est plus haut que moi de plus d'un pouce , qu'il est velu comme un ours , que, par conséquent, je lui dois tout et qu'il ne me doit rien .

Mais je demande si la reine Anne d' Angleterre n'est pas le chef de son mari ; si son niari, le prince de Danemark, qui est son grand amiral , ne lui doit pas obéissance entière ; si elle ne le ferait pas condamner à la Cour des pairs , en cas d'infidélité de la part du petit homme ?... Il est donc clair que, si les femmes ne font pas punir les hommes , c'est quand elles ne sont pas les plus fortes ».

Les procès en divorce et leurs enquêtes apportent h cet égard une documentation nombreuse et une argumentation sans réplique. Et h tous les âges de l’histoire, nous verrons des femmes chercher à se débarrasser de leurs maris par le poison ou par le meurtre. Notons, en passant, que le poison est l’arme préférée de la femme. Il fut surtout employé par les Romaines et les Grecques. Le célèbre historien Tite- Live rapporte, dans un texte qu’on ne donne pas à traduire aux examens du baccalauréat, que le nombre des décès de maris devint un moment si élevé qu’on attribuait cette mortalité à une épidémie. Chez tous, la maladie était en effet semblable, pré-

sentait les mêmes symptômes, et les Diafoirus de l’époque se désespéraient quand soudain une esclave vint révéler le mystère : la ville était décimée par la perfidie des femmes. La justice fit arrêter cent soixante-dix matrones, des patriciennes qui étaient devenues des praticiennes de l’empoisonnement et administraient hal)ilement des drogues radicales à leurs époux gênants.

L’empoisonnement, encore fréquent en Italie au xvi* siècle, se répandit en France au xvir, à l’époque où nous venons de voir précisément les romanciers nous montrer les femmes jalouses de leur liberté. On se mit à débiter les poudres dites d’amour et de succession. Louis XIV dut prendre un édit sévère à la fois contre les empoisonneuses et les fournisseurs de poisons.

Mais comme cependant le roi voulait faire grâce à quelques « dames » coupables de ce crime, l’archevêque de Paris s’y opposa, objectant que les curés et confesseurs de Paris étaient las d’entendre les confessions de femmes s’accusant d’avoir attenté à la vie de leur époux. Trait effroyable à noter, surtout pour l’époque si religieuse et si austère du règne, puisque nous sommes vers l’an 1700. Mais c’est que le lien de la monogamie pèse trop sur le cœur épanoui des jolies comtesses de ce temps. Et elles s’en délient, coûte que coûte, pour avoir plusieurs amants ou, tout au moins, celui qu’elles aiment, et dont la polyandrie seule leur permettrait de faire leur second mari. Les motifs de ces crimes résident donc dans la monogamie, d’autant plus pénible pour la femme que souvent, je le reconnais, elle a été — à cette époque surtout — mariée contre son gré. Et c’est pourquoi elle était bien excusable d’exiger un amant à son goût, puisqu’elle n’avait pu épouser un

mari de son choix. Mais comme elle risquait la mort en prenant un amant, elle était presque logiquement conduite à supprimer son mari, seul obstacle à son bonheur.

Quel criminaliste nous dira, de nos jours, le chiffre exact de ces empoisonnements qui échappent, pour la plupart, à la justice?

— Dès lors, me direz-vous, vous admettez aussi la polyandrie ?

— Souffrez que je fasse une discrimination fondamentale entre la femme mariée et la femme libre.

Je ne demande pas mieux que de reconnaître à cette dernière absolument les mêmes droits qu’à l’homme, car je n’admets, comme morale sexuelle, que les exigences de la nature. Si cette femme, comme la divorcée d’aujourd’hui, aime les expériences plurales, c’est son affaire, et si même elle aime les comparaisons, pourquoi lui refuserions-nous cette indulgence que le grand monde accorde à la plupart de nos théâtreuses, doublées de courtisanes, et chez qui fréquentent présidents du Conseil et ministres ?

A la vérité je ne crois pas qu’elle trouve beaucoup d’amateurs, parce que, si la polyandrie a pu exister autrefois, à cause de la rareté des femmes résultant le plus souvent d’odieux sacrifices volontaires au moment de la naissance, nous avons vu qu’au contraire aujourd’hui les femmes sont en surnombre d’une façon inquiétante.

Aussi bien la polyandrie, née de conditions biologiques spéciales, n’a jamais pris une grande extension : elle n’existe plus que dans l’Asie Centrale et au Thibet, et a disparu de l’Arabie, au moment de la prédiction islamique.

Au Thibet, dit l’explorateur anglais F„ W. Thomas, ce sont les femmes qui demandent *-s mariage

leurs maris, et elles peuvent en choisir plusieurs à la fois. Elles y sont même parfois contraintes. C’est ainsi qu’une jeune fille, qui prend pour mari un jeune homme possédant neuf frères, est obligée de prendre les dix hommes à la fois...

Cependant elle n’est pas forcée de les épouser fous à la fois. Elle peut espacer ses unions, dont la première seulement comporte une cérémonie. Ce n’est plus trois femmes pour un mari, c’est dix maris pour une femme.

Le colonel Howard Rury précise ces mœurs de

l’Himalaya :

« Supposons dix frères dans une famille . Vaine se marie le premier : sa femme devient par là même la femme des neuf autres. Le suivant se marie : il continue à partager la femme de son aîné , mais sa propre femme devient celle de ses huit plus jeunes frères . Et ainsi de suite jusqu'au dernier .

Celui-ci , le benjamin , est le plus favorisé de tous , puisque , tout en continuant à partager les épouses de ses aînés , il en a une pour lui tout seul.

La filiation demeure uniquement maternelle ou les enfants sont considérés comme descendants légitimes de la collectivité. »

Autrement les cas de polyandrie sont fort rares. J’en ai relevé cinq en deux ans :

Une espagnole , Lola Pedrez, arrêtée à Barcelone à l’âge de cinquante ans, qui n’avait pas épousé moins de quarante hommes, qu’elle quittait au bout de quelques mois d’union, en leur disant chaque fois qu’elle allait voir une sœur très malade ;

Une Suissesse , récemment arrêtée à Genève, qui a été mariée six fois de suite, sans Jamais avoir divorcé, et dont tous les maris sont vivants. D’ailleurs, paraît-il, chacun de ses anciens époux a gardé un bon souvenir (Telle et tient à reprendre la vie commune ;

Une américaine , Jeannie Seaman, arrêtée à New- York sous l’inculpation (Toctogamie : elle a successive' ment contracté mariage avec un professeur de langues vivantes, un courtier, un restaurateur, un cafetier, un laboureur, un professeur de « bowling », un plubliciste et... un détective. Ses huit époux sont actuellement en parfaite santé.

Une autre américaine, dont je trouve l’histoire dans le Journal du Peuple , auquel je laisse la responsabilité du style, si le lecteur le trouve trop léger:

A Chicago , une dame Helen Fergusort Brexler comptait quatorze maris officiels . On Va incarcérée .

C'est un tort . La police américaine aurait dû incarcérer les quatorze maris, qui peuvent maintenant se battre entre eux . Les hommes sont si jaloux ...

Enf in seule dans sa prison, lady Helen Ferguson Brexler essaie de se remémorer les noms de ses différents maris. Elle n'a pu retrouver, jusqu'à présent, que les noms des quatre premiers.

C'est au fond très ingénieux, car V instruction de son affaire ne pourra être close, et le procès ouvert que lorsque les quatorze noms seront connus . Mais l'histoire se corse par la recherche de différentes paternités .

Auquel des quatorze époux doit être attribué le charmant bambin de 3 ans qu'elle élève avec un soin touchant ?

Quand on est assis sur une fourmilière, peut-on trouver la fourmi qui vous a piqué ?

Une française enfin, d’après cette information télégraphiée de Bordeaux :

Sur mandat du Parquet de Brest, la Sûreté de Bordeaux vient d’arrêter Valentine Doinel, 32 ans, originaire d’Avranches. Cette femme a réussi à se marier trois fois, grâce à de faux papiers.

La première fois à Brest, c’est avec un nommé Fau< vel ; puis elle le quitte et, utilisant les papiers de si demi-sœur, Augustine Dupère, elle épouse un nommi

Lebris qui, deux jours après le mariage, se pend. Quelques mois après, elle épouse, toujours sous le nom de Dupère, le nommé Gabriel Perrot. Ce dernier s’est aperçu aujourd’hui, avec étonnement, qu’il était légitimement marié avec la sœur de celle qu’il croyait sa femme.

Pour faux et bigamie, Valentine Doinel a été mise à la disposition du Parquet de Brest.

Mais, indépendamment de l’argument d’ordre général que la polyandrie aggraverait le déséquilibre actuel des sexes, je suis l’ennemi irréductible de la polyandrie pour la femme mariée, qui n’a plus l’excuse des petites oies blanches du xvir siècle, mariées, elles, contre leur gré et sans rien connaître de la vie ! Aujourd’hui, grands dieux, que reste-t-il à apprendre à nos jeunes filles, si farouchement indépendantes ?

Et je vais donner les deux raisons sur lesquelles je base mon opinion formelle :

D’abord c’est que ni l’amour ni l’acte d’amour ne sont pas du tout les mêmes pour l’homme et pour la femme.

Dans l’acte notamment, l’homme prend, la femme se donne. L’homme prend, comme parfois il prend, je l’ai dit, un rafraîchissement quand il a soif, et il ne se rappellera pas davantage la femme avec qui il a assouvi un besoin naturel qu’il ne se rappelle le garçon qui lui aura servi, sans jeu de mots, son Amourette.

Pour la femme au contraire qui court, chaque fois, le double risque de la maternité et de la mort, l’acte est d’autant plus solennel qu’elle se donne. Ce n’est qu’en parodie que, dans Dédé, Maurice

Chevalier fredonne : « Je m' donne », tandis que Gustave Charpentier a compris que le grand air de Louise devait être celui où elle chante : « Le jour où je me suis donnée ... »

Etienne Rey (op. cit.) l’a merveilleusement indiqué :

« U amour de Vhomme n'a presque rien de commun avec l'amour de la femme .

« Chacun d'eux a ses lois propres ; chacun naît , grandit et meurt de façon différente , et surtout de façon opposée . Tout amour, même le plus pur, vient des sens. Le rythme du désir est la loi fatale de l'amour. Ce rythme n'est pas le même chez l'homme et chez la femme . Chez l'un, le désir naît, meurt, renaît et s'éteint de nouveau, oscillant comme un pendule entre deux points extrêmes. Chez l'autre au contraire, il croît ou décroît d'une façon continue. La passion de l'homme sera donc faite d'élans et de retours, d'enthousiasmes et de dégoûts , de balancements perpétuels. La femme , au contraire, sera tout amour et tout oubli l *

Dans son livre déjà cité : La question sexuelle et la femme , le docteur Toulouse indique, d’un mot, que « le devoir de chasteté est plus impératif pour la femme, puisqu'elle est modifiée plus profondément par Vacte sexuel . » Il souligne aussi (voir page 303), que la polyandrie légale n’a jamais existé dans aucun état civilisé. Enfin, par ailleurs, il écrit « L'adultère ne peut être assimilé à la liberté sexuelle des jeunes gens : la fille qui se donne n'engage qu'elle ; la femme engage son mari et V enfant qui peut naître de ses relations illégitimes. De toutes manières elle est coupable, et la possibilité du divorce la rend, dans certains cas, sans excuse . »

Aussi bien relisons nos grands philosophes du xviii*. Dans son Esprit des lois (XXVI, 8), Montes-

qiiieu souligne la gravité évidente de l’adultère de la femme :

« Comme le mari peut demander la séparation à cause de Vinfidélitè de sa femme , la femme la demandait autrefois à cause de Vinfidélité du mari. Cet usage, contraire à la disposition des lois romaines , s'était introduit dans les cours d' Eglise où Von ne voyait que les maximes du droit canonique , et effectivement , à ne regarder le mariage que dans des idées purement spirituelles et dans le rapport aux choses de l'autre vie , la violation est la même Mais les lois politiques et civiles de presque tous les peuples ont , avec raison . distingué ces deux choses . Elles ont demandé aux femmes un degré de retenue et de continence qu'elles n'exigent point des hommes , parce que la violation de la pudeur suppose , dans les femmes , un renoncement à toutes les vertus ; parce que la femme , en violant les lois du mariage , sort de l'état de sa dépendance naturelle ; parce que la nature a marqué l'infidélité des femmes par des signes certains : outre que les enfants adultérins de la femme sont nécessairement au mari et à la charge du rriari ; au lieu que les enfants adultérins du mari ne sont pas à la femme , ni à la charge de la femme . »

Et dans sa magistrale étude sur V Amour, de Michelet, Jules Lemaître résumant et commentant la pensée du grand écrivain, explique comment, pour la femme, « la physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. La fécondation s9étend bien au delà du présent immédiat ; Vacie générateur ne donne pas un résultat unique , mais il a des effets multiples durables et souvent continués longtemps dans V avenir . Les enfants de V amant ressemblent au mari . Les enfants du second mari ressemblent au premier mari . Le premier homme qui aime une femme met en elle sa marque pour toujours ...

« Michelet n9est point féministe . Pourquoi? parce

qu’il adore la femme . Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi différente que possible de l’homme, et la traite à ta fois comme une déesse, comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l’homme. Au besoin il en inventerait . « La femme ne fait rien comme nous . Son sang n’a pas le cours du nôtre. Elle ne respire pas comme nous. Elle ne mange pas comme nous. Elle a un langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné. En réalité, quinze ou vingt jours sur vingt-huit (ou pour dire presque toujours) la femme n’est pas seulement une malade, mais une blessée . Elle subit incessamment F éternelle blessure d’amour... »

« L’homme désire et la femme aime . Elle veut l’amour d'un seul, mais elle veut que ce soit vraiment de V amour. L’homme invente des centaines de religions , de législations polygamiques . Il voulait jouir êt durer. La femme ne voulait rien qu’aimer, appartenir, se donner ... »

C’est vraisemblablement cette diversité absolue de tempérament, indépendamment des*conséquences, qui incite M. Pierre Grasset à opposer, dans son nouveau roman Don Juan Bourgeois, la polygamie 'îe Phomme à la monogamie de la femme.

Mais la seconde et principale raison pour laquelle je serai — au risque de paraître « vieux jeu » et quelque peu « pompier » — toujours hostile à la polyandrie de la femme mariée, réside précisément dans les conséquences qu’elle entraînerait.

Je sais bien, parbleu, que M. Alfred Capus, déjà nommé, mais dont il me plaît de rappeler ici les titres d’académicien, de rédacteur en chef du

Figaro, de commandeur de la Légion d’honneur et de professeur de vertu, a écrit :

« Se formera-t-il un jour, plus tard, beaucoup plus tard, une race d’hommes extrêmement civilisés et raffinés, pour qui la trahison de la femme ne sera qu’un petit accident sans intérêt, dont ils ne souffriront pas, qui coniptera à peine dans leur vie et n’exercera aucune influence sur les relations sociales ? »

Et je sais qu’ayant le rare mérite de mettre sa conduite en harmonie avec ses doctrines, M. Alfred Capus, bien que marié, n’a jamais démenti ce propos que lui prêta, en 1921, le Grand Guignol , dans une circonstance célèbre :

— Ma femme peut bien avoir des amants : moi, j’ai bien des maîtresses !

Peut-être m’expliquerez-vous que M. Capus, bien que portant l’habit vert, n’était déjà plus assez vert lui-même pour pouvoir avoir des doutes sur les enfants que lui offrirait sa femme ; tout ce que je sais — mais ça, je le sais bien — c’est que, sur ce chapitre, je suis moins civilisé, moins raffiné que ce commandeur de la Légion d’honneur, et, aussi rustre, aussi terre à terre, aussi barbare, aussi sauvage, aussi grossier que Napoléon, je pense de l’adultère des deux époux ce qu’il en écrivit luimême, et dont je dédie aux émules de M. Capus la citation que voici :

« Si l’homme fait une infidélité à sa femme, qu’il lui en fasse l’aveu, s’en repente, il n’en reste pas de traces; la femme se fâche, pardonne, se racommode, et encore g gagne-t-elle parfois. Il ne saurait en être ainsi de l’infidélité de la femme : elle aurait beau l’avouer, s’en repentir, qui garantira qu’il n’en restera rien ? Le mal est irréparable ; aussi ne doit-elle, ne peut-elle jamais en convenir. Il n’y a donc que le manque de jugement.

des idées communes et le défaut d’ éducation qui puissent porter une femme à se croire en tout V égale de son mari . Il n’y a du reste rien de déshonorant dans la différence ; chacun a ses propriétés et ses obligations : vos propriétés , Mesdames, sont la beauté, les grâces, la séduction ; vos obligations ; la dépendance et la soumission. »

La différence des natures de l’homme et de la femme et la gravité de l’adultère de cette dernière ont été parfaitement mises en lumière par le grand philosophe Schopenhauer, dans sa Métaphysique de l’amour (Essai sur les femmes), où il s’exprime ainsi :

« Tout d’abord il faut considérer que l’homme est, par nature, porté à l’inconstance dans l’amour, la femme à la fidélité. L’amour de l’homme baisse d’une façon sensible à partir de l’instant où il a obtenu satisfaction : il semble que toute autre femme ait plus d’attrait que celle qu’il possède ; il aspire au changement. L’amour de la femme, au contraire, grandit à partir de cet instant. C’est là une conséquence du but de la nature qui est dirigé vers le maintien, et, par suite, vers t’accrois sement le plus considérable possible de l’espèce. L’homme, en effet, peut aisément engendrer plus de cent enfants en une année, s’il a autant de femmes à sa disposition ; la femme , au contraire, eût-elle autant de maris, ne pourrait mettre au monde qu’un enfant par année, en exceptant les jumeaux. Aussi l’homme est-il toujours en quête d’autres femmes, tandis que la femme reste fidèlement attachée à un seul homme ; car la nature la pousse instinctivement et sans réflexion à conserver près d’elle celui qui doit nourrir et protéger la petite famille future. De là résulte que la fidélité dans le mariage est artificielle pour l’homme et naturelle à la femme, et, par suite, l’adultère de la femme, à cause de ses conséquences, et parce qu’il est contraire à la nature, est beaucoup plus impardonnable que celui de l’homme . $

Au chapitre VIII du livre III de L’Amour (1), Michelet qui ne fut jamais, il est vrai, lui, commandeur de la Légion d’honneur, se demande si l’adultère de la femme et l’adultère du mari sont également coupables, et il écrit :

« La trahison de la femme a des conséquences énormes que n'a point celle de l'homme . La femme ne trahit pas seulement : elle livre l'honneur et la vie du mari , elle le fait chansonner, montrer au doigt , siffler , chari variser ; elle le met au hasard de périr , de tuer un homme ou de rester ridicule , c'ost presque la même chose que si elle donnait , le soir , la clef à un assassin .

« Il sera assassiné moralement , tout le reste de sa vie, ne sachant jamais si V enfant est bien son enfant, forcé de nourrir, de doter une progéniture équivoque, ou de donner au public V amusement d'un procès, dans lequel, gagnant, perdant, il assure toujours à son nom une illustration de risée.

« Il est insensé de dire que la femme n'a pas plus de responsabilité que l'homme . Lui, il est une activité, une force qui soutient la famille, mais elle, elle en est le cœur. Seule, elle en sait le mystère. Seule, elle garde le secret de la religion domestique, le titre qui fait tout l'avenir. Seule, elle peut affirmer la légitime hérédité. Un mensonge de l'épouse peut fausser l'histoire pour mille ans.

« Qu'est-ce que le sein de la femme , sinon notre temple vivant, notre sanctuaire, notre autel, où brûle la flamme de Dieu, où l'homme se reprend chaque jour? Qu'elle livre cela à l'ennemi, qu'elle laisse voler cette fl anime qui est la vie de son mari, c'est plus que si elle aidait à lui enfoncer Te couteau » Nulle peine ne serait assez grave , si elle savait ce qu'elle fait. *

Après la lecture d’une aussi belle page, je ne ferai pas à mes lecteurs l’injure de discuter plus longuement les idées d’avant-garde ou d’arrière-garde de M. Capus,

(î) Calmann-Lévy, éditeurs»

Je pense que la cause de la polyandrie est entendue, et je souhaite qu’une éducation sexuelle appropriée rappelle aux femmes pour quelles fins elles sont sur la terre : plus pour faire des enfants que pour papoter, médire ou faire les grues dans les salons de thé. J’admets que, pendant des siècles, des hommes bourrus, égoïstes et ignorants ont méconnu leur droit formel à l’amour et aux plaisirs de l’amour. Mais je ne voudrais pas les voir aujourd’hui, par une revanche excessive, ne se soucier que des voluptés sexuelles, et recourir, pour les pouvoir goûter sans risque de maternité, à certaine opération récemment devenue trop à la mode.

Dans sa thèse de 1896 ( Résultats thérapeutiques de la castration chez la femme ; conséquences sociales de cette opération ), Etienne Canu affirme qu’il existe en France cinq cent mille femmes sans ovaires et qu’on en a châtré près de quarante mille à Paris, de 1880 à 1895. Il ajoute que le désir de ne pas avoir d’enfants est pour beaucoup dans la fréquence de l’opération, (1)

Quand cette éducation sexuelle, que j’ai demandée si souvent au cours de ce livre, aura montré aux femmes quels désordres provoque, dans leur organisme, cette opération, ainsi d’ailleurs que toute fraude sexuelle — on ne viole jamais impunément la nature — quand nos femmes auront appris qu’il

(1) Dans une question qui touche aux parties vives du pays — et qui, plus est, de la race ™ pourquoi l’Etat ne prend-il pas l’initiative de ne permettre au chirurgien de faire cette opération qu’après avis conforme de trois médecins, dont un médecin légiste, par exemple ? Quand il n’y a pas obligation pour la santé — et c’est la grande majorité des cas — cette opération est un véritable crime contre l’humanité»

y a une hygiène de l’amour, comme il y a une hygiène de l’alimentation, quand elles auront entrevu les joies divines de la maternité et médité sur toutes les questions complexes que j’ai abordées dans cet essai, peut-être alors comprendront-elles qu’elles ne trouveront ni dans la névrose des dancings, ni dans les frottements des tangos, ni dans les vices de la noce crapuleuse, le bonheur qu’elles croient perdu, mais qu’elles le trouveront seulement au foyer que leur a assigné la nature.

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