CHAPITRE IV LA DERNIÈRE MALADIE
Ici, malgré quelques longueurs, mais nécessaires pour apprécier l'équilibre mental de Pascal en ces avant-dernières heures, nous devons citer presque en entier le récit de Mmc Périer :
[20 juin 1662]. — Sa dernière maladie commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort; [son médecin lui cou-
seilla de s'abstenir de manger du solide, et de se purger] Il avait
chez lui un bon homme et toute sa famille et son ménage, qui n'était point destiné pour lui rendre aucun service, maisqu'il gardait comme un dépôt de la Providence de Dieu, dont il avait grand soin. Un des enfants de ce bon homme tomba malade de la petite vérole, il y avait deux malades dans la maison de mon frère, savoir lui et cet enfant. Il était nécessaire que je fusse auprès de mon frère, et comme il y avait danger que je ne prisse le mauvais air de la petite vérole et que je ne le donnasse à mes enfants, on délibéra de faire sortir cet enfant; mais la charité de mon frère en décida bien autrement ; car elle lui fit prendre la résolution de sortir lui-même de la maison, et de venir dans la mienne. Il était déjà fort malade ; mais il disait qu'il y avait moins de danger pour lui que pour cet enfant à être transporté, et ainsi il fallait que ce fut lui et non pas cet enfant et, en effet, il se fit transporter chez nous.
[29 juin]. — [Il sortit de sa maison le 29 juin et il n'y rentra jamais].
Les parties entre [ ] sont du manuscrit de 1684, publié par M. Gazier. (Revue d'Histoire littéraire de la France, octobre 1898.)
Io6 LA MALADIE DE PASCAL
( Vlio action de charité avait été précédée par lr> pardon d'une oifense, dans une partie très sensible, par une personne qui lui avait de grandes obligations. Mon frère s'en acquitta à son ordinaire, non seulement sans le moindre ressentiment, mais avec une douceur accompagnée de toutes les honnêtetés qui sont nécessaires pour gagner une personne. ...
[2 juillet]. — Trois jours après qu'il futcheznous, il fut attaqué d'une colique très violente, qui lui ôtail absolument le sommeil ; mais comme il avait beaucoup de force d'esprit et un grand courage, il ne laissait pas de se lever tous les jours et de prendre lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu'on lui rendît le moindre service. Les médecins qui le voyaient, trouvaient son mal considérable, [mais, parce qu'il avait le pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre, ils assuraient qu'il n'y avait aucun péril, se servant même de ces mots : « Il n'y a pas la moindre ombre de danger. » Nonobstant ces discours, mon frère, voyant que la continuation de ses douleurs sur ses grandes veilles l'affaiblissait, dès le quatrième jour de sa colique, et, avant même d'être alité, il envoya quérir M. le Curé et se confessa. Cela fit bruit parmi ses amis et en obligea plusieurs de le venir voir, tout épouvantés d'appréhension, et les médecins même en furent si surpris, qu'ils ne purent s'empêcher de le témoigner, disant que c'était une marque d'appréhension à quoi ils ne s'attendaient pas de sa part. Mon frère, voyant l'émotion que cela avait causée, en fut fâché et me dit : « J'eusse bien voulu communier; mais puisque je vois qu'on est si surpris de ma confession, j'aurais peur qu'on ne le fût encore davantage; c'est pourquoi il vaut mieux différer » Cependant son mal
continuait ; et comme M. le Curé le venait voir de temps en temps par visite, il ne perdait pas une de ces occasions sans se confesser, et il n'en disait rien, de peur d'effrayer le monde, parce que les médecins assuraient toujours qu'il n'y avait nul danger en sa maladie. En effet, il y eu quelque diminution de ses douleurs, en sorte qu'il se levait parfois dans sa chambre. Elles ne le quittèrent jamais néanmoins tout à fait, et même elles revenaient quelquefois, et il maigrissait aussi beaucoup; ce qui n'effrayait point pourtant les médecins; mais quoi qu'ils pussent dire, il dit toujours qu'il était en danger et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le Curé le venait voir. Il fit même son testament1].
Enfin il n'avait rien dans le cœur et l'esprit que les pauvres et il me disait quelquefois : « D'où vient que je n'ai encore jamais rien fait pour les pauvres, quoique j'aie toujours eu un si grand amour pour
' Du 3o août avant midi.
eux? » — Et comme je lui répondais : « C'est que vous n'avez jamais assez de bien. — Je devais donc leur donner mon temps, me disait-il, et ma peine; c'est à quoi j'ai manqué. Et si les médecins disent vrai, et que Dieu permette que je relève de cette maladie, je suis résolu de n'avoir d'autre occupation ni d'autre emploi le reste de mes jours que le service des pauvres. » Ce sont les sentiments dans lesquels Dieu le prit.
Sa patience n'était pas moindre que sa charité Quand on lui
disait qu'on le plaignait il répondait qu'il appréhendait même de
guérir, et quand on lui en demandait la raison, il disait : « C'est que je connais le danger de la santé et les avantages de la maladie »
Il souhaitait ardemment de communier; mais les médecins s'y opposaient toujours parce qu'ils ne le croyaient pas assez malade pour recevoir la communion en viatique [et que pour communier en viatique,
il fallait être en danger de mort] [8 août]. Cependant la colique
continuait toujours, ils lui ordonnèrent des eaux et elles le soulagèrent pendant quelques jours: mais au sixième [jour de la boisson qui était le 14 août] il sentit un grand étourdissement avec une grande douleur de tête. Encore que les médecins ne s'étonnassent pas de cet accident, et qu'ils dissent que ce n'était que la vapeur des eaux, il ne laissa pas de se confesser, et demanda avec des instances
incroyables qu'on le fît communier et il pressa tant qu'une
personne qui se trouva présente lui dit qu'il devait se rendre au
sentiment de ses amis, qu'il n'avait presque plus de fièvre, et qu'il jugeât lui-même s'il était juste de faire apporter le Saint Sacrement à
la maison, puisqu'il était mieux Il répondit : « On ne sent pas mon
mal, on y sera trompé; ma douleur de tête a quelque chose de fort
extraordinaire Puisqu'on ne veut pas m'accorder cette grâce, je
voudrais y suppléer par quelque bonne œuvre, et ne pouvant pas communier dans le Christ, je voudrais bien communier dans les membres, [car, je pense qu'en même temps que je suis si bien, il y a une infinité de pauvres plus malades que moi et qui manquent des choses les plus nécessaires; cela me fait une peine que je ne puis supporter], et pour cela, j'ai pensé d'avoir céans un pauvre malade à
qui on rende les mêmes services comme à moi Qu'on prenne une
garde exprès, et qu'enfin il n'y ait aucune différence de lui à moi.. .. »
Comme il vit qu'il ne pouvait avoir un pauvre dans sa maison avec lui, il me pria qu'on le portât aux Incurables, parce qu'il avait un grand désir de mourir en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne trouveraient pas à propos de le transporter en l'état où il était
n>!"> I. A MALADIE DE PASCAL
Mais je tie fu pa dans celte peine : car sa douleur de lé te augmenta si considérablement que dans le fort de la douleur, j le 1 3 août], il me pria de l'aire une consultation; mais entrant en même temps en scrupule, il me dit : « Je crains qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande. » Je ne laissai pourtant pas de la faire. Les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait, assurant toujours qu'il n'y avait nul danger, et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins, quoi qu'ils pussent dire, il ne les crut jamais. Il me pria d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit avec lui, et moimême, je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans rien dire, de préparer des cierges et tout ce qu'il fallait pour le faire communier demain malin.
Ces apprêts no furent pas inutiles; mais ils servirent plus tôt que nous n'avions pensé [ 1 7- 1 H août, minuit] : car environ minuit, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous
crûmes qu'il était mort Mais Dieu, qui voulait récompenser un
désir si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion et lui rendit le jugement entier comme dans sa parfaite santé; en sorte que M. le Curé entrant dans sa chambre avec Notre-Seigneur et lui ayant crié : « Voici celui que vous avez tant désiré », ces paroles achevèrent de l'éveiller, et M. le Curé approcha pour lui donner la communion; il fit un effort et se leva seul à moitié, pour le recevoir avec plus de respect; et M. le Curé l'ayant interrogé selon la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit dévotement à tout : « Oui, Monsieur, je crois tout cela, et de tout mon cœur. » Et ensuite il reçut le Saint Viatique et l'Extrême-Onction avec des sentiments si tendres qu'il en versait des larmes. 11 répondit à tout, remercia même à la lin M. le Curé et, lorsqu'il le bénit avec [le Saint Ciboire], il dit : « Que Dieu ne ni1 abandonne jamais l ' » qui furent comme ses dernières paroles. Car après avoir fait son action de grâces, un moment après, les convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus et ne lui laissèrent plus un instant de liberté d'esprit : elles durèrent jusques à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, savoir le dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans et deux mois.
Recueil d'Utrechl. — XI Pièce [p.] 33 1 . [En marge] Observations à l'ouverture de son corps.
Ses amis ayant fait ouvrir son corps, on lui trouva l'estomach et le
2 C'est la pensée dominante du Mémorial : Que je n'en soit pas séparé éternellement ! qui revient à l'heure suprême.
foie flétris et les intestins gangrenés, sans qu'on pût juger précisément si ç'avoit été la cause de cette terrible colique qu'il souffroit depuis un mois, ou si c'en avoit été l'effet. A l'ouverture de la tête, le crâne parut n'avoir aucune suture, si ce n'est peut être la lambdoïde ou la sagittale : ce qui apparamment lui avoit causé ley grands maux de tète auxquels il avoit été sujet pendant toute sa vie. Il est vrai qu'il avoit eu autrefois la suture qu'on appelle fontale, mais comme elle était demeurée ouverte fort long temps pendant son enfance, comme il arrive souvent à cet âge, et qu'elle n'avoit pu se refermer, il s'étoit formé un calus qui 1 avoit entièrement recouverte et qui étoit si considérable qu'on le sentoit aisément au doigt, four la suture coronale il n'y en avoit aucun vestige. Les médecins observèrent qu'y ayant une prodigieuse quantité de cervelle, dont la substance étoit fort solide et fort condensée, c'étoit la raison pour laquelle la suture fontale n'ayant pu se refermer, la nature y avoit pourvu par un calus. Mais ce qu'on remarqua de plus considérable, et à quoi on attribua particulièrement la mort de M. Paschal et les derniers accidens qui l'accompagnèrent, c'est qu'il y avoit au dedans du crâne, vis à vis les ventricules du cerveau, deux impressions comme d'un doigt dans de la cire; et ces cavités étoient pleines d'un sang caillé et corrompu, qui avoit commencé à gangrener la dure-mère1.
Nous voici maintenant en présence de quelques faits médicaux certains qu'il s'agit d'interpréter. Lélut les serre de trop près pour que je ne lui laisse pas la parole, en supprimant toutefois quelques mots tendancieux, qui ne sont point des faits : « Que l'on ne s'attache donc qu'aux faits... en les dégageant des explications des médecins qui les ont transmis. Ce qu'on y verra alors, c'est que les deux sièges principaux et simultanés (?) de la maladie dont est mort Pascal, c'était le ventre et la tête... Ce qu'on y verra
» Comme il est aisé de s'en assurer, le Recueil d'Utrecht n'est pas absolument conforme au manuscrit de la Bibliothèque nationale, f. fr. i3yi3, p. 292, reproduit par Brunschvicg. Nous avons préféré cette version qui nous a paru un peu plus explicite dans ses premières lignes. Le manuscrit ne nomme ni la lambdoïde ni la sagittale, selon la note manuscrite du P. Guerrier. (Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal ou Supplément aux mémoires de MM. Fontaine, Lancelot et du Fossé. A Utrecht, aux dépens de la Compagnie, MDCCXL, in-12, fioo pages).
ensuite, c'est que, dans cette dernière maladie, les symptômes, quoique d'une excessive violence, se tinrent encore dans les limites des affections particulièrement nerveuses, laissant calmes le pouls', le système circulatoire, tout en s'accompagnant d'une extrême défaillance, du sentiment profond du mal actuel lié au pressentiment d'une mort prochaine. Enfin, ce qui termine cette scène douloureuse, ce sont des signes... désormais plus graves : c'est une altération des mouvements; ce sont des convulsions violentes qui, après avoir offert quelque rémission, constituent presque seules une agonie de vingt-quatre heures. »
Le mot « simultanés » à part, c'est bien la paraphrase médicale de l'observation. Mais la conclusion de Lélut sur la nature des lésions : « Deux altérations de la surface du cerveau, dit-il, qui, bien qu'assez mal indiquées, me paraîtraient avoir constitué un double ramollissement local de sa substance, dans lequel ou autour duquel se serait fait quelque épanchement de sang », cette conclusion appelle la discussion, et si elle peut, à quelques-uns, paraître soutenable, ce qui nous paraît tout à fait inattendu, parce que rien ne pouvait la faire pressentir dans les faits relatés, c'est cette autre partie des éonclusions de Lélut : « En somme donc, d'après les médecins mêmes de Pascal, l'organe, chez lui, le plus profondément et le plus anciennement malade aurait été le cerveau, le centre de tous les centres nerveux, la condition par excellence de la vie et de la pensée; enfin, et pour le répéter, le siège principal de la terrible maladie qui, chez ce mélancolique sublime, troubla si misérablement l'une et contribua à donner un nouveau cours à l'autre. »
1 Pascal eut certainement un peu de fièvre; voir l'observation à la date du 14 août.
Nous ne craignons pas de le dire, ce sont là des conclusions sans prémisses.
Tout d'abord, rien dans le récit de la longue maladie de Pascal ne nous a donné, antérieurement à l'accident ultime du 14 août 1662, la notion d'une période prodromique, à plus forte raison d'un travail de ramollissement cérébral : pas d'affaiblissement graduel des facultés, pas de dessin de monoplégie ou d'hémiplégie ; l'ictus a précédé la mort de cinq jours seulement.
Les symptômes derniers, cette longue agonie convulsive de vingt-quatre heures, nous paraissent bien des symptômes méningés. La question qui peut se poser est de savoir s'ils sont attribuables à une hémorragie méningée primitive ou, comme il a paru à Lélut, à une irritation des méninges consécutive à un ramollissement, ou mieux et plus conforme à la science moderne, à une encéphalite hémorragique.
Il est donc nécessaire de rapprocher les constatations de l'autopsie des symptômes observés pendant les derniers jours. Elle est malheureusement muette sur l'état du cœur, des poumons et des reins.
« L'estomac et le foie flétris » manquent de précision. Il est permis d'inférer cependant que des ulcérations de l'estomac et des lésions macroscopiques du foie n'auraient pas échappé à l'examen des médecins ; que, par conséquent, ils étaient sains d'apparence, ratatinés et petits, sans doute par suite de la longue inanition, mais aussi peut-être, pour le foie, par suite de sclérose tuberculeuse.
Au reste, l'observation ne parle jamais de vomissements alimentaires ou sanglants, ni d'hémorragies intestinales. Ces faits frappent d'ordinaire l'entourage, et Mme Périer, si attentive, n'eût sans doute pas manqué de les noter. Pascal prenait encore, à la veille de sa mort, des eaux en abondance et du petit-lait. Nous pouvons donc éliminer le cancer
de l'estomac, du duodénum, de l'intestin, auxquels aurait pu nous faire songer le « dégoût étrange » signalé par M1"9 Périer vers la fin de mai.
Nous sommes amené à nous demander quelle affection peut occasionner dos lésions intestinales étendues et graves, au point de mériter l'épithète de « gangreneuses », avec un foie petit, <• flétri », très probablement cirrhotique. L'autopsie ne parle pas de l'état du péritoine ; mais si cette violente colique, qui dure près de deux mois, peut s'expliquer par des crises enléralgiques, liées aux lésions intestinales, elle peut aussi être symptomatique d'une irritation du péritoine. Des lésions tuberculeuses, à la fois péritonéales et intestinales, nous paraîtraient expliquer ensemble les symptômes et les lésions. La tuberculose entéro-péritonéale nous paraît avoir été l'aboutissement normal de cette longue série d'accidents abdominaux ayant débuté dès la deuxième année par le carreau, sommeillé jusqu'à l'âge de dix-huit ans, pour évoluer depuis cette époque, avec quelques périodes de répit, jusqu'à l'ulcération.
Mais Pascal n'est pas mort de sa tuberculose intestinale. Quoique arrivée à la période ulcéreuse et cachectique, elle aurait peut-être encore permis quelques mois de survie. Les caractères du pouls, que les médecins du xviie siècle connaissaient bien et sur lesquels ils basaient leur pronostic, n'étaient pas assez inquiétants et ne donnaient pas ces signes de détresse qui leur montraient l'urgence de faire administrer leurs malades.
Le dénouement du drame pathologique a été évidemment préparé par le symptôme du i4 août : « un grand étourdissement avec une grande douleur de tête ». Les médecins pensent à une exacerbation des migraines, si anciennes chez Pascal ; mais le malade se sent mortellement
atteint : « On y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire. »
Cette céphalée gravative, qui semble en rapport avec une compression graduelle du cerveau par une hémorragie ; cette convulsion, qui se déclare le quatrième jour de cette céphalée, qui laisse le malade pour mort et qui permet cependant le retour passager de l'intelligence ; enfin ces convulsions subintrantes et finales, nous font nécessairement penser à une lésion des méninges ; mais elles ne nous fixent point sur le siège primitif de l'hémorragie.
L'hypothèse d'une hémorragie méningée a pour elle quelques symptômes cliniques et, contre elle, que Pascal n'offre rien dans ses antécédents qui l'ait préparée : ni alcoolisme, ni syphilis, ni apparemment, vu son âge, artériosclérose; et, d'autre part, nous ne sommes pas autorisés à soupçonner une origine embolique, en l'absence de renseignements sur l'état du cœur. A la rigueur, on pourrait admettre une hémorragie pie-mérienne d'origine toxi-infectieuse , si M. Raymond Tripier n'avertissait combien les hémorragies méningées sont rares chez les cachectiques ; ils font plutôt de l'encéphalite hémorragique.
On ne voit donc pas quelles bonnes raisons Lélut a pu avoir de parler d'un ramollissement cérébral ; mais ce mot ne pouvait manquer d'éveiller l'idée d'une longue maladie cérébrale antérieure dont il aurait été l'aboutissement. Aucun des symptômes cliniques rapportés ne nous permet d'admettre ce diagnostic1.
Sans doute, on pourra toujours dire prodromiques les maux de tête si fréquents et les vertiges des dernières années. Mais pour la céphalalgie, le témoignage formel de
1 M. le professeur R. Lépine a bien voulu nous dire et nous autoriser à répéter que les détails rapportés dans l'autopsie, et aussi la considération de l'âge, rendent bien peu admissible l'hypothèse de Lélut.
1 l \ LA MALADIE UK PASCAL
Pascal ne laisse aucun doute sur l'instant précis où elle a tourné à la céphalée.
Il reste enfin une hypothèse toujours possible, celle d'une tumeur cérébrale latente, ne se révélant que par les symptômes ultimes. Ces tumeurs sont parfois des trouvailles d'autopsie.
Ce qu'il nous importait surtout d'établir, et et' que nous croyons avoir établi, c'est que les symptômes indiscutables de la maladie cérébrale qui a emporté Pascal n'ont apparu que cinq jours avant sa mort.
En résumé, tout incomplète qu'elle est, l'observation de la maladie de Pascal nous permet quelques affirmations et quelques hypothèses probables.
Les faits que nous regardons comme certains sont :
i° Que Pascal a eu le carreau dans sa première enfance ;
2° Qu'il a eu, une fois, une hallucination de la vue bien caractérisée, à l'âge de trente et un ans, le 23 novembre i654;
3° Qu'il est mort, le ig août, d'une affection cérébrale dont les premiers symptômes évidents n'ont apparu que le î 4 août 1662 ;
4° Qu'à aucun moment antérieur de son existence, ses écrits et ses agissements ne permettent de dire, de soupçonner même, que Pascal ait présenté un délire quelconque.
Les hypothèses probables sont :
i° Que Pascal a souffert, de l'âge de dix-huit ans à sa mort, d'une tuberculose intestinale, probablement aussi péritonéale ;
20 Qu'il a eu des misères nerveuses fréquentes et pénibles, caractérisées par de la céphalalgie, des vertiges, des algies diverses ;
3° Que, depuis 1647. l'impotence fonctionnelle, partielle
et intermittente, de ses membres inférieurs peut rationnellement être traitée de pseudo-rhumatisme tuberculeux ;
4° Qu'il a succombé, au cours de sa tuberculose intestinale, arrivée à la période ulcéreuse et cachectique, peutêtre à une hémorragie méningée d'origine toxi-infeclieuse, plus probablement à une encéphalite hémorragipare.
Société Nationale de Médecine de Lyon (Séance de juin 1910).
M. Carry. — L'an dernier, M. Maurice Barrés faisant à ï Université des Annales une conférence sur Pascal, énumérait les divers smyptômes morbides qu'il avait présentés au cours de son existence et en concluait qu'il était mort de neurasthénie. Si la valeur littéraire de M. Maurice Barrés est indiscutable, son autorité en clinique l'est moins, et il n'y a pas lieu d'insister sur ce diagnostic fantaisiste.
Dans la Chronique Médicale, que dirige le Dr Cabanes, l'éminent auleur des Indiscrétions de l'Histoire, la question de la maladie de Pascal fut posée plusieurs fois. Le Dr Caldine, en réponse à la question, nous rapporte, dans le numéro du 1 1 juin 1910, l'histoire de l'envoûtement qu'au dire de Marguerite Périer, la propre nièce de Pascal, une vieille femme qui passait pour sorcière avait pratiqué sur Pascal, à l'âge de deux ans, pour se venger de son père. Ainsi s'expliquent, dit le Dr Caldine, les symptômes nerveux, bizarres que Pascal présenta dès cette époque, qui allèrent toute sa vie en s'aggravant et Unirent par l'emporter au seuil de l'âge mûr.
Si, abstraction faite de la maladie de l'enfance de Pascal que M. Navarre pense être le carreau, on étudie les symptômes morbides dont il a souffert presque d'une façon continue pendant tout le cours de son existence, on sait qu'à l'âge de vingt ans il est atteint de paraplégie transitoire pendant près de six mois ; à partir de cette époque, il souffre de troubles digestifs variés, il a de l'abattement, de l'insomnie, des maux de tête fréquents, des migraines. A cela s'ajoutent, après l'accident du pont de Neuilly, des troubles psychiques, appréhensions,
vision d'un abîme à sa gauche, état vertigineux fréquent. Eniin la maladie qui doit l'emporter commence par des coliques violentes pendant plusieurs jours sans diarrhée, sans entérorrhagie; puis il éprouve un mal de tête violent bien différent de ses migraines habituelles, des convulsions se déclarent cl mettent fin à cette existence tourmentée.
A l'autopsie, on voit un intestin gangrené, un l'oie desséché et deux foyers hémorragiques à la surface du cerveau.
De ces symptômes et de ces lésions, M. Navarre conclut que la maladie de Pascal a été la tuberculose. Cette tuberculose aurait débuté dans l'enfance par le carreau, se serait manifestée plus tard par l'impotence fonctionnelle des membres inférieurs de l'adolescence et par des troubles dyspeptiques et centraux, et enlin par une poussée à la fois intestinale et cérébrale qui l'aurait emporté.
Je ne suis pas convaincu par l'argumentation de notre collègue. La paraplégie temporaire d'origine tuberculeuse ne s'expliquerait qu'en cas de mal de Polt et il ne parait pas que Pascal ait présenté des signes manifestes de cette maladie.
Les migraines, les accès de coliques, les troubles digestifs ne sont pas des symptômes de tuberculose, ils sont les compagnons habituels de la tuberculose pulmonaire, mais à aucun moment Pascal n'a souffert du poumon.
La dernière crise de coliques qui a été si intense ne s'est accompagnée ni d'hémorragie ni de diarrhée. Ce n'est donc pas le fait d'une entérite tuberculeuse laquelle est d'ailleurs due le plus ordinairement à la greffe, dans l'intestin, des bacilles des crachats déglutis. Enlin la tuberculose cérébrale ne se manifeste pas sous forme de foyers hémorragiques.
J'en conclus qu'il faut abandonner le diagnostic de tuberculose et chercher autre chose.
En y réfléchissant, je n'ai trouvé qu'une maladie dont la symptomalologie cadre assez bien avec les signes présentés par Pascal. C'est Y intoxication saturnine.
A cette époque on ne connaissait pas cette maladie et les manifestations en étaient classées sous d'autres rubriques. Elle n'en existait pas moins, très certainement, elle devait même être bien plus fréquente que de nos jours ; le peuple se servait de poterie vernissée à la litharge ; la bourgeoisie de vaisselle d'étain. Or, on sait que l'étain contient toujours une forte proportion de plomb. Même de nos jours il est fréquent de voir l'étain des étameurs en contenir 20 et même 3o pour 100, alors que la tolérance n'est que de 10 pour 100 : c'est ce que nous a montré le regretté professeur Causse dans une communica-
tion des plus documentée, faite à notre Société en 1907, à propos de l'intoxication saturnine.
La paraplégie de l'adolescence de Pascal était peut-être déjà d'origine saturnine.
Les troubles digestifs, céphalées, migraines, ont bien pu être causés par la vie sédentaire ; mais, à cet âge, ils paraissaient plutôt dus à une intoxication chronique et répétée. On conçoit que Pascal, débilité par sa maladie de l'enfance et par son système nerveux impressionnable, ait offert moins de résistance à l'intoxication que les autres membres de la famille. Il suffit d'ailleurs de l'absorption d'une très petite quantité de plomb pour avoir des accidents consistant surtout en troubles nerveux : céphalée, vertiges, troubles digestifs variés, débilité générale, état de langueur, en somme, le cortège des symptômes qu'a présenté Pascal et dont il parut avoir souffert toute sa vie. Il y a une vingtaine d'années, j'ai observé et décrit, dans un travail présenté à la Société de Médecine, une série de cas d'intoxication plombique chez des dévideuses, qui absorbaient de temps à autre, au cours de leur travail, des poussières de coton teint en jaune par le chromale de plomb.
Elles présentaient ces mêmes symptômes que je viens d'énumérer et en plus le liséré caractéristique de Burton.
La plupart ont guéri par suppression de la cause d'intoxication ; quelques-unes ont succombé. L'une d'elles, soignée à l'hôpital de la Croix-Rousse par notre regretté confrère le professeur Perret, a été autopsiée et l'on a trouvé chez elle des lésions cérébrales très nettes.
Ce que l'intoxication saturnine me paraît surtout bien expliquer, c'est la maladie terminale : grandes coliques sèches continues pendant plusieurs jours (d'où le foie ratatiné et l'intestin gangrené, c'est-à-dire exsangue, trouvés à l'autopsie), et l'accès d'encéphalopathie terminale avec convulsions, dû à deux foyers centraux hémorragiques préparés de longue date par l'athérome vasculaire, d'origine plombique. Car à trente-neuf ans, à part la syphilis ou la malaria, qui ne peuvent être en cause ici, on ne connaît aucune cause de dégénérescence artérielle.
On peut donc supposer que Pascal a été atteint d'une intoxication de ce genre, lente, discontinue, n'amenant tout d'abord que des troubles intermittents, puis déterminant lentement des altérations artérielles et finalement une crise de coliques de plomb et un accès terminal d'une encéphalopathie avec hémorragies causées par l'altération vasculaire.
Cette hypothèse me paraît plus soutenable que celle qui attribue les
accidents à l'évolution d'une tuberculose et mieux cadrer avec les symptômes observés chez Pascal. A mon tour je la livre à vos savantes méditations.
M. le professeur Monover. — Pascal vivait en famille à Rouen et s'il y avait eu empoisonnement plombique, il serait extraordinaire qu'il ait été seul atteint.
M. Paul Savy, médecin des hôpitaux. — Voici les conclusions auxquelles je suis arrivé en réfléchissant au cas de Pascal.
i° Relativement à la lésion cérébrale.
Son siège : Il faut tenir grand compte dans son appréciation de ce fait que le sang épanché dans le cerveau « avait commencé de gangrener la dure-mère» ; cela indique sans aucun doute qu'il s'agit d'une lésion de la surface, c'est-à-dire, siégeant dans l'écorce grise au contact direct des méninges qu'elle a irritées secondairement, produisant les convulsions répétées.
L'expression « vis à vis des ventricules du cerveau » ne signifie pas que le sang s'était épanché dans le ventricule, mais que le foyer était à la hauteur des ventricules, c'est-à-dire à la partie moyenne des hémisphères et non à l'une des extrémités.
On pourrait à la rigueur penser qu'il s'agissait d'une pachyméningite hémorragique, ce que ne contredit pas le tableau clinique; mais, outre que Pascal n'était ni syphilitique, ni alcoolique, il y a ce fait que la lésion était profondément creusée dans la substance cérébrale (doigt dans la cire) ce qui indique plus qu'une simple compression par un foyer voisin.
Donc lésion de la corticalité irritant les méninges au contact mais n'ayant pas touché les centres moteurs puisqu'il n'y a pas eu hémiplégie.
Sa nature: Il ne s'agit pas d'une véritable hémorragie cérébrale:
i° Car l'hémorragie ne siège pas dans l'écorce de la surface, et se fait ordinairement vers les noyaux gris d'où elle peut s'étendre plus ou moins loin.
2° Car Pascal était encore jeune et cachectique, deux conditions qu'on ne retrouve pas habituellement dans les hémorragies cérébrales.
3° Le siège et l'aspect de la lésion rappellent tout à fait ce que l'on a décrit sous le nom de « ramollissement hémorragipare ». C'est une
lésion qu'on a confondue souvent à tort avec la véritable hémorragie cérébrale et qui a fait croire, en particulier, à quelques auteurs, que l'hémorragie cérébrale pourrait siéger dansl'écorce. Ce sont des foyers de ramollissement très récents et qui se produisent souvent sous l'influence d'une cause infectieuse quelconque, d'où le terme d'encéphalite hémorragique, qu'on a tendance à substituer à celui de ramollissement, et à juste titre, car ce dernier terme implique souvent une certaine idée de gâtisme, alors qu'il s'agit simplement cl une inflammation hémorragique du cerveau survenant sous le coup d'une infection, chez des sujets en pleine possession de leurs facultés intellectuelles et souvent très jeunes.
2° Relativement à l'intestin.
Ce terme d'intestin gangrené est extrêmement vague. Cependant on peut conclure qu'il y avait quelque chose de très anormal du côté du tube digestif, d'autant que ces coliques violentes ressenties par Pascal un mois avant, cadrent avec les lésions constatées.
S'agit-il vraiment d'une tuberculose ulcéreuse de l'intestin ?
En général, on ne rencontre de nombreuses ulcérations sur le grêle que lorsque le sujet présente des lésions pulmonaires avancées, ce qui n'était pas le cas, ici puisque l'examen des poumons n'a pas frappé les observateurs. On voit bien plus fréquemment à l'état isolé ce qu'on appelle la a bacillose entéro-péritonéale ». Mais dans ce cas, ce sont les plus importantes. Or, il semble bien que Pascal ait pu être atteint de cette affection ; ayant eu le carreau et ayant souffert fréquemment de l'abdomen. Le terme d'intestin gangrené peut alors se comprendre de deux façons ; ou bien il y avait des lésions de péritonite tuberculeuse étendue et l'intestin étant recouvert d'exsudat, présentait un aspect qui explique le terme de « gangrène ». — Ou bien (comme on le voit parfois, au cours des péritonites tuberculeuses) les brides péritonéales avaient étranglé plus ou moins une anse, ce qui expliquerait les douleurs abdominales plus violentes les derniers temps.
Cette explication me semble plus plausible que celle qui concluerait à de simples ulcérations intestinales tuberculeuses, très nombreuses, pour la raison, déjà émise, que ces formes uniquement intestinales et très ulcéreuses ne se voient guère que dans les tuberculoses pulmonaires avancées.
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3° Les deux lésions intestinales et cérébrales peuvent-elles être reliées ?
Les symptômes lurent d'abord abdominaux, puis cérébraux, et on découvrit des lésions abdominales et cérébrales. Il est donc logique de voir une relation entre les deux faits.
Les ramollissements hémorragipares des jeunes sont souvent d'origine infectieuse. Or, ici, le point de départ de l'infection a dû se faire au niveau de l'intestin, soit sous l'influence du bacille de la tuberculose, soit peut-être, plus probablement, sous l'influence de microbes secondaires associés (infections développées au niveau d'une anse en voie d'étranglement et de sphacèle).
L'absence de lièvre n'est pas un argument contre, car d'abord l'observation donne fort peu de renseignements sur la fièvre et ensuite ces lésions ne comportent pas forcément une grande élévation thermique.
Quoi qu'il en soit, il est de toute évidence que l'affection cérébrale débuta quelques jours seulement avant la mort (cela est prouvé par l'étude symptomatique) et que par conséquent la lésion cérébrale n'a pu avoir aucune influence sur l'état intellectuel de Pascal.
M. Paul Savy a soumis ses conclusions à M. le professeur Paviot, qui lui a dit que le diagnostic d'encéphalite hémorragipare était en effet l'opinion la plus probable.