‹ La Maladie de PascalChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Durant les soixante-dix années qui suivirent la mort de Pascal, ceux qui l'avaient connu et les générations d'après furent unanimes dans l'admiration de ce beau génie. Voltaire le premier traita Pascal de « misanthrope sublime1 » et, à sa suite, quelques philosophes de l'Encyclopédie, Condorcet et son thuriféraire Naigeon ~.

La Mettrie est le premier des médecins qui a qualifié

1 « J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misantrope sublime : j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchans, ni si malheureux qu'il le dit. » (Vingt-cinquième lettre, .Sur les Pensées de M. Pascal.) Les Lettres philosophiques ont été écrites de 1728 à 1 7.Î4- (Lettres philosophiques, par M. de V... A Amsterdam, chez E. Lucas, « au Livre d'Or », Paris, F. et R. Josse, 1734, in-8 de 124 P-> plus 56' p., cotées de 1 à 57, pour la vingtcinquième Lettre.)

2 Naigeon, le singe de Diderot, m'a toujours paru un de ces solennels imbéciles, comme la première révolution en a tant produit, à qui s'applique le mot cinglant de E. Faguet (je crois) : « Le châtiment de Voltaire est d'être devenu le dieu des imbéciles ».

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Pascal de fou. La citation1 que nous en faisons suffira aux médecins actuels pour juger de la valeur scientifique de L'attaque. Klle porte en elle-même sa réfutation.

En i84o\ Prosper Paugère venait de faire paraître les originaux des Pensées et des manuscrits des Guerrier ; Lélut, médecin de la Salpêlrière, membre de l'Institut (Sciences morales et politiques), documenté par Faugère et guidé par Cousin, fil paraître Y Amulette de Pascal2. La haute situation de ce médecin donna à ce mémoire un grand retentissement. Pour Lélut, Pascal était un mélancolique hypocondriaque, et les lésions trouvées à l'autopsie de son cerveau lui « paraissaient avoir constitué un double ramollissement local de sa substance, dans lequel ou autour duquel se serait fait quelque épanchement de sang ».

La question sommeilla jusqu'en 1899. A cette époque parurent dans les Annales médico-psychologiques, deux mémoires : le premier, de M. le Dr Albert Regnard, sur le thème plus général Génie et Folie, examinait le cas particulier de Pascal3 et concluait : « Quant à la nature de la

1 Œuvres philosophiques de M. de la Mettrie. A Amsterdam, MDCCLXXI V. 3 vol. in-12, t. III. L'Homme machine, p. 48- — Texte : « ... S'ils sont déchirés par la mémoire même de leurs actions, pourquoi effrayer l'imagination des esprits faibles par un enfer, par des spectres et des précipices de feu, moins réels encore que ceux de Pascal. » En note: h Dans un cercle ou à table, il lui fallait toujours un rempart de chaises, ou quelqu'un dans son voisinage du côté gauche, pour l'empêcher de voir des abymes épouvantables, dans lesquels il craignait quelquefois de tomber, quelque connaissance qu'il eût de ces illusions. Quel effrayant effet de l'imagination, ou d'une singulière circulation dans un lobe du cerveau! Grand homme d'un côté, il était à moitié fou de l'autre. La folie et la sagesse avaient chacune leur département, ou leur lobe, séparé par la faux. De quel côté tenait-il si fort à MM. de Port-Royal? »

2 V Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations, par F. Lélut, membre de l'Institut, médecin en chef de la troisième section des aliénés de l'hospice de la Salpctrière. A Paris, J.-B. Baillière, in-8, 371 p.,

3 Dr Albert Regnard, Génie et Folie (Annales médico-psychologiques, p. 26 et sqq, 1899.

maladie, il paraît s'être agi d'un cas de monomanie religieuse — ou délire partiel d'ordre religieux — avec hallucination chez un héréditaire, chez un hystérique, dirait Charcot. »

Peu après paraissait le mémoire de M. le Dr Binet- Sanglé1, qui déclarait Pascal atteint et convaincu de neurasthénie grave.

Depuis dix ans, les travaux des pascalisants se sont multipliés ; quelques documents nouveaux, quelques leçons nouvelles ont été mis au jour. Un très grand nombre de ces travaux ont paru dans la Revue d'Histoire littéraire de la France. Des érudits, de 'la valeur de MM. G. Michaut, G. Lanson, A. Gazier, L. Brunschvicg et de tant d'autres collaborateurs de cette Revue, ont mis leurs soins à nous donner des textes de plus en plus dépouillés des fautes de lecture des nombreuses éditions antérieures; des critiques, tels que MM. Boutroux et V. Giraud, nous ont fait pénétrer, de plus en plus avant, dans la pensée de Pascal et nous ont montré les multiples faces de son génie. Aidé de tous ces documents, mais surtout de Pascal lui-même, nous avons entrepris de reviser le procès, injuste selon nous, que les médecins aliénistes ont fait à son génie.

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