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LE FILS ET LE PERE

— Qu'est-ce donc? — demanda Georges Malcolm en se retournant vivement.

Kazil, plongé dans la contemplation muette de l'objet qui venait de frapper ses yeux, ne parut pas entendre cette question.

— Un serpent boa, bien sûr ! ! — balbutia d'une voix éteinte Stop, plus tremblant qu'un fiévreux des marais Pontins ; — une panthère noire, j'en jurerais ! ... un gros léopard ! ... un tigre féroce ! ! Nous sommes perdus ! ! Sauvons-nous, au nom du ciel, sauvons-nous ! 1

Tout en disant ce qui précède, l'infortuné valet de chambre voulut joindre l'action aux paroles, mais l'épouvante avait paralysé ses muscles et ses nerfs ; ses jambes ployantes lui refusèrent absolument le service ; il se laissa tomber lourdement sur une large pierre qui se trouvait à côté de lui, et qui, par bonheur, était plate.

Georges, non sans quelque impatience, s'adressa pour la seconde fois à Kazil et lui dit :

— Enfin, voyons, mon enfant, — répond-moi 1 ! Qu'ya-t-il?

— Un cadavre couché dans l'herbe. . . — murmura le jeune Indou d'une voix sombre.

— Un cadavre ! î — répéta Georges.

— Oui, maître.

Stop, avec un geste convulsif, passa ses deux mains sur son front mouillé d'une sueur froide et, comme il n'avait plus la force de parler, il se dit à lui-même , en remuant les lèvres , mais sans émettre le plus léger son :

— Je défaille ! I je m'évanouis ! ! je suis mort ! I Kazil venait de s'agenouiller auprès du cadavre.

Il avait retiré de la blessure un poignard indou et, sous un rayon de lune, il en examinait la lame ensanglantée.

Soudain une émotion nouvelle et violente se peignit sur son visage basané, et ils murmura sourdement :

— Un poignard au nom de la déesse! ! Ce sont les fils de Bowhanie qui ont frappé !

En ce moment un gros nuage passait devant la lune. Le cimetière des éléphants était devenu sombre. Georges reprit la torche aux mains de rindou qui se trouvait à côté de lui, et s'élança dans la direction de Kazil en s'écriant :

— Voyons ! 1

Stop continuait à s'absorber dans un mutisme forcé, mais il pensait, et sa pensée pouvait se traduire ainsi :

— Ce lieu maudit, ce cimetière du diable est positivement le domicile de tous les Jacks Scheppards des grandes Indes! 0 Tyburn, que n'es-tu là, préparant tes salutaires potences, pour la fin dernière et le châtiment de ces scélérats...

Georges Malcolm était arrivé près de Kazil.

A son tour, il se pencha vers le cadavre en secouant la torche pour lui faire jeter une lumière plus vive, mais il se releva presque aussitôt, tandis qu'un cri, ou plutôt un râle, s'étouffait dans sa gorge.

La torche s'échappa de sa main et s'éteignit en touchant le sol. Il était haletant, et sa bouche prononça ces mots entrecoupés :

— Oh! non... non... C'est un rêve... une illusion... un infernal mensonge! j'aimai vu... je suis fou! Ce visage... ces traits ! î ! Si j'avais bien vu, cependant ! Mon Dieu, mon Dieu, je vous le demande à genoux, éloignez de moi ce fantôme ! C'est impossible ! ce n'est pas vrai ! Ce serait trop affreux ! !

— Maître?... maître, qu'avez-vous donc? — demanda Kazil qui voyait, mais sans le comprendre, l'apparent délire de Georges Malcolm.

Stop n'était plus assis sur sa pierre ; il avait trouvé moyen de s'agenouiller, et il gémissait, entremêlant ses lamentations de ferventes prières adressées à tous les saints dont le nom se présentait à son esprit troublé.

La lune reparut brillante, entre deux nuages, et versa sur le cadavre les torrents de ses clartés blanches.

LA MAITRESSE MASQUÉt: 311

Georges détourna la tête, comme pour éviter un hideux spectacle.

— Je voudrais voir encore, — balbatia-t-il, — et je n'ose regarder! je voudrais voir encore, et j'ai peur I

Il recula jusqu'auprès de Kazil, et saisissant l'enfant par le bras il lui dit :

— Penche-toi, Kazil... penche-toi et regarde!... Tu ne reconnais pas ce cadavre, n'est-ce pas?... Au nom du Dieu vivant, réponds vite !... Dis-moi que tu ne le reconnais pas !

Kazil, obéissant, s'était penché de nouveau, et il avail^attaché ses regards sur le visage du mort.

Ses yeux s'arrondirent tout à coup, sa figure devint livide, et d'une voix qui n'avait plus rien de son timbre habituel, il cria :

— Sir John Malcolm ,!... sir John Malcolm!... Georges se jeta à genoux près du corps, et c'est à

peine si Kazil, qui le touchait presque, l'entendit prononcer ces mots, noyés dans les sanglots :

— Mon père ! c'est mon père !

Gémissements et lamentations^ Stop interrompit

tout pour formuler cette pensée, contre laquelle, du reste, personne ne devait songer à s'inscrire en faux :

— L'Inde est un coupe-gorge.

Kazil, le visage inondé de larmes, se disait tout bas avec désespoir ;

— Mon bienfaiteur ! mon sauveur ! ils l'ont tué ! et ce sont mes frères! !...

Le déchirant spectacle de la douleur de Georges, aurait attendri le cœur d'un tigre, ou, ce qui nous

paraît plus difficile encore, celui d'un sectateur de la déesse Bowhanie.

L'infortuné jeune homme, étendu sur le sol rougi à côté du cadavre, le serrait dans ses bras, l'appuyait contre sa poitrine, s'efforçait de le ranimer, étanchait avec son mouchoir les dernières gouttes de sang que laissaient filtrer encore les lèvres de la profonde blessure.

11 embrassait son front ; il embrassait ses mains ; et au milieu de ses larmes et de ses sanglots il disait :

— Mon père frappé au cœur !... mon pauvre père, sanglant, inanimé!... il ne peut plus m'entendre!... il ne peut plus me voir!... Ses yeux sont à jamais fermés, sa voix est pouf toujours éteinte!... De toutes les forces de mon cœur, de toutes les puissances de mon âme, je l'aimais, le noble vieillard!... tant d'années passées loin de lui avaient encore exalté ma tendresse!... nous étions réunis!... j'espérais le bonheur... et c'est la mort qui vient !...

Sufloqué par les sanglots Georges s'interrompit, puis au bout de quelques secondes de silence il reprit avec une sorte d'exaltation fiévreuse, facile à comprendre dans l'effroyable situation où il se trouvait si brusquement jeté :

— La mort ! pourquoi la mort? Non... non... je n'y crois pas... je ne veux pas y croire!... il est vivant encore, et Dieu permettra que je le sauve !

Alors, comme si véritablement il était venu à bout de se faire illusion, ou comme s'il croyait à la possibilité d'un miracle qu'il sollicitait, il étreignit

avec un redoublement d'ardeur le cadavre contre sa poitrine, en murmurant à son oreille :

— Mon père... mon père... mon père, c'est ton fils qui t'appelle!... écoute-moi!... entends-moi!... réponds-moi!... Il est là, près de toi, ton fils!... Mon père, ouvre les yeux ! que ta main serre la mienne!... regarde-moi! reconnais-moi!

Puis, aussitôt après, rappelé au sentiment terrible de la réalité, il s'écriait avec une indicible expression d'horreur :

— Ah! ses mains sont glacées!... c'est du marbre !... Son cœur... il ne bat plus!... la lame du poignard a traversé sa poitrine !... Que de sang! mon Dieu, que de sangl

Il éclatait en sanglots convulsifs et il ajoutait, en se tordant les mains :

— Ah! je suis un être maudit! Mon père est mort! mon père est mort! ils l'ont assassiné!

Stop, oubliant un peu son épouvante en face de la poignante douleur de son maître, s'épongeait à tour de bras avec son mouchoir, mais à mesure qu'il s'essuyait les joues, ses larmes coulaient plus abondantes.

— Ils ont tué mon bienfaiteur! — balbutiait Kazil, •— oh ! les lâches !... les lâches !

Ces scènes déchirantes durèrent longtemps, puis Georges se métamorphosa tout à coup. — Son visage semblait de marbre, tant les lignes en étaient rigides sous leur masque de livide pâleur. — Ses yeux, soudainement séchés par une flamme intérieure, ne laissaient plus couler de larmes. — Sa bouche crispée exprimait une énergique détermination. I, 18

Il était agenouillé, il se releva, en disant d'une voix redevenue ferme :

— Allons, pas d'inutile faiblesse ! A quoi servent les larmes?... Il ne faut pas pleurer mon père... il faut agir ! il faut le venger î

Il s'interrompit et cacha sa tête dans ses mains, comme pour s'isoler du monde, puis, attachant de nouveau ses yeux sur le cadavre, il reprit :

— Mais qui donc a commis cette action infâme? qui donc a pu frapper lâchement ce loyal et généreux vieillard? Mon Dieu, Dieu tout-puissant, puisque vous avez permis le crime, permettez du moins la vengeance ! venez à mon aide! ne m'abandonnez pas à mes seules forces! ma raison s'égarerait dans les ténèbres ! placez dans ma main le fil conducteur ! mettez sous mes yeux un indice qui me dénonce le meurtrier !

Comme il prononçait ces dernières paroles, ses pieds froissèrent sur le sol un amas de débris noirâtres, de la nature desquels il ne se rendit pas compte tout d'abord.

Il se pencha pour y toucher, et se releva en s'écriant :

— Des papiers à demi consumés par le feu ! Dieu m'exauce sans doute! ce que je viens de lui demander est peut-être là. . . Rallume la torche , Kazil ! rallume la torche !

L'enfant s'empressa d'obéir, et Georges ramassa à pleine main les papiers carbonisés qui avaient contenu, nous le savons, les notes et les découvertes de sir John Malcolm.

En voyant ces cendres froides, ces feuilles plus

qu'aux trois quarts dévorées par la flamme, Georges eut un moment de profonde déception.

— Rien! rien ! — murmura-t-il, — Pas un mot! le feu n'a rien laissé ! '

A trois reprises, et sans plus de résultats, il ramassa des cendres nouvelles. Le découragement allait s'emparer de lui, quand une feuille, brûlée dans la moitié de sa largeur et jaunie plutôt que noircie, s'offrit à ses regards.

— Ah ! — s'écria-t-il avec un espoir renaissant, — quelques lignes encore intactes... Eclaire-moi, Kazill...

L'enfant pencha sa torche jusque sur la feuille que Georges tenait dans ses mains tremblantes.

— Eh bien, maître? — demanda-t-il, — eh bien?

— Eh bien, Votre Honneur? — dit à son tour Stop, chez qui la curiosité dominait en ce moment Tattendrissementet la frayeur.

Georges poursuivit :

— L'écriture de mon père !... oui... oui... c'est bien son écriture !... Ah ! que je trouve seulement une trace !

Ses regards dévorèrent les lignes conservées, puis il balbutia avec un immense découragement:

— Allons, j'avais espéré trop vite ! des mots sans suite... pas un seul nom !

Il lut à haute voix :

— L/ne association formidable.., le feu! toujours le feu ! Ah ! ces mots encore : c'est au cœur même de Bénarès qu'il faut chercher... voilà tout!... pour moi, ces mots n'offrent aucun sens. Comment deviner? Comment trouver? Comment savoir?

Mon père, faudra-t-il donc laisser les monstres impunis ? — Eh bien, non ! cela ne sera pas 1 Adieu, père, écoute le serment que fait ton fils sur tes mains glacées : — Je jure de traquer tes assassins, de les trouver, de les punir ! Si je ne le fais pas, c'est que je serai mort!

Stop pleurait auprès de son maître. — Un sourire sauvage donnait une expression étrange au visage bronzé du serviteur indou, et Kazil atterré, une torche à la main, éclairait ce tableau funèbre.

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