LA CHAMBRE RONDE
Au temps de sa splendeur, — c'est-à-dire un siècle environ avant l'époque où commence le drame auquel nous allons faire assister nos lecteurs, — la pagode deSiva, célèbre dans les Indes entières, occupait un espace considérable sur le plateau du mont Béomah, et élevait orgueilleusement vers le ciel ses coupoles et ses dômes.
Au moment où nous allons en franchir le seuil, le sanctuaire n'existait plus. — Les coupoles crevées laissaient le soleil et la pluie arriver librement jusqu'aux dalles disjointes. — Les milles plantes parasites de la flore indienne croissaient parmi les blocs renversés, et couronnaient de leurs panaches de verdure les éboulements gigantesques.
Un portique assez bien conservé, formant une voûte basse et sombre, donnait accès dans les ruines, du côté par lequel arrivaient Kazil et les deux Anglais.
Ils eurent quelque peine à se frayer un passage à travers les ronces étroitement enchevêtrées qui leur barraient le chemin, mais enfin ils y parvinrent et se trouvèrent dans l'intérieur delà pagode.
La pluie tombait toujours à torrents. — Le vent soufllait avec rage et faisait osciller les flammes de la torche résineuse que la tourmente ne parvenait point à éteindre. — Ces lueurs intermittentes donnaient un aspect étrange aux massives colonnes encore debout et dont les chapiteaux sculptés dansle granit en forme de têtes d'éléphants ne supportaient plus rien.
D'instant en instant de grands éclairs dissipaient la masse des ténèbres, et alors une clarté blanche prêtait une fugitive apparence de vie aux statues grotesques, aux figures monstrueuses, couchées çà et là sur les dalles brisées, dans un linceul de triste verdure.
Kazil se trouvait évidemment sous le coup d'une violente émotion. — Son teint bronzé était devenu presque blanc, — ses grands yeux noirs, à demi voilés parleurs longs cils recourbés qu'aurait enviés une femme, exprimaient l'angoisse et la terreur.
A coup sur l'enfant s'attendait à voir l'ombre gigantesque du dieu Siva surgir menaçante au milieu des écroulements, et foudroyer les insensés qui ne respectaient pas son sanctuaire.
Stop ne semblait pas beaucoup plus rassuré que le jeune Indou. — Il s'eflorçait de faire bonne contenance, mais ses larges joues, colorées d'un vermillon si pur, avaient notablement pâli, et
le clignotement de ses paupières trahissait ses poignantes inquiétudes. — Il regardait autour de lui comme un homme qui se croit entouré de pièges et à qui la présence très probable d'ennemis invisiblescause les plus anxieuses préoccupations.
L'Anglais que nous avons vu voyager dans le palanquin, et que nous avons entendu Stop appeler : Votre Honneur^ conservait seul un calme parfait; — le lorgon sur l'œil, il examinait l'intérieur de la pagode avec une curiosité réfléchie et une placidité manifeste.
Traçons un croquis rapide de ce personnage qui doit être le héros de notre récit:
C'était un jeune homme de vingt- huit à trente ans, d'une taille au-dessus de la moyenne et d'une irréprochable distinction. — Une chevelureblonde, bouclée naturellement, couronnait un front large et intelligent. — De soyeux favoris de la même nuance encadraient un visage d'une blancheur mate et faiblement rosée, qu'illuminait en quelque sorte le regard ferme et franc de deux grands yeux bleus.
Cette beauté, telle que nous venons de la décrire, aurait pu paraître trop féminine, sans l'expression de résolution et d'énergie qui rayonnait sur la figure.
Le jeune Anglais portait un costume complet de toile blanche, et cette toile, collée sur son corps par les torrents d'eau qui l'inondaient, dessinait des formes tout à la fois sveltes et vigoureuses.
Au moment où nos trois personnages venaient de pénétrer dans l'enceinte de la pagode, le cri du
hibou se fit entendre à deux reprises à l'une des extrémités des ruines.
Kazil tressaillit visiblement et pencha la tête comme quelqu'un qui écoute avec attention et qui s'attend à entendre de nouveau le bruit qui vient de le frapper une première fois.
Avant qu*une demi-minute se fût écoulée, le cri du hibou retentit pour la troisième fois, dans deux directions différentes.
Kazil avait repris son immobilité. — Il baissait les yeux, et ses lèvres murmuraient tout bas :
— Nos frères veillent...
— Ah ! çà, — s'écria l'Anglais en riant, — il parait que les oiseaux nocturnes n'ont qu'un respect médiocre pour la solitude du lieu sacré?...
— Maître, — répondit Kazil, — le hibou est l'oiseau du dieuSiva! !!
— Le hibou est une bête maudite ! ! — balbutia Stop d'une voix chevrotante — c'est une bête qui porte malheur! — Je déteste ces animaux-là!... Quand par hasard ils viennent faire leur sabbat pendant la nuit, là-bas, chez nous, surles vieux toits d'Ayesburv, je prends mon fusil et je les tue avec un zèle dont je me suis toujours bien trouvé!! — leur vilaine chanson, dans ce vilain endroit, ne nous annonce rien de bon!! — Allons-nousen d'ici. Votre Honneur!... allons-nous-en bien vite!...
— Mon pauvre Stop, — répliqua l'Anglais en riant, — sais-tu bien que tu n'es qu'une poule mouillée?...
— Je ne sais pas si je suis une poule, — murmura
piteusement le valet de chambre, — mais je sais bien que je suis mouillé comme si j'avais fait un plongeon, tout habillé, dans la Tamise... ce qui, soit dit entre parenthèses, est malsain au plus haut degré et me criblera de rhumatismes à la fleur de mon âge... et, plaise à Dieu que j'en sois quitte pour des rhumatismes!
— Tu trembles toujours, poltron!
— Poltron ! oh ! non, je ne le suis pas. Jamais ! jamais!
— Qu'es-tu donc ?
— Je suis prudent, voilà tout, et je donnerais de grand cœur une année de mes gages pour que Votre Honneur le fût autant que moi.
— Trêve de bavardage, maître Stop, et cherchons un abri au milieu de ces décombres, car je crois que la tempête redouble. Oui, ma foi, elle redouble ou le diable m'emporte !
— Oh! Votre Honneur... Votre Honneur... — s'écria Stop en vacillant sur ses jambes, — au nom du ciel, ne parlez pas du diable dans ce lieu maudit. Nous n'avons déjà que trop de chance qu'il nous apparaisse d'une minute à l'autre... et tenez... ah ! mon Dieu!...
En prononçant ces derniers mots, d'une voix étranglée. Stop poussa un grand cri en étendant sa main vers la gauche, et recula comme un homme dont quelque effroyable vision vient de frapper les regards.
Le jeune Anglais tourna ses yeux dans la direction qu'indiquait la main de Stop, et il ne put s'empêcher de sourire et de hausser les épaules en
voyant l'objet qui causait au valet de chambre une si prodigieuse épouvante.
Cet objet offrait véritablement quelque analogie avec le Satan des légendes populaires, si souvent reproduit par le ciseau naïf des tailleurs d'images du moyen âge. — C'était la statue informe et hideuse de quelque divinité indienne, portant une tête de taureau sur un buste à peine ébauché.
— Eh bien, Votre Honneur, — balbutia Stop, — eh bien? eh bien?
— Décidément, la peur te trouble la cervelle, — répliqua le voyageur. — Quitte donc les ruines, je te le permets, puisque tu deviens fou, et retourne près du palanquin... je resterai seul avec Kazil...
Stop fit un geste de refus indigné et répondit :
— Votre Honneur sait bien que pour rien au monde je ne m'éloignerais de mon maître au moment du danger ! — Si le diable doit emporter Votre Honneur, il m'emportera en même temps !... nous irons au diable de compagnie !...
— Alors reste et tais-toi !...
— Je me tairai certainement pour obéir à Votre Honneur. Mais il me semble que je parlais bien...
Le jeune Anglais prit la torche des mains de Kazil et se mit en devoir d'explorer les ruines.
Après avoir parcouru la pagode dans presque toute son étendue, se frayant péniblement un passage au milieu des touffes épineuses et des plantes grasses aux feuilles velues, il allait renoncer à continuer plus longtemps d'inutiles recherches, car le temps semblait avoir accompli sans pitié son œuvre de dévastation, et les débris des voûtes écroulées
jonchaient partout le sol, quand soudain une exclamation de surprise et de joie s'échappa de ses lèvres.
Il venait de découvrir à demi-cachée par un mouvant réseau de lianes flexibles, l'ouverture d'une petite construction qui jadis attenaità la pagode et formait ce que l'on appellerait une chapelle latérale s'il était question d'un temple chrétien.
Il écarta les lianes et se trouva dans une sorte de chambre ronde dont les murailles sculptées gardaient encore les traces des couleurs vives, ocre jaune, vert éclatant, or et vermillon, dont elles avaient été enluminées autrefois.
La coupole intacte avait préservé cette petite salle des intempéries du ciel.
Les dalles, parfaitement sèches et couvertes d'une poussière fine étaient à peine disjointes.
— Victoire! — s'écria l'Anglais, — et gloire à Siva ! Le dieu du mal pratiquera cette nuit l'hospitalité d'une façon véritablement bienfaisante, et qui mérite les plus grands éloges!...
Stop et Kazil avaient suivi le voyageur dans la salle voûtée. — Son aspect, qui n'avait rien d'effrayant grâce aux sculptures grotesques et coloriées des murailles, sembla dissiper quelque peu l'épouvante du valet de chambre. — Il promena un regard satisfait autour de lui, quand il se trouva à l'abri, et il tira des profondeurs de sa poitrine un soupir de soulagement.
— Maître, — dit Kazil en s'adressant au voyageur^ — l'eau ruisselle de vos vêtements... je vais vous allumer du feu...
— Bonne idée ! — pensa Stop. — Excellente idée I Ce petit Indou est intelligent!
— Du feu? — demanda l'Anglais, — avec quoi?
— Laissez-moi faire...
Kazil tira de sa ceinture le poignard que les Indous ne quittent jamais, et il s'élança au dehors.
Pendant son absence, l'Anglais se mit à étudier avec une attention et une curiosité infinies les bizarres sculptures dont il s'efforçait, mais vainement, de pénétrer le sens allégorique. Ces sculptures étaient, — comme on dirait aujourd'hui, — les illustrations du poème sacré des Ramaanas, et la reproduction naïve des incarnations de Wischnou.
Entre le haut de la muraille et le commencement de la coupole, s'étendait une frise très originale, composée de têtes d'éléphants à longues trompes, alternant avec des têtes de taureaux aux cornes recourbées.
Stop regardait comme son maître, et de temps à autre il murmurait entre ses dents :
— Sont-ils assez laids, tous ces magots-là! Quel pays, mon Dieu ! quel pays !...
Au bout de quatre ou cinq minutes, tout au plus, Kazil reparut. Il apportait sur ses épaules une charge de broussailles qu'il venait de couper avec son poignard, et qu'il disposa à l'entrée de la salle ronde, de manière que le vent put tout à la fois aviver la flamme et emporter la fumée.
Ceci fait, il approcha la torche de ces brindilles qui se mirent à pétiller et constituèrent bientôt un foyer ardent, à la très vive satisfaction du maître et du valet, dont les vêtements ruisselants commen-
cèrent à sécher, en laissant s'échapper d'épais nuages de vapeur.
Kazil disparut de nouveau, mais sa seconde absence ne fut pas plus longue que la première, et il revint avec un nouveau fardeau. — Cette fois ce n'étaient plus des broussailles, mais les coussins du palanquin qu'il était allé quérir.
— Maître, — dit-il, — vous ne pouvez rester ainsi debout. L'orage durera toute la nuit. Quand vos habits ne seront plus humides, vous vous étendrez sur ces coussins et vous dormirez jusqu'au point du jour...
— Merci, mon enfant?... tu crains donc la fatigue pour moi?
— Oui, maître...
— Je suis un homme, cependant...
— Vous êtes d'un pays où les hommes, dit-on, n'ont pas comme chez nous des muscles d'acier et des membres infatigables...
— Mais toi, si jeune, après une si longue marche tu dois être brisé...
Kazil eut aux lèvres un fier sourire.
— Maître, — dit-il, — soyez sans crainte. Je suis presque un enfant, c'est vrai... mais j'ai la force et j'ai la volonté. Je puis rester, s'il le faut, plus d'un jour sans dormir et sans manger, marchant sous la pluie et sous le soleil, et mon corps ne faiblira pas.
— Votre père m'a vu à l'œuvre... si vous lui répétez les paroles de Kazil, il vous répondra que Kazil a dit la vérité...
— Tu l'aimes bien, mon père?
- — Si je l'aime!... Sans lui j'aurais cessé de vivre!
J'allais mourir d'une horrible mort... il m'a sauvé... Je lui dois l'air que je respire ! Je l'aime et je vous aimerai, maître, parce que vous êtes son fils ! — Si jamais vous avez besoin de mon sang, je le donnerai pour vous comme je le donnerais pour lui... comme je le donnerais pour votre frère sirEdward ! L'Anglais prit les deux mains de Kazil et les serra dans les siennes, en murmurant avec émotion :
— Brave enfant ! tu aimes mon père ! tu aimes mon frère ! — Va ! je t'aimerai bien aussi, moi !
Une larme roula sur la joue bronzée du jeune Indou.
— Ils ont des sentiments, ces sauvages-là, ma parole d'honneur, — se dit Stop, — beaucoup de sentiments. Mais je serais plus satisfait, Dieu me damne, s'ils avaient également des restaurants !