La maîtresse masquée
Dans la nuit du 10 au 11 juillet 1830, un palanquin porté par six Indous, escorté par le même nombre de bahis destinés à relayer les premiers de quart d'heure en quart d'heure, et précédé d'an massalchiy ou porteur de torche, gravissait lentement les pentes escarpées d'une chaîne de montagnes rocheuses situées à une demi-journée de chemin de Bénarès.
A côté du massalchi marchait un jeune Indou, I. 1
presque un enfant, — (il avait quatorze ans tout au plus). — Sa taille était petite, ses formes grêles, mais ses traits offraient une admirable régularité, et l'intelligence brillait dans ses grands yeux noirs. — On eût dit une délicate et gracieuse statuette de bronze florentin.
A dix pas en arrière du palanquin venait un personnage d'apparence originale, monté sur un maigre mais vigoureux cheval du pays, et faisant les grimaces et les contorsions les plus singulières à chacun des mouvements de sa monture.
Ce personnage offrait le type anglais dans toute sa pureté. — Nous parlons de ce type traditionnellement comique, rendu populaire en France par la caricature et par le théâtre.
Une épaisse chevelure d'un jaune paille surmontait un visage empourpré, rasé soigneusement, et sur lequel les sourcils se détachaient en clair. — Une haute cravate blanche, empesée à outrance, formait une violente opposition avec les tons couleur brique de la figure. — Le costume était entièrement noir, et de longues guêtres, boutonnées sur de petits mollets saillants, montaient jusqu'au genou. — Un chapeau de feutre, haut de forme et étroit de bords, incliné en arrière, complétait l'accoutrement le plus étrange, et à coup sûr le plus incommode pour un voyage à cheval sous le ciel brûlant des Indes.
La journée avait été étouffante. — La nuit était sombre quoique la lune fût dans son plein, mais de grands nuages noirs cachaient presque sans cesse son disque d'argent. — Pas un souffle dair ne
venait rafraîchir l'atmosphère ; — l'orage semblait proche; — le tonnerre ne grondait pas encore, mais de minute en minute des éclairs lointains illuminaient l'espace d'une clarté blafarde, puis, s'éteignant brusquement, laissaient les ténèbres régner de nouveau.
Le chemin escarpé, étroit, mal entretenu, décrivait de nombreux zigzags parmi les roches amoncelées dans un désordre titanesque sur les croupes des collines, au milieu des larges feuilles épineuses des cactus aux fleurs de pourpre...
Les porteurs haletants, brisés parla chaleur et la fatigue, n'avançaient qu'à grand'peine. — Les lueurs de la torche, que d'instant en instant le massalchi arrosait d'huile de goudron, éclairaient vaguement les costumes blancs et les turbans rouges des bahis, et donnaient à la petite caravane un aspect fantastique.
Le singulier personnage, cravaté de blanc et vêtu de noir, perché sur son cheval à longue crinière et fermant la marche, ajoutait une note à l'originalité du tableau.
La caravane atteignit le sommet de la voie montueuse et pénible qu'elle gravissait depuis plus de trois heures, et se trouva sur un plateau d'une certaine étendue ; — de l'autre côté de ce plateau, on distinguait vaguement à travers l'obscurité d'immenses profondeurs, s'étendant par étages jusqu'aux plaines noyées dans les ténèbres.
L'ascension était finie, — la descente allait commencer.
Les porteurs s'arrêtèrent. — Une main gantée
écarta les rideaux du palanquin, et une voix sonore se fit entendre.
— Kazil... — dit cette voix en anglais. — Viens ici, mon enfant, je veux te parler.
Le jeune Indou, que nous avons comparé à une statuette de bronze florentin s'approcha aussitôt, et demanda dans la même langue et avec un accent légèrement guttural, mais qui cependant ne manquait point d'harmonie :
— Que veut le maître ?
— Pourquoi n'avançons-nous plus?
— Maître, la montée était rude... on respire du plomb fondu... les bahis sont à bout de forces... ils se reposent un instant...
— Quelle distance nous sépare de Bénarès?
— Six heures de marche...
— C'est-à-dire que nous arriverons au point du jour?
— Oui, maître, si toutefois l'orage ne nous arrête point en route.
— Crois-tu qu'il soit près d'éclater, cet orage?
— J'en ai peur...
A ce moment précis, comme si la parole du jeune Indou qu'on appelait Kazil avait évoqué le démon de la tempête, un immense éclair déchira les nuages sombres entassés comme une voûte d'airain, et un coup de tonnerre, pareil à la détonation assourdissante d'une batterie de siège, retentit et fut répété lugubrement par les échos de la montagne.
— La voix de Siva ! — murmura Kazil en joignant les deux mains sur sa poitrine et en s'inclinant.
Les autres Indous se prosternèrent la face contre
terre, et le cheval maigre à longue crinière fit un bond qui faillit désarçonner son cavalier.
Le voyageur étendu dans le palanquin poussa une exclamation intraduisible.
— Le maître a entendu, — murmura Kazil. — Voici l'orage.
— Il faut nous hâter, — reprit l'Anglais. — Donne l'ordre aux porteurs de se remettre en marche sans perdre une minute.
Kazil prononça quelques paroles dans la langue du pays, et les bahis allaient obéir quand une nouvelle nappe de lumière métamorphosa le firmament tout entier en une gigantesque fournaise. — Le tonnerre retentit pour la seconde fois, et la foudre frappa le plateau de la montagne à vingt pas tout au plus de la petite caravane ; — en même temps le vent s'éleva, un vent impétueux, et une pluie torrentielle tomba brusquement, comme si toutes les cataractes du ciel s'ouvraient pour un nouveau déluge.
Le cavalier vêtu de noir et cravaté de blanc avait mis pied à terre.
Il tenait par la bride sa monture effarée, et il se rapprochait du palanquin.
Les bahis, prosternés de nouveau, se frappaient la poitrine, et psalmodiaient d'une voix sourde une sorte de mélopée monotone, qui sans doute était une invocation aux dieux irrités.
— Qu'attendent-ils? — demanda l'Anglais.
— Maître, — répondit Kazil, — nous ne pouvons aller plus avant.
— Pourquoi?
— L'orage durera toute la nuit...
— Eh bien, qu'importe l'orage? — Nous n'avons aucun moyen de lui échapper, ce me semble, et l'immobilité n'est une sauvegarde ni contre la pluie, ni contre la foudre ! I — marchons donc, et marchons vite...
— Maître, encore une fois, c'est impossible. L'Anglais fit un geste d'impatience.
— Avant quelques minutes, et pour bien des heures, — continua le jeune Indou, — les sentiers de la montagne seront devenus impraticables. — L'eau qui tombe des nuages va les convertir en torrents. — Si nous avions la témérité folle de tenter la descente, nous serions engloutis par les flots bourbeux et brisés contre les rochers.
— A la bonne heure, voilà une raison ! ! — s'écria l'Anglais en riant, — elle n'est pas consolante, mais elle est sans réplique ! — Que dis-tu de cela, mon pauvre Stop?
Ces derniers mots s'adressaient au personnage vêtu de noir qui maintenant se tenait debout auprès du palanquin, dans une attitude piteuse et avec une physionomie désolée.
L'individu ainsi interpellé ôta respectueusement son chapeau ruisselant, et répondit d'une voix nasillarde, avec des intonations comiquement douloureuses :
— Ah ! Votre Honneur, je dis que ce pays est un pays maudit!... Mes cheveux, mes pauvres cheveux, dont les jolies filles du Northumberland comparaient la couleur à celle des blés murs, vont certainement y blanchir avant l'âge!... Nous étions si
LA MAITRESSE MASQUKE
bien, là-bas, dans notre petit manoir d'Ayesbury!.„ Je me demande quel besoin avait Votre Honneur de quitter notre cbère Angleterre pour venir dans cette infernale contrée, et de m'y conduire avec elle?...
— Il ne fallait pas me suivre! je t'ai laissé libre de rester au manoir, tu le sais bien!...
— Certainement!... Oh ! je sais bien que j'étais libre... parfaitement libre, comme l'est tout sujet de la joyeuse Angleterre... Mais Votre Honneur sait bien aussi que le jour où il lui plaira de passer dans le feu, comme cane manquera pas de lui arriver tôt ou tard, — ou dans l'eau, comme ça lui arrive en ce moment, je le suivrai!... C'est plus fort que moi!... Votre Honneur est le corps, moi je suis l'ombre... — Où va le corps, il faut que l'ombre aille également!... C'est une fatalité !... Seulement, l'ombre a le droit de se plaindre... et j'en use...
— Oui... oui... — répondit l'Anglais en riant, — tu es dévoué... très dévoué... je me plais à te rendre cette justice!... mais tu manques de philosophie...
— Ce n'est pas ma faute!... Si j'avais fait mes études, comme Votre Honneur, à l'université de Cambridge, ou à celle d'Oxford, il est bien probable que j'en aurais tout comme un autre, de la philosophie!... Mais alors je serais un gentleman au lieu d'être un valet de chambre... et, soit dit sans mentir, ce serait malheureux pour Votre Honneur qui me remplacerait dilTicilement.
— Tu n'es pas modeste, maître Stop !
— Dame!... je suis sincère!... On sait ce qu'on vaut... Je me rends justice... et je défierais res-
pectueusement Votre Honneur de me contredire. Ce dialogue entre le maître et le valet fut interrompu par une rafale plus impétueuse et par un redoublement de pluie. — Le souffle irrité de la tourmente fouettait les rideaux sur leurs supports de bambous, et chassait des torrents d'eau dans l'intérieur du palanquin.
— Ah! çà, Kazil, — demanda l'Anglais, — est-ce qu'il nous faudra rester exposés toute la nuit aux brutales caresses de cette trombe?... — Il doit exister dans les environs quelque anfractuosité de rocher, quelque caverne, quelque grotte oii nous pourrons nous mettre à l'abri tant bien que mal...
— Je n'en connais pas... — répondit Kazil.
Les éclairs qui se succédaient sans interruption éclairaient le plateau comme en plein jour. — Le voyageur promena ses regards autour de lui et il aperçut sur sa gauche, à une distance de deux ou trois cents pas, une construction d'apparence étrange, profilant sur le ciel éblouissant ses masses bizarrement déchiquetées.
— Qu'est-ce que cela? — demanda-t-il.
Kazil fit un mouvement brusque, — puis il répondit d'une voix basse et avec une émotion visible :
— Ce sont les ruines d'une pagode... la pagode du dieuSiva.
— Eh bien, pour peu que l'une des voûtes de cette pagode ne soit pas écroulée, elle pourra nous offrir un asile, et sans doute le dieu Siva, — (que je révère sans le connaître), — ne refusera point de nous accorder l'hospitalité!... Allons, Kazil, parle
aux bahis, et gagnons les ruines au plus vite... En écoutant l'Anglais, Kazil avait tressailli. —
— Au lieu d'obéir à l'ordre qu'il venait de recevoir il garda l'immobilité la plus absolue; — il ne fit pas un geste, il ne prononça pas une parole.
— Que signifie cela? — demanda le voyageur stupéfait. — Ne m'as-tu pas entendu, mon enfant? Ne m'as-tu pas compris!
— J'ai entendu et j'ai compris... — balbutia Kazil.
— Alors, qui t'arrête?
— Maître, nous sommes ici sur le plateau de la montagne sainte, qu'on appelle le mont Béomah!... — La pâle Terreur plane jour et nuit autour de la pagode abandonnée, et la garde mieux que ne le pourrait faire une armée de cipayes!... L'ombre de Siva, dieu du mal, habite les ruines !
—Je n'y mets pas d'obstacle, — répliqua le voyageur avec un sourire; — mais Siva, dieu du mal, en nous offrant un abri contre l'orage va devenir un dieu bienfaisant... ce qui sera flatteur pour lui.
— La pagode est un lieu sacrépour les croyants...
— reprit vivement Kazil, — mais pour les infidèles c'est un lieu maudit...
— N'y allons pas. Votre Honneur, — murmura Stop d'une voix suppliante, — n'y allons pas!... j'ai toujours eu grand'peur du diable, et le dieu de ces gens-là doit être le diable en personne! — N'y allons pas ! il nous en cuirait 1 . . . — Soyons mouillés plutôt avec résignation. . . trempés avec héroïsme ! . . .
— Je me défie de cette pagode ! il me semble qu'elle a mauvaise mine.
10 LA MAITREESE MASQUÉE
Pour toute réponse le voyageur haussa les épaules, puis, se tournant vers Kazil, il prononça ce seul mot :
— J'ordonne...
Le jeune Indou s'adressa à son tour aux Indous et leur parla dans leur langue.
L'un d'eux répondit. Kazil répliqua, et le dialogue dura quelques secondées qui parurent longues au voyageur.
— Eh bien? — demanda-t-il quand le silence fut enfin rétabli.
— Maître, — répondit Kazil, — ils refusent d'obéir.
— Pourquoi ?
— La terreur que leur inspirent les ruines de la pagode est insurmontable...
— N'ai-je donc point fait marché avec eux? — Ne sont-ils pas à ma solde ?... Ne suis-je pas leur maître absolu jusqu'au moment de notre arrivée à Bénarès ?
— Tout cela est vrai, sahib... (1) — Ils tiendront leurs engagements, au péril de leur vie s'il le faut...
— ils continueront leur route si vous l'exigez... — ils affronteront une mort certaine en s'engageant avec vous dans les sentiers changés en torrents !
— Mais rien au monde ne pourra les contraindre à pénétrer, par une nuit pareille, dans les ruines de la pagode, et à fouler la terre trois fois sainte qui appartient à Siva, le dieu terrible ...
Le voyageur comprit qu'en face d'une telle épou-
^1) Sahib, maître.
vante, fille de la superstition et du fanatisme religieux, toute tentative nouvelle serait sans résultat. — Il n'insista donc pas plus longtemps.
— Soit, — dit-il en sortant du palanquin, — • j'irai seul avec Stop.
— Je vous accompagnerai, maître... — murmura le jeune Indou.
— Toi, Kazil ! ! — s'écria TAnglais.
— Moi, maître.
--Tu n'as donc pas peur comme les autres?... Tu ne crois donc pas au danger?...
— Ma chair tressaille et se révolte... mon visage pâlit... mon cœur bat plus vite... Je crois au danger et j'ai peur... Mais qu'importe ?... Je vous accompagnerai.
— Yiens donc, enfant, et puisque les bahis n'osent franchir le seuil de la pagode, qu'ils apportent le palanquin jusqu'auprès des ruines...
— Gela, maître, il le feront, je vous le promets...
Kazil adressa quelques mots auxindous qui chargèrent en effet aussitôt le palanquin sur leurs épaules et se dirigèrent rapidement vers l'enceinte sacrée dont aucune puissance humaine n'aurait été capable de leur faire braver les terreurs.
A mesure qu'ils approchaient leur pas, ferme d'abord, devenait plus lent et plus indécis. — Enfin, à la distance d'un jet de pierre, ils firent halte.
— Maître, — dit alors Kazil en prenant la torche des mains du massalchi, — ils n'iront pas plus loin... — Venez...