RÉPONSES A MON ENQUÊTE
Réponse de jML Eugène Rrieux,
de PAcadémie française
Marines (Seine-et-Oise).
Mon cher Confrère,
Je commence à être d’un âge où ces questions perdent un intérêt direct. Et, au point de vue général, ne pensez-vous pas qu’il serait surtout intéressant de recueillir l’avis des femmes ?
Mes meilleurs sentiments.
Biuèux,
de V Académie française .
J’avais pensé , je l’avoue, qu’il serait fort intéressant de recueillir l’avis de l’illustre auteur des Avariés, de L’Avocat et de tant de pièces sociales . Car nous avons vu que la polygamie, amenant la disparition de la prostitution, devait entraîner celle des maladies vénériennes. Mais le billet du célèbre dramaturge m’apprendra à ne plus le déranger une autre fois, pendant les mois de vacances ...
Réponse de JML. Georges Foy, directeur du Club d’organisation « Standard »
Le mariage, tel que notre société le comprend, est une erreur : condamner deux êtres qui s’ignorent à vivre côte à côte, sans heurts, alors qu’on ne tient aucun compte du tempérament et du caractère de chacun est une utopie.
— ai e —
L’union libre est un double crime : vis à vis de la femme qui en est la victime, étant toujours quittée une fois enceinte, et de la société, puisqu’elle pousse à l’avortement.
La faiblesse de la femme est qu’elle puisse être mère : le blâme va à la fille-mère. Est-elle plus coupable que la femme adultère, que la jeune fille qui a un amant ? Car, en étant sincère, la majorité des maris sont trompés,
la presque totalité des femmes aussi, et combien de jeunes et de vieilles filles ont commis le crime social d’aimer !
Ï1 y a donc un cercle fermé, que l’on peut résoudre scientifiquement par la standardisation.
La polygamie constitue une atteinte trop grave â la liberté de la femme ; c’est également, la résultante de la civilisation arriérée.
Partant du principe que la réunion de deux êtres est une association, il nous suffi! de regarder dans la vie sociale le mode d’association-type. Nous étudierons la société eu commandite, la société anonyme, et ainsi, en standardisant, nous aviserons â lu formule type de l’avenir : la coopérative.
LA SOCIETE EN COMMANDITE, mais c’est la légalisation du ménage à trois ou à quatre. Votre tempérament, vos moyens ne vous permettent pas de satisfaire les exigences de votre femme ; vous faites appel â des commanditaires, qui vous remplacent auprès de votre femme pour leur part d’association. Inversement, votre femme vous autorise à agir de même. Il se forme un cercle fermé d’amis qui se caractérise par l’interchangeabilité des ménages.
LA SOCIETE ANONYME, c’est le développement de la commandite ; le mari conserve les parts de fondateur et un certain nombre d’actions ; de même la femme pour son mari , Le reste est dispersé au gré des relations ou des amis. Au fond, ne voyons-nous pas ceci tous les jours : monsieur a ses maîtresses, madame ses amants ; seule subsiste la raison sociale.
LA COOPERATIVE. — Prenons deux collectivités, l’une d’hommes, l’antre de femmes. Un pour ions , tous pour im en sera la devise. On bureau de centralisation
déterminera, dans chaque collectivité, les désirs et les besoins de chacun, assurera les liaisons et sera garant des contrats. Ce sera L'embryon de la cité Standard. L'enfance sera protégée, son éducation étant assurée par la collectivité. La femme deviendra Légale de l’homme ; celles qui vivent en marge de ta vie trouve-* ront un mari social, les indisponibilités de la femme compensant largement le manque d hommes.
Georges Foy,
Directeur du club d'organisation Standard , 14, me de l'Armorique, Paris xv*.
ÏV *
Je rends hommage à l'ingéniosité de ce système, mais je lui reproche de ne pas tenir compte des différences fondamentales de tempérament entre U homme et la femme , différences qui j'ai indiquées au cours de ma méditation sur la polyandrie , et qui ne me permettent d’accepter la polygamie que pour les hommes ou les femmes libres, mats non pour les femmes mariées .
Réponse de JS4. Clément Vautel,
du Journal
Mon cher Confrère,
La polygamie existe, dans le fait, presque autant que la polyandrie.
Mais remarquez que plus un homme a de maîtresses, moins il a d’enfants ; ce sont les maris et les femmes fidèle”, qui contribuent le plus utilement à la repopu dation.-
Veuillez croire, mon cher confrère, à mes meilleurs sentiments.
Clément ¥ autel.
Retenons d’abord Vaveu de celui qu’on a justement proposé d’élire comme le prince des journalistes que la polygamie existe dans le fait On ne le dira jamais trop.
Quant à l’assertion que plus un homme a de maîtresses, moins il a d’enfants, elle appelle deux observations :
1° Rien d’extraordinaire à cela, si l’on songe à la façon dont la société traite les enfants illégitimes, qu’elle ne sait reconnaître que pour les envoyer tuer à la guerre ;
2° Malgré cela , voyez le nombre de ces « bâtards » ! Pour ma pari , je connais, entre autres, un de nos confrères — et un noble ! — qui, marié , a quatre ménages , ayant en effet trois maîtresses ; or il a aussi cinq enfants : trois avec sa femme légitime et deux avec une de ses houris . Si la polygamie légale était permise, combien en aurait-il donc ?
L’exemple des Mormons et des peuples polygames prouve que la polygamie ne nuit pas — au contraire — à la repopulation, puisque chaque Mormon a en moyenne sept enfants . Mon éminent confrère a simplement oublié de songer que c’est le mépris dans lequel sont tenus les enfants illégitimes qui incite les parents à n’en faire que de légitimes ; mais, sous le régime de la polygamie, les enfants des maîtresses actuelles, devenues épouses , seraient légitimes .
Enfin on a pu remarquer, par la citation que j’ai faite au cours de la troisième méditation, que la gravité de la situation des innombrables femmes condamnées au célibat par la monogamie n’avait pas été sans donner à penser à Clément Vautel ...
Réponse de JM. J. -H. Rosny aîné,
de l’Académie Goncourt
Ferdrupt (Vosges), Monsieur et cher Confrère,
En effet, pourquoi pas la polygamie ?
Pour mon compte, elle n’a rien de déplaisant. Mais
comme je suis féministe, si je « m'applique » la polygamie, il va falloir que j’admette la polyandrie. Alors,, un Monsieur pourrait avoir, par exemple, trois femmes, dont chacune aura trois maris. A première vue, ça parait assez compliqué.
J.-H.-Rosny aîné, de V Académie Goncourt .
Le maître écrivain est, en effet, plus féministe que nous, qui partageons volontiers Vopinion de Napoléon, de Michehet et de Jules Lemaître, que nous avons citée au cours de notre méditation sur la polyandrie, à laquelle nous renvoyons le lecteur, pour la discussion de cette réponse . Rappelons simplement d’un mot ici que la Nature, qui permet et enseigne même la polygamie pour l’homme, l’interdit à la femme, tant en raison de son tempérament, capable de plus de fidélité ( parce qu’elle se donne à celui-là seul qu’elle aime), qu’en raison des conséquences au point de vue de la* recherche de la paternité . La nature n’a jamais voulu l’égalité des droits, et la naiure est le seul guide sûr dont il soit toujours imprudent de s’écarter.
Réponse Je JM.. G. Je La Foucliar Jière,
de UŒuvre
Le jury de Versailles vient d’acquitter un brigand parce que, en l’espèce, ce type avait résolu le problème de rendre deux femmes heureuses, simultanément et conjointement. Le jury de Versailles estime sans doute qu’il vaudrait mieux condamner un individu qui rend malheureuse sa femme unique ; mais ce n’est pas toujours permis par la loi.
La question est vraiment une question d'espèce : il y a des individus qui sont organisés pour avoir une seule femme ; d’autres qui sont faits pour en avoir deux ou trois ou dix, et d’autres qui sont faits pour ne pas en avoir du tout, sous peine de catastrophes.
La polygamie, au premier abord, ça ne paraît pas mauvais pour la santé. Mathusalera et les autres patriarches avaient des tas de femmes ; ils vécurent incroyablement vieux et furent bénis dans leur postérité ; ce qui prouve aussi que la polygamie, en principe, n’est pas désagréable au Seigneur (bien que le Créateur, dans sa sagesse, soit toujours resté célibataire et n’ait jamais reconnu qu’un enfant, qui n’était peut-être pas de lui).
Et puis la polygamie atténuerait sans doute la crise des loyers et la cherté de la vie, chaque ménage devenant une sorte de popote et chaque toit abritant une sorte de tribu.
Mais je soulèverai une grosse objection. La polygamie existe déjà en fait. Si vous l’établissez en droit, vous la rendrez impossible ; vous revenez forcément à la monogamie, qui est un régime prud’hommesque, louis-phiJippard et impraticable dans l’état actuel de nos mœurs.
Vous allez comprendre.
En France, tout célibataire est, de fait, polygame. Et beaucoup d’hommes mariés sont dans la même situation que les célibataires.
Ce qui fait la beauté du système, c’est que les diverses femmes d’un célibataire ou d’un homme marié s’ignorent entre elles ; et même, souvent, elles ignorent qu’elles font partie d’une collection, d’une équipe, d’une combinaison.
Il n’y a aucun risque de collision entre des trains qui roulent sur des voies parallèles. Mais, si vous les mettez sur la même voie, patatras !
Si vous instituez la polygamie légale, vous mettez les trains sur la même voie... Pis encore, vous mettez vos tigresse dans la même cage... Il y aura du dégât. Car la femme occidentale a sur son mari certains préjugés de propriété, ou, du moins, d’exclusivité.
Si vous avez seulement six épouses chez vous, vous ne saurez à qui obéir. (Et je ne vous parle pas des six-
belles-mères, qu’il convient de laisser aux vaudevillistes.)
Vous voyez par là que la monogamie, délicieuse fiction légale, est réellement le voile du bonheur.
M. G. de la Fouchardière, qui fut , dans V élection du prince des journalistes , le seul rival sérieux de Clément V autel, et qui reste, pour l’Œuvre, ce que le soleil est à la terre , reconnaît donc, lui aussi, que la polygamie règne chez nous . Il convient, en outre, qu'une femme est insuffisante à certains tempéraments . Pourquoi dès lors contraindre ceux que la nature en a gratifiés à V obligation de dissimuler et de s'exposer aux dangers maintes fois signalés au cours de cet ouvrage ? Sans rendre la polygamie obligatoire, pourquoi, de quel droit l9 interdire, et faire comparaître sur le banc des assassins ceux qui ont commis le crime d'aimer plus d'une belle fille et de vouloir en faire une mère de famille respectable et respectée ?
Réponse cle JVL. JVtaunce de Waleffe,
do Journal et de Paris-Midi
Monsieur et Cher Confrère,
Je réponds volontiers à votre enquête.
La polygamie légale diminuerait, évidemment, la population flottante des prostituées, tristesse et danger de nos grandes villes. Mais pas une femme sur cent ne l’admettrait d’un cœur sincère. Le harem de l’Oriental n’est déjà pas un lieu de toute tranquillité. Chez nous, ce serait un enfer.
Le remède à la panel-natalité, dont la France meurt lentement, serait plutôt dans une énergique campagne de presse pour la réhabilitation et la protection de la
fille-mère, qui a deux fois plus de mérite que la femme mariée, simplement.
Bien à vous !
Maurice de Waleffe.
En même temps qu’il m’envoyait cette lettre , mon étincelant confrère publiait , sous le titre : « Une enquête inattendue », ce délicieux « Billet de Midi » :
Etes-vous partisan de la polygamie ? La question vous surprend. Elle m’est posée par un journal illustré qui s’est donné pour programme truculent de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. La polygamie est-elle dans ce cas ? M. Georges-Anquetil nous l’affirme. Il en voit la preuve dans un récent arrêt des jurés de Versailles acquittant, paraît-il, un bigame « parce que la polygamie conjurera la crise de la dépopulation ». Cet argument me va au cœur.
Il est certain que nous avons en France, du fait de la guerre venant s’ajouter à celui de la vie chère* plusieurs millions de Françaises sans mari, soit parce qu’il a été tué, soit parce que l’homme s’effraye d’assumer les frais d’un ménage. Mais celui qui recule devant l’entretien d’une seule femme, reculera davantage devant l’entretien des quatre concubines que permet la loi de Mahomet ! C’est tellement vrai que beaucoup de Turcs se contentent aujourd’hui d’une seule compagne. Economiquement, l’heure me paraît donc mal choisie.
Moralement, c’est autre chose I On peut soutenir, sans excès de paradoxe, que la polygamie protégerait mieux l’honneur et la sécurité de la femme que ne le font l’adultère et la prostitution.
Ce serait l’épée de Damoclès suspendue sur le libertinage : aucune femme n’accepterait plus l’excuse commode du galant qui esquive ses responsabilités par un « Je suis marié l » sans réplique. La réplique jaillirait aussitôt :
— Tu as déjà une femme ? Eh bien ! mon chéri, tu en auras deux 1
Et il faudrait en passer par là, ou avouer qu’on n’était épris que pour la frime. Vous voyez tout de suite que la
loi consacrant la polygamie nya aucune chance d’être votée par le corps électoral tant que celui-ci sera exclusivement masculin, les hommes ayant tout à perdre et rien à gagner.
Sera-t-elle inscrite au programme de nos politiciennes, quand celles-ci — ce qui ne saurait tarder — auront conquis le droit de suffrage ? Remarquez que les dames n’admettront jamais d’envisager la polygamie que si on l’autorise pour les deux sexes, ce qui est d’ailleurs son sens littéral : poly-gamie : plusieurs noces . La femme aussi peut avoir ce que Mme de Noailles appelle pudiquement « le cœur innombrable ». Il lui arrive, comme à nous, de balancer entre plusieurs attractions. Il faudra aussi qu’elle ait le droit de venir dire à son premier mari que, désormais, elle lui adjoint un cheval de renfort pour traîner le char conjugal ! Et il faudra que le premier mari n’ait qu’une alternative : se soumettre... ou se démettre.
Peut-être, quand l’usage aura force de loi, la sensation du ridicule disparaîtra-t-elle en effet, et beaucoup de maris aimeront-ils assez leur épouse pour la partager plutôt que de la perdre ! Mais ici, nous nous éloignons singulièrement du motif raisonnable invoqué en faveur de la polygamie, facteur de repopulation. Je ne vois plus qu’un affreux mélange et, pour appeler les choses par leur nom, une « chiennerie » générale...
M. Georges-Anquetil est-il sûr qu’elle sera « préférable à l’hypocrisie des mœurs actuelles » ? Moi pas. L’hypocrisie n’est pas seulement un hommage que le vice rend à la vertu. C’est aussi un pansement posé sur certaines plaies, un pont jeté entre l’âge des folies et l’âge de la sagesse. Gardons-le î
Maurice de Waleffe.
À la lettre je ne répondrai que ceci :
1° Relisons la relation de Jules Rémy sur les déclarations des Mormonnes, nullement jalouses et au contraire très heureuses sous le régime de la polygamie ;
2° Une éducation appropriée aurait tôt fait de mon-
trer aux femmes la ridicule vanité et les dangers multiples de la jalousie, donc de la faire disparaître ;
3 0 La société bourgeoise actuelle, fondée sur le mariage, réprouvera toujours la fille-mère et Venfant illégitime. Seule, la polygamie apportera le remède décisif, en légitimant tous les enfants.
A l’article je réponds simplement :
J’ai indiqué pourquoi je réprouvais la polyandrie pour la femme mariée, mais comme je l’admets pour la femme libre, elle pourrait en effet, peut-être, constituer une certaine « chienncrie ». Soit ! Et puis après ? Le chien est plus près que nous de la nature ;
Le chien qui se purge lui-même en mangeant des herbes, ne se trompe pas : il n’en prend jamais d’ empoisonnées. Son instinct est plus sûr que l’intelligence de l’homme civilisé, incapable, en forêt, de reconnaître, sans études préalables, un bon et un mauvais champignon. Et le chien a en outre le flair et le sens de l’orientation, que nous n’avons pas ou que nous n’avons plus, la civilisation nous l’ayant fait perdre ...
L’homme a été créé avec de la barbe : c’est pour la porter et non se la raser. C’est du jour où il a pris un air efféminé qu’on vil apparaître les vils pédérastes. Il n’y en a pas chez les barbus. La civilisation est toujours corruptrice, la nature, jamais. Moralement, le paysan, plus près de la nature, est autrement sain que le citadin.
Eh bien, naturellement, l’homme est polygame . C'est que cela doit être. Et puis les chiens sont infiniment moins dégoûtants que beaucoup d’hommes !
Enfin , quant an pansement à l’hypocrisie, je crains qu’il n’engendre que de la gangrène, comme les mœurs actuelles le prouvent...
Je crois compléter la pensée de mon très distingué confrère Maurice de Waleffe en publiant également ici l’article que, vers la niême époque, lui inspira la polygamie en Afrique, exactement en Kabylie, article que
voici :
Je poursuis en ce moment une petite enquête sur la.
— mi —
condition sociale des femmes dans ce département français qui s’appelle la Kabyiie :
— J’ai vendu mes deux filles avantageusement, me disait hier un majestueux caïd, enturbanné de lingerie neigeuse et cravaté de notre Légion d’honneur* J’ai vendu la première six mille francs, la seconde quatorze mille, parce qu’elle était plus jolie.
Et ce patriarche me regardait avec un bon regard honnête, car, en pays d’Islam, il est d’un honnête père de famille de bien faire valoir son cheptel humain, La femme est une richesse monnayable au même titre que les vaches ou les brebis,
Voilà donc ce qu’il faut penser de a la femme relatif vement libre et considérée chez les Kabyles », que nous vantent les guides Joanne t II est vrai qu’elle n’est pas voilée, comme dans le reste de l’Islam, On peut la regarder, et elle en vaut la peine ; dans sa jeunesse, les yeux noirs brillent de malice, les traits sont fins, l’ovale du masque est délicat et charmant, îa taille droite et flexible, le teint clair et même rosé. Elle est plus jolie que beaucoup de nos paysannes de France, Elle aime les bijoux, les gros pectoraux d’argent cabossés de pierres de couleur et les longues boucles d’oreille qui donnent tant de mignardise à une tête bien ronde. Ainsi parée, elle allume des passions :
— Sur cinquante assassinats dans nos montagnes, me dit un juge, quarante sont des crimes passionnels.
Il faut les voir en robe rouge descendre le matin jusqu’à Y oued qui coule au bas de leur rocher, sautillant de pierre en pierre avec une grâce de chèvre, tout en tenant à bout de bras sur la tête le bidon en fer-blanc qui a, hélas î remplacé l’amphore antique. Elles vont par cinq ou six, sous la garde d’une vieille camerero major , à masque de chouette, qui répond de leur vertu auprès du mari jaloux, et qui se postera sur une éminence pendant qu’elles bavarderont au bord du torrent, sentinelle vigilante, mais non — à ce qu’on m’assure — incorruptible. Les galants achètent parfois son silence. Il y a des adultères en Kabyiie comme à Paris, en dépit qu’ici le jeu soit mortel et se règle à coups de fusil. Coquette ? Certes I Voulez-vous une preuve ? Un arbre, le noyer, a disparu de ces montagnes, parce que
ses racines frottées sur les gencives donnent aux dents une blancheur éclatante.
Mais plaisirs d’amour n’ont qu’un temps. Vendue par son père à un mari qu’elle ignore, dès l’âge de treize ans, c’est fini de rire. A elle les gros travaux, l’esclavage à peine déguisé. La polygamie est-elle générale ? Elle est légale, en tout cas, si l’épouse n’a pas eu de fils dans les six premières années.
Il y a peu d’espérance que cet état s’améliore. J’ai vu fonctionner des écoles primaires, tenues par des instituteurs français, fréquentées par des garçonnets à la mine éveillée, qui nous ont récité les fables de La Fontaine. Mais les filles ne vont pas en classe : la femme ne doit pas lire.
C’était grande fête dans les villages, le jour où nous passâmes. Partout des monceaux de viande de bœuf ou de mouton étaient étalés sur la route, pour le festin unique dans l’année où l’on mange autre chose que du couscouss à l’huile rance ou des figues sèches. Chaque famille emportait joyeusement sa part de bombance. Mais là encore, un détail : les fins morceaux sont pour les enfants mâles, les sœurs ne reçoivent le leur que quand les frères ont choisi...
Maurice de Waleffe.
Mais alors, mon cher confrère, puisque vous ne voulez ou n'osez conclure, voulez-vous me permettre de le faire pour vous : C'est le pays de Cocagne ! Car si les femmes n'y savent pas lire , au moins on n'a pas à y craindre les has-bleus ! Et si la femme ne peut jamais porter la culotte, ça prouve que les Kabyles mâles sont plus intelligents que beaucoup de Français . D'ailleurs, ce sont eux, les Kabyles, qui ont la juste conception de la femme. Cette dernière, que l'homme nourrit souvent à ne Aen faire ( même pas des gosses) n'est souvent qu'un animal de luxe . Dès lors qui le peut — de par sa fortune — doit être libre d'en posséder autant qu'il veut, tout comme un amateur de tableaux, ou de bibelots, ou de chats sianiois est libre d'en acheter et d'en conserver chez lui . Avec cette seule différence que, souvent
les zhais siamois eux-mêmes seront plus inoffensifs pour lui ...
Et puis, est-elle si ridicule, celte polygamie légalement admise, si Vépouse n’a pas eu de fils dans les six premières années ?
Un homme épouse une femme qu'il aime, mais qui est malheureusement stérile et ne peut donc combler son vœu légitime d'avoir une descendance . Pour le reste, cette femme est parfaite : va-t-il être obligé de se séparer d'elle, au risque de faire leur malheur à tous deux, quand il est si simple de lui adjoindre, comme le fit Abraham, une seconde épouse qui sera féconde ?
Ces sauvages ne sont décidément pas aussi barbares que certains civilisés ...
Réponse de JM. Henri Duvernois, romancier
Mon cher Confrère,
La monogamie étant instituée, les hommes reconnaissons-le, sont, en général, polygames. Si la polygamie venait à être instaurée, on pourrait craindre que ces mêmes hommes — qui ont l’esprit de contradiction — ne devinssent aussitôt monogames. Et la cause de la repopulation n’y gagnerait rien.
Croyez, mon cher Confrère, à mes sentiments les meilleurs.
Henri Duvernois.
Nous nous permettons de trouver fragile et spécieuse l'argumentation du délicat romancier . Car la polygamie ne sera jamais qu'une faculté, et non une obligation, bien entendu ; par conséquent liberté absolue pour tout homme de l'adopter ou non, comme aujourd'hui, chacun a le loisir de rester célibataire ou de se marier . Si
la crainte de M . Henri Duvemois était fondée, elle pourrait également s'appliquer au mariage , lui aussi facultatif, ce qui n'empêche que la majorité de nos concitoyens mâles se marie . Donc l'objection tombe .
Quant à la façon dont les hommes sont aujourd'hui polygames, c'est précisément cette façon hypocrite, dissimulée et désastreuse à la fois pour la femme et pour l'enfant, que nous combattons ici, mais que reconnaît en tout cas un écrivain de plus.
Réponse Je JM. René Faucliois,
poète et auteur dramatique
Ker-Henry, La Baule (Loire-Inférieure).
Mon cher Confrère,
Je serais volontiers partisan de la polygamie qui peut rendre à la natalité française les services les plus éminents et, avouons-le, les plus nécessaires. Mais seulement si une réforme totale de nos mœurs autorisait le harem à la turque.
Autrement et dans les conditions actuelles de l'existence, la polygamie comporterait, à mon avis, plus d’inconvénients que d’avantages réels.
Plusieurs femmes sous le même toit, libres de circuler à leur guise dans tout l’appartement, libres aussi d’en sortir et d’y rentrer à leur gré, rendraient la vie impossible aux plus résistants.
On a déjà bien du mal à garder les domestiques. Que serait-ce alors ! Pour peu que ces dames ne soient pas toutes à table au troisième coup de cloche, vous voyez l’aria I
Puis, mon cher Confrère, à partir de trente-cinq ans, c’est très cher, les femmes ! A la turque encore, on pourrait s’en tirer !... Mais s’il faut les conduire au spectacle ailleurs que dans des loges grillées, elles vor dront rivaliser entre elles d’abord et avec les femn/ ^
des autres ensuite, quant aux toilettes et aux bijoux..* Et alors, où allons-nous ?
Vous m’objecterez que, dans la quantité, il nous serait loisible de prendre une femme très riche dont la for» tune paierait l’ensemble des frais. Mais il faudrait qu’elle le fût prodigieusement. Et ses prétentions personnelles seront au prorata de son apport pécunier. Puis, si elle est si riche que ça, elle sera laide. Et alors, non, mon cher Confrère ! Décidément, plus j y pense, plus la monogamie me paraît moins dépourvue de charmes. D’autant moins que...
J’arrête ici ma lettre. Ma femme me demande à qui j’écris en souriant ainsi. Me voyez-vous obligé de répondre à cinq ou six femmes qui me poseraient la même question !
Agréez, mon cher Confrère, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
René Faüchoîs,
Nous nous étions toujours douté que M. René Fau chois était un féroce pince-sans-rire. Il coule de source que rétablissement de la polygamie légale comporterait cette et réforme totale de nos mœurs » dont le besoin se fait tant sentir ...
Il y a, d'ailleurs, une autre solution que celle du harem : les co-légitimes du même mai'i n'habiteraient pas forcément sous le même toit . Pourquoi n'y aurait-il pas, par exemple, autant de foyers que de jours de la semaine ? L'homme, volontiers changeant — c'est davantage la faute du Créateur que la sienne — n'en aimerait que davantage chacune de ses femmes . On a souvent dit qu'on se fatigue des meilleures choses, tant la monotonie est insupportable. Âu contraire, la rencontre, chaque jour de la semaine, ou du mois, d'une femme différente, serait génératrice de bonheur. Un ménage, dont les époux vivent quotidiennement ensemble, comporte des querelles, que ne connaissaient pas les maris venant en permission pendant la guerre. Le charme de se retrouver intensifie les plaisirs de l'amour * La femme, qui ne voit son ami ou mari que rarement, en
plus gracieuse , plus avenante . La disparition de part et d9 autre , de toute lassitude , rendrait à toutes les idylles V enchantement du renouveau et de la durée .
Quant à la fortune que nécessiterait une telle existence , nous avons dit : polygamie facultative, et nombre facultatif de femmes, selon les moyens financiers et les moyens physiques de chaque homme . Il est certain, par exemple, qu'un beau gigolo, aussi bien balancé, et ayant toutes les bourses aussi abondamment garnies que le baron Henri de Rothschild, par exemple, pourrait, sans inconvénient aucun, donner à plusieurs oiselles ravies le titre envié et lucratif de baronnes Henri de Rothschild . Ne serait-ce pas à tout point de vue préférable ? On ne dirait plus que le trop célèbre docteur est un coureur, un libertin, un débauché et un dépravé, on dirait : c'est un virtuose patriote de la polygamie !
Un dernier point : la jalousie . C'est un si vilain dêfaui qu'il faudrait, au début, frapper quelques coups . La nouvelle éducation tendrait d'ailleurs à la faire presque complètement disparaître . S'il y avait quelques récalcitrantes, il suffirait de les exécuter purement et simplement C'est le seul cas où nous soyons encore partisan de la peine de mort .
Réponse Je JML Paul SouJay,
du Temps et de Comœdia
M. Georges-Anquetil, rédacteur en chef du Grand Guignol, ouvre une enquête sur la polygamie. « Franchement, demande-t-il, n'en êtes-vous pas partisan , et ne croyez-vous pas, comme les jurés de Versailles qui viennent d'acquitter un bigame, qu'elle serait de nature à conjurer la crise de la dépopulation ? D'autre part, moralement parlant, ne serait-elle pas préférable à l'hypocrisie des mœurs actuelles (la monogamie étant , as surplus, condamnable à tons points de vue) ? »
D’abord, qu’est-ee au juste que la polygamie ? C’est, d’après M. Georges-An quetil, cette « délicieuse faculté, pour l'homme qui le veut et le peut, d'avoir plusieurs femmes ». Mais encore quelle sorte de femmes ? Au véritable sens du mot, composé de deux mots grecs, la polygamie consiste à avoir plusieurs femmes légitimes.
Est-ce bien désirable ? Nombre d’honnétes gens trouvent que c’est déjà beaucoup d’en avoir une. La perspective d’en avoir plusieurs ne leur semblerait pas du tout « délicieuse ». Socrate supportait la sienne, parce qu’elle était seule de son espèce, et l’on considère déjà qu’il y avait du mérite : malgré toute sa philosophie, aurait-il eu la force de faire la chouette à une demi-douzaine de Xantippes ameutées contre son repos?
Et songez que chaque femme légitime suppose une belle-mère 1 L’idée du tir convergent de cinq ou six belles-mères sur un seul gendre est à faire frémir. Sans doute l’irrégularité d’une liaison n’exclut pas nécessairement la belle-mère, mais il est alors plus facile de la museler, sans compter qu’elle dégage souvent un ridicule de bon aloi qui la rend plus agréable, comme l’a prouvé la célèbre Mme Cardinal.
Non, vraiment, la polygamie, au sens étymologique, ne semblerait pas un bienfait. Si, comme Molière le procî me plaisamment dans Monsieur de Pourceaugnac :
La polygamie est un cas
Esc un cas pendable,
cette loi, généralement admise aujourd’hui chez les peuples civilisés, pourrait bien n’avoir pas eu à l’origine l’objet qu’on lui attribue sans y réfléchir. Je ne crois pas qu’elle ait été dictée par une sainte horreur du polygame, comme du voleur, du faussaire ou de l’assassin, mais qu’au moyen d’un subtil détour, elle vise à mettre en garde les naïîs contre une calamité. En la qualifiant de crime ou délit, on a voulu réaliser l’équivalent des écriteaux qui avertissent les automobilistes aux tournants dangereux. C’est par la suite qu’on a oublié la raison profonde de cette prohibition légale, comme pour les mariages entre frère et sœur, lesquels se retrouvent au début de presque toutes les religions et
mythoïogies, mais ont dû être interdits dans l’intérêt de la race qui a besoin de croisements. On a introduit à la longue des considérations de moralité dans ce qui n’avait, primitivement, qu’un but d’utilité pratique.
Lorsqu’un jury acquitte un bigame, c’est qu’il ne comprend rien à l’histoire des coutumes et qu’il aurait besoin de quelques leçons d’évolution sociologique. Il est clair que ce prévenu est plutôt une victime qu’un coupable : mais ce n’est pas la question. Il faut le condamner pour l’exemple, aHn qu’on n’imite pas sa sottise. La polygamie n’est -à la rigueur possible que chez les peuples qui réduisent les femmes en esclavage et les enferment dans un harem : cette habitude s’étant perdue en Occident, la plus élémentaire prudence nous conseille de persister à n’être que monogames ou mêmes a-games (a privatif).
Mais rintelligenee de la langue disparait comme celle des institutions, et lorsqu’on discute à présent de polygamie, la plupart des gens entendent par là le fait d’aimer plusieurs femmes, en ne s’unissant par mariage qu’avec une seule d’entre elles ou même avec aucune. On peut accorder à M. Georges-Anquetil que c’est effectivement une liberté délicieuse. Mais elle est assez couramment pratiquée, et l’opinion l’autorise assez largement à condition qu’il n’y ait pas de trop gros scandale : on ne voit pas qu’il y ait lieu de changer à une situation, en somme satisfaisante.
Lorsque Naquet commença sa campagne en faveur du divorce, le fameux Cernuschi le magnifique, italien de naissance, parisien et même parisien d’adoption, déclara, avec son accent : « Perché le divorce ? L’adoultère, il mé souflit ». Encore bien moins y a-t-il besoin d’une loi pour organiser ces liaisons aimables, dont l’un des attraits consiste précisément à se passer des lois. Souhaitons bonne chance aux amoureux et ne nous occupons pas de leurs affaires. Nous ne pouvons leur rendre de meilleur service.
D’ailleurs, c’est une bizarrerie linguistique que l’emploi du terme polygamie dans cette acception, faute d’un vocable plus exact. Il faudrait dire « polygynie ». Le mot n’existe pas. Pour les femmes au conlraire, existe celui de « p^vandrie » qui signifie bien la
session de plusieurs coqs par une seule poule, sans notaire, ni curé, tandis que « polygamie » s'applique étymologiquement aux deux sexes avec la même signification légale.
La vérité, pourtant, malgré les exceptions peu fréquentes et très exploitées par les auteurs comiques, c'est que la femme est beaucoup plus naturellement monoandre que l'homme n'est monogyne. Fidélité, ton nom est femme ! Il est vrai qu'un penseur, qui n’est autre, si j'ai bonne mémoire, que M. Maurice Donnay, a soutenu que si la femme était volontiers fidèle, c’était pour mieux s'acharner sur un seul homme. La même pensée inspire les conseils de la mère à sa fille, dans le Foi-Bouille, de Zola.
Quoiqu’il en soit, dans le train ordinaire de la vie, les femmes éprouvent certainement moins que les hommes le besoin de papillonner. Qu'on explique le fait par des raisons d’atavisme, de morale ou simplement de physiologie, il est incontestable. Et si la littérature semble le mettre en doute, c'est que les poèmes, les pièces et les romans ont été, jusqu'à présent, composés en majorité par des hommes. Mais, en revanche, nos compagnes sont assez ombrageuses et veulent que la monogamie soit mutuelle et bilatérale.
La loi du divorce leur a fait une grosse concession, extrêmement funeste à cette polygamie masculine, ou « polygynie », qui était tacitement acceptée et qui l'est même encore par la galerie, mais qui peut avoir, désormais, de graves conséquences. L'adultère du mari a été placé absolument à égalité avec celui de la femme, et suffit à faire prononcer le divorce sur la demande de l'épouse, soi-disant outragée (par la fantaisie qu’a eue son conjoint d’infliger justement à une autre ce qu'en style de faits-divers on appelle les derniers outrages). Si M. GeorgesrAnquetil souhaite l'abrogation de cet article absurde, contraire à la nature des choses, et destructeur de la famille, qui est aujourd’hui à la merci d’une passade et d'un caprice, il n'a certes, pas tort ; mais pour le surplus, il n'v a qu'à laisser faire, sans toucher aux usages, ni au Gode.
Maintenant, il ne peut s'agir, dans tous ces raisonnements*. de l'amour-passion, qui est toujours exclusif par
essence, et concentré sur un objet unique, avec un infini désir de réciprocité. Rien de plus beau, mais rien de plus rare : et à peine vaut-il pratiquement la peine d’en parler.
Paul Souday.
Tout en rendant à celle belle page V hommage littéraire qu'elle mérite, nous ne pouvons évidemment V approuver , puisque chaque paragraphe, pour ainsi dire, en a été combattu par nous, même le dernier, auquel nous avons opposé V autorité du Code d' Amour du xii* siècle .
Pour éviter des redites, nous nous bornerons à ne retenir de cette réponse que cette loyale constatation qu' « on a introduit des considérations de moralité dans ce qui n’avait, primitivement, qu’un but d’utilité pratique ».
Si, en effet, on nous accorde qu'il n'y a aucune raison de moralité à opposer à ta polygamie, dès lors que nous montrons qu'il y a de nombreuses raisons d'utilité à l'adopter, nous triompherons . Et c'est la nature encore, c'est la situation actuelle aggravant l'état de nature qui nous fournissent la première de ces raisons: il y a actuellement, en Europe, dix-huit millions de femmes de plus que d'hommes . Cette différence s'accroît du nombre des hommes qui, restant célibataires, condamnent, de ce fait, autant de femmes au célibat . Il y a donc, peutêtre, une cinquantaine de millions de femmes qui devront être stériles ou être filles-mères . La polygamie, indépendamment de son charme, aurait le mérite de remédier à cette paradoxale situation .
Toutefois ce sur quoi nous ne saurions trop insister, eu égard à l'autorité de notre éminent correspondant, c'est sur cet aveu — un de plus — d'un leader du Temps, que, de nos jours, « l’opinion autorise assez largement la polygamie, à la condition qu’il n’v ait pas de trop gros scandale ».
Moins indulgentes que M. Paul Souday, les générations de l'avenir estimeront peut-être, si ce livre a la bonne fortune de parvenir jusqu'à elles, que celle situation n'était pas aussi satisfaisante que veut bien le pro-
clamer le brillant chroniqueur du plus grand journal français ...
En revanche nous approuvons de toutes nos forces sa proposition de ne plus admettre comme cause de divorce V adultère normal et quasi obligatoire du mari monogame, proposition qui constitue d'ailleurs, de la \art de son auteur, une singulière concession à notre
ctrine.
directeur de la Presse Associée, chroniqueur de L'Eclair
Vous désirez que chaque Français ait le droit d’avoir légalement plusieurs femmes vivant sous le même toit, mangeant à la même table et s’endormant sous les mêmes édredons ?
Est-ce désirable ?
— Voulez-vous me permettre une anecdote ? Elle est un peu raide, mais votre enquête n’est pas destinée aux jeunes Hiles ; on peut la risquer. C’était au temps de l’occupation de Rome par les Français, qui ramenèrent le pape, enfui à Gaëte, déguisé en domestique. Les soldats réclamaient et demandaient qu?on leur organisât ces retraites tranquilles où, le soir v*nu, ils pourraient aller chercher l’illusion de l’amour moyennant une indemnité peu élevée. Ces réclamations parvinrent aux oreilles du général Lamoricière qui les trouva justes, et, bien que le sujet fût délicat, s>n fut en entretenir le Saint-Père, dont l’autorisation était nécessaire pour ouvrir quelques-uns de ces établisements que « la morale réprouve et que la loi tolère », suivant l’expression consacré^.
Arrivé devant le Souverain pontife, le général fut un peu embarrassé. Cependant il expliqua avec des mots décents et des périphrases voilées que le soldat français était habitué à satisfaire certains besoins naturels, et que dans l’intérêt même de la tranquillité des dames
romaines, il valait mieux autoriser ce qu'on ne pouvait empêcher et permettre l'établissement de ces endroits qui, de ces endroits où...
Le mot ne venait pas, mais Pie IX, qui était un saint homme, connaissant combien les faiblesses humaines sont grandes, et qui avait été officier dans son jeune temps, vint à son secours et lui dit :
— Ah ! général, vous voulez qu’on ouvre des centres de corruption pour vos vaillants soldats dévergondés. Vous voulez oun bourde! ? C'est inoutile : Rome iout entière est oun vaste bourdel ! »
C’est du moins le général Lamoricière qui a raconté cette petite histoire dans une lettre particulière ; a-t-il un peu arrangé les choses ? C'est possible ; c'est même probable*
Eh bien, votre question peut être résolue par une réponse analogue : « Vous réclamez la polygamie ? Mais elle existe sur tout le continent, avec des mesures, des modalités, des pdîitesses différentes. Dans l’état actuel, il y a des inconvénients ? Mais si, comme vous le désirez, cette polygamie devenait légale, il y en aurait de bien plus grands ! »
Laissons les choses en état. C'est un conseil de philosophe.
Si vous accordiez plusieurs femmes légitimes au même mari, de quel droit refuseriez-vous plusieurs maris légaux à une même femme ? Vous me répondrez qu'en fait, vous connaissez plusieurs exemples notoires, moi aussi. Le cas n'est pas nouveau, et il y a longtemps qu'Alexandre Dumas fils a écrit : « Le mariage est une chaîne si lourde qu’on se met souvent trois pour porter . »
Vous voyez où nous conduirait votre système : il bouleverserait non pas nos habitudes, mais nos convenances. Laissons ces innovations aux siècles futurs...
Quand les hommes seront fatigués du bien-être .
Jean-Bernard.
Demander au maître de la chronique anecdotique de ne pas conter d’anecdotes, ce it demander au pinson
de ne plus chanter , à Veau de source de riêtrc plus claire , à Barthou de ne plus trahir.
\ Mais son brio et sa finesse d'esprit ne sauraient nous \buser sur la fausseté de sa thèse.
\àu risque de nous répéter , nous répondrons à Jean - Bernard que :
Nous refuserions plusieurs maris à la même femme pod\’ l'excellente raison d'impossibilité de déterminer le ptye en cas de maternité ;
2* La nature, notre seul guide un peu sûr, a différencié les tempéraments de l'homme et de la femme . Celui de l'homme ne s'accommode jamais de la fidélité . On élève même les jeunes gens ainsi, en permettant aux adolescents ( quand on ne le leur recommande pas, comme une mère que nous connaissons et qui prend chez elle deux jolies bonnes pour ses deux fils) d'être « coureurs ». Celle qui a un fils dit à celles qui ont des filles : « Je lâche mon coq ; gardez vos poules ». Or cette locution même nous incite à jeter un regard sur la basse-cour : le poulailler, où trône le coq pacha , n'est-il pas un bel exemple de polygamie appliquée ?
3° Enfin il est exact qu'en fait, la polygamie existe à l'état hypocrite. Résultat ; le drame passionnel à l'état chronique. Si elles avaient reçu une autre éducation, Mme Juquelier et toutes ses criminelles congénères n'auraient pas tué par stupide jalousie . C'est donc sms aucune espèce d'inconvénient, et, au contraire avec la perspective de moult avantages, que peuvent et doivent être bouleversées « nos habitudes et niême nos convenances »... si conventionnelles, si fausses, si dangereuses à tout point de vue, y compris celai de la race qui s'étiole.
Mais retenons toujours l'aveu décidément unanime que « la polygamie existe sur tout le continent ». Seulement M. Jean-Bernard, officier de la Légion d'honneur, ne vent ni aller à l'encontre de nos traditions, ni ébranler ce pilier de la soçiêlé actuelle qui a nom l'hypocrisie, si peu illusionné qu'il soit sur sa laideur, et si indépendant que se révèle souvent son noble caractère .
Réponse Je JVL. Louis Fores t,
du Mai in
Quand, à la suite des guerres du Péloponèse, Athènes se trouva pauvre d’hommes, avec un surcroît de femmes, Je Sénat institua la bigamie pour refaire la race. On parle toujours de Xantippe, la femme de Socrate, parce qu’elle avait un fâcheux caractère et que les mauvaises gens sont toujours plus célèbres que les autres, mais pour obéir à la loi, il en avait pris une seconde, moins connue parce qu’elle était douce et gentille. Elle s’appelait Myrte.
Athènes, qui eût sans doute disparu sans la loi de bigamie, retrouva ainsi sa force et sa splendeur.
Si l’on examine les faits dans l’histoire, on constate que les peuples à civilisations un peu brillantes ont eu recours à la polygamie à la suite des guerres, pour combler les vides et créer des familles aux femmes seules.
Mais la polygamie n’est une possibilité heureuse que chez les peuples très sains et attachés à leurs devoirs . Sa loi vaut ce que valent les hommes qui l’appliquent. Elle suppose aussi une aristocratie et une bourgeoisie ; car s’il n’y a pas assez d’hommes pour que chaque femme en ait un, il n’y a pas assez de femmes pour que chaque homme en ait deux. Il n’y a donc que les riches en état d’entretenir leurs femmes, les enfants nombreux, les vieillards nombreux, qui puissent profiter des lois de la polygamie. C’est une nécessité arithmétique. Alors quels cris dans les démocraties ?
Mahomet lui-même, qui fut un roi sage, avait compris ces obstacles. Il avait créé un paradis pour les croyants, où chaque homme, après sa mort, devait avoir 77.000 femmes, toujours vierges. C’était une façon de faire patienter les pauvres bougres qui n’étaient pas assez riches pour entretenir deux femmes, ou même une seule. Le prophète avait d’ailleurs déterminé qu’en ce bas monde, il valait mieux n’avoir que cinq ou six femmes, même pour ceux qui avaient de quoi les faire vivre.
La polygamie, source de jalousies démocratiques invincibles, est difficile à faire admettre aux femmes qui ne
sont point des musulmanes. Il faut, pour qu'une femme admette cette existence, ou un grand abrutissement ou une très grande intelligence. Les femmes ne sont aujourd’hui à ranger ni dans cet excès d’honneur ni dans cet excès d’indignité. Fathma, la sœur de Mahomet, quand elle apprit que son frère avait institué un paradis où chaque croyant aurait 77.000 femmes toujours vierges, alla protester auprès de lui ; mais elle ne se plaignit pas pa^rce qu’elle devrait être un jour perdue dans les 77.000. Elle fit simplement remarquer que le détail physiologique qui s’ajoutait au chiffre faisait que si le paradis pouvait en être un pour les hommes, il n’en serait pas un pour les femmes.
Mahomet reconnut la justesse de cette observation et il décida qu’au paradis les femmes seraient, pour l’homme, toutes vierges, mais qu’elles n’en souffriraient pas.
Tant que les femmes ne seront pas en état de raisonner aussi sagement que la sœur du prophète, la polygamie risque bien de n’être qu’une possibilité. Elle peut être une solution à des maux facilement constatables, mais il sera difficile d’y recourir. Pour l’admettre, il faudrait une belle discipline des femmes, et encore une plus nobles des hommes. Alors ?
Il n’en reste pas moins qu’ Athènes se sauva par la bigamie, devint ainsi la plus parfaite des Nations, et que le plus grand penseur de tous les temps, Socrate, eut deux femmes pour obéir à une loi d’opportunité qui peut sembler bizarre, mais qui n’en fut pas moins pratiquement intelligente.
Louis Fores-t.
Je ne saurais dissimuler le double plaisir que j'ai eu à lire cette belle page . D’abord parce qu’elle m’a prouvé qu’il jj avait encore , en France , quatre ou cinq journaliste? capables d’écrire , en bon et agréable français , un article étincelant ; ensuite parce que le même article réhabilitait enfin cette polygamie que la plupart de nos correspondants se croient moralement obligés de condamner ! La curieLse réponse de Louis Forest n'appelle
qu’un commentaire très bref : il reconnaît lui-même que les peuples à civilisation un peu brillante ont eu recours à la polygamie après les guerres ; il proclame également qu’elle fut pour eux , comme clic pourrait l’être pour nous , une solution à des maux facilement constatables ! mais il voit un obstacle à son actuelle application pratique : il faudrait , ditdlt une discipline . Comme nous n’avons cessé de le répéter au cours de notre enquête , parce que c’cst une vérité première , cette discipline , comme toute convenance morale , en ce domaine, n’est que fonction de /'éducation. L’obstacle que nous rencontrons ne survivrait donc pas à une génération, si l’on voulait . Mais aura-t-on l’intelligence de vouloir ? Cela ne dépend que du parlement auquel je dédie précisément cet ouvrage .
Quant à l’objection de la jalousie démocratique, l’encyclopédiste Louis Forest ne croit-il pas que le peuple peut actuellement avoir autant de colère contre les enrichis de la guerre qui ont puisé dans son sang de quoi s’offrir ces poules de luxe, ces maîtresses endiamantées qu’ils étalent avec ostentation dans leur limousine, au Bois, aux courses, ou que cyniquement, bien que mariés sous le régime monogamique, ils affichent dans leur loge ou dans leur avant-scène, à l’occasion d’une générale ou d’une première un peu mondaines ?
Réponse de JVtelle Jane Renouardt,
artiste dramatique, directrice du Théâtre Daunou
Monsieur et cher Confrère,
Je crois qu'il est indispensable qu'un homme ai! au moins deux femmes légitimes ; maïs on ne forcerait personne, bien entendu.
Ce serait, je crois, de nature à remédier à la crise des malentendus, drames passionnels et autres petits inconvénients de rexi&ieiice»
A quelques exceptions près, j’ai Pimpression que, pour les hommes, ce ne serait qu’un acte de régularisation.
Jane Renouàrdt*
Remercions la brillante artiste de l'adhésion qu'elle donne si franchement à la polygamie et qui nous est d'autant plus précieuse que c'est celle d'une jolie femme et d'une de nos plus délicieuses actrices du Boulevard .
Et n'oublions pas d'enregistrer la formelle déclaration de cette mondaine avertie, qui connait bien son Paris, que la polygamie ne serait, pour les hommes « qu’un acte légal de régularisation ».
Réponse de JM* Henri Barbusse* directeur de Clarté
Mon cher Confrère,
Le jury de Versailles a acquitté, dites-vous, un bigame. Je ne connais pas les détails de l’affaire, mais je pense qu’il n’y a pas lieu de conclure que la justice actuelle est en voie de considérer la bigamie comme inoffensive. L’institution du mariage est liée étroitement à l’esprit et à la lettre de notre code, et tant que celui-ci ne sera pas modifié profondément dans toutes ses tendances, on enverra invariablement les bigames en prison.
Je dis cela pour constater qu’une réforme de cette importance est absolument incompatible avec la législation de l’actuelie société. Cette législation protège le mariage, non pas certes pour des raisons de moralité, quoiqu’elle se targue volontiers d’une auréole de ce genre, mais le mariage a, juridiquement et légalement, sa racine dans le domaine des intérêts et de l’argent. 11 n’est institué (et ensuite sanctifié comme tout ce qui
est institué) que pour sauvegarder l'héritage et pour permettre de codifier toute une machination d'ordre conservateur.
On ne peut donc répondre sérieusement à votre enquête qu’en mettant en question l'ensemble des principes en vigueur dans nos vieilles sociétés, mais on ne peut, dans cette antique machine dont toutes les pièces s'engrènent, remettre quelque chose à neuf s*ans démolir le tout. Il est hors de doute que, dans un ordre social intelligent et juste, la loi n'aurait pas à porter, comme elle le fait, ses commandements intempestifs et déplacés dans la question des rapports sentimentaux de l’homme et de la femme. Il y a lieu d'instituer la liberté toutes les fois qu’il n’y a pas d’inconvénients pour l’intérêt général et c’est le cas ici. Comme vous le dites fort justement, la monogamie imposée a quelque chose d’immoral et pousse, du reste, fortement à l’hypocrisie. Il a été pendant longtemps scandaleux que le divorce ne pût être prononcé. L’abus, pour être moins brutal et moins péremptoire, n’en est pas moins un abus, puisqu’il ne sert absolument, je le répète, qu’à maintenir, au moyen de gendarmes et de juges, l’intégrité de certains préjugés sociaux exclusivement matériels et économiques. Je suis donc de votre avis, beaucoup plus que vous-même peut-être.
Henri Barbusse.
Voir mes correspondants « être de mon avis beaucoup plus que moi-même » est un record que je me félicite d'autant plus d'avoir atteint que jamais, sans doute, il ne sera battu . Il me suffit, en général, qu'on soit de mon avis, pour que je m'estime être dans le vrai. Mais, là, c'est trop : je suis confus I M. Henri Barbusse aime d'ailleurs assez déconcerter son monde . Tout en lui ou autour de lui est sujet à étonnement . Ce chambardeur farouche est un aimable gentilhomme , au fin profil de médaille, dont la grâce presque mièvre ne laisserait jamais supposer qu'il ira demain lancer une bombe sur l'Elysée. Il a écrit Clarté. Il a fondé le groupe Clarté. Il est le rédacteur en chef
du journal Clarté. Et il adore la pénombre de son cabinet de la rue Alberl-de-Lapparent, où le jour est tamisé par un vitrail qui provient peut-être de quelque église ...
N'importe 1 Retenons aujourd'hui ses judicieuses réflexions , tout en lui faisant doucement remarquer que , sans besoin de bouleverser tout le code civil , pour instituer la légalité de la bigamie ou de la polygamie , il suffit simplement d'abroger l'article du Code pénal qui les condamne .
Remarquons enfin — pour ceux qui croiraient que l'auteur Feu a voulu faire là une déclaration de principe — que le célèbre révolutionnaire n'est point seul de son avis en ce qui concerne la subordination du mariage monogamique aux questions d'argent et d'héritage : nous avons vu d'autres sociologues impartiaux ( notamment Charles Letourneau) émettre la même opinion , qui d'ailleurs ne souffre pas de discussion.
Et rappelons-nous surtout que cet écrivain convient , lui aussi, que « la monogamie imposée a quelque chose d’immoral ».
Pourquoi dès lors l'imposer ? 7'out est là.
Réponse Je Ak. Henry Kistemaeckers, auteur dramatique
Monsieur et cher Confrère,
Je suis atteint, depuis environ trois jours, d’un mal étrange, assez fréquent, du reste, chez nos contemporains, et qui consiste à rapporter tout à soi comme si l’on était exactement le centre de la terre.
J’ai donc bien peur de ne pouvoir répondre d’une façon suffisamment objective à la grave enquête que vous veneL5 d’entreprendre.
La polygamie me paraît devoir entraîner bien des fatigues pour les hommes d’un certain âge, et bien des déceptions pour les hommes d’un âge incertain.
Meme avec Paide des autres, qui ne sont plus nombreux, je ne crois pas qu’elle puisse conjurer la crise de dépopulation : ce qu’une femme peut ne pas faire, plusieurs femmes peuvent ne pas le faire.
Enfin, puisque votre bienveillante inquiétude s’élève jusqu’à la morale du problème, je doute fort que la polygamie porte un coup redoutable à l’hypocrisie des mœurs : le domaine de l’hypocrisie s’étend à l’infini.
Essayez tout de même, si ce que nous appelons le cœur vous en dit. La matière de votre enquête appartient à la science, et je n’ai foi qu’en la vertu des méthodes expérimentales. Je suivrai vos travaux avec une vive curiosité.
Je v$us prie de croire à mes sentiments confraternels.
Henry Kistemaeckers,
Quand on ouvre une enquête , quand on lance les circulaires, j'avoue qu'on hasarde des pronostics sur les réponses .
Je n'attendais pas du tout de l'auteur vibrant de l’Instinct, de la Flambée, de la Passante, une telle note de scepticisme . Les sceptiques sont peut-être plus positifs que les enthousiastes . Mais ce ne sont jamais les sceptiques qui sont des créateurs, des promoteurs ou des réalisateurs ...
Nous entendons bien parbleu ! que « ce qu’une femme peut ne pas faire, plusieurs femmes peuvent ne pas Je faire », mais c'est précisément « la science expérimentale » elle-même du calcul des probabilités qui enseigne qu'il doit y avoir à priori, plus de chances de procréer en couchant avec plusieurs femmes qu'en ne couchant qu'avec une seule . L'existence des enfants adultérins en est la preuve vivante ,
Et puis Calino répondrait au dramaturge que ce que plusieurs femmes peuvent faire, une seule ne le peut pas : une femme n'est jamais enceinte qu'une fois à la fois , et plusieurs femmes peuvent être grosses ensemble . Or le résultat n'en sera pas le même pour la repopulation . Méfiez-vous de vos boutades , spirituel auteur : on peut trop facilement vous les retourner /**.
Réponse de JM. JMickel Georges- Mickel, chroniqueur satirique de Fantasio , d’Excelsior, etc...
Mon cher Confrère,
Je réponds bien volontiers à votre enquête :
— Ce n’est, dans tous les cas cités, qu’une question de tempérament.
Bien vôtre,
Michel Geobges-Michel.
Alors, si je vous entends bien , mon cher confrère, vous admettez que celui qui a du tempérament a te droit d'en faire profiter plusieurs femmes et de profiter avec, comme diraient nos bons amis Belges ...
Alors, en définitive, vous êtes avec nous !
Alors, ail right, comme disent nos mauvais amis Anglais ...
Il est en effet certain que le spirituel rédacteur de l’Œil de vache, assez bien placé pour connaître, lui aussi, la chronique scandaleuse de tous nos Deauville , a raison — contre le Code — de subordonner ici l'objectif au subjectif et de tout ramener à des cas d'espèce . Et c'est pourquoi la liberté absolue, préconisée par Henri Barbusse, doit être la règle non moins absolue .
Réponse de JS/L. Henry Bernstein,
auteur dramatique
Monsieur et cher Confrère,
Votre questionnaire me prend un peu au dépourvu, Je le confesse.
1* Un homme doit-il avoir plusieurs femmes légitimes ? Il m’est difficile de regarder, d’ores et déjà, la polygamie comme un devoir... Elle est, quant à présent, punie par les lois.
2° Je ne pense pas que cette modification complète des mœurs puisse remédier à une crise de natalité. Il est fort évident que si les Français voulaient avoir plus d’enfants, ils commenceraient par en faire à l’épouse unique à laquelle ils ont droit pour l’heure.
3° Je pense que le nombre des adultères se multiplierait fort exactement par celui des femmes légitimes.
Vous touchez à une grave question, d’ailleurs fort intéressante, et qui met en cause toute notre civilisation. L’évolution sociale rétablira-t-elle un jour la polygamie, qui, en d’autres époques, régna sur le monde ?... Ce serait la fin de presque toutes les choses auxquelles nous sommes attachés par nos fibres les plus fortes.
Au résumé, je ne crois pas que nous soyons tout près de voir disparaître la famille et le foyer, tels que nous les concevons.
Remarquez que, dans ce cas, toute la littérature, ou à peu près, de... mettons les quinze derniers siècles, tomberait aussitôt en poussière.
Agréez, mon cher Confrère, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
Henry Bernstein.
Remercions d'abord le célèbre dramaturge de reconnaître que cette question est fort intéressante, ( sans quoi d'ailleurs il n’y eût évidemment pas répondu) et qu’elle met en cause toute notre civilisation.
Ah ! toute notre civilisation : elle est si belle, n’est-ce pas/ elle qui fit fusiller, assis sur une chaise, un pauvre morphinomane, innocent du crime dont il était accusé : Pierre Lenoir ; elle, dont le code pénal stipule, en ce vingtième siècle , que quand une condamnée à mort sera enceinte, on la laissera faire son petit d’abord pour ne la guillotiner qn’après !... Ah ! oui, comme vous, le magnifique auteur du Voleur, de la Rafale et de tant
d'œuvres fortes marquées au coin du génie , vous devez l'aimer et V estimer et la respecter , cette civilisation que vous-même reconnaissez indirectement fondée sur le mensonge de l'adultère /
D'ailleurs nous avons vu, au cours de ce livre, qu'à moins que le xne et le xvn6 ne fussent ceux d'avant notre ère — et je ne le crois pas l — toute la littérature des quinze derniers siècles, voire même celle des quinze derniers mois, ne tomberait pas en poussière .
Ah ! Bernstein, vous qui êtes un des maîtres du théâtre contemporain, quelle admirable pièce vous écririez sur cet immense problème ! sur ce duel de tant de ménages divisés par la question sexuelle, la primordiale, vous le savez bien l
Car je ne vous prends pas au sérieux, vous le sublime révolté de jadis, quand vous proclamez difficile de regarder la polygamie comme un devoir parce qu'elle est, quant à présent, punie par les lois . Vous savez mieux que personne, combien elles sont variables, les lois, d'un pays à l'autre, d'un climat à l'autre, d'une époque à l'autre, d'une latitude à l'autre ; vous savez qu'il suffit de passer la Méditerranée pour trouver permis au delà ce qui est défendu en deçà, et vous savez bien, comme le poète grec, vous qui sondez le cœur humain et qui planez au dessus des préjugés, qu'il n'est de vraies lois que celles de la nature : oseriez-vous nier que l'homme fût naturellement polygame ?...
Réponse de JVL. Paul JBrulat,
romancier
Mon cher Confrère,
Evidemment, je suis partisan de la polygamie, parce qu’il me paraît plus dangereux d’avoir une femme que d’en posséder plusieurs. Et la sagesse des nations nous
enseigne qu’il faut diviser pour régner. Mais, pour voüs dire toute ma pensée, je préfère encore le célibat. Cordialement vôtre,
Paul Brûlât.
Celte lettre portait Ven-tête officiel du Ministère de V Instruction publique
Si pourtant tous les hommes raisonnaient comme V auteur de La Gangue et de La Faiseuse de Gloire, que deviendrait la société bourgeoise contemporaine ?
Ou il n’y aurait plus d’enfants, ou il n’y aurait que des filles-mères . Il est vrai qu’alors on ne pourrait peutêtre plus leur jeter la pierre, et que les enfants illégitimes deviendraient tous des enfants légitimes , puisqu’il n’en pourrait naître d’autres : le terme d'enfants naturels, qui a aujourd’hui une acception péjorative si amusante, recouvrerait enfin un sens, lui aussi naturel , par conséquent exempt de mépris .
Donc, en dernière analyse, si je ne craignais la muflerie des hommes , ce règne de l’union libre me déplairait moins que l’hypocrisie actuelle de la monogamie, mais je préfère ta polygamie légalement permise .
Réponse de feu jMl. Jean Finot, directeur de La Revue Mondiale
Cher monsieur et éminent Confrère,
On ne saurait assez vous féliciter au sujet de votre enquête. Elle fait ressortir d’une façon troublante à la fois le danger de la diminution de la natalité française, de même que la fâcheuse hypocrisie des moeurs, qui révèle un état de polygamie générale de fait, pourtant si violemment réfractaire à sa justification légale.
Au train dont vont les choses, la plus glorieuse des Nations reste sous la menace de descendre au niveau des pays du troisième ou du quatrième rang, au bout de plusieurs décades.
Les causes en sont multiples. En qualité de président de Y Alarme, je m’efforce de contribuer à la suppression des éléments de la mortalité grandissante sous l’influence des boissons spiritueuses. Car, depuis 1870, la France a perdu de ce chef environ une dizaine de millions d’habitants,
La guerre, qui nécessite une révision radicale de la plupart de nos conceptions sociales, accuse également une grande répercussion dans le domaine des mœurs,
La disparition de plus d’un million de jeunes gens a enlevé toute chance à autant de jeunes filles de devenir des épouses ou des mères légitimes.
Hélas ! nous ne vivons point sous les lois du Karma, où alors, Mahadéva, « le soleil des soleils », se donnait la peine d’engendrer avec des vierges à la Dévaki, la mère céleste de Krishna, des enfants d’une façon immaculée.
Il m’aurait fallu un petit opuscule psmr examiner la thèse soutenue par votre périodique.
Ne voulant pas abuser >de la patience de vos lecteurs, je me borne à souligner quelques suggestions contradictoires à creuser...
a) Dans le monde animal, la polygamie signifie fréquemment une forme d’évolution progressive. Ainsi les canards sauvages sont monogames ; domestiqués et par cela même civilisés, ils deviennent polygames, Darwin l’avait constaté jadis, presque à contre-coeur. En serait-il de môme chez les humains ?
b) Maints peuples d’Orient qui pratiquent la polygamie depuis des siècles, n’ont réalisé dans cet ordre d’idées que la décadence de la femme, aux points de vue intellectuel, moral et physiologique, de même qu’un abaissement du sexe masculin, au point de vue de sa vitalité et de ses aspirations.
Pourtant les Mormons qui la pratiquent dans une ambiance de civilisation supérieure, ne cessent de s’extasier devant ses résultats. Une étude impartiale sur
le fonctionnement et l’efficacité de leur doctrine n’existe actuellement dans aucune littérature.
Votre enquête, qui provoque tant de bruit, encouragera peut-être un de nos sociologues à entreprendre ce travail ;
c) L’introduction de la polygamie réclamerait des modifications profondes dans les principes primordiaux de notre existence.
N’oublions pas que la femme, dont la dignité et les mérites se trouvent singulièrement rehaussés à la suite de la guerre, ne se résignera point à accepter d’une façon passive cette innovation. J’ai préconisé dans mon « Préjugé des Sexes » (1), la « dissemblance dans Véga lité », comme base capitale de leurs relations futures. Mais la plupart des femmes ne manqueront pas d’opposer la polyandrie à la délivrance de l’homme des liens conjugaux.
L’humanité subirait alors une anarchie complète des mœurs. La natalité y perdrait beaucoup et la morale encore davantage. Il serait intéressant de recueillir, parmi nos féministes en vue, leur opinion motivée, en ce qui concerne le salut de la France, menacée par la dépopulation, et le sort tragique des femmes condamnées à ne jamais jouir des douceurs du mariage...
Jean Finot.
Mon premier mot, en commentant cette réponse , doit être Vhommage de mon admiration pieusement déposé sur une tombe prématurément ouverte .
Je vénérais ce penseur, ce philosophe, cet écrivain, cet encyclopédiste tellement remarquable que ses travaux, ses ouvrages et sa valeur lui avaient acquis une notoriété et une autorité universelles . U estime en laquelle sa lettre prouve qu'il me tenait m'honorait grandement. Une des raisons pour lesquelles je ne pardon-
(1) « Bibliothèque de Philosophie contemporaine » (6* édition).
lierai jamais à un Barihou de m’avoir embastillé est que je fus ainsi empêché d’aller saluer la dépouille de ce grand Français .
Mes lecteurs savent que le vœu que contenait cette lettre a été réalisé par M. Raymond Duguet, qui a publié sur les Mormons l’étude impartiale que souhaitait Jean Finot , et l’on sait combien ses conclusions leur sont en définitive favorables .
Il est cependant un point sur lequel, de son vivant, j’avais avoué à mon illustre correspondant ne point partager son opinion . C’est quand il écrit que « la dignité et les mérites de la femme se sont trouvés singulièrement rehaussés à la suite de la guerre ».
Ah ! mon bon maître, lui disais-je dans mes commentaires du Grand Guignol, vous vivez, on le voit, dans votre lointaine tour d’ivoire. Sans quoi vous auriez rencontré trop d’infirmières vicieuses et trop d’épouses qui, en attendant le retour de leur mari ou de leur amant, n’eurent ni la vertu ni la patience de Pénélope. Sans doute, les bourreurs de crânes ont célébré les héroïnes qui bondissaient sous l’outrage , quand un embusqué de l’arrière voulait profiter de l’éloignement de l’autre ; et il y en eut, certes, mettons trois sur dix. ( Comme ça, chacune de mes lectrices pourra dire à son mari : « Tu sais, mon chou, moi j’en étais, de ces trois là I ») Seulement c’est un généreux maximum. Alors, pour qui a connu la facilité des femmes pendant la guerre, cela ne les a pas grandies, même à ses yeux, puisque l’homme est assez mufle pour mépriser celle qui s’est donnée à lui. Donc la femme fera peut-être, sauf un peu de « chichis » pour la forme, beaucoup moins de difficultés qu’on ne croit à accepter cette innovation...
Jean Finot est mort trop tôt pour lire Les Don Juanes, de Marcel Prévost, et La Garçonne, de Victor Margueritte : il aurait vu, le grand honnête homme, que l’Académie française elle-même lui aurait crié qu’il avait des illusions sur nos femmes d’après-guerre, dont trop fréquentent des... harems qui n’ont pas qu’un seul seigneur et maître ...
Réponse de JM. Alexandre .M,ercerea u,
penseur et poète
Mon cher Confrère,
La polygamie et la polyandrie existent sur tous les points du globe. Elles ont indubitablement toujours existé, et Ton peut être persuadé que l'histoire n’est que la répétition de la préhistoire. Certains peuples plus naturels, moins hypocrites et moins vains que les autres, ont légalisé ce que ni la morale, ni les religions, ni la crainte de l’emprisonnement et même de la mort n’ont pu parvenir à empêcher. Et chez eux la polygamie fut établie.
Féministe convaincu, je n’admets aucune différence morale ou légale entre les deux sexes. Polygyne, je ne trouve rien à redire à la polyandrie. Constatant que l’une et l’autre sont en fait, je suis pour leur légalisation, pour la polygamie réciproque. Non pas que j’attache au mariage la moindre valeur morale, mais, dans notre société, il est nécessaire à la protection des droits des conjoints et des enfants.
Je suis pour la polygamie réciproque, en outre, parce que je suis pour la disparition du mensonge, de l'hypocrisie, d’une fausse morale dont tout le monde fait étalage, que personne, ou presque, n’observe.
Et puisque, humainement, vous faites valoir le cas de tant de filles réduites à mourir « vierges et martyres » ou à « se déshonorer », je voudrais que la jeune fille ne fût pas férocement condamnée à une chasteté mauvaise conseillère, malsaine et cruelle, depuis la puberté jusqu’à l’âge souvent très avancé où un Monsieur veut bien consentir, après usure à peu près complète avec toutes sortes de femmes moins farouchement pures, à l’épouser. Je voudrais que la jeune fille, la femme qui a obéi à la voix impérieuse du cœur et de la chair en dehors du mariage, fût considérée exactement comme l’homme dans les mêmes circonstances. Que le fiancé attache à sa virginité exactement la même importance qu’à celle de sa fiancée, ou vice versa . Que l’individu
qui abandonne la femme séduite, avec ou sans enfant, soit mis au ban de la société, et non la victime I Enfin, que l’enfant dit « naturel » ne soit pas traité de façon dénaturée, et lésé dans tous ses droits, moralement et matériellement !
Je voudrais... qu’en toute chose les civilisés cessent d’être des sauvages, des imbéciles, des égoïstes et des hypocrites ; mais nous sommes en plein jardin d’Utopie.
Alexandre Mercereau.
Je me bornerais à souscrire purement et simplement à ces vérités, sobrement ramassées, si je n'avais à y apporter la réserve que j'ai indiquée dans mon commentaire de la réponse de J AL Rosny aîné et .que j'ai développée dans ma méditation sur la polyandrie .
Réponse Je jM. .Luc Dutemple,
créateur du Journal Parlé Mon cher ami,
Il ne faut pas supposer que beaucoup d’hommes ont hypocritement plusieurs femmes parce que la loi ne ieur en accorde qu’une, et que si...
J’entends bien que l’hypocrisie et le mensonge sont révoltants, mais comme il y a de pieux mensonges, il y a aussi de pitoyables hypocrisies. La Nature, que vous invoquez, est ironique et nous enferme souvent dans de décevants dilemmes.
N’importe, je suis tout à fait avec vous, étant contre toutes les choses imposées par des habitudes ridicules, des lois intéressées, des institutions hors nature ; le
mariage en est une et spécule vraiment trop sur la passivité humaine pour que je n’en sois pas l’adversaire.
A beaucoup l’application de la polygamie paraîtra malaisée. Pas tellement : c'est une simple question d'éducation .
J’ai vécu assez longtemps en Afrique et en Asie parmi les Musulmans, pour avoir sur la question des idées positives : la femme, sous toutes les latitudes et quel que soit le développement de son cerveau, demeure un être éminemment « moutonnier » ; il suit la foule, et lorsque la « mode » sera à la polygamie, la femme acceptera sans difficulté le concubinage, comme elle accepte, dans le mariage légal, l’hypocrite cocuage du « Beau monde » et les brutalités de l’homme du peuple saoûî.
Vu sous un angle humoristique, je sais plus d’une femme qui répondra à votre enquête, en rappelant mon propos liminaire : Les hommes ayant autant de femmes qu’ils pourraient s’en offrir, n’est-il pas à craindre qu’ils ne se lassent assez vite, et ne deviennent — même les barbus — pédérastes. Hé ! C’est à voir...
Pour conclure utilement, je dis : Pourquoi n’essaie-ton pas ? Que tous ceux qui croient à la franche et naturelle polygamie se groupent en une Association... Il n’en faut peut-être pas plus pour créer la « Mode », forgeuse d’opinion.
Luc Dutemplb.
Bien que l'objet de l' Association des polygames soit interdit par les lois actuelles, j'accepte la responsabilité de recueillir les premières adhésions des plus courageux . Car les hommes aussi sont « moutonniers ».
Qui donc veut être fondateur, président, membre d'honneur, membre actif ? Tous les postes sont à prendre ...
Trêve de plaisanterie, il y a là une suggestion certainement intéressante, et je recevrai avec plaisir toutes communications relatives à cette idée qui a été, on l'a vu, dans cet ouvrage, réalisée ailleurs, et qui pourrait forcer la main à la mollesse du Parlement, tout en faisant, en attendant, des heureux l
Réponse Je NLme jMLarieJLoui.se Néron.,
femme de lettres (Réponse publiée dans Le Progrès)
Suivez-vous la croisade entreprise dans quelques revues en faveur de la bigamie légale qui permettrait à un homme de posséder plusieurs épouses légitimes... Car... enfin..., vous me comprenez. Un journal qui aime les questions indiscrètes, le Grand Guignol , a même posé nettement la question et il enquête le plus sérieusement du monde près des personnalités politiques, mondaines et littéraires, pour connaître leur opinion sur ce nouveau mode familial qui, d’après certains, est le seul capable d’enrayer la dépopulation.
Je ne vois pas bien comment, du reste. Si le ménage à deux dans les conditions actuelles de la vie, en est au point que l’arrivée du deuxième enfant est un désastre pour le budget étriqué, ce n’est pas deux femmes de plus qui allégeront les charges de celui qui sera chargé de pourvoir à leurs besoins. Nous voyons bien assez de divorces quand une seule épouse est maîtresse de maison, qu’est-ce que cela serait, grands dieux, quand elles seraient plusieurs à se disputer le même homme.
Là bigamie existe, en fait, hélas ! fort souvent ; ne connaissons-nous pas ces doubles ménages qui ne sont heureux ni l’un mi l’autre et qui causent plus de soucis que de joie à ceux qui en sont affligés — et affligés n’est pas trop fort, c’est le terme exact. Eh bien, ces maris en partie double peuvent-ils se glorifier d’une paternité plus heureuse ? Ont-ils plus d’enfants ? Non, au contraire, l’époux rogne sur la part de son ménage légitime pour entretenir l’illégitime et il ne tient pas à augmenter ses frais ni d’un côté ni de l’autre.
Trois femmes pour un mari ! Voilà peut-être un amusant titre de comédie, mais le mariage n’est pas une plaisanterie, et si ceux qui prêchent la repopulation à outrance n’ont trouvé que ce cheval de bataille, ils ne sont pas encore près de gagner la partie. Ni nos moeurs, ni notre compréhension de la famille ne s’accordent avec la polygamie. Elle a évidemment existé en France, puisque les premiers rois francs étaient bigames. Clotaire, d’après les historiens, possédait six femmes et le populaire Dagobert en épousa trois en deux ans. Mais le
mariage ne paraissait pas être, à l’époque, ce qu’il est aujourd’hui ; à proprement parler, ces femmes étaient plutôt des servantes que des épouses. Il y avait toujours la préférée qui était la maîtresse, les autres étaient de temps en temps remarquées par le mari... et s’accommodaient de cette parcimonie amoureuse... mais nous sommes si loin de ces temps-là qu’ils nous semblent remonter au déluge. Depuis des siècles, la législation condamne la bigamie, et des peines sévèrey frappent ceux qui en sont convaincus. Au quatorzième siècle, c’était la pendaison ; la Révolution adoucit cette rigueur, se contentant de douze ans de fer.
Malgré la sévérité de la loi, il y a toujours eu des bigames régulièrement mariés à plusieurs femmes et assez chanceux pour cacher leur état-civil fort longtemps. On cite des cas fameux, tel celui de la Pivardière, châtelain à Narbonne avec sa première femme, huissier à Auxerre avec la seconde. Ce double ménage dura de longues années : le mari se partageait entre ses deux épouses, les rendant également malheureuses, diton. Tout a une fin : un hasard fit découvrir la vérité et condamner le coupable. Les annales judiciaires sont pleines de procès où la bigamie joue son rôle. La ville de Luchon a eu, il y a une trentaine d’années, un cas de bigamie, qui s’est arrangé à l’amiable, mais qui n’en était pas moins pénible. Une fille du pays, belle, appartenant à une famille bourgeoise, avait été remarquée par un baigneur, un Brésilien fort riche. Il demanda sa main, l’obtint, se maria et fit construire un magnifique chalet pour abriter son bonheur. Cela dura trois ans. Mais, un beau jour, on vit arriver (avec ses deux enfants) l’épouse légitime qui, ayant retrouvé la piste de son mari, venait le chercher. On fit une pension à l’épouse n° 2, qui consentit à la rupture sans bruit.
Un de nos confrères, le Ruy Blas, commentant les raisons données par les partisans de la pluralité des femmes en matière matrimoniale, en arrive à conclure que « le mieux serait d’encourager ceux qui font de la polygamie à outrance à se contenter d’un intérieur calme et gai où l’on est aimé et choyé ». Et la repopulation, assure-t-il, y trouverait son compte.
Marip~Lo disse Néron.
Sous ce pseudonyme se cache la distinguée personnalité de Madame Jean-Bernard , la femme du directeur de la Presse Associée.
Ayant déjà repondu à la plupart des objections que contient cet article, je n’imposerai pas à mes lecteurs de fastidieuses redites .
J’ai voulu impartialement donner une opinion défavorable à ma thèse .
Je n’ajouterai qu’un mot, si on me le permet : je crains, Madame, que vous ne soyez orfèvre I
Réponse de M.. Camille Le Senne,
maître de conférences à l’Ecole des Hautes-Etudes Mon cher Confrère,
En principe, je répugne à la polygamie, qui est en contradiction avec toute notre civilisation traditionaliste, tant païenne que chrétienne. Le harem est oriental ; le gynécée est occidental. Une modification aussi profonde que l’institution de la pluralité des femmes légitimes équivaudrait à une révolution sociale.
En fait, les palabres humanitaires aboutissant toujours à d’immenses massacres, je crois qu’il faut prévoir une effroyable effusion de sang humain pendant la seconde moitié du vingtième siècle, si les pacifistes continuent à bourdonner dans le vide. La population mâle diminuerait alors en de telles proportions que la polygamie s’imposerait.
Maintenant, par quels moyens pourrait-on la réaliser, ou tout au moins la préparer ? J’avoue que vous me prenez au dépourvu et que je demande le temps de réfléchir.
En ce qui concerne la prostitution (un bien gros mot pour une chose aussi quotidienne et banale, devenue article de libre échange) elle resterait la même. Nous l’aurions chez nous, au lieu d’aller la chercher au dehors.
Croyez, mon cher confrère, à tous mes meilleurs et dévoués sentiments.
Camille Le Senne.
Avant la guère, le compositeur Henri Dickson, alors directeur des Noctambules, avait eu Vidée de fonder V Académie littéraire des Noctambules . Camille Le Senne et moi en fûmes nommés membres par nos confrères, ainsi (pie René Fauchois, Gaston Picaid et quelques autres : nous étions dix . Quel dommage quelle ne fonctionna jeûnais, car nous eussions eu des discussions épiques. J'aurais notamment développé, contre la thèse classique : Si vis pacem, para bellum, la thèse vraie des pacifistes : Si vis pacem, para pacem I
Mais ce n'est pas ici le lieu d'aborder ce problème . Aussi bien je crains qu'une folie criminelle, qu'une intransigeance aveugle ne nous vaillent une prochaine tuerie : combien nous faudra-t-il de millions de morts males — nous en avons déjà plus d'un et demi — pour que M. Camille Le Senne croie venu le moment où il reconnaît lui-même que la polygamie s’imposera ?
Réponse de .M . Pierre jMLortier, directeur du Gil Blas, auteur dramatique
La polygamie aurait évidemment l’avantage de remédier à la crise de la natalité, du célibat et même à celles du logement et des domestiques. Mais la femme, ayant les mêmes désirs que l’homme, revendiquerait aussitôt les mêmes droits et trouverait, pour les faire triompher, des arguments aussi probants.
Alors pourquoi, chez un esprit aussi libre que le vôtre, ce besoin de légalité ? L’amour ne connaît pas de lois. Ne lui en forgez donc pas de nouvelles. Ne l’enchaînez pas I Ce n’est pas sans raison qu’on l’a toujours repré-
sente avec des ailes... Si vous voulez, nous allons nous contenter de demander la Séparation de V Amour et de VEtat .
Bien à vous,
Pierre Mortier.
Le fin lettré qu'est l'auteur du Verbe aimer m'écrivait, en m' envoyant sa réponse, que mon enquête était très intéressante . Et il reconnaît d'ailleurs que la polygamie offrirait de nombreux avantages .
J'ai longuement indiqué pourquoi la femme ne pouvait prétendre à l'égalité des droits, du moins la femme qui a consenti elle-même à aliéner sa liberté .
Quant à mon besoin de légalité, je n'aspire au contraire qu'à l'abrogation de la législation actuelle qui entrave précisément la liberté de l'amour plural. Si je veux la polygamie facultative, ce n'est que la liberté que je réclame, et non une loi nouvelle .
Et pourtant on a beau essayer d'être un esprit libre : on est bien obligé de constater que c'est parce que l'amour ne connaît pas de lois, même pas celles de l'honneur, qu'il court par le monde tant de pauvres gosses qui ne connaîtront, eux, jamais leur père...
Au surplus j'applaudis à la séparation de l'amour et de l'Etat : que l'Etat fiche la paix à ceux qui, ayant les moyens de toutes sortes d'épouser plusieurs femmes, diminuent ainsi le nombre des vieilles filles et des pauvres folles.
Réponse de JVL. Xavier Privas, prince des chansonniers
Mon cher Confrère,
Je trouve à mon retour d’une tournée de conférencesauditions à PEtranger, votre aimable lettre.
Voici ma réponse, dont vous excuserez le retard invo*
lontaire : « Une seule suffit, pourvu qu’elle soit bonne ». A vous, bien cordialement.
Xavier Privas.
Nous devons à la Vérité d'avouer que , pour une fois, nous nous inclinons devant cette réponse, cependant monogamiste, mais seulement en raison d'un cas d'espèce : Madame Francine Lorée-Privas est une femme si gracieuse, si exquise, que son mari eût été un criminel de ne pas lui vouer un amour exclusif .
Cela n'empêche pourtant que, d'une façon générale, pour la raison que j'ai déjà souvent donnée de la lassitude des meilleurs mets, la cuisine du pot-au~feu conjugal doit être variée . Autrement le mari s'offrira au dehors une petite fantaisie en extra, et c'est la porte ouverte à la prostitution, aux maladies vénériennes et aux enfants adultérins, trois maux qu'il faut supprimer ,
Réponse
poète révolutionnaire
lre question . — Qu’un homme doive avoir plusieurs femmes : Non ! Qu’il le puisse ? Oui !.. C’est affaire de capacité de sexe, de cœur, d’illusion, de patience, de résignation, etc., etc, Il est possible que certains, le voyant résolu à se prodiguer, l’aient en virile envie. Mais je sais bien que d’autres l’en plaindront. Tout se compense ici bas.
2* question . — Que ce soit de nature à remédier, etc. En jureriez-vous ? Moi pas ! L’expérience, vieille dame, montre suffisamment que ce ne sont pas les hommes qui couchent avec le plu** de femmes qui font le plus d’enfants. Le grand Jean-Sebastien Bach, que le pianiste Eugène Albert n qualifié, pourtant, de « chaste », se reproduisit vingt et une fois par ramerai II n’eut tou-
tefoîs» que deux épouses légitimes. Et l'une après l’autre...
Aussi bien, l’Europe a-t-elle fait plusieurs fois déjà l’expérience que vous semblez préconiser. Après la guerre de Trente Ans, la polygamie fut décrétée et recommandée dans les pays que cette guerre avait tant appauvris de leur « printemps ». Cela n’a pas valu à la civilisation des hommes meilleurs. Et qui voudrait, décemment, quand la guerre demeure une réalité sporadique ou une menace universelle, souhaiter que la natalité fût en aucun pays plus nombreuse ? Ne pourvoyons pas aux cadavres futurs. Quant à ce que vous appelez la « crise du mariage », sll est vrai que des « femmes en souffrent », qu’elles veuillent bien, eu égard à l’ordinaire qualité des hommes, m’en croire un peu : elles ne souffrent pas de grand chose. Ce n’çst pas s’égarer dans l’utopie que de rêver un monde où la femme ne sera plus bornée à cette duperie : le mariage.
3* question . — Que ce soit, enfin, un acheminement, etc...
Voilà, sans doute, de l’ironie. Espérer que l’homme, déjà si lâche, si perfide de cœur et d’esprit, quand il ne sévit que contre une « seule femme légitime », se montrerait plus généreux, s’il était licencié à s’affirmer contre plusieurs I î Laissez-moi penser, pour votre honneur, que vous ne le croyez pas sérieusement .
Supprimer les «enfants adultérins » qui, d’ailleurs, valent bien les autres, et la prostitution qui, d’ailleurs, vaut moralement mieux que certains mariages indubitablement « honorables » ; cela ne sera pas obtenu conséquemment à la polygamie, licite ou obligatoire.
Mais supprimez une société où l’exploitation de l’homme par l’homme implique, nécessairement, l’exploitation de la femme par l’homme, et que celuici soit monogame ou polygame, la prostitution aura vécu.
Georges Pioch.
U me suffit que le doux poète révolutionnaire m'ac l'orde d'abord qu'un homme puisse avoir plusieurs fem -
mes> puisque je veux la polygamie non obligatoire, mais
facultative . . , ,
IV autre part la polygamie autorisée , apres la guerre de trente ans, par la diète de Nuremberg , comme nous Pavons vu dans ce livre , n’a peut-être pas valu à la civilisation des hommes meilleurs . Mais il suffit qu’elle ait sauvé la race d’un péril : c’est déjà quelque chose !
Quant à la situation de la célibataire , nous avons vu qu’elle était devant un dilemme : ou prendre un amant, être une irrégulière et s’exposer aux maternités illégitimes si méprisées , ou souffrir physiologiquement du non exercice normal d’une fonction naturelle.
Or, quelle que soit la valeur des hommes, ces dames préfèrent généralement ne pas rester vieilles filles...
Réponse Je JM. V incent Hyspa,
humoriste J,
Mon cher Confrère,
Mon opinion sur la polygamie ?
Mais la polygamie me semble être la chose la plus normale et la plus naturelle du monde et du demimonde.
La polygamie, la nature elle-même nous renseigne. Un coq a toujours un nombre respectable de poules ; pourquoi un homme n’aurait-il pas deux ou trois femmes légitimes, puisqu’il lui arrive d’en avoir autant d’illégitimes ? Mais ce qui est possible en Orient, où la polygamie est admise, le serait-il en France, où la femme n’a pas la passivité de l’Orientale ? Je crois qu’un homme qui, dans notre doux pays, aurait épousé deux femmes, serait obligé de les séparer de manière qu’elles ne se rencontrent jamais ; je ne les vois pas toutes les deux dans son ménage, ou alors on verrait encore augmenter le prix de la vaisselle, qui est déjà assez chère.
Je ne réponds pas aux autres questions que vous me posez, car les poser, c’est déjà les résoudre.
Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments les plus cordiaux.
Vincent Hyspa.
Est-ce que, ô Vincent Hyspa, si les poules du coq se battaient et risquaient de casser un perchoir du poulailler, le coq devrait, pour cela, se passer de plusieurs poules ?
De même que les poules se sont accoutumées à cette vie, au point de ne plus penser à exiger un coq pour chacune d'elles, de même les Occidentales s'habitueraient parfaitement à la polygamie : l'exemple des Mormons le démontre dans la pratique .
Et puis si, au début , il y a un peu de casse, ça ne sera jamais pire que celle des actuels drames passionnels qui emplissent, chaque jour, les colonnes de nos journaux .
Mais au moins si vraiment, comme vous en convenez vous-même, la nature enseigne la polygamie, nous aurons déjà gagné, en l'admettant officiellement, de ne plus avoir un système de mariage par conséquent antinaturel, comme celui de l'actuelle monogamie, pourtant seule autorisée .
Réponse de jML Guy de Téramond,
romancier
Mon cher Confrère,
Il est fort possible — je n’y contredis nullement — que la polygamie soit le remède le meilleur à l’état social actuel dont nous souffrons.
Laissez-moi seulement vous dire que quand on est arrivé à un certain âge, c’est-à-dire qu’on a acquis
expérience, sagesse et philosophie, on n’a aucun goût pour se faire Turc.
On trouve qu’une seule femme, c’est déjà largement suffisant par le temps qui court .
Bien à vous,
Guy de Téramond.
L'auteur du Chemin du Bonheur apporte une singulière restriction à son opinion par sa dernière phrase, qui signifie que, quand par exemple le coût de la vie sera redevenu ce qu'il était avant la guerre, on pourra avoir sur cette question de la polygamie une opinion différente.
Mais puisque je ne demande qu'une polygamie facultative et non obligatoire, chacun sera libre de se contenter d'une seule femme . Je ne revendique la liberté d'en avoir plusieurs que pour ceux qui peuvent les nourrir, même par le temps qui court, et je suis persuadé que pour M. Coty ou pour M. Loucheur, par exemple, ce ne serait qu'un obstacle tout à fait relatif .
Réponse de Ml Ckarles-'Henry Hirsck, romancier et auteur dramatique
Mon cher Confrère,
1° Qu’un homme ait une ou plusieurs femmes légitimes, le plus souvent il en désirera et en obtiendra une ou plusieurs autres, pour la seule raison que nul sacrement ne consacrera cette aventure ou ne l’aura préparée.
2° Peu de couples aujourd’hui font des enfants exprès. Rien ne remédiera aux effroyables conséquences de la guerre. Je sais des femmes qui disent, maintenant, que la guerre ne peut pas être supprimasse, G’g$t
une affirmation criminelle. Je crois que les tueries de 1914-1918 ont tué le mariage. On verra, sous peu, se généraliser les unions libres. Elles deviendront la coutume. La morale changera ainsi, et ce ne sera pas la première fois.
3° La prostitution est inévitable. Les notaires la légitiment depuis des siècles, quand ils prêtent leur sceau ministériel aux marchés qui livrent une vierge de vingt ans à un vieil homme riche, ou à un homme jeune dont elle n’a aucune envie. On n’empêchera jamais une femme de trafiquer d’elle-même, ni un homme d’én acheter les complaisances. Et tout cela est bien laid et bien triste.
4° Une loi encore ? et pour légitimer la polygamie I I Il y a déjà trop de lois et qui ne servent pas à grand’ chose de propre, quand on y regarde d’un peu près. Louis XIV était polygame, et non sans une certaine grandeur, jusqu’à ce que l’âge l’ait pu confire en Mme de Maintenon. Comment mettre de l’ordre en ces affaires ? L’Amour est aveugle, quant au code et aux usages. Il est clairvoyant pour sa propre satisfaction immédiate. C’est pourquoi une femme séduisante aura toujours plus d’un soupirant après soi, et un homme bien fait, une cour d’amoureuses à portée de son bon plaisir. Les législateurs, les prêtres, ni les philosophes n’empêcheront cela de continuer de la sorte.
Croyez, mon cher canfrère, à mes meilleurs sentiments.
Charles-Henry Hirsch.
C'est précisément, mon cher Confrère, parce que nous pensons avec vous que les tueries de 1914-1918 ont tué le mariage, que nous estimons qu'il faut te revivifier avec la polygamie. Elle offre le double avantage d'exiger un moindre nombre d'hommes et d'apporter au mariage monogame , mort de monotonie, l'attrait de la variété qui , seule , pourra retenir l'homme an foyer abondamment garni . De même qu' actuellement, à l'heure des repas , un domestique lance le sacramentel « Madame est servie l *f de même, à l'heure du coucher, un autre
lancera le solennel « Mesdames, au choix ! ». Et la phrase célèbre deviendra morale !
Plus morale en tout cas que les unions libres dont Charles-Henry Hirsch prévoit la généralisation et qui constituent , elles , un véritable danger social ...
Quant à faire une loi nouvelle , je ne le deniande nullement : V auteur applaudi de la Danseuse rouge sait parfaitement bien qu'il suffit au contraire d'en abroger une, qui fait partie de notre code pénal ; ça en fera donc, simplement , une de moins !
Réponse de Ale Raymond Hesse,
avoeü du Barreau de Paris, secrétaire- général du Palais littéraire
Vous voulez donc, mon cher confrère, enlever aux pauvres hommes leur ultime consolation. Celui qui possède une épouse acariâtre se console aux bras d’une maîtresse. Si, par \a polygamie, vous rendez l’adultère légitime et obligatoire, il perdra charme et saveur. L’homme sera jugé sans excuse, s’il cherche le bonheur hors de son harem, où l’existence sera intenable.
Le jour, voyez-vous, où le confiseur intelligent laisse ses employés consommer à discrétion sa marchandise, il les dégoûte rapidement et pour toute leur vie de la confiserie.
Votre projet est donc très moral.
Croyez, mon cher confrère, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
Raymond Hesse.
Mais, mon cher confrère , c9est bien en effet parce que , comme vous le dites , l'homme deviendra inexcusable s'il sort de son harem, que pourra être enfin envisagée la disparition des enfants adultérins .
Quant à l'existence « intenable » dans le harem, lais sez-moi seulement vous répéter que ce n'est que fonction de l'éducation féminine : ainsi la jalousie amoureuse n'existe pas du tout entre les diverses jaunes . N'est-ce pas , dès lors, le paradis des hommes ?
Et même le paradis de certaines femmes blanches, si vous m'avez fait l'honneur de lire ce livre, et notamment le chapitre consacré aux Mormons, dont les femmes, guéries de cette maladie qui a nom la jalousie, se déclarent, elles aussi, parfaitement heureuses ...
Réponse de André Liclitenberger, homme de lettres, journaliste
Monsieur et cher Confrère,
J’ai pour principe et même pour habitude de demeurer bouche close devant les enquêtes. C’est le meilleur moyen de dire moins de bêtises qu’en y répondant. Toutefois, le sujet que vous envisagez est à la fois si délicat et d’une si incontestable actualité, qu’il y aurait quelque lâcheté à ne pas entr’ouvrir les lèvres.
Quand on a vécu en pays musulman, l’idée que la polygamie peut mener à la suppression des enfants adultérins et de la prostitution, paraît d’une adorable candeur.
En revanche, ne constituerait-elle pas un adjuvant assez intéressant pour conjurer la crise de la domesticité ? En épousant outre sa femme, sa cuisinière, sa femme de chambre et sa bonne d’enfants (à qui toutefois il évitera d’en faire), peut-être que le Parisien arrivera à procurer plus de stabilité à son ménage, surtout s’il sait y maintenir la spécialisation du travail. Mais il est extrêmement hasardeux de légiférer sans être sûr que les mœurs soient mûres pour que nous goûtions les bienfaits des lois nouvelles.
Entre le régime routinier sous lequel nous vivons et
Père de la polygamie officielle, il est peut-être opportun de ménager une période de transition : celle de la polygamie limitée et expérimentale.
11 sera permis d’avoir plusieurs femmes dans certains cas. Dans lesquels ? Le respect que j’ai pour le beau sexe, si longtemps opprimé, ne me permet sur ce point aucune hésitation. Si nous nous en remettions à l’égoïsme masculin de les déterminer, j’entrevois pas mal de grabuge, pendant quelque temps, devant nos gynécées. La paix n’y régnera (et encore) que si la femme, qui en est la reine, en pratique elle-même le recrutement.
A la suite de l’article premier de la loi future : « La Polygamie est rétablie », je demande donc que s’inscrive immédiatement l’article II ainsi libellé : « La première épouse est seule qualifiée pour choisir, et au besoin pour imposer la deuxième et toutes les autres ». On peut s’en remettre au Conseil d’Etat, qui est fait pour ça, de régler le texte des autres articles.
Cette expérience étant votée par les deux Chambres, je vous suggère, après dix ans d’application, de rouvrir une enquête. Si les résultats sont favorables, nous marcherons de l’avant.
Si, au contraire, ça ne va pas très fort, nous attendrons encore un peu avant de mettre définitivement au fancart cette vieille monogamie officielle, qui, comme une foule d’autres institutions humaines, ne casse rien, Hais a pour but et pour effet de gêner, vaille que vaille, dans leur malfaisance, quelques-uns des instincts les plus brutaux et les plus égoïstes d’une fort vilaine bête.
Veuillez agréer, mon cher confrère, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
André Lichtenberger.
Mon premier mot doit être une parole de remerciement pour la faveur spéciale dont mon éminent confrère t tenu à m'honorer .
Sans doute sa réponse n'est point en harmonie avec !a thèse que je défends et qu'il traite ici assez durement , puis** il « miÿüâie sz* son endroit le fameux mot si mal en*
contreusement décoché par Glémenceau au Président Wilson : celai de candeur.
Cependant, si Von doit s'incliner devant les chiffres et les faits, plus éloquents et moins discutables que les théories, la polygamie peut revendiquer des résultats qui sont à son honneur . En réponse en effet à ceux qui accusent les Mormons de se livrer, dans le magnifique temple de leur quartier général ( sur les bords du Lac Salé ) à des bacchanales et à des orgies, les missionnaires de cette nouvelle religion qui joignent, dit-on, à la séduction de leur parole celle de leur élégance et de leur jeunesse, disent simplement :
« Nous voulons régénérer le mariage et développer les « grandes familles. Dans l'Etat de l'Utah, où se sont était blis les Mormons, la moyenne des familles est de 7 « enfants, au lieu de 3 seulement dans le reste de l'Amé - « rique . Nous sommes polygames, certainement, mais « ceci est conforme à la Bible, et n'empêche nullement « la solidité des liens familiaux . D'aiUeurs la marche « du monde est orientée vers la polygamie à laquelle « nous atteindrons infailliblement . »
Quand les missionnaires Mormons viendront en France, ils n'auront pas de peine à démontrer que l'instinct donf parle in fine André Lichtenberger peut par faitement s'assouvir sans égoïsme ni brutalité, au contraire, car il fait simplement des heureux et des heureuses, tandis que la monogamie, qui va contre l'instinct, ne fait que des époux menteurs, des épouses trompées, des filles-mères, des bâtards et des vieilles filles desséchées et revêches .
Réponse de iVi. Lucien Descaves,
de l’Académie Goncourt
La polygamie est dans nos mœurs, et, si elle n'y était pas, le théâtre contemporain suffirait à l'y mettre.
La rendre légitime ? Patience...
Lucien Descaves.
Donc un des plus illustres des Dix convient :
1° que la polygamie est dans nos mœurs ;
2 • qu'avec de la patience , nous verrons le temps régulariser cet état de fait .
Mais pourquoi attendre ?
Puisse ce livre hâter l'heure de la liberté de l'amour plural !
Réponse Je JS/L. JS/L.~C. Poinsot,
Animateur de Vendémiaire
Il serait ridicule et vain de nier le côté naturel de la polygamie, surtout masculine. Il n’est que de regarder un poulailler pour voir qu’à son image, le mâle, du haut en bas de l’échelle zoologique dont nous sommes le faîte, a physiologiquement besoin de plusieurs femelles.
Mais la Société doit-elle, fatalement, imiter en tout la nature ? Nous nous coupons les cheveux et ne dévorons pas la viande vivante ! De plus, notre sensibilité, évidente mais faible chez les animaux, s’est développée au point de devenir, chez beaucoup, la sœur et l’égale de l’instinct. Nous avons créé l’amour-tendresse, compagnon et survivant (lors de l’apaisement des sens) de l’amour-volupté. Et l’on a résolu en somme, au mieux, le problème par l’amour conjugal, fait d’un peu d’amourvolupté et de beaucoup d’amour-tendresse (en la majorité des cas), et secondé clandestinement par l’amour extra-conjugal fait surtout d’amour-volupté. Cet ordre social monogamique d’extérieur a de grands avantages. Il évite les troubles domestiques et il coûte moins cher. Excusez-moi ; cette terrible question d’argent est un fait et les déclamations ne la suppriment pas. Le mari boucle déjà difficilement son budget, par ces temps de crise économique et de vie chère, avec une femme au foyer ; avec deux ou trois, il n’y arriverait plus. Sauf pour les toqués, une maîtresse à qui l’on offre un
cadeau de temps en temps, ou l’usage des amours tarifées, ne sont pas des à-côtés ruineux.
Traitez-moi donc de bourgeois, mais je trouve que les choses sont presque bien ainsi. Presque, parce qu’il existe tout de même un mal qui commande son remède. Le mal, c’est précisément l’hypocrisie des amours extraconjugales, qui vient de l’importance absurde accordée au geste génésique, au point de vue moral. N’est-ce pas Manuel Devaldès qui souriait de voir l’homme placer son honneur dans le. . d’une femme, c’est-à-dire dans un bien drôle d’endroit ? Le véritable honneur est autre part : dans la noblesse de l’âme et la dignité de la vie. Je ne vois pas en quoi nos grands hommes se sont diminués en couchant avec des petites amies d’un jour. Il faudrait donc qu’on finît par admettre que l’acte sexuel est l’équivalent des autres actes humains, qu’il est aussi normal de donner de la joie au sixième sens qu’aux cinq autres. Le prétendu obstacle de l’enfant n’en est pas un, si l’enfant naturel devient l’égal, en tout, du légitime. Terrassons la jalousie imbécile et libéronsnous de l’hypocrisie. Et l’ordre mono-polygamique actuel sera très acceptable.
M.-C. Poinsot.
Si le doux poète M.-C . Poinsot n'avait pas été gêné par son ruban rouge , il eût été tout à fait de mon avis .
Somme toute, en effet, il convient qu'il est aussi normal de donner de la joie au sixième sens qu'aux cinq autres ; que l'acle génésique n'ayant pas, dans la majorité des cas, l'importance absurde qu'on lui attribue, la jalousie est imbécile ; qu'enfin la polygamie, du côté masculin, est naturelle.
Alors pourquoi ne pas donner à de telles prémisses la seule conclusion que dicte la logique ?
Car si l'homme a fatalement une épouse et au moins une maîtresse se contentant d'un petit « cadeau de temps en temps », pourquoi traiter ces deux femmes sur un pied différent ? D'autant que jamais l'enfant adultérin ne sera l'égal du légitime. Pourquoi dès 'vrs ne pas
épouser les deux , également nécessaires au tempérament masculin?
Vous êtes admirable , Poinsot , de vouloir nous libérer de l'hypocrisie, en maintenant an état dont la base, vous le reconnaissez vous-même, ne repose que sur le mensonge, l'inégalité la plus choquante et le paradoxe le plus extravagant l
Réponse de JV1. Paul Perret,
de Fantasia et du Merle Blanc
Mon cher Georges-Anquetil,
En légalisant la polygamie qui existe, de fait, dans nos mœurs, ne craignez-vous pas d’enlever tout le charme et toute l’acide saveur de ce fruit aujourd’hui défendu ?
Et croyez-vous vraiment que la reconnaissance officielle de cette polygamie doive supprimer la prostitution ?
Tout au plus, la réduira-t-eUe, car le désir de l’homme s’égarera toujours sur les femmes qui ne sont pas sa propriété et dont il ignore les qualités et surtout les défauts. Je crois qu’on n’empêchera jamais le mâle de vouloir une autre femme et de mettre tout en œuvre pour arriver à la posséder.
La prostitution s’est créée pour la satisfaction des besoins et des variétés sexuelles. Donc, pour la détruire, il faudrait anéantir complètement ces besoins et ces variétés, ce qui est non seulement une utopie, mais encore la négation même des aspirations de la race.
Affectueusement,
PAUt Perret.
J'imagine pourtant , mon bon Paul Perret, du moins a priori, que, d'une part, le mari qui aurait satisfait
ses cinq ou six épouses Jerait un client de moins pour les prostituées ; et que , d’autre part, sur ces mêmes cinq ou six épouses, il s’en trouverait une ou deux que le mariage aurait sauvées à la fois du célibat, de la rue et de la prostitution . Enfin, quel que soit l’amour d’un homme pour les « variétés sexuelles », je pense qu’un bon choix de ses six femmes lui permettrait déjà un nombre honorable de fantaisies, dont on a immédiatement une idée concrète en multipliant ce chiffre de six par le nombre de possibilités qu’indique ( avec chacune) le Kama Soulra, par exemple .
Car j’entends bien qu’il n’est pas besoin pour un homme intelligent d’aller chercher hors de chez lui ce qu’il a dû enseigner à sa femme ... si elle ne le savait déjà .
Réponse Je JMœe Colette (Je Jouvenel),
femme de lettres, critique dramatique du Matin
Plusieurs femmes légitimes ? On y arriverait, Monsieur. Mais vous vous trouverez arrêté dans ce progrès par un obstacle d’ordre architectural. La crise du logement et, avant elle, la conception moderne de l'habitation s'opposent à toute organisation polygamique. Installer la polygamie dans l’étroit « trois pièces-et-une cuisine », alors qu’une seule femme suffit* souvent» à le rendre inhabitable... je vous en défie î Quand vous pourrez construire des demeures où plusieurs femmes trouveront la facilité de se réunir aussi bien que de s’isoler, nous en reparlerons.
Croyez-moi, Monsieur* bien sincèrement vôtre.
Colette de Jouvenel.
La maman des Claudine et de dix autres chefs-d’œuvre me fait une concession presque suffisante en me disant qm z
1° On g arriverait , et que v
2° ce serait un progrès.
Comme on doit toujours tendre vers le progrès , je ne doute pas que Madame Colette , qui est maintenant la femme d'un sénateur influent et d'ailleurs éminent , n'appuie fortement ma thèse auprès de lui .
Car l'objection du logement étroit est inexistante : il suffit de ne pas loger toutes les épôuses sous le toit du même harem : peut-être même qu'au début et pendant une génération , cela n'en vaudra que mieux ...
Réponse de ISfL. Henri Lavedan,
de l’Académie française
Mon cher Confrère,
La question, pour moi, ne saurait se poser.
Je ne suis pas plus pour la polygamie que pour l’anthropophagie.
Meilleurs sentiments.
Henri Lavedan, de l’Académie française,
Il g a, mon cher et illustre maître , une façon bien simple de concilier les deux : c'est, pour le polygame, de manger toutes ses femmes ... de caresses .
Opinion (non sollicitée) de M. Ret reyend, directeur de l'Opinion Sud-Africaine
Mon cher Confrère,
Je suis avec le plus vif intérêt vos courageuses campagnes et me délecte aussi à la lecture de votre enquête
sur la polygamie. C’est un sujet qui, sans m’être familier, avait cependant retenu mon attention au cours de mes études sur les mœurs islamiques. Je me permets donc de vous donner ici, pour votre documentation personnelle, un extrait de mon ouvrage : Les Amours Marocaines, dans lequel j’avais particulièrement étudié cette intéressante question.
Ch. VI. — A propos de la polygamie
La polygamie a certainement un gros inconvénient : elle apporte fatalement, par le microbe jalousie, la maladie du désordre familial. Un homme qui a plusieurs femmes, et par surcroît des concubines, risque l’enfer du ménage. Il règne en celui-ci des rivalités qu’aggravent l’intelligence, l’instinct bestial des créatures gravitant autour du maître, cherchant à l’accaparer, à le dominer.
Sans doute la loi exige l’égalité des traitements entre ces dames, mais l’amour et l’intérêt s’en moquent bien. Si l’accord régnait, tout irait à merveille. Il règne rarement. D’où la nécessité des logis séparés, mais cela résout mal le délicat problème de l’équilibre. C’est une vraie comédie qui se joue souvent dans ces familles, mais le vaudeville tourne parfois au drame.
Le plus curieux des mœurs amenées par cet état dechoses chez un peuple superstitieux est la fabrication des philtres destinés à rendre amoureux celui que chacune veut conquérir ; les philtres sont en général néfastes, et voilà pourquoi tant d’Arabes meurent trop jeunes, tout abus génésique mis à part.
Voici quelques-uns des ingrédients que les rivales font absorber plus ou moins secrètement à l’homme qu’elles veulent à tout prix : des punaises triturées dans un jaune d’œuf additionné de miel et de fiel de chacal ; du gingembre vert, de la noix de muscade, du poivre et trois têtes de coq.
Autre recette : égorger un moineau mâle, le saupoudrer de poivre chrétien, le griller et le piler, en faire une pâte mélangée d’une partie de crête de coq desséchée au soleil ; en donner la valeur d’un grain de lentille, car, disent les sorciers : « si l’on en prend davantage, ça tue ».
On voit le rôle du coq dans ces produits 2 imaginations surchauffées des altérées de spasmes...
Abd el Kerraz offre d’autres aphrodisiaques pour « exciter les passions des vieillards, même quand leur âge ne le comporte plus ». Nous ne nous permettrons pas de les détailler, mais on jugera de leur valeur scientifique, si Ton sait que le même savant décrète qu’il suffit qu’un homme à jeun crache dans la bouche d’un serpent pour le tuer. Ajoutons à cela des pratiques macabres, empruntant par exemple la crasse ou les rognures d’ongles d’un cadavre, ou encore des poils coupés en menus fragments...
Voilà où entraîne la polygamie.
Il ne sied pourtant pas de la juger sur de tels excès. J1 faut n’ignorer point que nombre d’Arabes la répudient. Et cela depuis longtemps. Dans certaines familles, le contrat de mariage mentionne que, si le mari épouse une seconde femme sans l’assentiment de la première, le divorce est prononcé de droit entre les deux conjoints.
Au Maroc, les Berbères sont généralement monogames. Et l’on peut dire que la tendance Maure va vers l’abolition de la polygamie, surtout dans de bonnes familles (en partie en raison d’économie, en partie par l’abus des négresses esclaves). Ainsi s’accomplira sans doute, comme chez nous, l’évolution fatale : polygamie, monogamie.
En attendant, l’Islam ignore à la fois quelques-uns des avantages de notre civilisation monogame et beaucoup de ses désavantages. Qui sait si la balance est en notre faveur ?
Rebreyhnd.
Retenons de cette page intéressante la prudente conclusion finale sur V incertitude du fléau de la balance, et faisons toutes réserves sur la marche de révolution que M. Rebreyend dit fatale , de la polygamie à la monogamie, Nous pourrions répondre an contraire que tout semblant se résoudre ici-bas par des cercles, nous reviendrons, là aussi, an point de départ, en le perfectionnant peut-être, et que nous obtiendrons une poly~
garnie légalement organisée , au lieu de la communauté informe et barbare de Vliiimanitè primitive.
Car y accepte qu’on limite au moins provisoirement ta polygamie , pourvu qu’on l’autorise .
Réponse de JM. Jean de Bonnefon,
de V Intransigeant
L’établissement de la polygamie ne serait pas un progrès, mais un recul vers la barbarie. Le mensonge de la monogamie est une vertu, comme les autres mensonges sociaux.
Au surplus, étant catholique, je ne peux discuter un projet condamné par l’Eglise Romaine.
Jean de Bonnefon.
Cette réponse appelle trois remarques :
1° M, Jean de Bonnefon , snob en paradoxes et peutêtre ès-chrétienté, est plus dur pour la vertu que nous n’aurions osé le penser, puisqu’il admet qu’une vertu puisse être un mensonge ! Or nous , nous ne voulons jamais supporter l’hypocrisie, même et surtout sociale t
2° Il nous concède tout de même, si la monogamie est un mensonge, que la polygamie est un état de fait ...
3° M, Jean de Bonnefon qui, nourri dans le sérail du Vatican, en connaît les détours, devrait cependant sè souvenir que son Eglise romaine, comme il dit, a souvent changé d’avis sur bien des points. Ne fallut-il pas un Concile pour reconnaître une âme à la femme ? Qui dit qu’un autre ne reconnaîtrait pas à un homme le droit d’avoir plusieurs épouses ? Car l’Histoire prouve irréfutablement que la vérité de l’Eglise romaine n’est toujours essentiellement qu’une vérité provisoire, Et c’est
d’ailleurs ce qui fait sa fragilité. Comme dirait sans doute Einstein, c’est une vérité relative. Or nous avouons notre embarras de proclamer, au fond, quelle est la véritable doctrine de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, puisqu’aussi bien nous avons vu le pape Grégoire II, cependant infaillible quand, comme chef de cette Eglise précisément, il enseigne les vérités du salut, se déclarer partisan de la polygamie, et qu’au surplus nous avons également vu, dans ce livre, la même Eglise donner, en faveur de nombreux princes, de non moins nombreuses entorses à cette interdiction, que ne connaissait point l’Ancien Testament. Mais M. Jean de Bonnefon est si profondément catholique qu’il est plus catholique que le pape...
Réponse de JV1. Octavé XJaanne,
homme de lettres
Mon cher Confrère,
Nous appartient-il vraiment de prendre parti dans cette question de la Polygamie ou Polyandrie ? Je ne le crois point. La nature suffit à régler tout ce qui est du ressort des unions et de la fécondation des êtres et des choses, au mieux, de ses mystérieux intérêts et besoins.
L'Alma Mater n’est jamais longue à faire éclater le prétentieux corset des lois sociales qui veulent la pousser à se conformer à un code absolument contraire à sa raison d’être. Elle maintient, malgré toutes les puissances hypocrites, nos instincts, et favorise, sans discontinuité, la perpétuation de la vie, par la multiplicité des facteurs génésiques. Elle réalise tous les rapprochements sexuels. Peu lui importe les accidentels excédents féminins. Jamais elle ne tarde à faire une équitable répartition proportionnelle entre les éléments mâles et femelles des contingents humains. Elle s’en-
tend mieux que nous à maintenir ou rétablir la balance en équilibre. Elle a horreur du vide, comme l’affirmaient nos pères, avec un esprit judicieux. On peut donc être assuré qu’elle orientera les vierges délaissées vers le Dieu des Jardins. Priape, tout aussi bien que notre cœur a ses raisons, que la raison même ignore. Il ne manque pas les occasions de se prodiguer dans l’ombre favorable à ses caprices, et celles qui en rêvent connaissent l’heure du muletier.
Il ne nous convient aucunement d’établir la polygamie. Elle n’a cessé d’exister, depuis l’origine des êtres. Les édits d’une morale d’Etat n’ont jamais pu s’opposer à sa libre allure parmi nous. La société et ses conventions furent toujours des intrus et apparurent comme de ridicules non-valeurs, vis-à-vis de l’Espèce et des conditions biologiques de l’Humanité.
Il est difficile d’imaginer une polygamie réglementée, acceptée par tous, dans l’état de nos mœurs actuelles. L’épouse est si étroitement jalouse de ses droits de possession et de ses prérogatives dans un ménage où sa volonté impérieuse est d’être unique et incontestée, qu’il serait téméraire de croire qu’elle puisse jamais admettre les partages, le morcellement de son pouvoir ou la division de sa puissance d’achat déjà si inférieure à ses désirs d’inapaisable coquetterie.
En ce qui concerne l’homme, je ne puis concevoir la polygamie que dans le Code pénal, comme une sorte de condamnation intermédiaire entre les travaux forcés et la punition capitale. Dans notre Occident, ce serait un enfer effroyable, où il faudrait abandonner toute espérance, après s’être livré aux tortures des furies perpétuellement dressées contre le mâle infortuné qui les aurait choisies pour se créer un paradis de Mahomet, inacclimatable chez nous.
Aristophane disait : « Il n’y a pas moyen de vivre avec ou sans ces coquines ». Le dilemme est toujours aussi ardu que dans l’antiquité. La monogamie constitue un minimum de peine afflictive. La pénitence est douce aux uns, cruelle aux autres — mais la polygamie... Quel Jardin des Supplices î Y songez-vous ?
Octave Uzanne.
Il est extraordinaire que la plupart de mes correspondants me parlent de mon projet d’ établir la polygamie, et viennent me dire : la nature suffit à régler tout .
Mais pardon, moi, je ne veux rien instituer . C'est l'Etat qui a institué une monogamie fausse et arbitraire, en punissant le polygame. Moi, je ne demande que l'abrogation de cette interdiction, et, si la nature suffit en effet à régler tout, ne faites pas intervenir de lois prohibitives, comme celles qui existent, dans des questions que la nature suffit à régler : par conséquent laissez ceux qui le veulent libres d'épouser qui ils veulent et autant qu'ils le peuvent.
On voit qu'au début de sa lettre, mon érudit correspondant invoque des préceptes en honneur du temps de Bacon qui, — au fait — fut loin d'être un âne. N'étaitce pas lui qui, père de la meilleure médecine moderne, avait surtout confiance en cette vis medicatrix naturæ, sur laquelle semble encore compter, sans la nommer, M. Octave Uzanne ?
Rappelons-lui cependant l'adage : Aide-toi, le ciel t’aidera et souvenons-nous que, de même que, parfois, le forceps vient très heureusement au secours de la nature, les lois humaines apportent de non moins heureux correctifs au désordre naturel ou aux folies meurtrières des hommes.
Nous avons vu à plusieurs reprises — notamment après la guerre du Péloponèse et après la guerre de Trente ans — l'institution de la polygamie légale sauver Athènes, la civilisation grecque, puis l'Europe.
La Nature avait daigné accepter la collaboration humaine ! Et, heureusement, car la nature n'a ni cœur ni pitié. Comme elle crée sans joie, elle laisse mourir sans chagrin.
Quant à l'acclimatation éventuelle chez nous du Paradis de Mahomet, je continue à. prétendre que ce n'est qu'une question d'éducation et d'accoutumance. L'expérience des Mormons suffit à le prouver, encore qu'ils aient eu l'extrême habileté de placer cette propagande sur le terrain religieux, qui permet la soumission sans révolte à un dogme.
Que si l'on m'objecte que je parle toujours des Mar-
mous, je répondrai que j'ai là au moins la bonne fortune de ne pas parler en théorie , niais (Faprès une longue et gigantesque expérience de la vie pratique , et c'est pourquoi mon argument est irréfragable .
Réponse de jMl. Félicien Ckampsaur, romancier
Mon cher Confrère,
Certainement, un homme doit avoir plusieurs femmes, s’il le peut, et diverses : une femme pour la direction de sa maison, une pour l’esprit, une pour le cœur, d’autres pour le plaisir. Bref, j’approuve le harem.
Légitimes, voilà la question ! Il n’y a plus de femmes légitimes avec le divorce : il n’y a que des momentanées, et le harem comporte le renouvellement.
La polygamie cachée est innombrable. Vous me demandez si la polygamie légale serait un acheminement vers la disparition de la prostitution. Non : elle domine le monde comme l’argent, le vol et la guerre.
A vous, seigneur Guignol !
Félicien Champsaur.
1® J'étais certain que le délicieux écrivain de La faute des roses, que le psychologue de L’arriviste, que V impitoyable peintre de l’Orgie latine, que cet autre Zola de la formidable épopée sociale L’Empereur des pauvres proclamerait courageusement , comme la thèse de ce livre , qn’uN homme doit avoir plusieurs femmes.
2° Il a raison d'admettre que le divorce n'a rendu les femmes que provisoirement légitimes ,
3° Mais il a tort de nier que la polygamie supprime la prostitution : qu'il lise les opinions autorisées de Jules Rémy et de Raymond Daguet sur ce qui te passait
chez les Mormons , quand ils pratiquaient encore ouvertement la polygamie l
Réponse de jML. Pierre olft, auteur dramatique
Un homme, me demandez-vous, doit-il avoir plusieurs femmes légitimes ? Je ne sais s’il le doit, je pense qu’il le pourrait, mais attendez la fin de la crise. La vie est vraiment trop chère en ce moment ; une seule femme suffit.
Quant à abolir la prostitution, n’y songez pas : il faudrait supprimer les trottoirs et les salons.
Pierre Wolff.
Si le seul obstacle que voit V éminent dramaturge à la pratique de la polygamie n'est qu'une question d'argent, il est bien près d'être à nos côtés, car ne sait-il pas qu'on finit toujours par trouver des solutions aux problèmes financiers, à la condition, bien entendu, de ne pas les cônfier à M. le comte de Lasteyrie, notre lumineux surintendant des finances de par la grâce de M . Poincaré .
Mais, j'y songe, puisque tous mes correspondants admettent qu'en fait l'homme est actuellement polygame, peuvent-ils expliquer comment celui qui « entretient » une ou plusieurs maîtresses ne pourrait entretenir une ou plusieurs autres épouses ? c'est-à-dire continuer à entretenir la ou les mêmes femmes devenues ses « légitimes » ?
Enfin, quant à la prostitution, l'auteur du Ruisseau, justement dur pour les salons — parce qu'il les connaît — a tort de ne pas vouloir reconnaître que la monogamie fournit à ce fléau son principal aliment .
Or sublatâ causa, tollitur effectus.
Réponse de JMLme Racliilde,
femme de lettres
Ne craignez-vous pas que Tabondance des matières oblige, souvent, le rédacteur en chef de ce Harem légitime , à remettre son... article de fond au prochain numéro ?
Rachilde.
Si nous comprenons bien ce billet très régence de V illustre écrivain de FHeure sexuelle, on n'g dissimule pas une légitime préoccupation de ce que deviendrait le droit de la femme aux plaisirs de V amour. Et peut-être a-t-on la bonté de prévoir que si Vabondance des femmes d'un même homme les réduisait à la portion congrue, leur mari pourrait alors aussi redouter les ... cornes d'abondance . Je pourrais faire observer que j'indique, plus loin, le remède — à la fois préventif et curatif — dans ma réponse à Mme Lucie Delarue-Mar drus. Mais j'ajoute plus sérieusement que, de par les lois irréfragables de la nature , comme je l'ai rappelé au début de cette enquête, le nombre et la variété des femmes accroissent généralement les facultés masculines et qu'ainsi le rédacteur en chef pourrait, pour chaque numéro, y aller d'autant plus aisément de son article de fond que chaque numéro serait , en quelque sorte, pour lui, celui d'une nouvelle revue , avec son attrait chaque fois renouvelé , parce que changé...
Réponse de JVL. ï rancis de Croisset,
auteur dramatique
Mon cher Confrère,
À vingt ans, tous les hommes sont, par vocation, polygames. Mais â quarante, ils constatent, les uns avec
sérénité, les autres avec amertume, que chaque âge a ses plaisirs.
D’ailleurs imaginez ce que serait l’intérieur familial d’un homme de cinquante ans qui, dans sa jeunesse, aurait épousé une demi-douzaine de femmes ! Un enfer! Landru ferait école !
Pourtant il me semble que lorsqu’on aime sa femme légitime — ça s’est vu — ■ on n’a pas envie d’en épouser une autre ; et on a encore bien moins envie d’en affronter une autre, lorsqu’on n’aime pas sa femme légitime, ce qui s’est vu aussi.
Mais alors que faire ? Votre intéressante et courageuse enquête cherche à enrayer la prostitution, à remédier à la crise de la natalité, à supprimer les enfants adultérins ?
Mais pourquoi ne pas créer, mon Dieu oui ! des manières de « poulinières » ? Des femmes jeunes et saines seraient choisies, dont le métier, rétribué par l’Etat, serait de faire des enfants, lesquels seraient soit éduqués par leurs mères, si elles en sont jugées dignes, soit encore élevés aux frais de l’Etat.
De pareilles institutions ne me paraîtraient tout de même pas plus choquantes que les maisons de passe, ou tout simplement que les boulevards. Il me semble même qu’elles seraient infiniment plus morales..., et plus utiles.
Francis de Croisset*
En lisant cette lettre , je me suis rappelé être allé applaudir Francis de Croisset sur cette scène éminemment parisienne de V Athénée, où fut aussi représentée , il y a quelque dix ans , une pièce bien vraie et bien amusante, que Louis Artus, je crois, avait intitulée « Cœur de Moineau ».
En Vécoutant, on se rendait parfaitement compte que le cœur de V homme étant innombrable, un mari pouvait à la fois aimer sa femme et avoir envie d'en épouser une autre, soit, comme dit Champsaur, pour le cœur, soit pour V esprit . Et où résiderait V erreur de la première , ce serait de croire que ce que la seconde aurait d'amour ( sentimental , s'entend) serait pris sur sa portion et, par
Conséquent , à son détriment . Non pas ! te cœur de P homme aura une feuille pour chacune , et jamais la même pour deux . Je prétends même , au contraire , gue la simultanéité de ces deux amours diverses accroîtrait le charme de chacun d9eux. En effet , actuellement, c'est l'infime minorité des maris qui sont entièrement satisfaits de leurs femmes, parce qu'ils demandent tout, donc trop à une seule. Il en ira tout différemment le jour où ils aimeront le dévouement ou la beauté plastique de l'une, la conversation étincelante de l'autre, les talents artistiques d'une troisième, et qu'ils sauront précisément choisir ces épouses pour que leur réunion aboutisse à un ensemble complet de qualités, rarement possédées par un seul être .
— Ce soir, dira le mari , j'ai du vague à l'âme ; j'ai besoin de musique : Marthe va me jouer une fugue de Bach ou une symphonie de Beethoven.
Et, ce même soir-là, tout le brio de la bavarde Suzanne serait aussi mal accueilli que serait inopérante toute la beauté sculpturale de Madeleine ... Et c'est en cela que la monogamie aboutit fatalement à des heurts, à des incompréhensions, à des séparations . Bien des hommes ont certainement divorcé avec des femmes qu'ris auraient parfaitement pu conserver comme épouses s'ils avaient eu le droit d'en avoir d'autres à leurs côtés.
Et, outre qu'ils auraient le loisir de loger chacune dans un appartement différent, nous avons vu que l'expérience prouvait qu'il leur serait loisible de les réunir toutes sous le même toit, sans faire de leur maison un enfer, bien au contraire.
Et puis la première assertion du brillant auteur dramatique, bien que conforme à la thèse que Léon Blum soutient d'un bout à l'autre, dans son livre Du mariage (1), ne me paraît pas une vérité première. Si tous les hommes sont en effet polygames à vingt ans, il en est beaucoup qui le sont plus encore à quarante, et plus encore à soixante. Le type classique du « Vieux marcheur » répond à une évidente réalité.
Enfin , quant aux « poulinières », mes lecteurs connaissent mon plein assentiment à leur création, comme
(1) Ollendorfî, éditeur.
je l'ai dit au chapitre consacré à l'ciudc de La sélection humaine, du professeur Charles Richet et du Haras humain, du Dr Binel-Sanglé.
On sait d'ailleurs à quel point ce dernier auteur , débarrassé de nos ridicules préjugés , y compris celui de la jalousie , admet la polygamie et les échanges de mâles .
Réponse de Al. Robert Dieudonné, de l’Œuvre
Je pense qu’au prix où est la vie, un homme a bien du mal à fournir ce qui est nécessaire à une seule femme et aux enfants qu’elle peut avoir. Comment pourrait-il s’en tirer s’il avait un harem ?
J’ajoute que la plupart de nos contemporains étant plus ou moins cyniquement polygames, on régulariserait bien inutilement une situation qui n’apporte qu’à la société actuelle des satisfactions exceptionnelles.
Bien cordialement vôtre,
Robert Dieudonné.
« J'ai connu , dans une infirmerie d'état-major , pendant la guerre — et dans des conditions tellement mémorables — le nonchalant , délicieux et désabusé fantaisiste Robert Dieudonné qu'en lisant sa réponse , je l'ai moins vue qu'entendue . Calino dirait que je l'ai lue avec les oreilles . Mais le charme d’une présentation agréable de raisonnement faux ne saurait me le faire tenir pour vrai.
Je ne puis me répéter en réfutant à nouveau V argument final , exagérément spécieux . La situation serait tout autre pour la société et pour le pays , si les enfants actuellement proclamés adultérins — qu'on évite ou qu'on supprime par centaines de mille — devenaient ,
de par la polygamie légale , des enfants légitimes , qu'on laisserait alors et se faire et naître , qu'on mépriserait moins et qu'on élèverait mieux et si enfin le mariage ne reposait plus sur le dangereux mensonge de l'inexistante fidélité maritale.
Réponse de JML Pierre Grasset
romancier
Oui, je pense qu’il y a une dysharmonie dans le couple humain : malgré le bruit que font courir les poètes élégiaques, la femme est naturellement fidèle et l’homme est inconstant. Ce n’est que par un effort de moralité supérieure, et comme pour se rendre « homme » davantage, que l’homme veut être monogame.
Pierre Grasset.
Mes lecteurs savent que je n'ai cessé de répéter que « la femme est naturellement fidèle et l'homme naturellement, instinctivement inconstant ». C'est une vérité première, sur laquelle je suis heureux de voir l'auteur du Don Juan bourgeois en plein accord avec moi. Ce théorème appelle d'ailleurs un corollaire. La terminologie mênie prouve que les conséquences du même acte, abstraction faite de la procréation, sont moralement différentes chez les deux sexes . Tandis que l'homme prend une femme, Louise chante : « Le jour où je me suis donnée ». Un homme peut prendre avec une indifférence totale . La femme ne peut jamais donner son corps sans au moins un peu de son cœur . C'est pourquoi, avant une très longue évolution de l'éducation, je suis partisan de la polygynie, bien avant d'admettre la polyandrie réciproque, sauf pour la femme non mariée à qui j'accorde toute liberté sexuelle .
Maintenant est-ce par un effort de moralité supérieure que Vhomme veut être monogame ? On ne me fera jamais admettre que ce soit une moralité supérieure de vouloir aller à rencontre des volontés de la nature, qui ne connaît et ne reconnaît, elle, pour ses fins, plus supérieures encore, que la polygamie .
Et si Von se place au point de vue strictement moral , je crois qu'il serait plus moral d'avoir deux femmes légitimes qu'une seule épouse à qui l'homme jure le mensonge de la fidélité et qu'il trompe sans vergogne avec une ou plusieurs autres femmes, ainsi placées dans une situation fausse «
Réponse de JM. Paul Reboux, romancier, rédacteur en chef de La Charrette
La question que vous me posez m’intéresse d’autant plus que mon prochain roman, Trio, a une conclusion polygamique. J’y montre deux hommes et une femme qui vivent harmonieusement, et l’un des personnages, à la fin du livre, fait les réflexions que vous trouverez ci-après.
Je n’ai pas voulu poser la polygamie (polyandrie ou polygynie) comme une doctrine, mais j’ai voulu simplement poser en doctrine que la véritable et seule morale consiste à rechercher le bonheur pour soi-même et pour ceux qui nous entourent, à la condition que ce bonheur ne soit fondé sur aucun tort fait à autrui.
Paul PiEboux.
Voici les « réflexions » de l’un des personnages du livre :
« Voilà six mois que notre vie se développe telle qu’il nous a paru bon de l’ordonner.
Nous avons suivi une voie que beaucoup jugeront immorale, parce qu’elle n’est pas la voie de leur morale. Mais elle nous a conduits au bonheur.
Notre exemple scandalisera peut-être d’honnêtes familles provinciales ou étrangères. Peu m’importe. Je n’habite ni Carpentras, ni Londres, ni Québec. Je ne reconnais à personne le droit de juger de loin ce qui, de près, me semble bon.
Nous n’avons pas la prétention de nous proposer en exemple. Nous nous sommes contentés de résoudre pour nous-même le problème sentimental. Mais il se pourrait que nous eussions été des précurseurs. Il se pourrait qu’un temps vînt où la vieille forme du mariage se transformât. Les Romains avaient légalisé le concubinat. Nous avons récemment légalisé le divorce. On légalisera peut-être des unions semblables à la nôtre, ou des associations d’un homme et de deux femmes. L’enchaînement d’un homme et d’une femme, destinés à se trahir et à souffrir l’un par l’autre, semblera barbare, et l’on sourira de cette longue erreur. Pourquoi pas ?... On s’aperçoit bien aujourd’hui que les lois de la physique, sur le caractère immuable desquelles on s’accordait universellement, n’étaient que des fictions chancelantes. Einstein l’a démontré. Rien n’est immuable. Pas plus la morale que la mécanique.
Et je crois que notre association sera durable. Un ménage sans défaillance est rare. Le cas le plus fréquent est celui du couple « rafistolé ou du moins de celui où le mari et la femme se témoignent réciproquement une tolérance souvent douloureuse. C’est que ces deux associés ont subi le prosaïsme du perpétuel tête à tête. L’habitude engendre la monotonie, même dans la félicité. Le prestige meurt et l’amour avec lui.
Au contraire, notre sentiment se renouvelle. Pour Jean et pour moi, il paraît toujours nécessaire de reconquérir l’objet de notre attachement. Chacun de nous s’eifforce, afin de ne pas démériter. Nous avons un semblable souci de conserver notre rôle d’amoureux, pour ne pas avoir à devenir l’objet d’une comparaison défavorable. Aussi jamais la satiété ne nous alourdit-elle. Jamais Jean et moi nous ne nous laissons aller l’un devant l’autre à nm manifestation physique de teo«
dresse vis-à-vis de Paulette. Jamais celle-ci ne marque à l’un de nous une faveur particulière. Il en résulte que, par l’effet de cette légère contrainte, notre attachement se fortifie chaque jour.
Entre Jean et moi, aucune jalousie n’est possible. Nos tempéraments ne nous portent pas à l’inquiétude et à l’égoïsme. Nous ne constatons pas sur Paulette les effets d’une influence étrangère, puisque nos conseils, au contraire, tendent vers la même fin. Nous ne souffrons pas dans notre respect humain, puisqu’aucun de nous n’est dupe. Nous ne sommes pas alarmés dans notre vanité, puisque nous avons la preuve que chacun de nous est pareillement susceptible d’être aimé. Nous n’avons pas à nous envier, puisque nous sommes pareillement heureux.
Notre union demeurera parce qu’elle est préservée du mensonge, ce mensonge qui, dans presque tous les ménages, s’étend comme une moisissure, invisible et invincible, faite de complaisances tacites et d’impostures acceptées.
Elle durera parce qu’elle contente Paulette et la prémunit contre les curiosités périlleuses. En admettant même qu’un de ces célibataires déprédateurs qui rôdent autour des jolies femmes la choisisse pour proie, nous serions deux pour la défendre. Deux valent mieux qu’un...
Enfin nous sommes heureux. C’est cela qui compte. Ceux qui nous reprocheraient de ne pas l’être selon la façon courante me font l’effet de ces médecins de Molière qui reprochaient aux malades de n’avoir pas guéri selon les règles.
Nous sommes heureux, parce que nous avons fondé une famille en réalisant ainsi l’idéal social et l’idéal naturel. Cela suffirait pour interdire aux célibataires et aux ménages stériles d’élever une objection contre le mode de vie choisi par nous. Qu’ils fassent des enfants, d’abord I Après, ils pourront nous critiquer.
Nous sommes heureux, parce que nous avons fondé la pérennité de notre vie commune, assuré pour chacun de nous l’échange des impressions et des sentiments et le réconfort contre la mélancolie de vieillir.
Nous sommes heureux et nous avons créé du bonheur autour de nous.
Est-il une meilleure raison de vivre ?
Félicitons V auteur des Drapeaux de s'attaquer aux Bastilles de toutes les conventions stupides dont souffrent et meurent les êtres, et de proclanter, en dépit des hypocrisies sociales écœurantes, qu'on ne saurait interdire ce qui peut, sans nuire, procurer du plaisir à autrui. Celui qui meurt sans avoir fait de tort à personne, part en honnête homme, quelle qu'ait été sa conception de ta morale sexuelle, si variable d'une latitude à l'autre.
Et il est certain que les Mormons ont même raison de considérer comme des philantropes ceux qui font le bonheur de plusieurs femmes.
Réponse Je .M.me Aurel,
femme de lettres
Essayez, confrère, de nous obtenir le droit pour l’homme aux deux femmes légitimes. Et j'en serai ravie. J’ai pris la fringale de voir changer le monde : révolution d’amour au moins !
Bien des femmes s’ennuieront moins et l’ennui est plus immoral que tout.
Seulement, la favorite, au harem, faisait encore supplicier la seconde femme, il y a dix ans. Elle la faisait frapper sur la plante des pieds pour que ça ne se vît pas trop, tout en lui faisant une mine affreuse et plutôt impropre à séduire.
Méfiez-vous des férocités cachées des favorites que
l’on enferme ensemble. Et gardez-vous de deux mal» tresses de maison. Chaque femme est un centre, chaque femme est un chef qui n’en admet pas deux. Mais si vous avez deux logis, ayez deux femmes.
La loi peut autoriser deux épouses : elle ne fera que légitimer, bien entendu, la seconde union, celle qui rend la première indestructible. Car l’homme a toujours besoin de s’abriter d’un bonheur près d’un autre. Et chacune des deux épouses n’aura plus qu’à rivaliser de grâce et d’esprit et qu’à bien se tenir pour tirer l’homme à soi : c’est l’école des amantes que vous ouvrirez là.
Mais l’homme, ainsi couru, s’étalera plus encore qu’il ne fait ; il est déjà le personnage principal. Tout tourne autour de « Monsieur » dans la bonne famille française. Tout est subordonné à lui : en lui donnant deux femmes, vous le pachalisez encore et la femme ne pèsera guère plus qu’une paille à ce concours de charmes.
Mais êtes-vous bien sûr que l’homme soit aussi polygame que la femme ? Si nous, femmes, nous n’avions pas l’idée fixe de faire de l’amour le grand moyen de perfection, laquelle de nous n’aurait pas au moins deux maris : un pour la vie et un pour la grâce et pour l’esprit ? Il faut au moins à Paris les loisirs de deux hommes pour soigner de quelque joie une femme, Quant au pauvre bougre qui en aura deux en des bercails divers, que pourra-t-il bien leur donner de temps ? Pas même celui de leur dire bonjour !
Ce que je propose : Toutes les femmes étant en une, polygamie avec la même . Quand j’en ai assez, mon cher, d’être « de foyer », ce qui m’arrive sept ou huit fois par sema^e, déridons le mariage, prenons notre valise et soyons tous les deux de bons diables de fugue et de folie. Prenons le train pour nous voir en voyage : nous nous rencontrons si peu dans notre maison l
Dans votre mariage à trois, dont deux femmes, je vois un avantage : l’épouse ne pourra plus se faire garder par le mari trop pris contre l’amant exigeant et patibulaire. Elle aura donc à mieux choisir ce personnage, ayant trop de loisirs à sa disposition.
Le mérite de votre bigamie sera de renouveler l’adultère, qui, dans l’état de monogamie, n’a vraiment plus
rien à nous dire... tant qu’il voudra rester aimable. Le jour où on le peindra dur et barbare comme il est, il apparaîtra comme le loyalisme du mariage, lui qui rend les époux conscients Fim de l’autre et fait du mariage un abri de bonté, un havre de douceur contre l’amour et ses mauvais hasards.
Mais, dans votre salade bigamique, je ne vois plus bien contre quelle épaule la femme ira pleurer l’aventure sans joie. L’épaule du mari sera peut-être en mains. Et quelle défense alors la pauvrette aura-t-elle contre l’amant ?
Aurel.
Il est rare de rencontrer, comme en Madame Aurel, écrivain, conférencier, dont le salon littéraire fait évoquer ceux du Grand siècle, à la fois une femme d'esprit et une femme de bon sens . La possession d'une seule de ces qualités est si rare que leur conjonction m'a toujours émerveillé . Je n'en suis que plus mal à mon aise pour lui répondre avec la brutale franchise
D’un mâle qui sait mal farder la vérité.
Madame Aurel qui, en définitive, se prononce en faveur de notre thèse — dont le triomphe, écrit-elle et s'écrie-t-elle tout de suite la « ravira » — ne trouve guère qu'une crainte à formuler : celle de voir la polygamie « pachaliser encore Monsieur, à qui déjà tout est subordonné ».
Chère Madame, ne m'en veuillez pas : mais, par le seul fait que c'est normalement l'homme qui fait bouillir la marmite, il est assez logique que ce soit lui qui porte la culotte ♦ Même dans la clientèle des bals de barrière, où c'est Madame qui emplit le pot-au-feu, c'est encore, si paradoxal que ce soit, Monsieur qui choisit les légumes. C'est que c'est une loi naturelle, contre laquelle la civilisation corruptrice elle-même ne peut heureusement rien , en dépit de toutes les pauvres féministes, enrichies de la recrue inattendue de M . et Mme Poincaré .
Si intelligente soit-elle, la femme ne doit que se confiner dans un rôle modeste de collaboratrice dévouée et
effacée. Son bonheur est peut-être lié à la formule de V homme seigneur et maître , qui, seul , assume Vécrasant fardeau des responsabilités , même celles des paternités douteuses .
Alors vous , les mamans ou futures mamans , laissezvous donc vivre béates et insoucieuses dans le gynécée et ne brisez point vous-mêmes , dans votre ignorance, la coupe fragile de votre félicité ! Admettez l'instinct polygamique de Vhomme et préférez la franchise de Vamour ouvertement partagé à la duplicité de l'hypocrite monogame 1 Vous n'en aimerez que mieux votre mari et les enfants que vous aurez de lui, et vous n'aurez plus besoin, pauvrettes, de lui demander de vous consoler des vilenies de vos amants ...
Un romancier, M. Alphonse Esquiros, avait, déjà, dans les Vierges sages, qui datent, il est vrai, de 1840 — aujourd'hui nous en sommes ou aux demi-vierges ou aux vierges folles — indiqué : « Plusieurs femmes en une seule, voilà tout le secret du mariage dans l’avenir et la raison de son indestructible dur£e. »
Mais il avait apporté des concessions à la thèse de la polygamie, en écrivant notamment :
La forme moderne du mariage répond-elle à tous les besoins du cœur de l’homme et de la femme ? On en a douté, dans ces derniers temps. Les raisons qu’on a données de ce doute, sont que le cœur humain éprouve, comme tout l’homme, deux besoins ; l’un d’unité, l’autre de variété. Or la monogamie ne satisfait qu’à un seul de ses besoins, à l’unité.
L’autre penchant, celui de la variété chez l’homme, produira la polygamie et le concubinage, lesquels durent encore en Orient et se perpétuent, même parmi nous, sous des formes désavouées par la loi.
Qu'est-ce à dire, en définitive, sinon que si la loi est fatalement violée, c'est que la loi elle-même viole la nature ? •> 1 -
Réponse de M, Victor Margueritte,
romancier
Mon cher confrère,
La polygamie ? mais que vouiez-vous de plus, et les mœurs actuelles (celles qui du demi-monde ont gagné le monde) ne la consacrent-elles pas suffisamment ?... Non, je ne crois pas qu’il soit utile à la société de lui donner, de surcroît, l’estampille des lois... A moins de refaire, ait préalable, toutes les lois !.. Pour moi, qui crois à la beauté d?une seule et durable union, il me suffirait, pour remédier aux tristes maux que vous signalez : enfants adultérins, prostitution, de la réfection partielle du Code... Tâche déjà pas commode, et qui, — soyez-en sûr, — usera, avant que d’être accomplie, bien des bonnes volontés. Vouloir légaliser la polygamie, oui, ce serait franc, mais en l’état de civilisation (ou de barbarie) présent, impossible ! Commençons par abattre un pan de mur, ce sera déjà bien joli...
Avec mes excuses d’être aussi peu révolutionnaire,
Victor Margueritte.
Mais, mon bon maître, ce n'esi aussi qu'un pan de mur que nous voudrions abattre avec la monogamie : celui du mensonge, de la tartufferie, de l'incontpatibilîtè d'humeur et de leurs désastreuses conséquences . Et ça donnerait déjà rudement d'air sain et agréable â respirer ...
Car si le célèbre auteur de La Garçonne, de Prostituée, et de tant d'autres œuvres fortes , convient d'une part, que ce serait franc de vouloir légaliser la polygamie, et d'autre part, qu'il faudrait refaire partiellement le Code, nous sommes bien près de nous entendre .
Aussi bien, pour l'instant, il me suffit, à moi, de voir abroger du Code Pénal le maudit article qui punit la polygamie, ce qui entraînera, par la suite, il est vrai, la réfection de toute une partie du Code Civil .
Mais tout, tout, vlutôt que le maintien de l'impossible monogamie actuelle !
Réponse de ,M.me Rlanclie V ogt,
de Bonsoir
La polygamie à la manière mormone ou mahométane, non.
Car elle laisse la femme dans une situation inférieure. Elle est la forme la plus cruelle d'opposition à Légalité des sexes, puisqu'elle tolère qu'un seul mâle règne sur deux, trois, ou une demi-douzaine d'épouses.
Mais l’heure peut sonner où la femme, socialement éduquée, gagnant elle-même son pain, sa robe, son abri, se résigne à ne point disposer d'un homme pour ce que j’appellerai « la raison publique ».
Je crois fermement, pour ma part, à l'évolution du sentiment de propriété maritale.
L'avenir est proche où une femme ne se sentira plus déshonorée d’accepter solidairement avec une sœur d’amertume, sa part humaine d'amour.
Mais il faudra réformer quelques articles du Code et admettre que tous les enfants portent le nom de leur mère.
A tout prendre, la polygamie est plus défendable que la polyandrie, qui n’est pas seulement en honneur au Thibet„vous le savez...
Blanche Vogt,
Mon aimable correspondante est une sociologue, dont les études, toujours poussées, sont justement remarquées .
Son habituel bon sens lui fait poser ici que la polygamie est plus défendable que la polyandrie et qu'avec révolution du sentiment de propriété maritale , une femme en arrivera à partager avec une autre un amour d’homme. C’est, au fond, ma thèse que tout n’est qu’une question d’éducation, et il me plaît que ce soit une femme et une intellectuelle qui en convienne .
Quand il n’y aura plus que quelques articles du Code à refaire, c'est que nos mœurs auront admis le principe
de la polygamie légale , et déjà alors j'aurai gagné mon procès.
Réponse de JS/Lmù Lucie D eiarue- JVLircî nis,
felnme de lettres
Qu'un homme ait plusieurs femmes : moi, cela ne me gêne pas. C’est plutôt lui qui sera gêné. Plusieurs femmes, iis en ont tous, ou presque tous, et s’en arrangent ; mais plusieurs « légitimes », voilà qui me semble effrayant.
Le mot « ma bourgeoise » est déjà triste. Quand ils devront dire « mes bourgeoises », ce sera funèbre. Les Musulmans, qui ont droit à quatre femmes légitimes, n’en ont presque jamais qu’une et ils savent bien pourquoi.
Quant à la crise de la natalité, je ne vois pas en quoi les nouvelles lois du mariage que vous proposez l’amélioreront. Ce n’est pas parce que les femmes seront plusieurs dans le ménage qu’elles retrouveront le goût périmé de l’accouchement. On ne peut pas se mettre à trois ou quatre pour faire un enfant et chacune d’elles se reposera sur les autres du soin d’exécuter la corvée.
Quant à la suppression des enfants adultérins, n’y comptez pas.
Le mari, malgré ses quatre douces moitiés (pardon, ^es quatre quarts), ou plutôt à cause d’elles, en cherchera une cinquième, qui le consolera des déboires conjugaux portés à la quatrième puissance et ce sera encore ce pauvre petit adultérin, tout méprisé, qui, tout seul, se présentera, quand viendra l’heure du canon.
Et pour ce qui est de la prostitution, elle ne fera que changer de sexe, car je suppose que le polygame exigera une dot sérieuse de chacune de ses femmes, à moins d’être un multi-miîîionnaire, ce qui ne veut pas dire qu’il restera bien riche avec quatre ménages sur les bras.
Le prompt établissement de votre loi nouvelle ? La
Chambre et le Sénat n’ont qu’à la voter, à la condition que ces Messieurs commencent.
Lucie Delarue-Map, drus.
Mon Dieu , Madame , avec la permission de ma jeune femme ( que mon enquête n'indigne nullement ), je veux bien qu’on me nomme membre du Parlement et qu’une fois la loi votée, on me demande de la mettre en pratique. Je m’en sens tout à fait le courage. Je permettrai, bien entendu, à mes femmes de s’entr’aider à m’attendre tour à tour, ce qui supprimerait entre elles toute jalousie. Et je vous promets mille et un contes de mes mille et une nuits . Car moi, madame, ce ne sera pas quatre femmes que j’épouserai ; mais mille et une, vous m’entendez bien. Contrairement à ce que vous pensez, je ne vois plus d’adultère possible, car j’espère n’avoir plus besoin d’une mille-deuxième femme pour me consoler de mes déboires conjugaux , Ou alors ce serait à désespérer de mon sexe. .e et du vôtre .
Maintenant , comme je ne suis pas un nouveau riche de la guerre, je résoudrai très facilement la question budgétaire, sans même me préoccuper de la dot de mes épouses, en les faisant simplement travailler, dans mon harem, où. seront installés de confortables ateliers de bonneterie , de broderie , de peinture sur étoffes, etc., d’où je retirerai largement de quoi nourrir toute ma petite famille, devenue le personnel intéressé de mon usine. Outre que , comme V oisiveté , dit la sagesse des nations, est la nière de tous les vices , quand ces dames seront bien fatiguées, le soir, de leur journée de travail, elles seront moins exigeantes , la nuit . C’est un fait, en effet , qu’on rencontre moins de dépravées parmi les ouvrières que parmi les grandes dames oisives qui courent les thés et les dancings . Mes femmes n’en auront ' pas le temps. Elles n’en apprécieront que davantage les rares congés que leur accordera leur Seigneur et Maître . Et nous serons tous heureux et nous aurons , ne vous en déplaise, trois mille trois enfants qui feront trois mille trois lecteurs et admirateurs de plus de vos jolis contes » Madame .
\ Trêve de plaisanterie ! Pourquoi un niari qui a une \emme légitime et une maîtresse ne pourrait-il aimer et ÿitretenir les deux comme épouses ?
\ Question budgétaire : il g gagnera : une bouche de pkis dans un ménage coûte infiniment moins cher qu'un minage en extra .
Question natalité : si la maîtresse actuelle , devenue V épouse n° 2, a un enfant, ce ne sera tout de même pas un Adultérin ! Or la pensée d'avoir une maternité ... légi gimè le lui fera désirer davantage . Chaque mari mormon a une moyenne de sept enfants. C'est mieux que tant de monogames qui n'en ont pas un seul ! S'il avait pu être bigame, M. Raymond Poincaré lui-même eût peut-être eu un enfant !
Question déboires conjugaux du mari : comment alors, mialgré l'interdiction des Etats-Unis, malgré les persécutions endurées, les Mormons retournent-ils à la polygamie ?
Réponse de JM. Léo Claretîe,
critique littéraire et dramatique
Vous me demandez : Un homme doit-il avoir plusieurs femmes légitimes ?
Votre question me rappelle que, me trouvant à Sait Lake City, je visitais le cimetière où Brigham Young, le chef de la religion, des Mormons, dort son dernier sommeil, entouré des tombes de ses vingt-six épouses légitimes.
Je demandai au Mormon qui m’escortait :
— Vos coréligionnaires ont-ils toujours plusieurs femmes légitimes ?
Il me répondit :
— Non, c’est maintenant défendu par le Gouvernement des Etats-Unis ; chaque Mormon n’a plus qu’une femme légitime dans sa maison et plusieurs maîtresses ou dehors : c’est comme en France.
Voilà donc une expérience tentée dans la libre Amérique, pays des audaces et des innovations. Elle n’a pas réussi
Faut-il tenir compte de ce précédent au point de vue pratique ?
Notez ce petit détail :
Si les épouses légitimes sont toutes pauvres, voilà une bien lourde charge pour le mari. Si elles sont toutes riches, le mari aura l’air d’être entretenu. Si les unes sont riches et les autres pauvres, ces dernières seront les femmes de chambre des autres.
Tout cela est tellement compliqué que si la polygamie reste un cas pendable, il ne faut pas, je pense, trop s’en émouvoir.
Léo Claretie.
1 ° Je ne conçois pas qu’un écrivain et un esprit averti et cultivé de la valeur de Léo Claretie puisse écrire qu’une expérience n’a pas réussi, parce qu’elle fut interdite dans des conditions abominables, que dénonce avec indignation le livre impartial de Raymond Duguet : Les Mormons. Le fait au contraire que, malgré cette interdiction et les persécutions subies, les Mormons retournent à la polygamie prouve suffisamment qu’ils tiennent à ce système.
2° L’argument un peu spécieux tiré de l’inégalité des fortunes doit perdre de sa force à mesure que les énormes impôts sur les héritages tendront au nivellement souhaitable de ces fortunes, en permettant moins de luxe et de superflu aux uns, moins de souffrances et de privations aux autres. Les femnies seront donc toutes sur un pied d’égalité parfaite et ne pourront rivaliser auprès de l’homme pour avoir le pas l’une sur l’autre. Ce sera l’âge d’or et la revanche du sexe fort, qu’on s’arrachera, et ce sera bien son tour !... Car pourquoi est-il admis que ce soit toujours l’homme qui doive solliciter la femme, alors que le désir sexuel est le même, de part et d’autre ?
Et puis — je le répète — qui vous parle d’une polygamie obligatoire ? Celui pour qui la charge de plusieurs épouses pauvres serait trop lourde aura toujours le loisir de n’en prendre qu’une. La polygamie facultative ne saurait entraîner d’obligations pour personne, et c’est pourquoi elle n’offre que des avantages .
\ Réponse de JML Georges l)oc quels,
\ poète et humoriste
Mon cher Confrère,
Les bonnes choses vont par trois, dit la sagesse des nations,,, mais trois femmes légitimes seraient-elles à un Seul homme une bonne chose ? J’y vais rêver... mais j’ai peur de me faire attendre beaucoup...
Georgës Docquois.
C'est sans douté parce que les bonnes choses vont par trois qu'il y a tant de ménages à trois, presque tous tes maris ayant une maîtresse ,
El c'est parce que c'est courant , parce que c'est fatal , parce que c'est naturel, parce qu'il y a plus de femmes que d'hommes, parce que la maîtresse a une situation fausse et injustement inférieure que j'en veux faire une seconde femme légitime, qui ne reviendra pas plus cher au mari, au contraire .
Ai-je si grandement tort ?
Rép onse de M. jMaurice Prax,
, du Petit Parisien
Mon cher Confrère,
Je suis l’adversaire résolu de la polygamie. Mes raisons, d’ordre moral, sont les suivantes ;
1® Les appartements, clans Paris, sont de plus en plus exigus. Où mettrions-nous nos épouses ? Dans la cuisinière...
2° Les bas de soie, les longues jupes* les lourds manteaux de ragondin, d’oppossum ou de garenne, les &ulD
taires, les perles et tous ces vains ornements qui ne pèsent jamais à une femme, contrairement à ce qu’a dit llacine, continuent à coûter très, très cher... L’homme est déjà souvent obligé de se mettre en société anonyme pour arriver à habiller une seule dame... Gomment ferait-il s’il devait équiper une escouade d’épouses ?
3° La mode est aux voiturettes... Dans une voiturette, il n’y a déjà pas de place pour une femme entière. Gomment ferions-nous pour sortir avec notre petite famille, quand nous aurions charge de dix « moitiés » ?
4° La polygamie serait bi-latérale, évidemment. La femme aurait donc le droit, de son côté, de se payer plusieurs époux. Alors on verrait, dans Paris, des dames qui feraient dodo avec plusieurs hommes. Eh bien, ce serait du propre !...
5° Et notre petite santé...
6° Les Turcs, eux-mêmes, ont été dégoûtés de la polygamie... Il n’y a plus un harem à Constantinople... C’est pourquoi, du reste, la Société des Nations à dépêché dare-dare à Stamboul un Monsieur pudibond qui inspecte les harems... Il en a trouvé un, paraît-il, dans une petite rue de Péra... Il y a une négresse. Il y a Flora, Lucette et Carmen. Il paraît que c’est un harem bien français.
Maurice Prax.
Le ton badin de cette réponse montre que notre malicieux confrère a plutôt Vair de chiner Vidée que de vouloir Vétudier sérieusement . En effet , il est bien entendu que la polygamie étant naturellement facultative, la question des moyens financiers et physiques de l’homme se trouve résolue ipso facto. A chacun selon ses moyens de tout ordre, et répétons que si Vhomme contemporain peut entretenir et satisfaire sa femme et sa maîtresse, il pourrait continuer à entretenir et satisfaire et sa femme et sa maîtresse devenue sa seconde femme légitimé. Il s’en tirerait même à meilleur compte .
Quant à l’argument de Vhabitation, Mme Colette ellemême y répond, on Va vu, en le prévoyant : cfest une question de construction, voire de reconstruction du
gynécée antique . De ifiême que pour la voiturette, outre que nous avons l'autobus à six roues , où un seul homme pourrait caser pas mal d'épouses pour la promenade collective , il y aura toujours la possibilité d'emmener , dans la voiturette, chaque femme successivement ...
Enfin si les Turcs, ayant renoncé à la polygamie, ont maintenant chez eux ces maisons où la négresse, Flora, Lucette et Carmen attendent le « client », c’est que le bordel est le harem nécessaire et fatal du monogame .
Réponse de .M.. Urbain Gokier, directeur de La Vieille France
Mon cher Confrère,
Sur la polygamie : je ne suis même pas monogame, voilà mon opinion.
Sur la natalité : l’excessive natalité en Allemagne a causé la dernière tuerie ; l’excessive natalité au Japon va causer la prochaine boucherie. Le pullulement de l’espèce humaine prépare des famines et des massacres effroyables. La machinerie moderne, dans la paix et dans la guerre, ne réclame qu’une main-d’œuvre insignifiante. Il y a environ 1.800 millions d’hommes sur la terre, c’est un milliard de trop.
Bien vôtre,
Urbaik Loiiier.
On peut toujours discuter tonies les théories de M. Urbain Gohier, telles que celle qu'il émet ici sur la nécessité de la limitation des naissances : on ne peut jamais discuter ni le courage ni le talent du fougueux directeur de la Vieille France, qui est l'un des deux ou trois indispensables pamphlétaires de cette époque pourrie .
Cependant nous aurions aimé savoir quelle solution il proposait alors à la question sexuelle , puisqu'il condamne et réprouve à la fois et monogamie et polygamie . Quoi donc ? Le collage des chiens ? Et les gosses ? Au tout à Végoût, comme les petits chats ? Evidemment , c'est une solution .
Ce n'est tout de même pas la nôtre .
Ni certainement celle qu'a voulue la nature, d'autant qu'il est maintenant démontré que les richesses de la terre croissent en proportion du nombre des habitants, grâce à leur travail et aux progrès de la science ,
Réponse de Al. Edmond Haraucourt, président honoraire de la Société des Gens de Lettres
La polygamie légitime ne fut jamais réalisable que chez les peuples accommodés à considérer la femme comme un bétail ; donc demandez aux dames et demoiselles si cette régression les tente*
Demandez à Courteline ce qu’il pense de la paix chez soi. Dans les ménages où vous mettrez deux épouses au lieu d’une, ce n’est pas la natalité que vous développerez, c’est le divorce, et la magistrature, qu’il faudra décupler pour qu’elle suffise à la tâche de séparer les époux mal contents.
Edmond Haraucourt.
Parce que j'ai toujours admiré le magnifique poète qui écrivit Les plus beaux vers et quelques autres chefs d'œuvre, sa réponse m'étonne. Sans considérer la femme comme du bétail, nous pouvons et nous devons même, pour son bonheur et pour le nôtre, la considérer — à part quelques rares exceptions ~ comme notre intérieure, I erreur précisément funeste de ta mono garnie est d'en [tare l’égale de l'homme , erreur purement
psychologique, celle-là , tandis que Vautre erreur, au point de vue social , t$t d'oublier ce que rappelait tout récemment notre cokfrère Shamrock dans son Premier- Paris de l’Intransigeant, à savoir que, d'après les résultats du dernier recensement, publiés à l'Officiel, « nous comptons en France quatre demoiselles à marier pour un homme en âge de les épouser dans les conditions d’avant-guerre. »
M. Edmond Haraucourt songe-t-il aux trois condamnées sur ces quatre candidates au mariage monogamique ?
Et je ne sache pas que les Mormons considèrent la femme comme du bétail, ni que le divorce ait plus sévi chez eux que chez nous, mais je sais que chez nous le nombre des divorces, qui va croissant avec le régime monogamique, se compte maintenant par dizaines de mille chaque année, et que chez eux la natalité croît un peu plus vite que chez nous .
Réponse Je Al. Jean Rameau,
poète et romancier Mon cher Confrère,
Je vous avoue que je manque un peu d’expérience pour répondre comme il conviendrait à ces questions multiples sur la polygamie et la prostitution, qui vous tourmentent si légitimement. Je n’ai jamais eu de harem, ni même de maison publique et j’en suis vraiment confus.
Mais j’ai l’intention de réparer tout cela, pour vous être agréable, dès que mes loisirs me le permettront, et aussi quand j’aurai trouvé un bon gardien de sérail. Malheureusement, vous savez comme il est difficile de se procurer des serviteurs honnêtes ?
Aussitôt installé, je me livrerai à des études sérieuses touchant les questions qvsi vous intéressent Je m’y
appliquerai avec toute la ferveur d’un sexagénaire conscient et je vous ferai part de mes* observations.
En attendant, je vous prie de me croire bien tout à vous.
Jean Rameau.
S'il n'y a que la difficulté de se procurer un bon gardien de sérail qui retienne Vaimable poète, je puis toujours lui indiquer et m\ême lui recommander pour ce. poste de tout repos un homme (?) éprouvé : mon excellent ami Jean Longuet, Aucun organe encombrant ne gêne le filleul de Clémenceau , et il offre un autre avantage pour un harem, où il y a toujours une ou deux femmes irascibles, A la différence de Jésus qui tendait seulement Vautre joue, Longuet tend également Vautre fesse. Il est vrai qu'un eunuque ne tend évidemment que ce qu'il peut,,.
Réponse Je JS/L . jMiguel ^amacoïs,
poète et auteur dramatique Mon cher Confrère,
Vous me demandez s’il faut d’urgence établir chez nous la polygamie, me laissant clairement entendre qu’en optant pour l’affirmative, je ferai rudement plaisir :
1° Aux nombreuses femmes victimes du chômage conjugal ;
2° Aux enfants innombrables qui attendent sous des choux, et dont on nous répétera ensuite qu’ils n’ont pas demandé à naître ;
3° Aux patriotes anxieux à qui la dépopulation donne des idées de suicide ;
4° A la police des mœurs surchargée d’ouvrage.
Comment voulez-vous que l’auteur de l'Homme aux
dix femmes ne veuille pas le bonheur de tant de pauvres gens î Je vote donc pour rétablissement — dare dare I — de la polygamie I Je vote nécessairement des deux mains, de la main droite et de la main gauche, comme il sied en pareille matière.
Cordialement
Miguel Zamacoïs.
L'auteur de L’homme aux dix femmes, fantaisiste cr la verve prodigieuse et étincelante , ne pouvait évidemment que donner sa loyale adhésion à la polygamie , qu'au fond d'eux-mêmes tous les hommes approuvent , sans toujours oser le proclamer ouvertement .
Félicitons donc te poète des Bouffons de sa franchise, même si elle se teinte d'un tant soit peu d'ironie .
Réponse de jML Jack de Bussy,
de la Société des Gens de Lettres
La polygamie a été traitée par moi, il y a deux ans, en un feuilleton : La Seconde Epouse .
J’estimais que deux femmes sont nécessaires à un homme. L’une, de belle santé, de goûts simples, pour procréer et surveiller l’intérieur conjugal. L’autre cultivée, propre à seconder l’époux dans ses entreprises : commerce, industrie, politique, etc., bref à l’aider efficacement dans la vie.
Ces deux états : femme de ménage et intellectuelle, étant pour moi irréalisables — si ce n’est au prix de mille souffrances dérobées — Travail et Maternité sonl incompatibles, écrivais-je, ou alors c’est l’abandon de l’enfant, au moral, comme le coucou pond un œuf quand il lui en prend envie.
Mes idées d’alors sont demeurées les mêmes.
Jack de Bussy.
Je regrette simplement qu'il ne m’ait pas été donné de lire « Le Seconde Epouse ».
Sans doute des facétieux objecteraient à U auteur qu’il ne tient qu’à l’intellectuelle de prendre ... une femme de ménage pour que le mari trouve dans son intérieur la réunion des conditions nécessaires à sa félicité , que permet d’ailleurs la bourgeoise monogamie actuelle, mais comme nous courons à la disparition des domestiques de tout ordre, l’homme ne pourra bientôt plus s’en procurer quen épousant, pour convertir au moins une de ses femmes en servante . M. Jack de Bussy n’est donc, en définitive, qu’un précurseur *
Réponse de Mme JVtaria V érone,
du Barreau de Paris
Croyez-vous que beaucoup d’hommes mariés, qui ont déjà bien de la peine à faire vivre un ménage, accepte» raient de prendre plusieurs femmes ?
Pensez-vous que les hommes célibataires, qui redoutent les charges de la famille, seraient disposés à avoir plusieurs épouses légitimes, alors qu’ils ont déjà peur d’en avoir une seule ?
La plupart des ménages redoutent l’enfant, non seulement à cause de la vie chère, mais aussi à cause de la crise du logement.
La polygamie ne serait donc aucunement un remède à la crise de la dépopulation ; en outre, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de femmes françaises qui accepteraient cette situation, qui tend, d’ailleurs, de plus en plus à disparaître, même dans les pays musulmans.
Il est bien certain que les Orientaux n’ont pas tout à fait tort quand ils prétendent que la polygamie existe chez nous — sinon en droit du moins en fait — puisque beaucoup d’hommes mariés ont une femme légitime et d’autres, sur lesquelles je n’insiste pas, mais n’y a-t-il pas aussi quelques femmes qui ne se contentent point (le leur mari seulement et trouveriez-vous bon de réta-
bîir le matriarcat et de donner à une femme la possibilité d’avoir plusieurs époux ?
Conservons donc la famille telle qu’elle existe chez nous depuis des siècles ; essayons d’améliorer la situation économique et sociale de notre pays et de nos compatriotes et peut-être alors y aura-t-il plus d’enfants.
Maria Vérone.
L’éminente présidente de la plus puissante ligue féministe me permettra-t-elle de lui répondre ;
1° que, puisqu’elle reconnaît elle-même que beaucoup d’hommes mariés ont une femme légitime et d’outres sur lesquelles elle n’insiste pas , ils auraient moins de peine à faire vivre plusieurs épouses dans le même niénage qu’à entretenir, comme ils le font aujourd’hui, deux ou trois ménages, ce qui est beaucoup plus coûteux ;
2° que c’est la monogamie et son obligatoire hypocrisie qui dégoûtent les célibataires du mariage moderne, et ça se comprend !
3° que je ne puis accorder à la femme d’avoir plusieurs époux pour les raisons que j’ai indiquées au cours de ma méditation sur la polyandrie ;
4° que nous n’aurons plus d’enfants que le jour où plus de femmes pourront être légitimement fécondées .
Réponse de JS&. Roux-Costadau,
ancien député, directeur de La libre opinion
Mon cher Directeur et Confrère,
Je me suis réservé de traiter cette question de la polygamie dans un article assez prochain de La Libre opinion , journal hypersauvage et cénobitique. Mais je puis tout de même vous en glisser deux mots,
La polygamie ? Affaire de chiffres.
Y a-t-il oui ou non, depuis la dernière tuerie, trois
femmes saines pour un homme normal ? La réponse est affirmative. Il faut remettre légalement ces trois femmes à cet homme.
Y aura-t-il, oui ou non, au lendemain de la prochaine guerre, dix femmes normales pour un homme sain ? Personne n’en doute. Il faudra donc donner légitimement cet unique à ces dix femmes.
Il n’y a pas à ergoter contre le nombre et contre les faits. La nature des choses créera le mouvement, et la nécessité enfantera la loi. J’ai d’autres bonnes raisons à développer sur ce chapitre, mais je les garde jalousement pour mon journal.
On dit que ces dames de France ou d’Europe ne veulent rien savoir. Mais patientons un peu. Encore un tout petit massacre, bien autrement perfectionné que le précédent et... on les aura.
Ce sont elles qui, à cor et à cri, réclameront alors, exigeront et organiseront la polygamie.
Avec tous mes bons et distingués sentiments.
Roux-Costadau.
L'ancien pèlerin de Kienthal a toujours eu le double mérite de parler sans fard et de voir généralenient clair, au milieu de la cécité moutonnière .
Ici encore , se moquant de l'ordre juridiquement établi , il se place objectivement devant les faits, et que pourront répondre à ses arguments les défenseurs d'une monogamie qui a définitivement fait faillite ?
Réponse cle jML. Jean~José Frappa, romancier, rédacteur en chef de Comœdia
Mon cher Confrère,
La Bigamie, en vérité, ne présenterait des inconvénients (si elle devait en présenter) que pour les hommes. Voilà ce que la plupart des femmes ne compren-
(Iront jamais. Il serait infiniment respectable, celui qui accepterait les responsabilités, les soucis, les charges de deux ménages. En fait, la bigamie existe, mais la Société est ainsi faite que l’homme, en dehors de son ménage légitime, ne peut prendre que du plaisir et n’a pas le droit, même si son honnêteté l’impose à sa conscience, de prendre des devoirs. Tout le lui interdit — il est lié, et bien souvent, joue un rôle peu reluisant, parce qu’on lui défend d’être un galant homme.
La loi qui n’autorise pas la reconnaissance des enfants adultérins est une monstruosité. Par exemple, quelles affreuses conséquences n’a-t-elle pas tous les jours ?
Mais, avant les lois, c’est la mentalité bourgeoise qu’il faudrait changer. Quand on aura décrété qu’une femme qui enfante est sacrée, respectable, qu’elle a droit à l’estime et à la protection de tous, quelles qu’aient été les circonstances de la conception, on aura plus fait pour la repopulation que par l’affichage d’encouragements illusoires.
Faites des enfants — c’est très joli — mais c’est un crime, si ces enfants doivent se trouver plus tard dans une situation pénible ou fausse, si leur mère doit sentir planer sur elle le mépris de tous, uniquement parce qu’elle a accompli le plus bel acte qui soit : donner la vie.
Je ne sais si la bigamie doit être obligatoire, mais elle devrait, tout au moins, être autorisée et légitimée, à condition, bien entendu, que l’homme assure par ses propres moyens l’existence des deux ménages.
Jean-José Frappa.
Nous sommes d'accord avec le maître écrivain de A Salonique, sous l’œil des dieux : nous ne demandons que la polygamie non obligatoire , mais permise à qui veut et peut en assumer les charges.
On ne fera des enfants sans réticence que quand ils seront tous légitimes . L'interdiction et la condamnation de la bigamie sont en effet d'inconcevables monstruosités.
Réponse Je ISA.. Pierre JVLiile,
du Temps et d’Ëxcelsior
Le rédacteur en chef du périodique Le Grand Guignol me fait l’honneur de me demander si je ne pecise point qu’un homme doit — il ne dit pas « peut » — posséder plusieurs femmes légitimes.
Je ne sais pas... C’est une expérience qui n’a jamais été tentée nulle part, excepté par les Mormons.
Vous me direz : « Et les Musulmans ? Et les Chinois ? » Eh bien I non, à proprement parler, ni les Musulmans ni les Chinois ne possèdent plusieurs femmes légitimes, malgré les apparences.
Une épouse ne peut être considérée comme légitime que si elle possède les mêmes droits dans son ménage et dans la famille qu’une autre épouse ou plusieurs considérées également comme légitimes. Or, chez les Musulmans et les Chinois, la femme épousée la première, la plus ancienne, a le pas sur toutes les autres. Elle a le droit de leur donner des ordres, etc. Donc les autres ne sont pas réellement légitimes ; elles se trouvent dans une situation subordonnée. Des Françaises n’accepteraient pas ça.
Alors il reste le précédent : l’exemple mormon* Aux yeux d’un Mormon, et d’après sa loi religieuse, qui ne fait qu’un avec sa loi civile, toutes les femmes qu’il a épousées sont également légitimes. Donc ça peut se faire, puisque ça s’est fait — et que ça se fait encore, discrètement, les Mormons des Etats-Unis n’ayant renoncé qu’officieliement à la polygamie.
Moi, je ne tiens pas beaucoup à me faire Mormon et polygame, parce que, à mon âge, on commence à sc ranger des voitures. Mais j’ai demandé son avis à mon ami Mardoche, qui est un gaillard d’attaque. Il m’a répondu :
— Chouette ! Ça, c’est une bonne idée î
— Mardoche, lui ai-je dit, je crains que tu ne sois un polisson.
--- Tu te trompes du tout au tout m’a-t-il répondu. Mais si on adopte en France le système mormon, ça se passera en France comme en Mormonie, et si j’épouse
plusieurs femmes, légitimement, ça sera pour les faire turbiner.
— Turbiner ?...
— Oui. Les Mormons ne sont polygames, de la façon la plus légitime, que pour ça : pour faire travailler le plus grand nombre possible de femmes sans avoir à les payer, en échange de la nourriture, du logement et du vêtement, rien de plus. C’est très avantageux. Et maintenant, avec la loi de huit heures, en France, ça sera encore bien plus avantageux ! Elle ne concerne pas « l’atelier familial », la femme et les enfants, la loi de huit heures ! Alors, si on a plusieurs légitimes, on pourra les faire travailler douze heures, quinze heures, tant qu’on voudra et tant qu’elles pourront, et à l’œil ! C’est un truc épatant !
— Mardoche, lui dis-je, si tu n’es pas un polisson, comme je le pensais, tu m’as Pair d’une franche canaille.
* — C’est possible. Mais avoue que la pluralité des femmes légitimes aura fatalement pour résultat l’exploitation du travail de ces femmes. C’est ce que je voulais démontrer.
— Tu pourrais bien avoir raison... Je me souviens de plus, maintenant, que le Philéas Fogg de Jules Verne, dans le Tour du Monde en 80 jours , apercevant sur le quai de la gare de Sait Lake City un Mormon tout échevelé, griffé, fort mal en point à la suite, lui dit-on, d’une querelle de ménage, lui demanda :
— Vous devez avoir beaucoup de femmes, monsieur, pour être en si mauvais état ?
— Une, monsieur, répondit le Mormon.
Et c’était assez»
Pierre Mille.
L’anecdote filiale prouve simplement que , même chez les Mormons , la monogamie n’a toujours que des effets déplorables .
De même qu’un épicier qui jouit, dans une commune, du monopole de fait de l’exclusivité dans son commerce, profite de la non-concurrence pour imposer des prix exagérés , de même une femme seule est tentée de se montrer plus acariâtre que si elle avait à craindre
qu’une autre épouse, plus douce avec son mari, n’entrât davantage qu’elle en ses bonnes grâces.
Signalons en tout cas à M. Léo Claretie, exceptionnellement moins bien informé qu’il ne l’est d’ordinaire, que M. Pierre Mille déclare ici que les Mormons n’ont renoncé qu’ officiellement à la polygamie, qui se pratique encore chez eux. C’est donc qu’ils ont reconnu qu’elle avait du bon.
Réponse de JM.. Dame 1 Cal J me,
homme de lettres
M. de Pourceaugnae apprit, à son dam, que la polygamie est un cas, un cas pendable. Or .voici qu’un courant d’opinion semble vouloir commencer à se dessiner en faveur de ce cas, dont les fêtes du tricentenaire nous ont pendant plusieurs semaines entretenus. Le fait de « convoler légalement avec plusieurs femmes successives », sans que les précédentes soient portées mortes ou disparues, est-il donc actuellement souhaitable, désirable ou à jamais pendable, dans un pays où la moyenne est maintenant de six femmes pour un mâle — lequel souvent n’a ni besoin, ni envie d’épouser ?
Voici, puisqu’on tient à la connaître, l’opinion raisonnée d’un homme très légalement bigame (1).
De quoi languit la France ? Car elle s’étiole, lentement il est vrai, mais indubitablement, et ceux qui le nient sont ou aveugles, ou fous, ou scélérats, ou vieux garçons. La France, saignée par la guerre, après avoir été anémiée par la dépopulation, se meurt de l’abaissement de sa natalité. *
Or, pour remédier à la dépopulation, qu’a-t-on fait ? Deux ligues I Deux ligues, mais non pas d’étalons
(1) Dame 1 le remariage après divorce n’étant pas admis par les protosyncelles et mystagogues de Notre Sainte Mère l’Eglise... qui n’en peut mais !... j’avoue être bigame.
sélectionnés. Le premier groupement est celui du capitaine Maire, qui, travaillant avec ardeur, n'est naturellement pas encouragé, donc n’a pas le sou. Le second groupement, c’est l’Alliance Nationale, tort riche, mais dont l’œuvre se borne à répandre par les provinces des nuées de petits papiers invitant les gens à procréer. Il semble que ce soit tout ce que sachent ou puissent faire ces gentlemen âgés, et ces vénérées douairières — qui, par ailleurs, ne s’intéressent guère aux suppliques des pères ou mères de familles déjà poussées nombreuses.
Outre les petits imprimés, arrivant par la poste, et qui ne sont pas de la semence à enfants, qu’a-t-on fait, en haut lieu ? Rien, ou presque. Quelques encouragements platoniques à la maternité ; quelques aumônes à celles qui les sollicitaient ; par-ci, par-là, quelques primes exiguës à la natalité. Enfin quelques petits avantages aux familles nombreuses. Ecoutez-en le décompte, je suis mieux que quiconque à même d’en parler, de ces aumônes qui nous furent octroyées sur : les cartes de pain (supprimées), cartes de sucre (disparues), cartes de charbon (n’existant plus), cartes de lait (escamotées), cartes de voyage en chemin de fer — les seules qui subsistent encore, oui, mais ne confèrent la paternité d’un enfant que lorsqu’il a moins de 18 ans. La majorité du code civil est devancée de trois ans par celle des voies ferrées.
Bref ! Voilà tout ce qui a été fait pour le relèvement de la natalité en France et pour la protection des familles nombreuses, son corollaire.
Envisageons maintenant la question sous une autre face. Que voyons-nous ? Des hommes, en petit nombre, mais dont le besoin physiologique d’expansion gâche trop souvent — en marge — un pollen qu’il lui serait loisible, s’il avait l’apostille de l’Etat, de déposer plus utilement sur les fleurs charmantes du bouquet qu’il aurait su composer.
Si l’Adam est rare, l’Eve est nombreuse ; on la donne à six contre un ; et une part infime de toute cette féminité est utilisée dans le sens de son vrai rôle, et de ses fonctions éternelles. Propter solum uterum, Millier est id quod est .
Et ainsi, l’homme en arrive à ne plus voir dans l’autre
lt
moitié de I’adamité ancestrale le « moule à gossê *, mais la « bêle à plaisir ». .
Le péril est donc double, en meme temps qu’il est angoissant : c’est la dépopulation ; c’est la démoralisation.
Or Je curieux est que : le remède est dans la dualité mémo du péril. Convenablement malaxé et habilement trituré, ce remède, bien présenté, peut guérir... Mais voilà ! 11 faut oser rappliquer !...
Et ce remède, c’est... ne sursautez pas, Madame ; avancez plutôt l’oreille, que je vous le confie sans qu’on m’entende trop à la ronde, moi, un homme d’âge, et qui ai tant de filles... c’est la polygamie.
Mais... car il y a des mais — étant admis d’abord que, officiellement reconnue, elle doit rester facultative.
Etant bien entendu aussi que l’homme ne pourra polygamer que dans les limites normales de ses moyens physiques, phynanciers... et absolutistes. Et ceci est important. Si, dans un ménage à une seule femme, et qui n’est pas toujours un paradis, le mari doit rester le patron, dans un ménage à femmes multiples et qui sans cette condition deviendrait aussitôt un enfer, le mari doit être le chef absolu, le maître incontesté, le dominateur. Il n’en sera d’ailleurs que d’autant plus tendrement aimé.
Mais surtout, pour que la polygamie naisse, vive et subsiste, il faut qu’il soit absolument convenu qu’en prenant plusieurs femmes, l’homme ne recherche pas son plaisir personnel, sa vanité de Don Juan, sa cupidité, qu’il n’ait aucune aspiration basse ou égoïste, mais tout au contraire altruiste. Il* doit rayonner dans le gynécée, augmenter pour chaque épouse sa force d’expansion sociale, grâce à l’union collective, il doit surtout et avant tout songer à faire des petits. La multigamie est la seule garnie qui nous permette de faire face au fléau de la dépopulation.
Pourtant, afin de faire admettre une réforme aussi exorbitante, voire simplement de n’en pas laisser négliger ridée, il faut antérieurement étudier et faire aboutir toute une série d’autres réformes, dans des ordres d’idées divers.
Citons, sans commenter : Réformes politiques : Eta-
blir, comme en Belgique, le vole accumulé, et à tous les degrés, pour le père de famille. Donner l’électorat aux mères. Permettre aux femmes mariées ou veuves, mais mères, l’accession à tous les postes (électifs, honorifiques, etc.) Réformes sociales : D’abord, supprimer la rançon immorale, la dot, qui alors fleurerait à nouveau son relent — un peu éteint depuis le temps — de marché d’esclaves. Etablir comme en certains pays d’Allemagne l’instruction obligatoire à trois degrés, et gratuite. Réformes administratives: Appliquer les modalités du projet Colrat. Réserver par priorité l’accession à tous les emplois publics, tous, quels qu’ils soient, aux maris et femmes des familles multiples. Réforme pénale: Punir avec implacabilité l’adultère — désormais inutile et sans raison — qui ne serait dès lors qu’une manifestation du vice de l’homme et de la femme. Réforme législative : Rétablir le droit d’aînesse, tel qu’il existe en Angleterre. Réformes fiscales : Ecraser d’impôts les célibataires. Supprimer tous droits de succession en ligne directe. Tripler les taxes actuelles en ligne collatérale. Retourner à l’Etat les héritages des non-mariés. Réserver enfin aux chefs de familles nombreuses des avantages réels, pratiques, positifs, au prorata du nombre de leurs enfants (avantages tout autres que les actuels petits dégrèvement au compte-gouttes, et qui sont si rarement appliqués).
Et ce ne serait pas tout : il faudrait contraindre les fonctionnaires de tous ordres à se plier devant les dispositions des lois favorisant les familles nombreuses, il faudrait dégorger les villes et étendre à l’infini leurs faubourgs, desservis par des moyens de communication rapides et non onéreux.
Où n’entraînerait pas cette réforme ? Les cinq étages urbains, où sont compartimentés les petits appartements bourgeois, de même que les chaumières paysannes à un étage et deux chambres dont la cuisine, seraient appelés à disparaître pour être remplacés par des demeures d’un type nouveau à l’usage du gynécée ; la fonction créant Forgane, on pourrait par exemple s’inspirer des antiques maisons maures à patios, du Sud de l’Espagne.
D’autres objections surgissent en masse : au hasard... l’ébahissement des autres peuples du monde, le grand
scandale de la Cour des Vieux Garçons de Rome, le... comme dit le proverbe musulman « les chiens aboient et la caravane passe »... Qu'importe tout le reste, si cette idée, de prime abord saugrenue, permet à la France de se remonter... Je suis donc catégorique et cours porter dans l'urne mon bulletin en faveur de la réforme, suivi de toute ma smala d'enfants d’âges différents, et qui m'appellent leur papa.
Enfin, au pays des fabliaux, des rabelaiseries et des contes galants, la polygamie sera, pour un père français' sachant congrument se servir de sa plume, la façon la plus utile de faire honneur à sa signature.
Daniel Càldine.
Eh bien ! voilà , pour terminer notre enquête , un joli plaidoyer , pas vrai, d'un homme d'esprit et de bon sens, ce qui ne gâte rien .
D’accord avec lui sur la nécessité de ne faire de la polygamie qu’une faculté et non une obligation, d’accord avec lui sur la nécessité de reconnaître au père de famille les droits du chef et du mâle, d’ailleurs compatibles avec les égards dûs à la femme et à son droit à l’amour , je souscris à son projet d’aggravation de peine contre l’adultère des deux époux, car une polygamie intelligemment comprise doit ramener sur terre, conformément au vœu de la nature; l’âge d’or dans les ménages et cette régénération nécessaire du mariage que veulent les missionnaires mormons, dont nos gouvernants redoutent tant la parole de vérité qu’ils leur interdisent l’accès de notre libre République .
Cette réponse a enfin l’immense mérite de montrer que la question dont traite ce livre est bien d’une importance primordiale et que sa solution rationnelle entraînerait celle de quantité d’autres problèmes, que nous gagnerions infiniment à voir également résolus .