‹ La Maladie de PascalChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les aliénistes, qui se sont attaqués au génie de Pascal, nous ont rappelé ces magistrats qui plaident coupable et orientent les plus légers indices dans le sens de l'accusation.

Leurs injustes préventions nous ont amené à nous demander, non en aliéniste, à peine en médecin, mais avec tout homme qui croit pieusement être sain d'esprit, si telle partie de son œuvre peut donner légitimement l'impression d'un déséquilibre mental.

Nous avons déjà effleuré ce sujet en étudiant les deux principaux symptômes nerveux : la vision de la nuit du 23 novembre [654 e* les vertiges qui ont permis aux aliénistes d'étayer leur fragile thèse.

Nous voudrions tenter ici de pénétrer un peu plus avant dans la psychologie de ce grand homme, et de montrer que, pour peu ordinaire qu'on le tienne chez les savants, son cas n'a pourtant rien d'anormal.

Il n'est que de comprendre ; mais Pascal est très sobre à se révéler. Il est nécessaire cependant de s'y essayer et,

62 La maladie de pascaJ

comme il dit, de tenter » d'accorder ses contrariétés1 ».Cela doit nous être très difficile à nous, hommes du xix" siècle, imbus d'un minimum de religiosité, puisque les gens de l'Encyclopédie, qui, peu ou prou, nous ont faits ce que nous sommes, pour la plupart, ne pouvaient déjà point admettre que ces « contrariétés » fussent normales.

Rien ne prouve mieux, en effet, qu'il ne suffit pas d'être très intelligent pour comprendre Pascal, que l'inintelligence de Pascal, dont ont fait preuve Voltaire et Condorcet. Le choix même des Pensées qu'en fit Condorcet2 indiquerait déjà qu'il l'a profondément méconnu ; quelques-uns diront volontairement ; nous ne pensons pas. Au reste, il y avait un précédent d'un autre genre : Nicole lui-même avoue qu'il n'a pas compris les Fragments3 et « n'y a trouvé qu'un assez grand nombre de pierres assez bien taillées ».

L'exemple le plus frappant de cette inintelligence de la pensée de Pascal est dans l'indignation que fait éprouver à Condorcet le fragment cité par Gilberte Périer: « La maladie est l'état naturel des chrétiens. . . » — « Cet homme, dit-il, dont la santé eût été si utile à ses semblables, préférait d'être malade. . . , comme si l'état d'un chrétien était de n'être bon à rien. » (Eloge de Pascal). Il est permis de s'étonner d'une pareille incompréhension, d'autant que Gilberte''

1 On ne peut faire une bonne physionomie qu'en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes, sans accorder les contraires (Brunsch., 634, F° a55).

2 Pensées de Pascal, avec les notes de M. de Voltaire. A Genève, MDCCLXXVIII, 2 vol.

3 « Nous voilà réduits à n'oser dire notre ressentiment et à trouver admirable ce que nous n'entendons pas » (Lettre de Nicole au marquis de Sévigné, Brunsch., Pensées, t. I, p. ccli).

4 Vie de Pascal, par Gilberte Périer (Brunsch., Œuvres, t. I, p. 109).

ajoute un peu plus loin : « Et n'est-ce point un grand bonheur quand on est par nécessité dans un étal où on est obligé d'être ? »

Il est des vérités qui n'apparaissent qu'aux gens battus de l'oiseau ou aux malades. « L'animal religieux », qui sommeille en nous, s'éveille quand nous sommes tristes ou que notre organisme est profondément atteint. Les pensées d'un malade sont austères, non parce que segri somnia, mais plus exactement parce que le bouillonnement de la vie des sens, leur voix tumultuaire avaient jusque-là couvert la voix intérieure. « La maladie est l'état naturel des chrétiens... » parce qu'ils se détachent alors tout naturellement de tout bien terrestre et sensuel. Au besoin, nous trouverions la confirmation de ce sens dans les mots qui terminent la lettre de Jacqueline, en date du 19 janvier i655 : « Il n'est pas dit, si quelqu'un veut venir après moi, qu'il fasse des ouvrages bien pénibles... mais qu'il renonce à soi-même; un malade le peut faire peut-être mieux qu'un homme sain. » Il n'est donc point question pour Pascal de « préférer d'être malade », mais d'accepter la maladie avec résignation et de la faire tourner au plus grand profit de son âme.

De ce manque de pénétration de la pensée de Pascal, nous pourrions citer maints autres exemples pris dans la vingt-cinquième Lettre philosophique, sur les Pensées de M. Pascal ; il est loisible à chacun de les y rechercher. Mais il faut reconnaître que la faute première en est parfois à Port-Royal, qui, par le désir d'expliquer certaines Pensées, d'en atténuer d'autres, a souvent défiguré le manuscrit. Voltaire a eu le tort, tout au moins, de critiquer sur des documents qu'il savait n'être pas les originaux. Un exemple entre dix :

Le texte exact de la Pensée, intitulée Beauté poétique, est :

(i\ LA M M I.DIE DE PASC W.

Comme on dil o beauté poétique », on devrait dire aussi » beauté géométrique » et « beauté médicinale ». Mais on ne le dil pas, et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet delà géométrie, et qu'il consiste en preuves, et quel est l'objet de la médecine, et qu'il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel, qu'il faut imiter ; et à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres, « siècle d'or, merveille de nos jours, fatal..., etc. », et on appelle ce jargon « beauté poétique ». Mais qui s'imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, dont il rira, parce qu'on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers '

Voltaire cite Port-Royal :

Comme on dit beauté poétique, on devrait dire aussi beauté géométrique et beauté médicinale. Cependant on ne le dit point, et la raison en est qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie et quel est l'objet de la médecine; mais on ne sçait pas en quoi consiste l'agrément, qui est l'objet de la poésie. On ne sçait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter et à faute de celte connoissance, on a inventé de certains termes bizarres, siècle d'or, merveille de nos jours, fatal [laurier, bel astre], etc., etc., et on appelle ce jargon beauté poétique. Mais qui s'imaginera une femme [vêtue] sur ce modèle, verra une jolie demoiselle toute [couverte] de miroirs et de chaînes [de laiton].

Qui ne voit combien les mots ajoutés entre [ ) nuisent à la pensée, tant au fond qu'à la forme?

Voltaire commente de la façon suivante : « Il falloit

que M. Pascal eût bien peu de goût pour dire que fatal laurier, bel astre et autres sottises sont des beautés poétiques. » — Et Pascal dit précisément tout le contraire, non de fatal laurier et de bel astre, mots qu'il n'a pas écrits, et qui sont évidemment d'un goût détestable, mais de siècle d'or et de merveille de nos jours, qui ne sont que de l'empbase.

1 Brunsch., 33, F° i»l).

Mais Voltaire a jeté un coup d'oeil rapide; il croit avoir compris; il n'a pas compris et il part en guerre. L'ironie de Pascal a échappé encore une fois au grand railleur.

Que de petits Voltaires en France, qui lisent vite, comprennent à côté et se répandent en railleries! L'incompréhension est le moindre défaut de la « blague » française.

D'autre part, Voltaire et Condorcet paraissent avoir passé contrat d'admiration mutuelle. Ils citent réciproquement leurs remarques sur les Pensées et semblent dire, à tout instant, au lecteur : Est-il possible de mieux parler? Quel homme! Quel génie! — Le génie, ce n'est point Pascal, c'est l'auteur de Y Eloge, c'est l'auteur des remarques de la XXV' Lettre philosophique.

Condorcet se croit-il obligé d'expliquer l'expression d'honnêtes gens, employée par Pascal : « Cette expression, dit-il, a signifié dans l'origine, les hommes qui avaient de la probité. Du temps de Pascal, elle signifiait les gens de bonne compagnie, et maintenant ceux qui ont de la naissance et de l'argent. » Et Voltaire transporté de s'écrier : « Non, Monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels vous êtes » (loc. cit., Second Editeur, t. II, p. 269). — C'est bouffon.

Sur la pensée si pleine de la pure doctrine évangélique, telle que l'entendent saint Jacques1 et saint Ambroise-, et telle que Bossuet3 l'entendra plus tard : « Sans doute, l'éga-

1 Et vous, vous avez déshonoré le pauvre. Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment par leur puissance? Ne sont-ce pas eux qui vous traînent devant le tribunal de la justice? (Epître II, 6).

- La nature a fait le droit commun, l'usurpation a fait le droit privé..... La terre a été donnée en commun aux hommes. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous à vous seul la propriété?

3 O riches du siècle ! si nous voulions mouler à l'origine des choses, nous trouverions peut-être que les pauvres n'ont pas moins de droits que vous aux biens que vous possédez! La nature, ou pour parler plus chrétiennement, Dieu, a donné, dès le commencement, un droit égal à tous ses enfants

(ifi LA MALADIE ni. PASCAL

lité des biens est juste1... », le propriétaire riche, qu'est Voltaire, proteste : « L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que les parts étant faites, des étrangers mercenaires qui viennent m'aider à taire mes moissons, eu recueillent autant que moi. »

En vérité, Pascal u'a pas porté bonheur à Voltaire ; jamais il ne fut moins pénétrant et plus plat que dans les critiques des Pensées.

( l'est «pie, pour s'essayer à comprendre Pascal tout entier, il faut plus d'une qualité, plus d'une culture intellectuelles. Il est très complexe. On a pu successivement étudier chez lui, le chrétien ardent, l'apologiste incomplet, le philosophe profond, le polémiste et l'orateur éloquents, le géomètre, le créateur d'une langue particulièrement française, claire, puissante, simple, savoureuse, le poète enfin, dont Vigny peut se réclamer. Encore manque-t-il à ces multiples faces de son génie, le je ne sais quoi qui est le génie même de Pascal.

Car il restera toujours une psychologie du moment impossible à pénétrer2. Des éclairs jaillissent parfois du cer-

sur les choses. Aucun de vous ne peut se vanter d'être plus avantagé que les autres par la nature; mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer. Il a fallu venir au partage et à la propriété qui a produit toutes les querelles et tous les procès. De là est né

ce mot de tien et de mien, cette parole si froide, dit saint Chrysostome

C'esl en quelque sorte frustrer les pauvres de leur bien que de leur dénier celui qui vous est superflu Si les pauvres murmurent contre la Providence, c'est avec quelque ombre de justice; car, étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir une grande différence entre de la

boue et de la boue , pourrait-on justifier la Providence si, par un

autre moyen, elle n'avait pourvu aux besoins des pauvres et donné des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents?

1 Sans doute, l'égalité des biens est juste ; mais ne pouvant faire qu'i soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force (Brunsch., 399, F0 i65).

2 Et est impossible de voir deux opinions semblables exactement, non

veau des grands artistes et l'impression rapide qu'ils ont notée sur la toile, le marbre ou le papier, reste unique. Euxmêmes, à distance, ne peuvent volontairement reconstituer leur état d'esprit en cette minute fugitive ; comment les entendrions-nous dans le reculement de la postérité?

L'homme, tout l'homme, omne animal1, et non l'homme pensant seul est « divers et ondoyant », surtout, il est inégal à lui-même. Ses vies physique, et intellectuelle, et morale se déroulent en courbes ondulantes, et ces courbes diverses sont loin de se superposer ; à des dépressions physiques, au contraire, correspondent souvent des élévations intellectuelles ou morales ; à des sensations animales de bien-être, des ruées de nos passions. Nous sommes tous, plus ou moins, des demi-fous, et nos moments lucides sont ceux où nous apercevons notre folie. La durée de ces moments fait toute la différence entre les hommes.

Nous sommes plus dominés que nous ne nous dominons, plus agis que nous n'agissons. La demi-folie, c'est l'état naturel de domination de nos » concupiscences ».

Les trois appétits, dont nous parle Pascal, c'est l'homme tout entier. Chaque fois qu'un de ces appétits devient « monstrueux », c'est don Juan, libido sentiendi, c'est Pascal, libido sciendi, c'est Napoléon, libido dominandi. Pascal eut à un degré extrême la plus noble de ces concupiscences ; mais il ne fut point exempt du désir d'être conducteur d'âmes, comme le montrent ses lettres à ses sœurs, à M11'' de Roannez, ses trois discours sur la condition des grands et son projet à' Apologie. Et il s'est reproché aussi, comme autant

seulement en divers hommes, mais en mesme homme, à diverses heures (Montaigne, III, i3).

1 Voir la note de Brunschvicg, Pensées, t. II, p. 21, note 2, sur le faux sens que donne Pascal à omne animal et que nous donnons après lui. Omne animal, c'est proprement : Toul animal; Pascal traduit : 'foui l'animal.

de crimes, ses rares appétits de sensations ; il s'en est accusé dans son Mémorial, comme de fautes graves, ayant de nouveau, selon la doctrine de l'Eglise, crucifié Jésus par le péché.

De bonne heure, il a vu la folie de notre raison ; mais il a vu aussi son intermittence, ses inégalités, ses moments.

On croit toucher des orgues ordinaires en louchant l'homme. Ce

sont des orgues, à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables

Il faut savoir où sont les [touches]1.

Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie de n"êlre pas fou'-.

Malgré sa discrétion, on peut croire à des retours sur soi, à des révélations de ses propres sensations, de ses répugnances physiques et intellectuelles, dans les fragments suivants :

Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade; quand on l'est, on prend médecine gaiement; le mal y résoul3.

Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l'écrasement d'un charbon, etc., emportent la raison hors de ses gonds4.

Ma fantaisie me fait haïr un croasseur et un qui souffle en mangeant r'.

D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas et qu'un esprit boiteux nous irrite6?

Je hais également le bouffon et l'enflé7.

On doit avoir pitié des uns et des autres ; mais on doit avoir pour les uns une pitié qui vient de tendresse, et, pour les autres, une pitié qui vient de mépris s.

1 Brunsch., m, F" G5. Brunschvicg remplace le mot manquant par le vieux mot marches.

2 Brunsch., /,i4, F" 483.

3 Brunsch., 109, F0 \\i.

* Brunsch., 82, F0 36a.

5 Brunsch., 86, F" 49 (barré au manuscrit). c Brunsch., 80, F0 232.

7 Brunsch., 3o, F0 12 (barré au manuscrit).

8 Brunsch , 194 bis, F0 2o5 (barré au manuscrit).

A PROPOS DE LA PSYCHOLOGIE DE PASCAL 6g

La charité chrétienne lui a fait barrer cette dernière pensée ; mais elle fait songer à : Odi profanum vulgiis etarceo. Son habituelle ironie, dont on trouve de nombreux exemples dans ses Fragments les plus élevés, donne à croire qu'il avait le mot cinglant pour ceux dont la médiocrité ou la bassesse l'irritaient et peut-être a-t-il trouvé en lui-même au moins autant que dans son entourage :

Diseur de bons mots, mauvais caractère'.

Il nous indique aussi son procédé d'ironiste :

Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple '-'.

Le mode ironique, chez Pascal, est la note dominante ; il y est très varié. C'est l'arme redoutable des Provinciales ; mais les Pensées en offrent de nombreux exemples, qui restent classiques, tant ils sont caractéristiques de cette face de l'esprit de Pascal. Toutefois, l'ironie des Pensées est de qualité supérieure. Elle est tantôt froide3, tantôt emportée4, tantôt élevée", tantôt amère0, tantôt hautaine7, tantôt

1 Brunsch., 46, F0 \?.'>.

* Brunsch., 336, F» »3i.

3 Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice (Brunsch., 3oq, F» 73).

* Plaisante raison qu'un venl manie, et à tout sens (Brunsch., 82, F" 362).

5 II est indubitable que, que l'âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit leur morale indépendamment de cela ; ils délibèrent de passer une heure (Brunsch., 219, F" 7.3).

G Je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les

uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde (Brunsch.,

101, F° io3).

7 Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer

les causes et les effets de l'amour Le nez de Cléopàtre, s'il eût été plus

court, toute la face de la terre aurait changé (Brunsch., 162, F0 $87).

légère, tantôt pénétrante1, tantôt sérieuse9, tantôt tragique1, tantôt incisive4, tantôt exacte comme une formule géométrique', tantôt éminemment compréhensive"; jamais elle n'est lourde, ni badine que d'apparence". Chacun peut s'en convaincre à loisir.

Mais le mode ironique est essentiellement distant ; ouverte ou voilée, comprise ou soupçonnée, l'ironie n'agrée point ; aussi bien Pascal s'en soucie peu, qui fait de « l'art d'agréer la perversion de l'art de démontrer ».

Quand il n'est pas ironique, Pascal est impérieux ; il ne suggestionne point, il administre des preuves. On s'explique qu'il soit peu sympathique à certains esprits, qui n'aiment point qu'on paraisse vouloir les former, très sympathique à certains autres, ennemis des formules vagues et imprécises.

Mais il semble bien que la caractéristique de la psychologie de Pascal soit la profondeur. On chercherait vainement chez lui le procédé littéraire. Le fragment du f° 427 (Brunsch., 29) lui est bien dicté par sa propre manière : « Quand on voit

1 Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser (Brunsch., 1C8, F" 121).

- Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience (Brunsch., 89."), F0 5i).

3 Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste: on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais (Brunsch., a 10, F" 63).

* Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà (Brunsch., 294, F0 6y).

:> L'homme n'est ni ange ni bête et le malheur veut que, qui veut faire l'ange fait la bête (Brunsch., 358, F0 427).

6 C'est une plaisante chose à considérer, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement (Brunsch., 3g3, F» 157).

7 Cela est admirable : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi! il me fera donner les élrivières, si je ne le salue; cet habit, c'est une force (Brunsch., 3i5, F" 23 1).

le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » Mais, par un tour essentiel de son esprit, il s'élève toujours du fait à l'idée, du particulier au général, de l'observation à la loi, de la sensation à l'abstraction, du fini à l'infini, comme si véritablement une série de réflexes intra-cérébraux, de plus en plus déliés et subtils, étaient mis en branle par le l'ait premier.

Prenons un exemple entre cent. Le fragment (f° 38 1, Br., 122) est ainsi conçu : « La nature recommence toujours les mêmes choses : les ans, les jours, les heures ; les espaces de même, et les nombres sont bout à bout, à la suite l'un de l'autre. Ainsi se fait une espèce d'infini et d'éternel ; ce n'est pas qu'il y ait rien de tout cela qui soit infini et éternel ; mais ces êtres terminés se multiplient infiniment. Ainsi, il n'y a, ce me semble, que le nombre, qui les multiplie, qui soit infini. »

» La nature recommence toujours les mêmes choses » ; voilà le fait premier, d'observation banale, quia ébranlé son cerveau ; — il développe : « les ans, les jours, les heures » ;

— il s'élève à l'abstraction : « les espaces et les nombres » ;

— est-ce donc l'éternité de choses qui semblent devoir finir, l'éternité de la matière? « ainsi se fait une espèce d'infini et d'éternel » ; — non, son esprit perçoit la différence de l'indéfini à l'infini : « ce n'est pas qu'il y ait rien de tout cela qui soit infini et éternel ; mais ces êtres terminés se multiplient infiniment ». — Mais n'est-ce point là une chose mystérieuse et incompréhensible ? Il éprouve le besoin de s'administrer une preuve, pour ainsi dire géométrique, de cette abstraction : « ainsi, il n'y a, ce me semble, que le nombre, qui les multiplie, qui soit infini ». — On perçoit combien la pensée gagne en profondeur et en exactitude, quand, à la réflexion, Pascal ajoute, en surcharge, « qui

-:> LA MALADIE DB PAS! w.

les multiplie ». Cela devient une formule mathématique :

,-< x OC = s .

La profondeur apparente de Fontenelle lui vient de ce qu'il a lu Pascal : « Si vous ne voulez que jouir des choses, rien ne vous manque ; mais tout vous manque pour les connaître. » Pascal procède autrement : « Non seulement nous regardons les choses par d'autres côtés, mais avec d'autres yeux ; nous n'avons garde de les trouver pareilles '. » Il part de l'observation claire d'un fait physique et il s'élève à une loi générale, qui régit à la fois la vue proprement dite des choses et leur intelligence. C'est à la fois l'esprit géométrique et l'esprit de finesse tels qu'il les a définis.

Voici encore quelques autres détails qu'on peut considédérer que Pascal nous donne sur ses goûts et son humeur. Il déteste le banal et le convenu :

Je me suis mal trouvé de ces compliments : « Je vous ai bien donné

de la peine; je crains de vous ennuyer; je crains que ce soit trop

long. Ou on entraine ou on irrite2 ».

Les dyspeptiques manquent de tendresse dans les paroles. Jacqueline nous parle quelque part des excès possibles de l'humeur bouillante de son frère, et la douce M"1" Périer se contente de dire : « Il n'était pas sans défauts... L'extrême vivacité de son esprit le rendait si impatient quelquefois, qu'on avait peine à le satisfaire. » Nous savons gré à Gilberte de cet aveu, qui rapproche Pascal de nous, pauvres. Le surhomme de Nietzsche est un fou d'orgueil ; Pascal est un homme souffrant, d'humeur inégale, rayonnant de génie.

Le passage suivant du fragment sur Y Imagination nous a paru une auto-observation :

1 Brunsch., 114, F0 420-

2 Brunsch., 57, F» 54.

A PHOPOS DE LA PSYCHOLOGIE DE PASCAL j3

Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer'.

De même ces autres fragments :

Le temps et mon humeur ont peu de liaison; j'ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi ; le bien et le mal de mes affaires même, y fait peu'.

L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher de penser; il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles ; c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà ! 0 ridicolisissimo eroe' !

On pourrait objecter que beaucoup de ces pensées sont imitées ou inspirées de Montaigne; mais, en général, on ne tire d'un auteur que les remarques de ce genre, que l'on a vérifiées sur soi-même. Pascal, au reste, le dit expressément : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois '. »

Nous avons, en outre, par témoignages, deux traits assez particuliers de sa physionomie. Le premier dans une relation anonyme des recueils du P. Guerrier : « M. Pascal avait des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, particulièrement devant les gens du commun, en sorte qu'un homme dit un jour à M. Arnoul qu'il semblait que M. Pascal

1 Brunsch., 82, F" 362.

1 Brunsch., 107, F0 127.

3 Brunsch., 366, Fo 79.

* Brunsch., 64, F0 43 1.

f/y LA MALADIE DE PASCAL

était toujours en colère et qu'il voulait jurer. » Le commun confond aisément l'air souffranl avec l'air de mauvaise humeur.

Le second, dans le Recueil dl'lrcchf, p. 332. Le portrait de Pascal ', peint, après sa mort, par le frère du P. Quesnel, fut présenté à un horloger qui avait travaillé pour Pascal : « C'est, dit l'ouvrier, le portrait d'un monsieur qui venait ici fort souvent faire raccommoder sa montre, qu'il portail toujours attachée à son poignet. » — Gomme on voit, la mode n'en est pas nouvelle. — Ce propos est à rapprocher du fragment qui se termine par : «... Ils ne savent pas que je juge par ma montre2. »

Si nous ajoutons que Pascal avait une mémoire prodigieuse, mais « qu'elle consistait à retenir les choses plutôt que les paroles, en sorte qu'il disait, sans s'en élever davantage, qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait une fois bien compris3; » c'est à peu près tous les documents que nous avons pu rassembler sur le caractère, l'humeur apparente de Pascal \

1 La gravure que nous donnons en tête de cet ouvrage est de H. Gissey, mort en 1674. Elle est antérieure l< celle d'Edelinck, qui est de 1691. -' Cf. Brunsch., 5, F° i3y.

3 Nicole, Eloije de Pascal.

4 D'autres fragments sont très probablement inspirés par une observalion personnelle ; mais ils ont une portée générale et chacun a pu faire, avec Pascal, les remarques suivantes :

— Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies : elles nous gâtent le jugement et le sens ; et si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute pas que les petites n'y fassent impression à leur proportion (Brunsch., 8a, F» 070).

— Pensée échappée ; je la voulais écrire: j'écris au lieu qu'elle m'est échappée (Brunsch., 370, F0 142).

— Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on [n'] y entre plus (Brunsch., 38i, F» 83).

— La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un croeheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ;

A PROPOS DE LA PSYCHOLOGIE DE PASCAL j5

Ces renseignements ne sont point négligeables, car ils nous permettent d'affirmer ce que l'on pouvait supposer ;; priori, que le système nerveux de Biaise Pascal avait une particulière sensibilité; que ses sens étaient d'une acuité

et les philosophes mêmes en veulent; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu; et moi, qui écris ceci, ai peut-cire cette envie (Brunsch., i5o, F° 49).

On pourrait aisément multiplier ces citations et montrer que Pasca d'autant mieux connu les hommes qu'il s'est mieux étudié lui-même

Mais il est impossible de négliger l'admirable page que Gilberte consaci à la psychologie de son frère :

« Il avait naturellement le tour de l'esprit extraordinaire; mais il s'était fait des règles d'éloquence toutes particulières qu'augmentait encore son talent. Ce n'était point ce qu'on appelle de belles pensées, qui n'ont qu'un faux brillant et qui ne signifient rien ; jamais de grands mots, et peu d'expressions métaphoriques, rien d'obscur ni de rude, ni de dominant, ni d'omis, ni de superflu. Mais il concevait l'éloquence comme un moyen de dire les choses d'une manière que tous ceux à qui l'on parle les puissent entendre sans peine et avec plaisir, et il concevait que cet art consistait dans de certaines dispositions, qui doivent se trouver entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle d'un côté, et les pensées et les expressions dont on se sert ; mais que les proportions ne s'ajustent proprement ensemble que par le tour qu'on y donne. C'est pourquoi il avait fort étudié le cœur de l'homme et son esprit ; il en savait tous les ressorts parfaitement bien. Quand il pensait quelque chose, il se mettait en la place de ceux qui doivent l'entendre ; et examinant si toutes les proportions s'y trouvaient, il voyait ensuite quel tour il fallait lui donner, et il n'était pas content qu'il ne vît clairement que l'un était tellement fait pour l'autre, c'est-à-dire ce qu'il avait pensé pour l'esprit de celui [qui] devait voir, que, quand cela viendrait à se joindre par l'application qu'on y aurait, il fût impossible à l'esprit de l'homme de ne s'y pas rendre avec plaisir. Ce qui était petil. il ne le faisait pas grand ; et ce qui était grand, il ne le faisait point petit. Ce n'était point assez pour lui qu'une chose parût belle; il fallait qu'elle fût propre au sujet, qu'elle n'eût rien de superflu, mais rien aussi qui lui manquât. Enfin il était tellement maître de son style, qu'il disait tout ce qu'il voulait, et son discours avait toujours l'effet qu'il s'était proposé. Et cette manière d'écrire naïve, juste, agréable, forte et naturelle en même temps, lui était si propre et si particulière qu'aussitôt qu'on vit paraître les Lettres au Provincial, on jugea bien qu'elles étaient de lui, quelque soin qu'il eût pris de le cacher même à ses proches. » (Brunsch., Œuvres, I, p. 72-7-'>).

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y(i LA MALADIE DE PASCAL

aisément douloureuse1. Et, certes, leur genre de vie, leurs lectures (V. Giraud) influent sur l'originalité des penseurs, mais, avant toute chose, la qualité de leur système nerveux, son impressionnabilité, sa réceptivité.

Ils nous permettent d'affirmer, de plus, que la bonté de Pascal était plus voulue qu'instinctive, puisque, sous ces rudes apparences, il a manifesté une religieuse tendresse pour les pauvres. Hélas ! il aima les pauvres jusque dans leurs verrues. Jacqueline le félicite ironiquement d'avoir relégué le balai au nombre des meubles superflus. Il avait renvoyé ses domestiques, et se négligeait fort. C'est la seule querelle que nous ferons à Pascal. Aimer la pauvretéest parfait, mais on peut, avec Stello, « haïr la misère, non parce qu'elle est la privation, mais parce qu'elle est la s nie té ».

Ce n'est point d'après ces remarques seules que nous pourrons juger sainement de sa psychologie. Ce maître psychologue, qui connaît si bien le pouvoir suggestif de l'art oratoire et de la mimique de l'orateur sur la foule-, a dissimulé le plus possible sa personne. Il serait vain de chercher ailleurs que dans ses écrits, sa véritable caractéristique. Trop d'hommes éminents, trop d'esprits distingués, se sont partiellement attelés à celte tâche, pour essayer nous-même de redire, en moins bons termes, ce qu'ont dit MM. Boutroux, G. Michaut, G. Lanson, Ollé-Laprune, V. Giraud et tant d'autres, et d'aborder un problème si difficile, sans autre titre que celui de nous plaire à Pascal et de l'avoir longtemps pratiqué.

Qu'admirer le plus de celui qui a mérité un pareil portrait littéraire ou de la femme supérieure qui l'a tracé?

1 Cf. « Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême » (Brunsch., 71,

2 Cf « Les habiles par l'imagination se plaisent tout autrement à euxmêmes «(Brunsch., 82, F° 36i).

Mais « la diversité est si ample1 », que pour n'être point tout à fait copie, il suffit de se laisser aller à sa nature propre. « Chacun trouve ce qu'il a dans le fond de son ~\ cœur2. » J

Que l'on veuille donc ne voir en ce qui va suivre, que des réflexions suggérées à un médecin, sur des problèmes qui se sont imposés plus particulièrement à son attention, par la lecture assidue des écrits de Pascal ; peut-être ces réflexions nous aideront-elles à comprendre les apparentes antinomies de sa psychologie.

Parmi les hommes de science, il n'en est point, sans doute, de plus rebelles au surnaturel que les médecins. Pascal a touché à tant de sujets, que des questions scientifiques, aisément nombreuses, se poseraient à propos de son cas psychologique. Nous en poserons une seulement. Un géomètre, et plus généralement un ami des sciences expérimentales, peuvent-ils, sans être soupçonnés euxmêmes d'aberration maladive, admettre le surnaturel?

Pour ce qui est du géomètre, il nous sera aisé, tout d'abord, de faire répondre Pascal lui-même. Nous n'avons qu'à prendre chez lui les démonstrations, qui restent aussi lumineuses et pressantes qu'au moment où il les écrivait.

Des vérités s'imposent à nous, indémontrables à notre raison, sur lesquelles cependant nous vivons intellectuel lement, qui sont les fondements mêmes de nos croyances, « l'espace, le temps, le mouvement, le nombre, et la raison s'y appuie et elle y fonde tout son discours3». Il n'y a donc

' Brunscb., 114, Fo no.

1 Rrunsch , 675, F0 i',5.

3 Brunsch., 282, F0 191.

•jH LA MALADIE DE PASCAL

de vérités démontrables par la raison que des vérités secondaires, édifiées sur des vérités de sentiment, sur des hypothèses.

Tous les hommes aspirent au bonheur, et tous se plaignent de n'être pas heureux. D'où nous vient cette notion première du bonheur, que tout homme a dans son cœur et que la raison démontre n'exister nulle part.

Et ainsi le présent ne nous satisfait jamais, l'expérience nous pipe et, de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort '.

Nous sommes incapables île ne pas souhaiter la vérité et le bonheur et nous sommes incapables ni de certitude, ni de bonheur-'.

Si le bonheur n'est ni hors de nous, ni en nous, où peutil être?

Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être :i

Nous connaissons l'existence de l'intini et ignorons sa nature^

Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence, nulle part L'homme est un milieu entre rien et tout.

Infiniment éloigné de comprendre les deux extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré et l'infini où il est englouti.

C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches Elles sont aussi infinies dans la multitude et la délicatesse de leurs principes Connaissons donc notre

portée, nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout Notre

intelligence tient, dans l'ordre des choses intelligibles, le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature

C'est ce qui nous rend incapables desavoir certainement et d'ignorer absolument C'est l'état qui nous est naturel et toutefois le plus

1 Brunsch., 42a, F0 377.

2 Brunsch., 437, F" 487.

3 Brunsch., 43o bis, F0 47.

* Brunsch., s33, F" 3.

contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini ; mais tout notre fondement craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes

Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient

Manque d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature'

On nous pardonnera ces longues citations; on ne les redira jamais assez. Ce sont d'éternelles vérités, « des pensées impérieuses », selon l'expression de G. Lanson, et il nous eût semblé sacrilège d'essayer de les exprimer en une autre langue que celle de Pascal.

Avons-nous gagné sur l'infini, el de quelque progrès que puisse se targuer la science moderne, n'est-il pas toujours aussi vrai que « la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent8 ? »

Tous les hommes de science, chacun dans leur spécialité, se peuvent appliquer ces pensées de Pascal, et en reconnaître l'immanente vérité. Comme les grands phares, les grands penseurs projettent des lueurs au delà de leur horizon. Des hautes questions de morale, de philosophie, de métaphysique que Pascal a abordées, et dont presque toujours « il a touché le fond », aucune n'a vieilli. Et les questions scientifiques, qui firent sa célébrité auprès de ses contemporains, sont depuis longtemps dépassées; mais notre tourment de l'infini est le même ; l'angoisse de nos destinées est tout aussi opprimante; la détresse de l'homme sans croyances, tout aussi désolée; tout aussi urgente, pour

' Brunscb., -■>. ¥"' 347 c' suivants.

: Rrunseh.. iï\- . Y ' ■? \- .

8o LA vi ki u>ll DE PASCAL

les uns, la nécessité de prendre parti, et, pour beaucoup d'autres, non des moins humainement éclairés, tout aussi impossible de prendre parti.

Jamais Pascal n'a été si près de démontrer la nécessité d'un critérium surnaturel, que dans son magnifique fragment sur ïlmagination :

L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité ; tout l'abuse. Ces deux principes de vérité, la raison el les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre.

Les sens abusent la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions de l'âme troublent les sens et leur l'ont des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l'envi '.

Non seulement entre l'idée religieuse de l'origine de la vie, l'idée religieuse de l'âme et la science, il n'est pas d'antagonisme irréductible, mais les spirilualistes s'assurent que toute science s'égare, qui va à l'enconlre des grandes idées métaphysiques, vues sur l'au-delà, échappées d'infini, impossibles à préciser, plus impossibles à repousser, qui s'imposent à tout esprit réfléchi. La plus savante des métaphysiques même ne donnera jamais à l'esprit la quiétude de la foi simple du charbonnier. Il n'y a pas autre chose dans le mot de Pascal, tant critiqué par Cousin : « Cela vous fera croire et vous abêtira2. » Au reste, la pensée n'est pas de lui, mais de Montaigne, qui dit plus crûment : « Il faut nous abestir pour nous assagir. » (Apologie de Raimond de Sebonde).

Et Pascal ne s'est-il pas lui-même placé dans l'exception en disant : « Rares savants pieux3 » Ne voit-on pas là

1 Brunsch , 83, F" 37o.

2 Brunsch., a33, F» 4.

:! Brunsch., 956, F0 279.

une preuve évidente de son esprit large et éminemment compréhensif des mentalités autres que la sienne?

Un autre grand savant, créateur d'une science moderne et spiritualiste convaincu, Pasteur, a dû s'inspirer de Pascal ou s'en souvenir, quand il a écrit : « Celui qui proclame l'existence de l'infini, et personne ne peut y échapper, accumule dans celte affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans tous les miracles de toutes les religions, car la notion de l'infini a ce double caractère de s'imposer et d'être incompréhensible. »

Comment nos modernes professeurs d'athéisme, qui soutiennent que la foi religieuse est l'indice d'une infirmité mentale — ils prétendent cependant avoir une foi inébranlable en la science et n'aperçoivent point que cette foi est une religion tout aussi surnaturelle, — comment ces savants peuvent-ils négliger le témoignage d'un pareil savant ? Parce qu'ils n'ont point lu ou pas entendu Pascal, qui les avertissait que les sciences prétendues exactes sont basées sur des principes métaphysiques, sur des notions extrascientifiques, acceptés par eux : l'espace, le temps, le mouvement, le nombre, l'infini, sur « des conventions qui ont réussi ». De quel côté est « la myopie intellectuelle », de quel, « l'anthropomorphisme? » C'est ce que nous allons examiner.

Il est une maladie, dont nous souffrons tous, hélas ! On l'a nommée plaisamment une <c hypertrophie du moi ». Il n'est pas nécessaire d'avoir du génie ou même du talent pour en ressentir les effets. Pascal, qui ne sourit guère, en a décrit le symptôme cardinal, à la fois comique et tragique, quand il dit : « Chacun est un tout à soi-même... chacun croit être

8'Jl la maladie de pascal

tout à tous1". La très grande majorité des hommes « ntrelient son mal avec amour, car elle a remarqué qu'en le laissant aller, on le ressent à peine ou pas du tout ; niais (pie la lutte esl d'autant plus douloureuse qu'elle exige de nous plus d'eflorts. De rares cœurs ont lutté, luttent peut-être encore — quelque incroyable que cela puisse paraître en noire temps — pour s'en guérir ; ils n'ont pas craint d'y porter le fer rouge du renoncement de soi-même. Ceux-là, religieux ou laïques, ce sont des saints.

La véritable maladie morale de Pascal, celle qui lui donna, dans la nuit du 23 novembre 1 634, des sueurs agoniques, c'est que, cette nuit-là, il s'est renoncé soi-même. Il avait vu, bien avant, le néant de la raison humaine ; cette nuit, il accepta le néant de sa propre raison. Si cette « renonciation totale » lui fut douce en définitive, elle ne laissa pas que d'avoir été horriblement douloureuse dans sa préparation. Et cette préparation, les Fragments nous en donnent les étapes.

Que sommes-nous? Ou allons-nous? A ces questions lancinantes que s'était posées Pascal et qui sont de toutes les religions et de toutes les philosophies, les savants modernes n'ont pas craint d'en ajouter une autre, qui découle des deux premières : Qu'est-ce que la vie? cette chose ni physique, ni chimique, qui différencie la cellule morte de la cellule vivante. Et leur idée « de derrière », c'est un vague espoir de la résoudre.

L'analyse minutieuse de cette cellule est faite et toutes les quantités dosables en sont dosées ; les conditions de son développement, de sa perpétuité en sont connues, et ne semble-t-il pas, à tout instant, que le laboratoire va répondre victorieusement ? Mais la synthèse de cette cellule se

* Brunsch., ',."17. F0 {02.

dérobe toujours. Reconstituée eu tousses éléments apparents, de cette cellule morte la vie ne jaillit point. C'est que, de cet infiniment petit mort à cet infiniment petit vivant, les spiritualistes pensent qu'il y a une distance infinie, que ces deux apparentes identités sont séparées par l'infini. Et, de quelque côté qu'on tourne le problème, si l'on s'interroge de bonne foi, on se bute au mur; on en vient au nescio quid divinum. La majorité dessavants actuels ne paraît pas espérer que la synthèse de la cellule vivante soit l'œuvre future des laboratoires.

Il y aurait jusqu'à trois moyens scientifiques de démontrer que la vie n'est qu'une résultante ou, tout au moins, qu'elle obéit à la loi d'évolution.

Le premier et le plus difficile, comme le plus convaincant, serait de fabriquer de toutes pièces une goutte d'albumine vivante, telle que la prétendue monère de Hœckel.

Le second serait de surprendre la nature dans sa fonction biogénétique, qui, si la création matérielle se continue, doit être de tous les jours, de tous les instants ; de « conditionner », selon le jargon moderne, les phénomènes physicochimiques de la matière organique ou organisée, de sorte que la vie végétative jaillisse sous nos yeux du minéral, ou la vie animale, du végétal. Jusqu'à l'homme de génie surhumain à qui est réservée l'une de ces précieuses expériences, les spiritualistes s'entêteront dans leur mysticisme atavique.

Un troisième moyen, sans être aussi probant que les deux premiers, pourrait cependant apporter un commencement de preuve à la doctrine de l'évolution indéfinie de la matière. Il ne serait peut-être pas au-dessus des forces d'un même savant. On sait que certaines bactéries, bien cultivées, peuvent donner une génération toutes les deux à trois heures. Il n'eût donc pas été tout à fait impossible, après une longue pratique du laboratoire, de nous montrer un dessin d'évolu-

84 I i MAI- m»ii: DE PAS( M

tion ascendante d'un végétale cellule unique, comme est la bactérie, vers une organisation animale rudimentaire. Cela ne nous dirait pas tout, ne nous informerait point du principe premier; mais du moins la doctrine de l'évolution aurait une solide base. Le laboratoire reste muet sur les transmutations ascendantes. Il est aussi vrai aujourd'hui qu'au temps où de Qualrefages l'écrivait : La variation des espèces est partout ; la transmutation, nulle part.

Car la chaîne sériée et ininterrompue des êtres, qui fait de l'homme l'aboutissement de la monère de Hœckel, est un roman aussi extra-scientifique que toutes les hypothèses sur l'apparition de la vie.

Et l'on ne peut s'empêcher de remarquer, en passant, la singulière fortune de l'aristocratique doctrine de Lamarck et de Darwin, quia été adoptée d'enthousiasme et déformée aussi, par la masse des primaires démocrates. Ces démocrates paraissent avoir un faible pour qui les méprise : ils ont aussi placé sur un piédestal Renan, qui ne met point de différence entre un de ses concitoyens non cultivé et un Papou.

Rien ne nous paraît actuellement moins scientifique, plus erroné que le vieil a priori : Natura non facit saltus. Notre Alexis Jordan et Hugo de Vries nous ont révélé quelquesuns des sauts de la nature, mais il est des bonds formidables que l'on ne saurait méconnaître. Nous ne faisons pas assez la part, malgré les avis répétés de Pascal, de l'infirmité et du borné de notre intelligence et nous sommes tentés de tout mesurer à son petit mètre ; nous pouvons toutefois soupçonner des hiatus énormes entre ce qui est organisé et ce qui ne l'est pas, entre ce qui est vivant et ce qui ne l'est pas, entre l'homme capable d'abstraire et la brute, entre les infiniment petits eux-mêmes, si indifférents d'apparence, si différenciés virtuellement.

Des biologistes, partisans à outrance de la conception expérimentale de la vie comme de la pensée, ne se font pas faute de prendre en une sorte de pitié les spiritualistes. chrétiens ou autres, qui résolvent par un acte de foi les problèmes de nos origines et de notre fin. C'est par une sorte de mysticisme atavique, disent-ils, que nous cherchons à connaître l'essence des choses, sans tenir compte de la relativité de notre connaissance, et que nous ne saisissons, en réalité, que des différences et des rapports. Ils affirment que la vie, d'après les données de notre expérience, n'est possible que dans de certaines conditions physico-chimiques, qu'ils sont loin, du reste, d'avoir élucidées toutes, et ils concluent qu'elle en est la résultante.

Mais, s'il y a « myopie intellectuelle », n'est-elle pas, à tout mesurer aussi à notre microcosme, à supposer que la vie n'est point par delà la nébuleuse de Herschel, ou, si elle est, qu'elle y résulte de la combinaison des mêmes éléments?

L'accusation d'anthropomorphisme, qu'ils jettent aux spiritualistes, peut leur être retournée, à plus juste titre, car c'est tout rapporter à l'homme de ne vouloir connaître que ce qui tombe sous les sens des êtres que nous sommes, et de supposer que la découverte des lois de la vie sur notre petit globe « terraqué », si elle était réalisée, nous apprendrait quelque chose de certain sur la vie dans l'infini astral.

Pascal est un précurseur du monisme actuel, qui a dit : <> Tout est un, tout est divers '».

Si la vie est une, elle ne l'est que dans son essence, car ses manifestations sont infinies. Plus on avance dans les sciences biologiques, plus les données expérimentales démontrent que la loi la plus universelle, c'est la variation de la règle, qu'il y a autant de lois de la vie que d'espèces. La vie

1 Brunsch., 116, F" 3^4 .

est essentiellement anomale dans ses manifestations et elle s'accommode de variétés infinies de conditions. Comment, dés lors, la comprendre à la façon d'une résultante, conséquence d actions tantôt analogues, tantôt variables, parfois contraires? Seules les manifestations de la vie nous sont accessibles ; mais c'est par une opération anlbropomorphique de l'esprit qu'on les confond avec les lois de la vie, qui nous demeurent toujours inaccessibles.

Ces analystes intransigeants ont une hâte singulière à généraliser. Qu'ils seraient donc admirables, s'ils voulaient bien ne nous apporter que des faits. Mais le besoin de construction, dont ils font un crime à Pascal, parce qu'il a rêvé d'une construction chrétienne, ils ne manquent pas d'y satisfaire, tôt ou tard, pour ne point se condamner au martyre de n'avoir point d'idées générales. Et la célébrité éphémère de ces constructions est d'autant plus bruyante, que Dieu el l'âme en sont absents, bien que des principes indémontrables en soient la base obligée. Ils s'essaient à leur tour à une métaphysique de la science, et ces deux mots hurlent d'être accouplés.

La notion du surnaturel découle donc des sciences naturelles comme de la géométrie. Et avoir le sentiment du surnaturel, ne serait-ce que pour le nier en écriture, c'est l'affirmer dans son tréfonds. Un agrandissement indéfini du eonnaissable ne nous fera jamais parvenir à l'infini, que nous tenons pour certain. Ce sont « les deux bouts de la chaîne »; mais les chaînons intermédiaires sont à l'infini.

Il est donc absolument logique et nécessaire d'humilier la raison et de la convaincre d'impuissance. Pascal est arrivé d'abord scientifiquement à cette conclusion.

Le néant des choses humaines, la malice et l'égoïsme de l'homme, la faiblesse de son intelligence, la brièveté de ses

joies physiques, le nombre et la variété de ses maux, Çakia- Mouni, Epictète, Sénèque les ont également vus, et, loin de conclure au matérialisme épicurien, ils se sont accordés à conseiller à l'homme de s'élever de la bestialité instinctive au sommet lointain, difficilement accessible : le renoncement de soi-même.

Pascal y est arrivé ensuite par la voie douloureuse, la voie chrétienne. Est-ce là sa folie de n'y être point arrivé par les Stoïques? Si Pascal dit : Il faut être « pyrrhonien et géomètre » ; quel homme admirable! mais s'il ajoute: et « chrétien », ne sera-t-il plus qu'un fou ? — S'il va jusqu'au dessin du binôme de Newton et du calcul infinitésimal, il touche au génie ; mais s'il crie sa joie d'une certitude métaphysique, ne sera-t-il plus qu'un halluciné ?

Que sont autre chose que des tentes-abris d'un instant, toutes les doctrines métaphysiques, toutes les hypothèses philosophiques et scientifiques? Sera-t-on fou pour s'abriter sous l'une d'elles, et précisément sous la tente chrétienne, plutôt que sous telle autre?

Pascal s'est posé ces questions, et il y a répondu « à plein »: non seulement un homme de science, d'esprit géométrique, peut, sans aberration, admettre le surnaturel ; mais s'il est véritablement homme de science et d'esprit généralisateur, il ne peut pas ne pas être obligé de l'admettre, à un certain point de ses recherches.

Le provisoire que nous devinons sous toutes les conclusions de la science moderne, parfois les plus étayées en apparence, modère, à la réflexion, l'enthousiasme qu'elles avaient tout d'abord soulevé. Les espaces célestes ne sont pas moins silencieux, moins éternels, moins infinis, moins effrayants1 ;

1 « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » — Que penser des aliénistes qui n'ont vu dans cet admirable fragment que « la peur des espaces ? »

KS

la vie tout aussi impénétrable. Le problème de nos destinées,le problème de l'Amené peuvenl pas être abordés scientifiquement; la science, on le répète à satiété, n'a pas a - inquiéter de « l'inconnaissable » ; pourtant, l'inconnaissable s'impose à elle et la domine.

« Les alliées doivent dire des choses parfaitement claires : or, il n'est point parfaitement clair que l'âme soit matérielle ' », nous dit Pascal.

La pensée a-l-elle vieilli? La matérialité de nos abstractions s'est-elle affirmée? Les doctrines actuelles de l'àme matérielle sont-elles plus claires qu'au temps de Pascal ?

« Choisissez, nous dit-on, entre rejeter tout l'acquis scientifique pour garder précieusement votre « moi », votre conscience, vos attributs surnalurels ou divins, ou accepter entièrement les lois de l'évolution et ne voir dans vos facultés supérieures que des produits, des résultantes organiques. »

Mais il semble bien qu'il n'y a pas lieu de choisir. Tous les faits établis expérimentalement, tous ceux même qui sont scientifiquement probables, dont on peut admettre la vérité provisoire, toutes les fonctions organiques dont on peut démontrer ou même induire scientifiquement le mécanisme, beaucoup de spiritualisles les reconnaissent avec vous. Leur « foi » dans la science est égale à la vôtre ; ils ne se gardent que de sa superstition, et cette superstition commence aussitôt que vous abandonnez le terrain des faits. Métaphysique pour métaphysique, la métaphysique peuplée de la plupart des religions est plus consolante que votre désert.

Les spiritualistes sentent, avec Pascal, qu'il est un terrain réservé où la science ne peut atteindre ; ils savent qu'elle

1 Brunsch., 221, F0 63.

est limitée comme l'entendement humain. Ils sont modestes et n'aspirent qu'à la demi -divinité. Mais quelque « savante que soit leur ignorance », elle les laisse insatisfaits. Le divin, qui parfois nous oppresse tous, vous comme eux, n'est pas abordable. Vous le niez ; ils l'affirment. Négation et affirmation étant également extra-scientifiques, ils ne sont pas autrement en contradiction avec vous. Si vous ne le niez point, vous n'en tenez aucun compte, et ils pensent qu'il ne peut pas être négligé. Vous vous agitez à la recherche d'une solution qu'ils jugent impossible. Leur certitude étant placée bien au delà des limites de la science, ils partagent, avec le même plaisir et la même ardeur, toutes les incertitudes de vos recherches.

Mais vous n'expliquerez jamais organiquement leur idéal, le vôtre aussi, car il s'affirme en vous comme en eux, quand vous abandonnez ie laboratoire pour l'introspection, le microscope pour l'horizon sans limites, le fait scientifique pour le chant psychique...

J'entends l'objection : auto-suggestion, hallucination

Pascal a pu croire, et beaucoup, non des moindres avec lui, que cette suggestion si universelle est d'origine divine.

« Vous croyez vouloir, nous dit-on encore ; en réalité, vous obéissez. Vous vous imaginez être libre parce que vous avez conscience de vos actions sans avoir conscience des causes qui les déterminent. Votre moi est agi par des affinités, par des énergies organiques ou extérieures, par des influences ataviques, par des instincts, par des désirs impérieux autant qu'inconscients, par le milieu, par l'éducation, par tout excepté par vous-même. Votre prétendue liberté n'est que coactivité réflexe. »

Mais, savants subtils, votre cérébration supérieure n'est pas plus libre que mon pauvre diable de « moi », et quelle créance puis-je ajouter à vos dires, si vous prenez soin de

()n l \ MALADIE D1 PASI Kl

m'avertir que nous sommes Lous des gêna agités, tirés en tous sens par mille actions diverses, souvent contraires, dominés toujours? En me nul tant en garde contre mes humbles facultés intellectuelles, j'entre en défiance des idées nées du jeu di> vos réflexes psychiques supérieurs. Et je préfère en croire Pascal, s'il nous avertit que « tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être1... Incompréhensible que l'âme soit avec le corps, que nous n'ayons point d'âme 2 ».

Et puis, je sens, je sais, je suis sûr qu'il m'arrive, à de rares intervalles, sans doute, de dire : je ne veux pas, quand ma bête veut, et je veux, quand ma bête ne veut pas. N'y a-t-il donc de dévouements qu'instinctifs, de bonnes actions qu'automatiques, de courage que mécanique, d'amour filial ou maternel qu'animal? Ou nous sommes toujours dupes de nous-mêmes, ou il nous arrive parfois d'échapper à la piperie de nos sensations; dans le premier cas, les matérialistes, comme nous, sont dupes et nous dupent ; dans le second, il est avéré que l'esprit peut parfois dominer la matière.

Quand nos néo-psychologues, psychomètres et psychophysiciens, qui peinent à objectiver la pensée, veulent passer de l'idéation rudimentaire, sensorielle, toute physique, telle que l'on peut l'observer chez les animaux supérieursou les humains bruts, à l'idéation consciente, réfléchie, voulue du philosophe, ils sont obligés de faire intervenir une foule de spéculations, prétendues lois, qu'ils ont dénommées : « lois d'association, de différenciation, de contiguïté, de reviviscence ; lois d'équilibration, d'inhihition, de coor dination, de solidarisation, de totalisation, d'unification,

' Brunsch., 43o bis, F0 47.

2 Brunsch., 23o, F0 17.

A PROPOS DE L.V PSYCHOLOGIE DE PASCAL gi

pour aboutir à une loi d'organisation, c'est-à-dire à l'automatisme psychique ».

Vraiment, il ne suffit pas de nier l'âme pour n'être pas fou, ou tout au moins visionnaire. N'est-ce pas là des abstracteurs de « quinte essence » d'un nouveau genre? Et que l'on entend bien l'ironie de Pascal : « Il n'est point parfaitement clair que l'âme soit matérielle. »

En restant dans le domaine des faits, c'est encore Pascal qui constate :

De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un mouvement de vraie charité ' !

O 4*uyn', lueur falote ensemble et lumière pure, nous te voyons briller doucement, fout près de nous, à portée de main, semble-t-il, et si loin ! Le ravin qui nous sépare paraît étroit, mais il est sans fond, et, si nous essayons d'y descendre pour l'atteindre en remontant l'autre rampe, ton faible pouvoir éclairant cesse de nous guider et nous sombrons dans l'abîme scientifique, tout en perdant de vue le lambeau de bleu, ^uyrj, délicieuse, et grande, et folle ; je ne puis me résoudre à te confondre avec quelque danse, « le ballet2 », de mes cellules cérébrales. C'est toi, capricieuse, qui manies, non toujours à ta guise, cet instrument délicat ; c'est toi qui y plaques des accords et y fais résonner parfois de belles harmonies. Mais, ô divine, l'instrument est fragile et périssable ; la maladie le fausse et l'usure le déforme ; parfois même, dans tes emportements d'artiste, tu le surmènes prématurément ; alors il répond mal à tes aspirations, à tes élans, à ta passion du beau ; bientôt il répond à peine,

1 Brunsch., 793, F" 53.

1 Cf. Brunsch., 368, F0 433 ... Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits.

(j2 LA MALADIE DE PASCAL

ou avec de telles dissonances, qu'indignée ou navrée, tu le sauves en gémissant.

Non que l'on puisse nier une solidarité intime de notre spiritualité et de notre animalité. On ne saurait les dissocier et, à la limite, faire le départ de leur champ respectif. On peut même penser que les spiritualistes ont fait trop belle la part de l'âme. L'éternuement, ce type des réflexes, bien qu'il soit impossible de concevoir que deux et deux font quatre, au moment précis où l'on en est secoué, qui « absorbe toutes les fonctions de l'âme aussi bien que la besogne1 », comme le dit Pascal, en est évidemment bien distinct. Mais ce n'est pas toujours aussi facile.

Il y a cependant de nombreuses raisons seientiliques de croire que nous sommes plus « bête qu'ange », « automate plus qu'esprit- ». Outre les réflexes vitaux, l'animalité peut encore revendiquer, avec de nombreuses et plausibles raisons, tous les phénomènes de sensibilité et de mémoire organiques, d'idéation et de cérébration inconscientes, de cette apparente volonté enfin qui n'est que la résultante d'inconscientes volitions.

Mais le raisonnement de Pascal reste toujours irréfragable :

N'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se

connaît soi-même; il ne nous est pas possible de connaître comment elle se connaîtrait3 .

Et encore :

Les philosophes qui ont dompté leurs passions, quelle matière l'a pu faire?4

1 Brunsch., 160, F0 i5g.

2 Brunsch., 252, F0 ig5.

3 Brunsch., 72, F0 359.

* Brunsch., 349, F» 393.

A PROPOS DE LA PSYCHOLOGIE DE PASCAL g3

La connaissance de notre propre misère intellectuelle, la faculté de nous déterminer résolument, la possibilité de nous renoncer, il n'est point de réflexe de réflexes intracérébraux capable de nous les expliquer.

Ces fragments de Pascal sont assez explicites pour permettre d'affirmer qu'il avait envisagé la question en philosophe et en savant avant de la résoudre en chrétien.

Voilà, pensons-nous, un premier point bien acquis — n'avons-nous pas l'air d'un enfonceur de porte ouverte? Mais tant de professeurs s'arc-boutent pour la clore — : un homme de science peut admettre le surnaturel sans risquer d'être traité de fou mystique par le commun des hommes de bon sens.

Mais, nous a-t-on dit encore, la folie de Pascal n'est pas là; elle est d'avoir voulu porter des démonstrations géométriques où elles n'avaient que faire, d'avoir essayé d'appliquer une dialectique rigoureuse à des questions qui n'en demandent point, qui ne la supportent point. — A ce compte, Pascal n'aurait eu qu'un moment lucide, celui de la nuit du 23 novembre i654 ; car, à ce moment, il abdiqua ; il sentit, il connut par intuition, et, pour cette nuit du moins, il n'essaya plus de se démontrer les raisons de sa foi.

11 n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison '.

D'autre part, quel homme prétendu normal n'a pas un petit coin, quelquefois le coin préféré, où il se réfugie en

1 Brunsch., 372, F° 214.

g4 LA MALADIE DE PASCAL

quelque folie, pour se délasser de sou plat bon sens? Quel, n'a pas fait, ne fait point son trou dans le sable pour essayer de l'emplir d'eau? Quel, n'est pas allé jusqu'à tuer le mandarin pour tenter de réaliser son rêve? N'est-ce point une banalité que la mentalité de tous les hommes est en équilibre instable, et qu'il suffit de s'apercevoir de cette instabilité pour n'être pas fou, comme c'est être irrémédiablement fou que de la méconnaître ? Serait-il inédit de voir tel homme de lettres, réputé pour son scepticisme aimable, atténuant d'un sourire toutes les affirmations qu'il se permet, se montrer inopinément intransigeant farouche sur un sujet où on ne l'attendait point?

Les aliénistes ne nous paraissent point avoir assez médité la parole admirablement sensée de Pascal, citée plus haut, sur la folie nécessaire de l'homme, et cette autre : « Qui voudrait ne suivre que la raison serait fou au jugement du commun des hommes '. »

D'ailleurs, n'y a-l-il pas une souveraine injustice à juger Pascal sur ses fragments, à proclamer les uns admirables, à présenter les autres comme élucubrations de fou? Quel écrivain résisterait à la production de tous les bégaiements de sa pensée, de toutes ses notes, de toutes ses impressions fugaces, de tous ses petits papiers? L' Apologie n'a pas été construite, et personne n'est en droit de dire, de penser même, que la construction, venant d'un Pascal, n'eût pas eu toutes les apparences d'une construction solide, dont il aurait éliminé les matériaux de second choix". Pieu-

' Brunsch., 82, F0 3Ga.

2 Ce 10 mai 173S. « J'ai lu depuis peu les Pensées de Pascal, qui n'avaient

point encore paru ; elles me paraissent confirmer ce que j'ai dit, que

ce grand génie avait jeté au hasard toutes ses idées pour en réformer une partie et employer l'autre. » Voltaire, Appendice à la XXV' Lettre philosophique. Gela est vrai; mais d'une autre façon que l'entendait Voltaire.

" On sait bien, avait dit l'abbé Dubos ( Réflexions critiques tur la poésie

A PROPOS DE LA PSYCHOLOGIE DE PASCAL i).")

sèment on a tout recueilli : les notes incomplètes, les memoranda incompréhensibles pour d'autres que pour l'auteur, les mots isolés, les citations où s'accrochait une démonstration entrevue, et, après une lecture quelquefois rapide de tous ces fragments, on proclame, sans autre forme, que cela ne tient pas debout, que cela n'a ni queue ni tête, que c'est un spectacle pénible d'assister à un pareil effondrement.

Il faut vivre plus d'une heure avec Pascal pour le comprendre, ou plutôt pénétrer assez avant dans sa pensée pour ne le point méconnaître.

C'est ce qui est arrivé aux gens du xvmc siècle, à ces intellectuels dont Voltaire est le type, esprits irrémédiablement légers, « d'une ignorance encyclopédique », « vulgarisateurs élégants d'idées communes », qui ont inauguré, en France, le règne du plat bon sens et préparé le nivellement en bas, dont nous mourons. Ils ont essayé de nous léguer un Pascal à leur mesure, exaltant le géomètre et, dans le penseur, tout ce que Montaigne avait laissé de lui dans les Fragments. Ils ne se sont point aperçus que Pascal avait repensé Montaigne en chrétien austère, et semblent n'avoir tenu aucun compte de l'Entretien, paru cependant en 1728.

Pascal sceptique, tourmenté des affres du doute, est plus qu'un contresens, créé sans doute par le choix des Pensées de Condorcet, mais aussi, peut-être, par les mots de conversions, si souvent appliqués, par les uns et les autres, aux crises de 1646 et de i654- Les auteurs qui, avec Cousin, ont jugé du scepticisme de Pascal sur le membre de phrase : « Le pyrrhonisme est le vrai1 », auraient pu

et la peinture, 2e p., S. XXII, éd. 1760, t. II, p. 3i8), que celui des ouvrages de M. Pascal, que je cite (les Pensées), est composé d'idées qui lui étaient venues dans l'esprit, et qu'il avait jetées sur le papier, plutôt pour les examiner que pour les publier. » (Lettres philosophiques, édition critique, par G. Lanson, t. II, p. 244, Paris, 1909.) 1 Brunsch., ^32, F" fe5.

qu' LA MALADIE DE PASCAL

tout aussi bien l'accuser d'athéisme pour avoir écrit : « Athéisme, marque de force d'esprit1 ». Les uns et les autres n'auront pas lu le contexte.

Il ne faut point arracher Pascal de son xvna siècle, de son milieu, de son enlonrage, et le camper devant nous pour le juger avec notre mentalité de décadents incrédules ou de sceptiques amusés. C'est nous qu'il y faut transporter. Pascal était né d'une famille très chrétienne, où la foi n'allait pas sans les pratiques minutieuses. Beaucoup de chrétiens fervents actuels seraient tièdes au regard de ce qu'il a appelé sa tiédeur et sa sécheresse. Les conversions de 1646 et de i654 ne sont que des étapes : la première, vers l'ascétisme janséniste; la seconde, vers la sainteté. Car la mesure de la sainteté, c'est la capacité de renoncement.

Et Pascal ne croit pas seulement vivement, comme la majorité des chrétiens de son temps, il croit inébranlablement, ou plutôt, il croit simplement en Jésus-Christ, en son Eglise, aux conciles, au pape'-, aux dogmes, aux sacrements ; il croit aussi au diable et à son intervention constante dans les affaires humaines ; il pense qu'on peut deviner l'avenir par un art diabolique (P. Lettres 8 et 10) ; que le diable est « le chef et le roi du monde ennemi de Dieu » (P. Lettre i4) ; que » Jésus-Christ a mis l'honneur à souffrir; le diable, à ne point souffrir » (ibid.J; que « ceux qui sont enfants du diable, ex pâtre diabolo, qui a été homicide dès le commencement du monde, suivent les maximes du diable » fibid.). A plus forte raison, croyant à la puissance du diable, croit-il fermement à la manifestation possible de la puis-

1 Brunsck., auô, F0 61.

2 On a dit, et rien ne parait plus probable, que la bulle d'Alexandre Vil (iG octobre i656), qui ne fut reçue à Paris que le 17 mars 1(157, interrompit la XIX0 Provinciale. Rome avait parlé et Pascal se tut. (Voir G. Lanson, Bévue d'Histoire littéraire de la France, janvier 1901).

sance de Dieu par le miracle. Il fait allusion au miracle de la Sainte Epine, dans sa seizième lettre, et il le tient pour certain. Comment n'aurait-il pas regardé comme des articles de foi intangibles les miracles évangt'liques?

Mais il suffit que les Petites Lettres aient paru fronder la religion aux yeux des libertins du xvnr siècle (et les Jésuites n'avaient pas manqué de prévoir ce résultat des attaques qui ne s'adressaient qu'à la casuistique), pour que les Provinciales soient mises à part dans l'œuvre de Pascal, sur un piédestal, où le Pascal géomètre, le Pascal de bon sens se retrouve tout entier. Et, néanmoins, le Pascal fou ne laisserait pas d'y reparaître, de temps à autre, si Pascal est fou toutes les fois qu'il pense en chrétien fervent. Nul n'admire plus que nous le style et les qualités littéraires de ce chef-d'œuvre de la langue française ; mais, quant au fond, nous sommes bien obligé de reconnaître que Pascal y a travaillé sur des documents de seconde main1.

La première et la plus indispensable façon de comprendre Pascal, c'est de ne pas le disséquer tout d'abord et d'en prendre avant tout une impression d'ensemble. Comme tout homme, Pascal est « divers », mais c'est le moins « ondoyant » qui soit. C'est un miracle de cohérence et c'est la foi chrétienne qui fait la cohérence des Fragments, comme elle fait la cohérence des phrases hachées du Mémorial. C'est cet excès de cohérence même qui l'a fait traiter de fou par ceux qui n'ont pas fait effort pour le comprendre. M. Boutroux voit clairement en redisant avec Gilberte Périer : « Persuadé que le plus grand bienfait des sciences était de nous mettre en possession de méthodes propres à

1 Cf. G. Lanson (Revue d'Histoire littéraire de la France, 19001 : « MM. de Port-Royal avaient trouvé tout ce qu'il y avait à dire sur la morale des Jésuites; mais ils n'avaient pas trouvé le moyen de le dire. Ils connaissaient la mine et l'exploitaient. Pascal a dessiné et bâti l'édifice. »

q8 LA MALADIE l>K PASCAl

démontrer, autant qu'elles peuvent L'être, les vérités de la religion, il prétendil faire voir en ce sens que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indiscutables. "

Si c'est là de la folie, et beaucoup le prétendent, c'est au moins la seule folie dont on puisse taxer Pascal. Beaucoup d'autres penseront, à l'encontre des premiers, que jamais il ne fut si raisonnable. Cela prouve simplement que, de tous temps, les hommes intelligents se sont divisés en deux grandes catégories : des esprits analytiques, qui n'ont de regard que pour les phénomènes accessibles aux sens ; des esprits synthétiques, que tourmente le besoin de constructions définitives. Il est à remarquer toutefois que les premiers, tout en estimant avec Vigny que « les synthèses sont de magnifiques sottes », n'ont pas toujours la sagesse de s'en préserver. C'est que les synthèses seules sont incitatrices des grandes actions et des grandes découvertes. Les analyses, souvent décevantes, sont, de plus, paralysantes. Certes « l'homme peut plus qu'il ne sait » (Cl. Bernard) ; mais ce qu'il pressent, au delà des faits, reste au-dessus de son pouvoir. Inconsciente ou non, cette prescience le domine.

Pascal fut, incontestablement, des premiers par ses travaux géométriques ; non moins incontestablement il fut des seconds dans les Fragments de ses Pensées. Mais ce que quelques-uns oublient trop, c'est qu'il ne fut point, successivement ou alternativement, un génie analytique et un génie synthétique, qu'il ne fut point d'abord un géomètre, puis un métaphysicien, mais simultanément. L'esprit d'analyse, chez lui, n'atteignit jamais une acuité pareille à celle qu'il déploya dans les Provinciales et la solution de la Cycloïde, travaux postérieurs à la nuit du 2 3 novembre i654 et concomitants des Pensées sur la Religion chrétienne.

La pirouette de Condorcet : « L'auteur de la Roulette en a fait quelques-unes ; le reste est l'ouvrage de l'auteur de Y Amulette », est donc en pure perle. Elle a tout juste, en psychologie, la valeur que les considérations anatomiques, par quoi nous avons vu que La Mettrie décidait de la folie de Pascal, ont en physiologie. C'est le même cerveau qui concevait en même temps la solution de la Cycloïde et le Mystère de Jésus. Le récit de Mmc Périer ne laisse pas de doute sur ce point. D'ailleurs, à bien examiner le témoignage de Jacqueline et surtout celui de Pascal lui-même1, l'opinion de V. Giraud que, dès 1648, Y Apologie hantait l'esprit de Pascal, apparaît comme très probable.

Mais que parlons-nous d'esprits analytiques et d'esprits synthétiques? Pascal a bien mieux dit et montré le fort et le faible des meilleurs esprits.

Diverses sortes de sens droit Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c'est une droiture de sens. Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes

Il y a donc deux sortes d'esprits : l'une de pénétrer vivement et profondément les conséquences des 'principes, et c'est là l'esprit de justesse; l'autre de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c'est là l'esprit de géométrie. L'un est force et droiture de l'esprit, l'autre est amplitude d'esprit. Or, l'un peut bien être sans l'autre, l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible 2.

Pascal est désespérant de bon sens et de pénétration : « Les géomètres qui ne sont que géomètres ; les fins qui ne sont que fins » apprendront toujours à son école ce qui leur

1 Je lui dis ensuite ^àM.de Rebours] que l'on pouvait suivant les principes mêmes du sens commun, démontrerbeaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires, et que le raisonnement bien conduit portait aies croire, quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonnement. (Lettre de Pascal ù Mme Périer, du 26 janvier 1648.)

2 Brunsc'i.. 2, F0 21 3.

BIBUOTHECA

ion LA MAI. AMI 1)1 PASCAL

manque. C'est Méré, un fin <|ni a'étail que fin; c'est Joseph Bertrand, un géomètre qui a jugé Pascal en géomètre1, et c'est Pascal qui réunit les deux esprits à leur maximum, jusqu'au génie. Quant aux esprits faux, qui, hélas ! sont légion » ils ne sont jamais ni lins, ni géomètres- ».

« Non seulement nous regardons les choses par d'autres côtés, mais avec d'autres yeux. » C'est encore Pascal qui prévoit ainsi, avec Montaigne, nos discussions actuelles, et qu'il peut se trouver des gens également avertis et de bonne foi, dont les jugements sont divers, sur un même sujet, parfois diamétralement opposés. Dans le cas présent, des philosophes, des littérateurs, des médecins, également amis des faits et les connaissant, continueront à voir dans le Mémorial, les uns, une Amulette mystique, les autres, une splendide élévation, et en Pascal lui-même, les premiers, un cerveau malade, les seconds, un magnifique esprit réellement maître d'un organisme torturé par la maladie. Si la raison se mesurait au nombre, nos adversaires en seraient accablés. Mais eux, qui sont l'exception, ne devraient éprouver que tendresse pour cette rayonnante exception que fut Pascal.

Il faut se limiter et ne pas s'exposer à ce que Pascal nous rappelle « le docteur qui parle un quart d'heure après avoir tout dit, tant il est plein de désir de dire3 ». Non qu'il n'y ait encore beaucoup à dire ; mais il faut s'y mettre à plusieurs et s'y reprendre à plusieurs fois.

Descartes avait formulé : Je pense, donc je suis ; Pascal a été plus pénétrant en développant : Ego vir videns, de Jérémie. Seul, l'homme se connaît misérable ; « mais il est bien grand puisqu'il le connaît4 ». — Ignorance qui se con-

1 J. Bertrand, Biaise Pascal, C. Lévy, 1891.

• Brunsch., 1, F0 40O.

3 Brunsch., îa, F0 i23.

* Brunsch., 4i(i, F0 161.

naît ; misère qui se connaît ; grandeur qui se soupçonne, c'est là ce « raccourci d'atome a ; c'est l'homme « roseau pensant ». Rien ne va contre. Ce sera le titre immortel des Pensées d'avoir démontré, autant qu'il se pouvait, et prévu l'impuissance des méthodesscientifiques, à résoudre? — non pas, — mais à poser rationnellement le problème de l'âme. Et s'il fallait enfin trouver quelque chose d'anormal dans le cas de Biaise Pascal, nous conviendrions qu'il fut anormalement, nous voulons dire démesurément grand.

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