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MON ENQUÊTE SUR LA POLYGAMIE

Réponses et commentaires

On sait que j’avais demandé à différentes personnalités du tout Paris leur opinion tant sur la polygamie que sur l’opportunité de son institution, et que je publiai dans mon journal « Le Grand Guignol », les réponses que feus V honneur de recevoir.

On verra quel empressement je rencontrai, par la liste que voici de celles et de ceux qui tinrent à me donner leur avis dans la magnifique forme qu’on lira plus loin :

Mmes Aurel, Colette (de Jouvenel ), Lucie Delarue - Mardrus, Louise Marion, Marie-Louise Néron, Ra childe, Jane Renouardt, Maria Vérone, Blanche Vogt ;

MM. Brieux et Henri Lavedan, de V Académie- Française ; Lucien Descaves et J. -H. Rosny aîné, de l’Académie Goncourt ; Edmond Haraucourt, président de la Société des Gens de Lettres ; Henry Barbusse ; Jean-Bernard ; Henry Bernstein ; Jean de Bonnefon ; Paul Brûlât ; Jack de Bussy ; Daniel Caldine ; Félicien Champsaur ; Léo Claretie ; Fr an-

cia de Croisset ; Robert Dieudonné ; Georges Doc quois ; Raymond Daguet ; Luc Datent pie ; Henri Diwernois ; René Fauchois ; Jean Finot ; Louis Forest ; G. de la Fouchardière ; Georges Foy ; Jean- José Frappa ; Raymond Hesse ; Charles-Henry Hirsch ; Vincent Hyspa ; Urbain Gohier ; Pierre Grasset ; Henry Kistemaeclcers ; Camille Le Senne ; André Lichtenberger; Victor Margueritte; Alexandre Mercereau ; Michel Georges-Michel ; Pierre Mille ; Pierre Mortier ; Paul Perret; Georges Pioch; M.-C. Poinsot ; Maurice Prax ; Xavier Privas ; Jean Rameau ; Paul Reboux; André Rebreyend ; Roux- Costadau ; Paul Souday; Guy de Téramond ; Octave Uzanne ; Clément Vautel ; Maurice de Waleffe ; Pierre Wolff et Miguel Zamacoïs.

Je remercie mes correspondantes et correspondants — illustres pour la plupart — de la précieuse marque d’estime personnelle qu’ils ont tenu à me donner en m’envoyant chacun une fleur de cette somptueuse gerbe aux tons harmonieusement brodés sur le même canevas, ce qui me permet du moins d’offrir d’abord son parfum à celles et à ceux qui en furent les poètes, au sens étymologique du mot.

N. B. — Je publie ces réponses dans l’ordre où je les ai reçues, en les faisant toutefois précéder des opinions des Docteurs Toulouse et Forel, que je n’ai point personnellement sollicitées, parce que je les ai trouvées, l’une dans te remarquable essai du D1 2 Toulouse sur LA QUESTION SEXUELLE ET LA FEMME (1), l’autre dans le formidable monument de Forel : la question sexuelle (2). Les voici :

(1) Eug. Fasquelle, éditeur.

(2) M assois et Cu, éditeur».

Opinion du Dr Toulouse sur la polygamie

La guerre, qui a fauché une génération d’hommes jeunes, a fait naître en Allemagne une question inattendue, choquante pour nos sentiments traditionnels : îa polygamie. Il ne serait pas surprenant que, chez nos ennemis, l’Etat, qui place son intérêt au-dessus de tout, suggérât aux femmes ce sacrifice suprême à la patrie germanique, dans des conditions acceptables.

Et d'abord ne nous effarouchons pas du mot, alors que la chose existe, car l’homme est actuellement polygame de fait, puisqu’il a souvent deux ménages séparés. Et, dans une question d’ordre sexuel, reconnaissons les préjugés qui dirigent nos jugements à notre insu.

La femme est scandalisée à la pensée de la polygamie, — j’entends la polygamie avec cohabitation des épouses. Elle l’a pourtant supportée dans des civilisations raffinées, en Egypte et à Athènes notamment, comme l’a montré M. Lapie dans sa belle étude : « La femme dans la famille ». Elle la trouve encore naturelle en Turquie, où, élevée dans la pure morale nationale, elle plaint l’Européenne d’être l’unique épouse d’un homme et de jouir d’une liberté fort incommode. Telle de nos Parisiennes les plus émancipées — si elle était née et élevée à Constantinople — trouverait tout naturel et juste et moral de parer, pour le lit de l’époux respecté, des femmes plus jeunes et plus en faveur qu’elle auprès du maître.

Il ne faut donc pas s’arrêter à des sentiments dûs seulement à la formation sociale. Essayons de chercher plus profondément ce qui paraît être en rapport avec la nature essentielle des personnes, oe qui peut être plus ou moins irréductible.

Or c’est un fait que la polygamie a été bien tolérée par la femme, dans tous les temps et chez beaucoup de peuples, alors que la multiplicité des époux (la polyandrie légale) parait n’avoir jamais existé dans aucun état civilisé. L’explication est sans doute dans ce fait que l’homme ressent des besoins sexuels plus ardents que la femme, qui, d’autre part étant la plus faible, peut

être aisément conquise. Ces besoins ont encore ceci de particulier chez l’homme que leur satisfaction échappe à 3a simple volonté et réclament des provocations dont la plus efficace est le changement de personne. C'est recueil de la monogamie que cette décroissance de Var~ deur masculine , Deux vieux époux ne sont donc pas égaux pour la fidélité. Elle peut toujours se donner, lui B^slpas ^ûr toujours prendre. Et cette situa¬

tion respective de chaque sexe — celle-là difficile à réduire — explique la polygamie, qui exprime bien une tendance naturelle et normale.

Il y a une autre raison physiologique, plus forte encore. La femme, dans le cours de sa vie sexuelle, ne sécrète guère qu’un demi-millier d’ovules, ce qui ne correspond pas en substance créatrice à une seule sécrétion mâle. En fait une femme vigoureuse, dans toute son existence, ne peut guère former qu'une douzaine d'enfants qu’elle allaite elle-même, alors qu’un homme de même complexion pourrait féconder p ès d'une femme par jour pendant trente ans au moins. Par conséquent, au regard de la physiologie de la reproduction — qui certes ne peut concorder avec notre idéal social autrement complexe — on peut comprendre qu’un harem peuplé de femmes n'était pas une chose établie contre la nature des personnes.

L’observation actuelle de notre société confirme cette donnée première. La polygamie de fait , sinon de droit, a toujours existé. II est fréquent qu’un homme ait deux ménages, l’un régulier et l’autre non, ou encore tous les deux irréguliers. Et il arrive souvent que la femme légitime — quand il y en a une - — connaisse la liaison de son mari. Si la maîtresse est une fille galante, l’épouse d’ordinaire ne s’en offusque pas trop. C’est que la jalousie de la femme n’est pas, comme chez l’homme, à base surtout physique. L’orgueil de classe social peut même réprimer alors le sentiment de jalousie, comme s’il était impossible que son mari accorde à sa maîtresse le même sentiment qu’à elle, la femme légitime.

Et puis l’épouse excuse cette infidélité de l’homme, à laquelle l’idée de l’instinct tyrannique fait accorder une raison d’hygiène. Enfin elle est souvent ainsi débarrassée des assiduités, quand sa froideur les lui rend impor-

tunes. Jrai connu une dame, qui, pour se délivrer de la demande maritale, choisissait toujours de jeunes bonnes attrayantes. Or il arriva qu’une domestique resta et fit partie du ménage, tenant la place d’une concubine salariée, dont l’épouse légitime ne s’offusquait pas. On avait là réalisé un fait, d’ailleurs assez fréquent, de bigamie avec cohabitation .

S’ensuit-il que la polygamie de cohabitation avec égalité de rang des épouses ait chance de se développer actuellement ? Il ne le semble pas. Il existe bien aux Etats-Unis une société, les Mormons — que l’on n’a pu dissoudre — où plusieurs femmes tiennent à honneur de partager la couche d’un seul homme, comme chez les Hébreux légendaires. Mais c’est là une secte religieuse ; et la foi disparaît dans notre civilisation occidentale.

Je ne crois pas que la polygamie puisse rassembler un jour des femmes de conditions égales, volontairement réunies en ménage et gardant chacune sa liberté avec le droit au divorce. L’instruction et l’indépendance de la femme croissant, il est vraisemblable au contraire que — à moins d’un puissant mouvement d’idées imprévu — la femme réclamera une égalité de plus en plus complète dans les rapports des sexes, comme dans les relations politiques, même si les conditions naturelles ne légitimaient pas toutes ses revendications. L’égalité politique entre les hommes n’est pas davantage fondée sur l’égalité physiologique des aptitudes.

Mais cela n’empêchera pas la polygamie en ménages séparés de se développer, par le fait de la concurrence féminine pour le mariage. Un homme sera ainsi plus tenté encore, après avoir pris une femme, d’en entretenir une autre. Et fl convient de voir ces réalités pour y opposer des mesures efficaces.

Or cette forme moderne de polygamie est dommageàble pour la femme et dangereuse pour l’enfant — auquel il faut toujours revenir, car il est le but social de l’union. Dans le cas de double ménage, qui est le mode le plus fréquent, une femme — la maîtresse — est sacrifiée à l’autre. Elle vit en paria hors la société régulière. Et cependant elle est parfois, pour la moralité ou la fidélité, égale et même supérieure à la femme légi-

üme. En cas de décès du mari commun, réponse légale peut faire irruption dans le domicile irrégulier, — s’il est au nom du défunt, — le détruire, jeter la femme et les enfants au dehors et vendre les meubles. On admire alors par opposition les actes de haute justice tels que l’adoption par l’épouse des enfants nés, pendant le mariage, d’une autre femme,

La loi, dans sa fiction de l’union unique, aboutit ainsi à des mesures barbares. Elle ne veut pas reconnaître, contre les réalités les plus certaines , la légitimité du foyer irrégulier. Devant la société comme devant la nature, le second ménage n’est-il pas une véritable union, comme les enfants, pour être adultérins n’en sont-ils pas moins les enfants de leur père ? Or quand un homme, généralement simple d’esprit, pour assurer des droits à un second foyer, trompe la loi en formant un deuxième mariage régulier, ce malheureux est jeté en prison, ce qui prive les deux ménages du soutien souvent à peine suffisant pour un seul.

Le divorce élargi serait un palliatif à ces iniquités, dans le cas où l’homme, impuissant à se délier d’une union pourtant rompue de fait, est amené à fonder un foyer illégitime dans lequel les descendants qui naîtront ne pourront perdre devant la loi leur caractère d’enfants adultérins.

Dans l’intérêt supérieur des enfants et aussi dans une conception d’équité envers les femmes, la loi devrait

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