UN CADAVRE ET DES CENDRES
Impassible et hautaine, Djella contemplait cet effrayant spectacle.
— Le temps passe! — dit-elle d'une voix impérieuse, — frappez !
Le second Indou s'approcha de John Malcolm, que l'étreinte de plus en plus étroite du lasso rendait incapable , non seulement de se défendre mais même de se mouvoir. Il lui enfonça son poignard en pleine poitrine, et il laissa l'arme dans la plaie.
— Ohl mon fils, mon enfant î — balbutia le civilian au milieu d'un râle d'agonie.
Ce fut tout.
La lame du poignard avait touché le cœur. Un flot de sang jaillit de la bouche du malheureux père, qui tourna sur lui-même et s'abattit au milieu des hautes herbes dont les tiges flexibles se rejoignirent au-dessus de son cadavre.
Un frémissement sourd courut dans les rangs
pressés de la multitude qui remplissait le cimetière des éléphants , et cette foule ondula comme un champ de blé sur lequel passe un souffle de brise.
Cette soudaine agitation n'exprimait d'ailleurs ni l'horreur ni le remords, mais seulement la joie du triomphe.
Qu'importait un crime de plus à cette horde d'assassins farouches et fanatisés? — Le cadavre de John Malcolm ne représentait pour ces bandits qu'un ennemi de moins.
Djella se tourna vers Saugor.
— Maintenant, — lui dit-elle, — les papiers?
— Les voici, maîtresse ! — répondit le gigantesque Indou en présentant à Djella deux ou trois liasses enlevées sur le bureau du civilian.
— C'est ici, c'est près de son cadavre, — s'écria la princessse, — que nous allons brûler les notes qui fasaient sa force, et qui devaient, croyait-il, amener notre perte.
Djella se mit à feuilleter rapidement les papiers que Saugor venait de lui remettre et, tout en les parcourant du regard, elle murmurait à demi-voix des phrases entrecoupées :
— Il était sur les traces !... Cet homme avait véritablement des yeux de lynx!... ses regards perçaient les plus épaisses ténèbres ! Des indices... en voici.
Elle lut, presque à haute voix :
— Une association formidable a juré V anéantissement de la Compagnie des Indes! La main qui frappe dans t ombre est partout, mais c'est au cœur même de Bénarès qiiil faut chercher la tête qui pense.
292 LR MAITRESSE MASQUÉE
Djella interrompit sa lecture pour promener sur les groupes qui l'entouraient un regard menaçant.
— Il y a des traîtres parmi nous ! — s'écria-t-elle. — Au nom de Bowhanie, je vous le dis, malheur à eux! Quiconque trahira nos secrets, périra de la mort des traîtres !
Un long silence, rempli de terreur, accueillit ces paroles menaçantes.
Djella prit alors les papiers et les présenta à la flamme mourante du trépied, puis elle poursuivit :
— Que le feu sacré de Siva dévore et anéantisse les armes préparées contre nous.
A mesure que la flamme attaquait les feuilles éparses, la princesse les laissait tomber sur le sol où elles se consumaient lentement. Cela dura longtemps car les papiers étaient nombreux. Enfin, la dernière feuille flamboya près des autres.
Alors Djella étendit la main vers la foule.
— Fils de l'œuvre terrible, — dit-elle, — sur ces cendres et sur ce cadavre vous jurez d'anéantir la Compagnie des Indes?
La foule répondit :
— Nous le jurons I
— C'est bien ! je reçois votre serment et je m'en souviendrai! —L'heure est proche où la vieille terre des Tarmerlides se rajeunira dans un bain de sangl Maintenant, frères, dispersez-vous, et surtout n'oubliez pas !
Il se fit alors dans le cimetière un grand tumulte.
La multitude s'agitait confusément en se diri-
géant vers le défilé, et lesvoix reprenaient en chœur le terrible appel au massacre et à l'incendie :
Allume les torches de guerre !
Fais briller l'éclair des poignards !
L'heure approche!... Rougis la terre Du sang versé sous tes regards.
Roi du feu, parle à la tempête, La tempête t'obéira!...
Roi du sang, le couteau s'apprête!
L'Inde antique refleurira!
Bientôt les chants s'éteignirent, affaiblis par la distance.
La solitude était redevenue complète dans le cimetière des éléphants, dont les hautes herbes cachaient le cadavre sanglant de John Malcolm.
Quelques minutes avant ce moment, et tandis que les strophes sauvages du poème des Ramayanas retentissaient encore, une petite troupe de cinq cavaliers contournait au grand trot de ses chevaux la base des collines rocheuses au centre desquelles se creusait le cirque naturel qui venait de servir de théâtre à l'effroyable scène de l'assassinat.
Cette troupe se composait de Georges Malcolm, de Stop, de Kazil et de deux sulbalternes Indous.
Le jeune Anglais réalisait une fantaisie éclose dans son esprit la veille, au retour de la chasse, lorsqu'il avait gravi les contreforts escarpés des falaises qui surplombaient à pic le cimetière des éléphants.
Cette fantaisie, nos lecteurs ont pu la pressentir.
Georges Malcolm voulait revoir, éclairés par les rayons de la pleine lune, ces squelettes gigantesques, si fantastiquement étendus dans un abîme de granit et de verdure. Il espérait surtout entendre les psalmodies bizarres des fakirs en prières, et assister invisible à quelqu'une de leurs cérémonies mystérieuses.
Seulement il tenait beaucoup à ce que cette excursion nocturne, qui pouvait à bon droit passer pour imprudente, restât inconnue de son père et de son frère, jusqu'après son heureux accomplissement.
En conséquence, il avait prié Kazil de lui servir de guide et de lui procurer des chevaux, tout en lui enjoignant rigoureusement le secret.
Ce secret, Kazil l'avait bien gardé, excepté vis-àvis de Stop, et celui-ci, tout en maudissant, selon sa coutume invariable, cette perturbation complète apportée dans ses habitudes de repos et de confortable, avait absolument voulu suivre son maître.
A neuf heures du soir Georges, prétextant quelque fatigue causée par la journée de la veille, s'était retiré dans son appartement, après avoir pris congé de sir John, de sir Edward, de miss Mary et de miss Héva.
Il avait rapidement changé de costume et mis à sa ceinture, un couteau de chasse et un revolver ; il avait ensuite quitté mystérieusement et sans bruit le bengalow, pour aller rejoindre Kazil et Stop qui l'attendaient à l'extrémité du chemin creux.
Kazil avait jugé prudent de s'adjoindre deux
Indous, desquels il croyait pouvoir répondre comme de lui-même et, Georges lui témoignant quelque surprise de ce supplément d'escorte, inutile selon lui, il avait répliqué :
— La nuit, sahib, nos campagnes ne sont pas sûres. J'ai voulu tout prévoir, même une mauvaise rencontre. Vous vous fiez à moi, sahib, et je réponds de vous...
— A qui donc?
— A moi-même.
Cette réplique était péremptoire.
Georges sourit; il serra la main de l'enfant, et la petite troupe se mit en marche.
Nos personnages n'étaient pas encore à une demi-lieue des dernières maisons de Bénarès, qu'une nouvelle troupe, également à cheval, et composée de quatre hommes, s'engagea dans le chemin creux et s'arrêta à l'extrémité de la haie qui servait de clôture au jardin du bengalow.
L'un de ces hommes était Saugor.
Il mit pied à terre ainsi que deux de ses compagnons.
Tous les trois traversèrent la haie en se coulant à travers les branchages comme des serpents et se dirigèrent vers l'habitation.
Saugor, nos lecteurs doivent s'en souvenir, connaissait déjà la situation de l'appartement particulier de John Malcolm.
Il alla droit aux fenêtres lumineuses qui se détachaient sur la masse sombre du rez-de-chaussée.
Les stores transparents étaient baissés, et derrière ces stores les fenêtres restaient entr'ouvertes
pour laisser pénétrer dans la chambre à coucher Tâir rafraîchi de la nuit.
John Malcolm venait de souhaiter le bonsoir à ses pupilles et de rentrer chez lui.
Il était assis devant son bureau qu'éclairait une lampe à abat-jour et, avant de gagner son lit, il mettait en ordre des papiers et des notes, selon son habitude invariable.
Sans prononcer une parole, Saugor fit un signe aux deux Indous qui l'accompagnaient. Ce signe désignait le store de celle des fenêtres qui se trouvait le plus en arrière, et hors de la direction du regard de John Malcolm si ce dernier venait à lever machinalement la tête.
Ils commencèrent à l'instant même, adroitement et silencieusement, une besogne qui d'ailleurs n'offrait rien de bien difficile.
Chacun d'eux saisit le store par une de ses extrémités inférieures et se mit en devoir de le rouler lentement sur lui-même, de manière à dégager l'espace nécessaire pour le passage d'un homme.
Aussitôt que cet espace se trouva libre, Saugor, après avoir eu la précaution d'ôter ses sandales, se glissa entre le store et la fenêtre et se laissa glisser dans la chambre.
Ceci fut fait avec une habileté si grande, qu'aucun bruit, même le plus léger, ne vint distraire John Malcolm de son travail, et trahir pour lui la présence du dangereux visiteur qui se trouvait si près de lui.
Pendant deux ou trois secondes Saugor resta immobile, mais ramassé sur lui-même et près à
bondir, comme le jaguar qui guette sa proie ; puis, lorsqu'il crut avoir la certitude que le civilian, dont rien n'avait éveillé la défiance, ne se retournerait pas, il tira desaceintureunlongmouchoird'unesoie tout à la fois très forte et très molle, et il le roula de manière à le transformer en une sorte de corde lâche.
Ceci fait, retenant son haleine, imposant silence aux battements de son cœur, étouffant le bruit de ses pieds nus sur la natte épaisse qui servait de tapis, Saugor franchit, avec des précautions infinies, la distance qui le séparait de John Malcolm.
Lorsqu'il se trouva assez près de ce dernier pour pouvoir le toucher en étendant la main, il se servit de la corde de soie comme d'un lasso.
Aussi prompt que la foudre, il bâillonna le civilian sans lui laisser le temps de pousser un cri, ni même un soupir et, le saisissant avec une vigueur herculéenne, il retendit par terre et lui appuya son genou sur la poitrine.
A cet instant précis, l'un des Indous restés au dehors escalada la fenêtre à son tour, et vint à Taide de Saugor.
Cet Indou était muni d'un paquet de cordelettes fines et flexibles, et il s'en servit avec une dextérité si grande qu'au bout d'une demi-minute John Malcolm, solidement garrotté de la tête aux pieds, et bâillonné selon toutes les règles, se trouvait dans l'impossibilité la plus absolue d'émettre un son ou de faire un mouvement.
Les deux Indous le passèrent alors au troisième, qui le chargea sur son épaule et le porta du côté de
la haie tandis que Saugor, obéissant aux ordres de la princesse Djella, faisait un paquet volumineux des papiers amoncelés sur le bureau.
Ce paquet terminé, il quitta le bengalow en ayant soin de faire retomber le store derrière lui. Toute trace d'escalade disparaissait ainsi.
John Malcolm fut jeté sur un des chevaux, et les sinistres cavaliers s'éloignèrent de Bénarès avec une rapidité fantastique.
Nos lecteurs savent le reste.
VISITl'] NOCTURNE
Rejoignons Georges Malcolm , Kazil, Stop et les deux Indous que nous avons quittés au moment où ils contournaient au galop la base des collines rocheuses.
Une heure auparavant, tandis que la petite troupe côtoyait la lisère de la forêt de Pérava, et marchait à l'abri de l'ombre épaisse projetée parles grands arbres que la lune prenait à revers, elle avait été dépassée parune poignée d'hommes achevai dont l'allure était si impétueuse qu'ils ressemblaient bien plus à un vol de vautours qu'à des cavaliers en chair et en os.
Aucun pressentiment n'avertit Georges Malcolm que son père, dont on allait faire un cadavre, venait de passer auprès de lui.
— Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? — demanda-t-il en se tournant vers Kazil qui cheminait presque côte à côte avec lui.
— Je n'en sais rien, maître, — répondit l'enfant, — et je ne puis pas le deviner...
— khi Votre Honneur, — s'écria Stop dont la poltronnerie habituelle trouva l'occasion de se faire jour, — ah ! Votre Honneur, les vilains oiseaux !... Ce sont des diables, j'en jurerais, ou tout au moins des suppôts de l'enfer, et leur rencontre ne nous présage rien de bon ! Que Votre Honneur, une fois en sa vie, suive les conseils d'un serviteur qui ne veut que son bien et dont la prudence égale le dévouement. Ce cimetière des éléphants est un vilain endroit ou nous attend une catastrophe, et ça sera bien fait pour nous : qui cherche le danger y périra! Faisons tourner bride à nos montures et regagnons Bénarès au petit galop de chasse. Nous arriverons au bengalowune heure après minuit, et nous nous referons de nos fatigues eu dormant sur les deux oreilles la grasse matinée.
— Mon pauvre Stop, — réphqua Georges en riant, —tu seras donc, jusqu'à ta dernière heure, peureux comme un lièvre ! Tu peux retourner à Bénarès tout de ce pas, si le cœur t'y pousse. Moi je continue.
— Hélas ! — murmura Stop en poussant un gros soupir, — les gens sensés ont beau dire les choses les plus sages, on ne les écoute jamais, et le monde n'en va pas mieux.
Puis, tout en grommelant, il suivit son maître dont l'étalon Djali, présent de la princesse Djella, hennissait d'impatience, rongeait son mors, et couvrait de blanche écume son large poitrail d'ébène.
Tout à coup, les chants que la multitude des initiés répétait en chœur en sortant du cimetière, arrivèrent aux oreilles de Georges.
Il ne pouvait distinguer les paroles, mais l'harmonie vague et confuse que les souffles de la brise balançaient dans les airs le frappa vivement par sa grandeur sauvage. — Il s'écria :
— Ce sont les fakirs, n'est-ce pas, Kazil?
— Je le crois, maître.
— Plus vite, alors, plus vite! j'ai hâte d'arriver. Et il rendit la main à Djali, qui bondit; mais au
bout de quelques élans il l'arrêta court et prêta l'oreille.
Les chants avaient cessé de se faire entendre.
— Sont-ils donc partis? — murmura-t-il avec une expression de désappointementprofond. — Partis au moment où nous arrivons ! En vérité ce serait jouer de malheur !
Après un silence il ajouta :
— Où est l'entrée du cimetière ?
— A cent pas de nous tout au plus, — répondit Kazil. — Dans cette grande masse de rochers noirs qui dominent la plaine.
— Eh bien! allons...
Et Georges voulut reprendre sa course, mais Kazil mit la main sur la bride de Djali.
— Que fais-tu donc, enfant, et pourquoi m'arrêtes-tu?
— Maître, vous m'avez commandé de vous servir de guide, je vous ai obéi.
— Eh bien?
— Mais je n'ai pas promis de vous laisser braver follement un inutile danger.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que vous allez rester ici, avec les chevaux, sous l'ombre de cette roche qui nous dérobe à tous les regards... j'entrerai seul dans le cimetière, et je viendrai vous dire si vous pouvez, sans jouer votre vie, franchir le défilé.
— Quel péril redoutes-tu donc ?
— Les fakirs ne permettent point à des regards profanes de contempler les mytères de leur culte... Des sentinelles invisibles gardent peut-être l'issue du cimetière, prêtes à frapper mortellement le curieux imprudent qui s'approcherait.
— Qu'importe cela? — demanda Georges avec impatience ; — le péril m'attire tu le sais bien.
— Je le sais, maître, et une fois de plus vous me l'avez prouvé, hier, en me sauvant la vie !... Mais je ne veux pas vous voir tomber à mes pieds, étranglé par le lasso indou ou frappé d'un coup de poignard en pleine poitrine par une main cachée dans l'ombre ! ... A quoi servirait votre mort ? Finir ainsi, ce serait indigne de vous ! !
— Il a raison, le petit Indou! ! il a raison 1! — s'écria Stop avec enthousiasme. — Nous sommes nés pour les grandes actions !... Nous avons la spécialité des dévouements sublimes!! Notre vie est utile au monde, indispensable même ! ! Ne la compromettons pas sans profit pour personne! !
Nous ne savons si Georges Malcolm se serait laissé vaincre par ces beaux raisonnements, mais il lui fallut bien se rendre lorsque Kazil déclara
que, si notre héros se refusait de le laisser pénétrer seul dans le cimetière, il ne continuerait pas à lui servir de guide.
Ceci était un argument sans réplique. Georges se résigna. Kazil descendit de cheval et prit sa course dans la direction du défilé.
Son absence dura dix minutes, qui parurent au jeune homme d'autant plus longues qu'il avait beau prêter l'oreille, et qu'aucun bruit, aucun chant, ne venaient lui révéler la présence des fakirs non loin de lui.
Enfin il vit reparaître Kazil et son cœur battit avec force.
— Eh bien? lui demanda-t-il vivement.
— Maître, vous pouvez venir...
— Ainsi le danger !...
— N'existe plus.
— Le cimetière des éléphants?...
— Désert.
— Les fakirs?...
— Disparus.
Stop se mit à rire silencieusement et se frotta joyeusement les mains, tandis que son maître ne pouvait réprimer un geste de dépit.
— Allons, — murmura Georges, — je n'ai pas de chance ! ! comme c'est désobligeant ! ! moi qui mourrais d'envie de voir un fakir dans l'exercice de ses fonctions ! ! Enfin, puisque c'est impossible, n'y pensons plus, et à défaut des fakirs contentons-nous des squelettes d'éléphants...
Stop fit un mouvement si brusque que son cheval se cabra sous lui.
— Des squelettes d'éléphants, Votre Honneur ! répéta-t-il d'une voix tremblante. Ai-je bien entendu? Il y a des squelettes?
— Sans doute.
— Et nous allons entrer là dedans?
— Assurément.
— Ah ! Votre Honneur, Votre Honneur, il n'en faut pas davantage, savez-vous, pour me faire retourner à Bénarès avec des cheveux blancs 1
— Si ce phénomène pouvait s'opérer, tu gagnerais au change, ami Stop, — répliqua Georges, — mais puisque tu parais tenir beaucoup à ta rutilante chevelure, je te laisse le maître absolu de me suivre ou de me quitter... Pénètre dans le cimetière avec moi ou reste ici, comme tu voudras. Je ne te défends qu'une seule chose, c'est de me rompre plus longtemps la tête avec tes déraisonnements saugrenus.
— Je suivrai Votre Honneur... — soupira Stop ; — mais je proteste...
Les chevaux furent laissés sous la garde de Tun des Indous.
Le second prit une torche à l'arçon de sa selle et les trois personnages, précédés par Kazil, se dirigèrent vers l'entrée du cimetière.
La lumière de la lune ne pénétrait pas entre les hautes roches taillées à pic qui formaient les parois du défilé ; une obscurité profonde cachait aux regards les inégalités du chemin. Kazil fit allumer la torche de l'Indou pour franchir le passage difficile, et la petite troupe déboucha dans le cimetière.
Tout d'abord Georges fut frappé de l'étrange et sauvage grandeur du spectacle qu'il avait sous les yeux, spectacle que nous avons précédemment décrit, et qui lui parut d'autant plus pittoresque qu'en ce moment la lune, complètement dégagée des nuages, versait des torrents de clarté blanche sur les sombres murailles de granit, sur les squelettes blanchis dont les vertèbres gigantesques ressemblaient vaguement à des membrures de navires, et sur l'idole de Siva, grotesque et hideuse à la fois sous ses criardes enluminures.
» — C'est grandiose ! — murmura notre héros, — mais d'une tristesse désespérante! On se croirait porté par quelque vision fantastique au lendemain du déluge, alors que gisaient çà et là sur le globe encore humide les carcasses effrayantes des monstres disparus ! Je ne me sens plus ici dans le monde réel, l'hallucination s'empare de moi et me domine! Je verrais sans étonnement ces squelettes se dresser et s'agiter autour de nous, en faisant cliqueter leurs ossements.
Les dents de Stop s'entre-choquaient.
— Ah I Votre Honneur, — balbutia-t-il, — au nom de tous les saints d'Angleterre, ne dites pas ces choses-là ! ! J'en vais perdre l'esprit, bien sûr, et mes jambes refusent le service!...
En effet, les tibias du malheureux valet de chambre flageolaient de la façon la plus comique sous son ventre rondelet.
Georges s'approcha de la statue, il grimpa sur l'un des degrés du piédestal de granit, et comme en ce moment la lune se voilait, il prit la torche
des mains de l'Indou et l'approcha fort peu respectueusement du visage de l'idole.
En voyant cette audace, qui lui semblait impie et sacrilège, Kazil ne put s'empêcher de frissonner, et le serviteur indou détourna la tête en murmurant je ne sais quelle superstitieuse litanie.
Georges continuait son examen.
— Ainsi donc, — s'écria-t-il en riant, — ainsi donc cet étrange bonhomme au nez jaune, entre deux larges joues rouges et vertes, est le terrible dieu Siva I I Je ne lui en fais pas mon compliment, au dieu Siva ! ! Vilaine figure! ! 11 aurait vraiment bien, dû profiter de sa toute-puissance pour se rendre un peu moins afl'reux ! ! Si jamais je retourne en Angleterre, j'emporterai le dieu Siva et je l'utiliserai comme épouvantait dans le parc de notre manoir! ! Les moineaux les plus pillards et les plus intrépides auront certainement peur de lui et, grâce au dieu Siva, ils respecteront nos cerises.
Kazil et l'Indou jetèrent sur la statue un regard involontaire et furtif. Ils s'attendaient à voir l'éclair jaillir des yeux de l'idole, et la foudre frapper Georges Malcolm.
Mais sans doute le dieu méprisait les railleries. L'éclair ne brilla peint et la foudre ne gronda pas.
Stop, aux trois quarts paralysé par la terreur, ne disait rien, n'entendait rien, et continuait à trembler de tous ses membres.
Georges descendit du piédestal, rendit à l'Indou la torche inutile, car la lune avait reparu, et se dirigea vers un des squelettes qui jonchaient le cimetière, afin d'en étudier de près les ossements polis.
Kazil s'était éloigné de quelques pas et marchait lentement, sans but, foulant sous ses pieds les hautes herbes, et les regards fixés sur le sol.
Tout à coup il s'arrêta brusquement. Un frisson secoua ses membres. Il fit un mouvement en arrière avec un effroi manifeste ; puis, dominant son émotion par la force de sa volonté, il revint sur lui-mê me , se pencha, écarta les herbes avec ses deux mains et se releva en poussant un cri terrible où l'angoisse et l'horreur éclataient à la fois.