‹ La maitresse légitimeChapitre 36 sur 58 · EN FORME DE CONCLUSION · texte numérisé non relu

EN FORME DE CONCLUSION

Faisons l’amour, faisons la guerre,

Ces deux métiers sont pleins d’attraits.

La guerre au monde est un peu chère, L’amour en rembourse les frais.

Que l’ennemi, que la bergère Soient tour à tour serrés de près.....

Eh ! mes amis peut-on mieux faire,

Quand on a dépeuplé la terre,

Que de la repeupler après ?

Boufflers.

Et nous voilà insensiblement arrivés à cet ultime chapitre où l’auteur, ramassant ses idées, cherche à toucher par un faisceau d’arguments décisifs le lecteur qu’il n’aurait point encore convaincu ; comme, dans la péroraison d’une plaidoirie d’assises, l’éloquence persuasive de l’avocat cherche à impressionner le jury en faveur de sa thèse, en l’emportant dans un ultime coup d’aile sur les hauteurs de l’indulgence et du pardon.

Tout à l’heure, quand j’aurai mis un point final à ces dernières considérations, le critique et le lec-

leur, eux aussi — je ne parle que du critique et du lecteur de bonne foi — entreront dans la chambre de leurs délibérations, et diront : « Cette doctrine est juste : nous devons nous appliquer à la faire triompher » ; ou bien au contraire : « Cette archaïque polygamie a été justement condamnée par le progrès et la civilisation : rejetons-la comme subversive, et proclamons que le système actuel de la monogamie est décidément le meilleur dans le meilleur des mondes l »

Et comme il y a une responsabilité morale à se faire le champion d'une cause ou d’une idée qu’un autre peut-être eût plus éloquemment ou plus habilement défendue, le moment est venu — c’est l’examen de conscience d’un auteur sincère — de nous demander si nous avons tout dit.

Une première considération, qui n’a été qu’esquissée ,doit être rappelée et développée ici, c’est que toujours, tous les grands hommes furent partisans delà polygamie, comme le remarque judicieusement l’auteur de l’ouvrage anglais « History and philosophy of mariage ». Même ceux qui vécurent sous le régime hypocrite de la monogamie ne se soumirent ni à son joug ni à ses lois antinaturelles : soit qu’ils fussent philosophes comme Platon, Aristote, Bacon ou Auguste Comte, soldats comme Alexandre, César, Napoléon ou Nelson, poëte comme Goëthe, Burns, Byron, Hugo, Verlaine, Chateaubriand ou Catulle Mendès, hommes d’Etat comme Périclès, Auguste, Buckingham, Mirabeau ou Gambetta,

Or quel fut, pour ces esprits sublimes, le résultat de ce système hypocrite ? Ce fut qu’il les contraignit à la dissimulation perpétuelle, au mensonge permanent, tant vis-à-vis de leur propre femme que

vis-à-vis du monde, qu’il les obligea à cacher leurs enfants et à laisser déconsidérer celles qui n’étaient que leurs irrégulières maîtresses, au lieu de les faire respecter comme leurs épouses !

Si cependant la polygamie avait permis à Henri VIII d’Angleterre de garder à la fois sa femme Catherine d’Aragon et d’autres princesses plus aptes à lui donner des héritiers, quels maux eussent été épargnés à la Grande-Bretagne ! Or il en va d’un Etat comme d’un ménage, où une femme fait aussi facilement le malheur de son mari !

Si la polygamie avait permis à Napoléon I" de conserver à la fois celle qu’il appelait son porte-bonheur (Joséphine) et celle qui devait lui permettre de perpétuer sa race (Marie-Louise), sans doute eût-il été moins exécré par heaucoup de gens de cœur et d’âmes sensibles.

Et pourtant, indépendamment des cas que nous avons déjà empruntés à la Bible pour montrer qu’elle permettait manifestement la polygamie, il en est un autre où le jugement de Dieu semble moins sévère que celui des monogames. Quand le roi David s’approprie la femme de son officier U ri, en le tuant, Dieu punit le roi, mais ne le contraint point à renvoyer celle qu’il a frauduleusement enlevée à son mari. Bien au contraire, si le premier enfant issu de cette union meurt, il est vrai, le second, en revanche, n’est autre que Salomon, prince extraordinaire par l’esprit et la sagesse, et aimé de Dieu d’une façon toute spéciale !

La vérité, c’est que, de tout temps, la polygamie, qui est seule conforme à la loi de nature, a été pratiquée, comme elle continue à l’être en fait, mais l’esprit de l’homme est ainsi fait et tellement épris de complications qu’il a préféré à un régime qui

n'offrait et n’offrirait encore que des avantages le système de mensonge qui fait le désespoir de millions de femmes condamnées aux détresses, aux désordres ou aux vices du célibat, qui fait le malheur de millions d’hommes condamnés, eux, à la dissimulation la plus bête, et qui engendre tous ces drames dits passionnels, fils d’une stupide et odieuse jalousie, que nous voyons chaque jour de plus en plus nombreux.

Voyez, à côté de cette situation fausse et ridicule, le tableau charmant et sobre que trace Voyer d’Argenson, qui, dans sa petite maison de la rue du Houle, réalisait son rêve de polygame, partageant également son amour entre sa femme et sa maîtresse, Voici comment il s’exprime (Journal et mémoires) :

« Une vie parfaite avec sa maîtresse serait celle-ci : d'avoir une petite maison dans an faubourg , dans la ville même , un appartement fermé où l'on serve par un trou comme à un couvent t d'y rester tête à tête quelques séances par semaine , selon l'âge , la force et la santé .

Chaque séance de six heures , de une heure à sept heures . Les premières trois heures , au lit , les secondes trois heures , à table et sans tiers .

Ce rhabiller , quitter sa robe de chambre , et le reste de la semaine que l'on passe , désoccupé à l'amour, vivre dans son ménage et dans ses affaires : voilà comment organiser le mariage à plusieurs I »

Je dois à la vérité d’avouer qu’un courant semble se dessiner, comme je l’ai indiqué au début de ce livre, en faveur d’un revirement favorable à la polygamie. J’ai ouvert mon enquête sur cette question à la suite d’un acquittement de bigame que venait de prononcer la Cour d’assises de Seine-et-Oise. Je ne fus point seul à en féliciter le jury: mon confrère Jean Hess, du Petit Bleu, proclama qu’on devrait

décorer ceux qui, bravant les rigueurs de la justice, poussent l’héroïsme civil jusqu’à vouloir fonder légalement deux foyers, en épousant régulièrement deux femmes, et il ajoutait excellemment :

« C'est maintenant au Parlement d'avoir la même intelligence et de donner aux citoyens , suffisamment courageux pour en prendre la charge , le droit légal d'entretenir dans l'estime publique et le respect du notaire, autant de foyers , autant de ménages qu'ils en auront la force et les moyens .

Les verdicts des jurys ne font pas les lois, mais ils traduisent l'état des mœurs et la façon de penser des citoyens, lorsque les lois du moment ne paraissent plus justes et que des lois nouvelles sont nécessaires.

Les vieilles lois qui punissent la bigamie furent de justes lois quand la monogamie apparaissait à l'opinion comme un des moyens les pim sûrs pour le maintien de la société française en pleine force, et qu'il y avait dans la nation autant de garçons que de filles en âge matrimonial .

Maintenant qu'il y a dans cette condition beaucoup plus de filles que de garçons et que la monogamie condamne à la stérilité beaucoup de filles qui ne veulent plus enfanter que par les œuvres du mariage, il apparaît justement à l'opinion que cette monogamie est un obstacle au repeuplement de la nature décimée par la guerre .

Comme elles sont en même temps contraires à l'intérêt particulier d'un grand nombre de citoyens, notamment des paysans , qui désertent la terre parce que leur famille , avec une seule épouse , n'est plus assez nombreuse pour la culture de la terre, il est certain que nul homme raisonnable ne peut plus les défendre logiquement

Les temps sont venus pour qu'une courageuse franchise nous débarrasse de ces lois dont l'effet s'oppose au repeuplement si anxieusement réclamé par tous ceux qui veulent une France habitée par des Français de race, et non par la racaille étrangère attirée chez nous par le vide que la guerre y a fait dans tons les foyers.

Mais les mœurs , la bienséance , fa coutume et la religion ne s* opposent-elles point à si hardie réforme ?

D'abord, ce ne serait point une réforme , ce sceau tout simplement le retour aux lois de la nature, logiquement respectées par des civilisations et des religions , dont le moins que Von puisse dire, c'est qu'elles sont aussi honorables et raisonnables que les nôtres .

Les Chinois, les Musulmans sont polygames . Les Juifs Vêtaient . Même, quand l'avenir de la race l'exigea, leur livre saint, qui est aussi le nôtre , puisque Von ne peut séparer le Nouveau Testament de l'Ancien, nous apprend que Dieu donna Vidée de l'inceste aux filles de Loth.

La polygamie est naturelle .

Qu'on ne l'impose point, c'est entendu .

Mais pourquoi la défendre à ceux qui la voudraient pratiquer honorablement, en donnant à toutes leurs femmes, à tous leurs enfants les garanties légales de la protection à quoi l'homme s'engagerait en fondant un nouveau foyer ?

Jamais les femmes n'y consentiront ... Est-ce bien sûr? Il me semble, en effet, que toutes les fois qu'un homme marié, suffisamment riche, veut mettre une jeunesse dans ses meubles, Il n'a que l'embarras du choix ... avec le souci d'éviter aux élues des maternités , qui souvent seraient joyeusement acceptées si un statut légal de la polygamie en permettait l'aveu .

Alors, puisque tant de femmes, déjà, subissent en résignation la polygamie cachée, la polygamie honteuse, pourquoi ne voudraient-elles point d'une polygamie légale , au grand jour, où leurs droits d'épouse et de mère trouveraient toutes les garanties du ménage en monogamie ?

... Et puis, je le répète, c'est à cette condition seulement que dans vingt ans, que dans trente ans, il restera, dans le peuplement de notre Patrie, assez de sang français pour que Von puisse dire la France encore la France . La diminution, l'évanouissement de notre race dans la nation qui habitera notre pays est le plus terrible danger dont la menace ait jamais été soulevée par le destin contre le génie français . »

Pour prouver combien mon confrère Jean Hess

a raison de penser que les femmes consentiraient avec joie à la poly garnir légale, comme les femmes mormonnes (que nous avons vues très heureuses), je me bornerai à publier, parmi d’autres semblables que j’ai reçues, lors de mon enquête, cette lettre de femme dont je ne puis, bien entendu, donner le nom, qui était cependant indiqué ! (J’ai reçu une soixantaine de lettres de femmes, en majeure partie françaises : je n’en eus que deux injurieuses et celles-là, naturellement, anonymes). Parmi les lettres intéressantes, je n’en choisis qu’une, l’état d’âme étant toujours le même.

« Comme vous avez raison , Monsieur , de ne pas nous croire assez égoïstes pour exiger en amour cette exclusivité que la nature n'a pas assignée à l'homme ! Beaucoup d'entre nous savent aujourd'hui que chacune doit faire partie du cycle de roses que butine le même papillon .

Moi, c'est de toutes les forces de mon âme que je veux goûter le bonheur de l'amour . Cela rie m'empêche pas d'être chaste , non par froideur , mais par passion ; je erai réservée , non par faiblesse , mais parce que j'ai le sang généreux ; j'obéirai à mes sens, par ce que mon âme est riche de sentiments, et je serai sincère parce que je suis fière . T exigerai un grand amour , parce que moi-même je me sens capable d'en offrir un plus grand encore . Mais je ne serai pas jalouse, si une autre femme veut faire le bonheur de celui que j'aime. Je m'unirai à elle pour le bien de mon Roi. Par mon idéalisme raffiné, mes soins, mes recherches continues, le bonheur que je veux donner et que je veux ressentir sera plus riche, plus profond et pins durable que tout ce qui, jusqu'à présent, a été appelé le bonheur. Je consacrerai mes forces les plus précieuses , les plus énergiques à l'art difficile et beau d'étre à la fois l'aimée et la mère. Mon culte religieux consistera à créer la félicité de la vie.

Comme j'ai étudié et que je connais les exigences de la santé et de la beauté, je choisirai d'un regard plus clair et avec un plus profond sentiment des responsa -

bilités le père de mes enfants . Je veux mettre au monde et élever des êtres sains et beaux. Je ferai tous mes efforts et je mettrai tous mes soins à développer mes charmes de femme ; je veux plaire toute ma vie, embellir tonte Vexistence de celui qui m’élira * Je sais que le charme de Vâme est le plus profond ; et dans la plénitude de mon être je puiserai l’éternel renouvellement de mon charme et des manifestations toujours inattendues et infiniment nuancées de ma grâce personnelle. Je me donnerai toujours directement et toujours avec mesure , je serai toujours autre et toujours la même, spontanée et raffinée. L’essence de mon être jaillira , libre el fraîche , comme le torrent de la montagne, mais comme celui-ci, toujours liée par un ferme rgthme intérieur.

Que je m’abandonne complètement dam le tourbillon de la joie , dans la passion de la tendresse, dans l’ivresse du bonheur, ou dans la folie de la douleur , je ne me perdrai jamais moi-même.

Je serai plusieurs femmes à la fois et cependant toujours une, que je joue et sourie, que je souffre et sourie encore, que je resplendisse de santé ou que mon sang s’écoule par des blessures mortelles . Je veux réaliser le type — moins rare qu’on ne croit — de la femme que souhaite V homme aspirant à rendre plusieurs j t Trimes heureuses , comme , de mon côté, je serai de cédés qui aiment assez leur mari pour être capables de chercher et de trouver dans son bonheur le leur propre . C’est là tout le secret de V amour : il est donc parfaitement compatible avec la pluralité des femmes pour le même homme „

Madeleine X... »

Alors quelle objection reste-t-il contre la polygamie ? Aucune l

En revanche quels avantages offre-t-elle ? D'innombrables :

Elle amène la suppression de la prostitution (disparue, nous Pavons vu, chez les Mormons) ;

elle tarira ainsi la principale source des maladies

vénériennes, dont m mmrt la met t

elle permettra à des millions de femmes fatalement condamnées an célibat avec le système de la monogamie d’exercer leur droit à l’amour et à la

maternité ;

elle supprimera la cause des drames innombrables de l’adultère, tous les crimes passionnels, l'hypocrisie des faux ménages, la crise décroissante de la dépopulation, les infanticides, les abandons de bébés à l’Assistance Publique ;

elle permettra au mari de respecter V hygiène de la femme enceinte et de l’accouchée sans s’exposer aux périls des aventures ou des filles en carte (dont nous avons vu le nombre à Paris, et dont les deux tiers sont syphilitiques ) ;

elle supprimera le martyre des pauvres « bâtards » ; régénérera la race par de beaux enfants, tous légitimes, et permettra à chacun et à chacune d’accomplir sa tâche avec joie.

Alors quand l’un de nous se présentera aux portes du paradis, Jésus priera St-Pierre de le laisser passer, en répétant :

— Qu’il lui soit beaucoup pardonné, parce qu’il a beaucoup aimé !

Et, à ia réflexion, les femmes elles-mêmes, i’entends les femmes actuellement les plus légitimes, me sauront gré d’avoir rendu impossible la réédition de cette rosserie d’un M. de Camors, du second Empire, qui répondait à ceux qui lui reprochaient son double ménage :

— « Je me repose chez ma maîtresse des fatiguas que m’impose ma femme, »

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