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OBSERVATION V

Congrès international deDermatologie et de Syphiligraphie, tenu à Paris, en 1 889. Comptes-rendus publiés par le Docteur Henri Feulard, p. 315. — Sur un cas d’éruption acnéique généralisée, polymorphe, par M. le Docteur Euthyboule, de Constantinople ( 1 ).

La nommée Fatma,'àgée de vingt ans, née à Brousse, entra à l’hôpital Leinch-Kianul, à Scutari, lit n° 29, le 28 mars 1888, pour une éruption d’un aspect particulier dont elle est atteinte depuis un an et qui est généralisée sur la moitié supérieure du corps. Elle croit que cette éruption lui est survenue à la suite d’une forte émotion qu’elle a subie pendant qu’elle avait ses règles. Les règles se sont arrêtées aussitôt pour ne plus jamais revenir depuis, et, quelques jours après, elle a remarqué une grande quantité de petits boutons rouges et confluents qui ont poussé tout d’un coup à la région sternale de manière à former une plaque éruptive occupant toute la hauteur de l’espace intermammaire. Au bout d’un certain temps, d’autres boutons ont apparu sur la face dorsale des mains, puis à la tête, dans le cuir chevelu, ainsi qu’aux parties avoisinantes du front et des tempes, à la ceinture, aux régions inguinales et génito-crurales, et ainsi s’est constituée entièrement, dans l’es-

(1) Cette observation qualifiée acné polymorphe a toujours été considérée. avec raison, comme d’une Dermatose de Darier.

pace de quelques mois, l’éruption que nous observons actuellement, sauf pour les boutons qu’on remarque sur le dos et que la malade prétend avoir vu pousser tout dernièrement. Quant à l’éruption qui siège à la paume des mains, la malade en ignore non seulement la date d’apparition, mais même l’existence, et c’est avec étonnement qu’elle s’en aperçoit au moment où nous attirons son attention de ce côté.

L apparition de tous ces boutons était accompagnée de quelques démangeaisons qui ont cessé bien vite. Ce n est qu à la tête et dans les aines que l’éruption est encore aujourd’hui légèrement prurigineuse.

Disons de suite que cette jeune fille ne présente rien à noter du côté de ses antécédents. Elle n’a jamais fait aucune maladie, si ce n’est à l’âge de dix ans, une ophthalmie sans conséquences; en particulier, elle n’a jamais eu, avant l’affection actuelle, d’éruption quelconque, ni sur la tête, ni ailleurs. Ses règles ont toujours été très régulières jusqu’au moment de leur brusque suppression qui a été suivie de l’apparition d’une leucorrhée persistante.

Examinons maintenant l’état des parties suivant les diverses régions du tronc, des membres et de la tête.

Tronc. — A la poitrine, on remarque une plaque éruptive qui a la forme d’une ellipse allongée et qui occupe toute la hauteur de la région présternale, entre les deux seins. Elle a une largeur de 5 ou 6 centimètres au niveau du milieu de sa longueur, tandis qu’elle s’effile à ses extrémités, en se terminant par des languettes. Toute l’aire de cette plaque est occupée par une multitude de petits boutons serrés les uns contre les autres, de manière à ne laisser

entre eux aucune portion de peau saine, mais néanmoins distincts les uns des autres et non fusionnés ensemble, malgré l’extrême confluence.

Au pourtour de la plaque, au niveau de la fourchette du sternum, à la région de l’épigastre et surtout à la moitié interne de la surface des seins, existent plusieurs boutons de même nature, mais détachés, isolés, et rendant ainsi diffuses et mal arrêtées les limites de la plaque centrale. Tous ces boutons sont d’un rouge sombre, pleins, fermes, globuleux, proéminents à la surface de la peau et non enchâssés dans l’épaisseur du derme : en un mot, ce sont des papules. Le volume est uniforme pour tous et correspond à celui d’une graine de moutarde. Ils sont surmontés d’une croûte jaunâtre, qui se ramollit et tombe vite à cause de l’humidité de la région qui est constamment couverte de gouttes de sueur. Plusieurs de ces boutons, surtout parmi ceux qui occupent la périphérie, présentent une dépression centrale, comme une espèce d’ombilic.

En haut, la plaque sternale se termine par quelques boutons isolés qui figurent, par leur groupement, une languette dont la pointe ne dépasse pas le niveau des limites supérieures du sternum. Sur les côtés, les boutons qui occupent la peau du sein deviennent d’autant plus discrets qu’ils sont plus éloignés de la ligne médiane et finissent par disparaître tout à fait quelques centimètres en deçà du mamelon. En bas, l’extrémité amincie de la plaque sternale se continue sans interruption avec le foyer éruptif qui se trouve au niveau de l’abdomen et dont voici la disposition :

Un peu au-dessous de l’appendice xiphoïde, les

boutons disséminés de la région épigastrique se mettent à changer, petit à petit, de caractère et de volume, deviennent petits comme des tètes ch épingle, noirs, durs, secs, acuminés, à l'instar d'un comédon, commencent de nouveau à se multiplier et, en se rapprochant les uns des autres, à former un nouveau centre de confluence qui occupe une surface plus large. Une bande, ainsi formée par ces saillies rugueuses, pointues, conglomérées, d’une coloration d'un brun foncé et d'une largeur de plus de deux travers de doigt, descend verticalement au niveau de la ligne médiane jusqu'à l'ombilic, et là, elle se divise en deux branches horizontales, deux fois plus larges qu’elle, qui parcourent de chaque côté la région de la ceinture jusqu’aux flancs. La bande transversale avec la bande qui, de son milieu, s’élève perpendiculairement pour aller vers le creux des seins, forment ensemble une espèce de T renversé. L’aspect de l’érup tion, au niveau de ces bandes, rappelle l’acné cornée de Vidal et Leloir; ce sont des comédons conglomérés qui ont en même temps quelque chose de l'ichthyose. Le doigt, promené sur ces saillies cornées terminées en pointe, donne une sensation parfaitement distincte de rugosité et de sécheresse. La peau, sur laquelle sont parsemés les éléments éruptifs, est uniformément pigmentée, principalement vers le côté droit de la ceinture, et sur ce fond, d’un brun plus ou moins foncé, tranchent légèrement les petites élevures acuminées par leur teinte noirâtre.

Une plaque de la même nature, formée également de comédons conglomérés qui lui donnent une surface chagrinée, rude et sèche, existe au niveau de la

région sous-claviculaire du côté gauche, pas loin du bord du sternum. Elle a une forme irrégulièrement triangulaire et la largeur d’une pièce de cinq francs en argent. Les comédons sont ici moins pressés les uns contre les autres qu’au niveau des bandes abdominales, et la pigmentation de la peau sous-jacente n’est point manifeste.

Une autre traînée, d’une apparence et d’une constitution identiques, un peu plus large que l’index, se détache du milieu de la plaque éruptive qui — comme nous allons le voir — occupe l’aine droite. Elle se dirige obliquement en haut et en dehors et, après un parcours de plusieurs centimètres, elle se termine en pointe mousse à la hauteur de la crête iliaque. Aux régions inguino-pubienne et génito-crurales, l’éruption forme une large plaque qui figure dans son ensemble un triangle à base supérieure encadrant tout autour d’une bordure le triangle velu de la région. Ce n’est qu’au niveau de la ligne médiane, au-dessus du pubis, que les lésions font défaut, et l’on constate, à cet endroit, une mince bande de peau saine, de chaque côté de laquelle commence la portion inguino-génitale de la plaque, formant comme une corne dont la pointe se dirige en haut et en dehors vers les limites les plus reculées de l’aine. Ces deux cornes, occupant symétriquement les parties latérales de la région, constituent la base et les deux angles du triangle que figure ici le foyer éruptif, tandis que le sommet de ce triangle se perd insensiblement du côté du périnée. Les côtés latéraux du triangle se dessinent sur la partie la plus élevée de la face antérieure des cuisses, d’où la plaque éruptive gagne les

plis génito-cruraux occupant une surface de 4 à 5 centimètres à la face interne de la cuisse, tandis qu’elle borde d’une bande beaucoup plus étroite la partie externe de la grande lèvre de chaque côté.

L’aspect de l’éruption au niveau de cette plaque inguino-crurale est absolument différent de celui que nous avons déjà indiqué pour les autres régions du tronc et rappelle un peu l’eczéma lichénoïde invétéré. C’est une nappe papuleuse, sillonnée d’un réseau de lignes légèrement déprimées qui dessinent dans leur quadrillage une espèce de mosaïque, et qui sont les traces manifestes des intervalles qui séparaient originellement les papules agglomérées, et de la pression réciproque de celles-ci, les unes contre les autres, après leur fusionnement.

La surface de cette nappe, d’une coloration rouge sombre, est couverte en grande partie de croûtes sèches, squameuses, d’un jaune foncé. Dans les sillons génito-cruraux, à cause des conditions locales de chaleur et d’humidité, elle est blanchâtre par la macération de l’épiderme qui se gonfle et s’épaissit, mais ne se soulève pas. Plusieurs papules isolées, qui siègent tout autour de cette portion de la plaque principale, offrent absolument le même aspect. Un certain nombre d’autres papules, disséminées sur les confins des placards inguino-pubiens, en particulier de celui du côté droit, sont traversées à leur partie centrale par un poil.

Sur le dos, on remarque une grande quantité de papules croûteuses ayant une apparence presque franchement acnéique, isolées les unes des autres et rangées irrégulièrement en séries longitudinales, de

façon à former clans leur ensemble une bande qui mesure toute la hauteur de la portion' dorsale de la colonne vertébrale, dans une largeur de deux à trois travers de doigt.

Membres. — Les mains présentent, sur leur face dorsale, principalement au niveau du métacarpien du pouce et du premier espace inter-osseux jusqu’au delà du second métacarpien, un grand nombre d’élevures papuleuses qui rappellent vaguement l’aspect de la chair de poule. La vue les distingue comme proéminences, mais on les perçoit mieux au toucher, auquel elles donnent la sensation d’une peau de chagrin à gros grains, souple et molle. Leur sommet est en dôme, sans croûte; leur base n’est pas nettement détachée de la peau environnante, mais se confond insensiblement avec elle en pente douce, ce qui fait qu’elles sont régulièrement espacées les unes des autres comme une série multiple de collines séparées par des vallons. La peau n’offre aucune rougeur congestive au niveau de ces papules, mais dans toute l’étendue du côté radial de la face dorsale des mains, elle présente une suffusion pigmentaire uniforme comme si elle eût été brunie par un soleil ardent.

La lésion est, à tous les égards, plus accentuée à

la main gauche.

Dans la paume des mains, surtout à la région hypothénar, on constate d’innombrables petites saillies rangées en séries parallèles suivant les plis de la peau, saillies d’une coloration jaune, quelques-unes coniques et pointues; d’autres, et ce sont les plus nombreuses, centrées d’un point noir déprimé audessous de leur surface; on dirait, pour celles-ci, des

perles fausses qu'on aurait incrustées à plat sous l’épiderme. Elles donnent, sous le doigt promené sur elles, une sensation nette d’aspérités dures et rugueuses de râpe. Contrairement à ce que nous avons remarqué au sujet de la face dorsale, ici les lésions sont plus prononcées à la main droite qu’à la main gauche.

Verrue vulgaire, grosse comme un grain de chènevis, sur le dos de la première phalange du pouce de la main gauche; une autre, exactement pareille, sur la première phalange de l’index droit.

Aucune lésion sur le reste de l’étendue des membres supérieurs. Rien non plus aux membres inférieurs, si ce n’est une verrue, un peu plus grosse que celles des doigts, sur le gros orteil du pied gauche.

Tête. — Tout le cuir chevelu est uniformément occupé par des squames séborrhéiques dont la couleur varie du blanc au jaune; quelques-unes, qui siègent principalement au sommet de la tète, sont molles, cireuses et franchement jaunes comme les croûtes faviques; d’autres, qu’on rencontre plutôt sur les parties périphériques du cuir chevelu, sont blanches, dures, sèches, sous forme d amas d apparence plâtreuse, à l’instar des monticules psoriasiques, et offrent une rugosité marquée à la main passée dessus.

Aux parties latérales du front, de chaque côté, une plaque large de 5-6 centimètres déborde la lisière des cheveux sur une hauteur de 2-3 centimètres, se continuant sans interruption avec l’éruption du cuir chevelu, mais prenant ici l’aspect d un eczéma squamo-croûteux. Au niveau de la plaque frontale

gauche, existent, par-ci, par-là, quelques lacs purulents, et Ton peut, en pressant latéralement, faire sourdre de la matière comme à travers un crible. En dehors de chacune de ces plaques, quelques papules crouteuses, disséminées sur les parties les plus reculées du front, servent de trait d’union entre la lésion frontale et une plaque de la même nature et du même aspect, qui se trouve au niveau de la tempe et de la région préauriculaire, de chaque côté, comme une expansion émanant également de l’éruption du cuir chevelu, au-devant de la bordure des cheveux. Ces quatre plaques se terminent, en avant, par un bord nettement dessiné, plus ou moins arciforme, et figurent ainsi, dans leur ensemble, des cheveux en bandeaux lisses ou encore une guirlande à festons dont le front serait ceint.

Dans les conduits auditifs, et principalement à la conque du pavillon, surface humide à lamelles cornées, macérées, d’un jaune sale, amoncelées les unes sur les autres.

Derrière les oreilles, surtout à droite, productions verruqueuses d’un brun foncé, agglomérées, quelques-unes pédiculées, comme de petites tumeurs molles, pendantes.

La face est rouge, injectée, mais sans aucune lésion appréciable. La peau est grasse, luisante, au niveau des ailes du nez et des joues, piquetée par places d’orifices béants de glandes sébacées.

La langue est blanche, rugueuse, chagrinée, avecplusieurs petits points rouges du volume d’une tète d’épingle, disséminés sur le tiers antérieur de la face dorsale, pareils aux clous dorés des tapissiers. Les

papilles sont très développées sous de petits filaments blancs allongés comme les poils d'un cœurd’artichaut. On les aperçoit plus nettement en cherchant à étaler, à déplisser la langue. — Lacis vasculaire à vaisseaux variqueux entrelacés, à la face interne de la lèvre inférieure.

A la face interne de la joue droite, près des dernières molaires, plaque blanche allongée, avec quelques papules blanches isolées au-devant d'elle. La malade sent ces lésions avec la pointe de la langue promenée à leur surface, et éprouve une sensation purement tactile qu'elle compare à celles que donnent les élevures de la face dorsale des mains au doigt qui les frôle. — Elle ne fume pas.

Pendant tout le temps que nous avons eu la malade en observation (environ deux mois), l'éruption n’a présenté aucune amélioration, malgré divers traitements institués infuse t extra (huile de foie de morue, arsenic à haute dose. — Savon noir, goudron, acide salicylique dans un mélange de glycérine et d’alcool, pommade phénico-mercurielle de Unna). — La seule modification que nous ayons remarquée est que toute application grasse ou humide, faite au niveau des lésions de l'espace intermammaire, donnait un aspect blanc-bleuâtre aux boutons par la macération de l'épiderme qui finissait par se déchirer sous forme d'une étoile à trois branches, laissant voir, au fond de cette déchirure trifîde, un derme rouge, tranchant également sur la couleur gris-perle de l’épiderme environnant. Consécutivement, il se formait des croûtes jaunâtres au centre des papules.

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