I. — L'Observation
Le seul moyen médical de porter un jugement sur la maladie de Pascal, qui ait quelque chance de n'être point fantaisiste, c'est de dresser son observation. Si cette observation était, d'un bout à l'autre, médicale, et si elle était suivie d'un procès-verbal médical d'autopsie, la vérité apparaîtrait d'elle-même. Ce ne peut être le cas de Pascal : d'abord, parce que nous n'avons que des récits de personnes
1 La Maladie de Biaise Pascal (Annales médico-psychologiques, 1899, p. îjjetsqq.)
m la MALADIE l>l PASCAI
étrangères à la médecine; en second lien, parce que l'autopsie pratiquée, mais non recueillie par des médecins, se perd en détails oiseux et est incomplète. Nous en sommes réduits, pour cette reconstitution, aux renseignements tournis par Gilberte Périer, Jacqueline Pascal, Marguerite Périer, Bœurs et nièce de Biaise, aux rares indications de Pascal lui-même, au Recueil d'Ulrecht, et à quelques mentions incidentes et éparses.
Aîné dune famille de six enfants, Etienne Pascal, père de Biaise, né en i588, mort le 24 septembre i65i, a vécu une vie normale de soixante-trois ans, sans autre maladie, avant la dernière, qu'une luxation de la hanche ou, plus probablement, une fracture du col du fémur, suite d'une chute sur la glace. Etienne était fils de Martin, receveur des tailles, puis trésorier de France, lequel avait épousé une demoiselle Pascal (de Mons), descendant peut-être d'un ancêtre commun. Jean Pascal, père de Martin, était un bon bourgeois de Clermont, marchand de papiers en gros, qui fut élu échevin de sa ville. La consanguinité du mariage de Martin Pascal, étant contestée, nous ne relevons rien d'anormal dans l'ascendance paternelle de Biaise.
En 1 616, Etienne Pascal épousa Antoinette Begon et en eut, en quelques années, quatre ou cinq enfants : Anthonia et peut-être un autre fils, morts en bas âge ; Gilberte, dame Périer, née le 3 janvier 1G20, morte à Paris, le 25 avril 1G87, âgée de soixante-sept ans ;
Biaise, né le 1 g juin 1623, mort à Paris le 19 août 1662;
Jacquette ou Jacqueline, née le 4 octobre 1625, morte à Port-Royal, le 4 octobre 1661, âgée de trente-six ans.
Antoinette Begon mourut jeune, en 1626, à l'âge de vingt-six ans. Le Recueil d'Utrecht nous dit, d'après Marguerite Périer : » Elle avait aussi beaucoup d'esprit et elle était très pieuse et très charitable. » C'est malheureu-
sèment tout ce que nous savons d'elle. Il est à présumer que la tare physique des enfants d'Etienne leur vint du côté maternel. Sa famille était originaire de Gerzat et de souche rurale. Elle était née à Glermont, d'un marchand bourgeois, de la paroisse de Saint-Adjutor, au faubourg des Gras (E. Jaloustre).
La lare se retrouve dans les enfants de Gilberte : Etienne Périer meurt à trente-huit ans; Jacqueline, à cinquante et un ans; Marie, à deux ans ; Biaise Périer, à trente et un ans ; Louis (l'abbé), à soixante-deux ans ; Marguerite1 seule atteignit l'âge avancé de quatre-vingt-sept ans.
Quelle est la maladie qui fauche ainsi les jeunes d'une famille et rend les autres valétudinaires? On peut déjà la soupçonner a priori.
Un mot tout d'abord sur nos principaux témoins euxmêmes. Nous serons ainsi avertis du degré de créance que méritent leurs dires et leurs appréciations et, en passant, nous connaîtrons quelques particularités sur leur tempérament et leur santé.
Ils sont quatre : Gilberte Périer, Jacqueline Pascal, Marguerite Périer et Pascal lui-même.
Gilberte paraît avoir hérité le sens droit et calme de son père Etienne; c'est un témoin de premier ordre. Sa narration est claire, toujours exempte d'exagérations. Elle est précise, pondérée, réfléchie, attentive ; elle donne des dates le plus souvent exactes. Jacqueline l'appelle « ma fidèle ». M. Gazier a pu, sans exagération, la traiter d' « incomparable femme ». Elle a négligé volontairement des détails qui lui paraissaient oiseux, insuffisamment établis, ou sujets à contestation, tels que l'histoire de bonne femme leveuse de
4 Les dates données par Marguerite Périer sont presque toutes différentes de celles-ci et erronées. Marguerite a toujours fait preuve de plus d'imagination que d'exactitude. Tous ses récits sont émaillés d'à peu près,
l i LA MALADIE DE PASCAL
sort, recueillie par Marguerite. Sa piété est profonde, comme celle de toute cette famille; mais elle ne la faisait point passer avant ses devoirs d'état. Un passage de la Vie de i'.iscal est, à ce point de vue1, très caractéristique. Elle fut baptisée le 3 janvier 1620, se maria à vingt et un ans. « Ede était belle, bien faite et avait beaucoup d'esprit •> (Marguerite Périer). Elle eut de Florin Périer, son cousin, six enfants : Etienne, né en avril 1642, mort le 1 1 mai 1680: Jacqueline", née en 1 644» morte le <j avril 1 G < ) ~> : Marguerite, née le 6 avril [646, morte le 14 avril 1 ^33 : Marie, née en 1647, morte à deux ans; Louis (l'abbé Périer), né le •27 septembre i65i, mort le i3 octobre 1713, et Biaise, né en août i653, mort le i5 mars iG84- Quelques-unes de ses couches paraissent l'avoir mise en danger. Mais après une carrière de digne et sage mère de famille, elle meurt de mort subite, le 25 avril 1684, âgée de soixante-sept ans et quatre mois. Un portrait de Gilberte, conservé à l'hôpital de Glermont et publié par M. Jaloustre, nous la montre avec quelques traits du visage de son frère Biaise.
Jacquette ou Jacqueline, née le 5 octobre 1623, mourut religieuse de Port-Royal, le 4 octobre 1661, âgée de trentesix ans. Très intelligente, très précoce, d'une imagination vive, elle rima de bonne heure, sans pour cela qu'on puisse la croire poète3. En i638, elle eut la petite vérole et « en
1 « 11 eut bien voulu que je me fusse consacrée à leur rendre unseryice ordinaire (aux pauvres)... Il m'y exhortait avec un grand soin et à y porter mes enfants. Et quand je lui disais que je craignais que cela ne me détournât du soin de ma famille... » fMmo Périer, Vie de Pascal).
• Marguerite Périer dit de sa sœur Jacqueline : << Elle a toujours vécu dans un très grand éloignement du monde et continuellement accablée de maladies. Elle était d'une humeur fort sérieuse et même assez particulière. Elle ne voyait personne. Toute son occupation était délire et prier » (Mémoires de Marguerite Périer).
3 Bien qu'elle ait remporté, ou à cause qu'elle a remporté, à l'âge de quatorze ans, « le prix de vers, qui se donne chaque année le jour de la
PREMIÈRES tTAPES DU MAL l3
resta toute gâtée ». Elle était menue, frêle et « de fort petite taille... Quoiqu'elle mangeât des mêmes viandes que nous, c'était néanmoins en si petite quantité que, comme elle restait d'un tempérament fort délicat, elle diminua par là ses forces et ruina son estomac... » (Gilberte). D'une piété ardente, depuis 1646, époque de la conversion de la famille Pascal au jansénisme, elle n'eut point, dès lors, d'autre désir que celui du cloître, où elle entra, après la mort de son père, malgré une certaine opposition de Biaise, le 4 janvier i65a. Jacqueline et Biaise ont beaucoup de points communs : tous deux sont très intelligents et très précoces ; tous deux sont de tempérament délicat ; tous deux ont des troubles digestifs ; tous deux sont émaciés, tous deux sont d'une piété que l'on pourrait qualifier d'excessive ; tous deux enfin, et c'est un point important, ont été atteints de maladies diverses d'apparence, mais que les médecins connaissent pour pousser sur le même terrain tuberculisable : le carreau et la variole. Marguerite Périer est la seule macrobienne de cette famille, où l'on meurt jeune. Elle naquit en 1646, de Florin Périer et de Gilberte Pascal, « qui étaient cousins germains et fils des deux sœurs » ; elle entra comme pensionnaire à Port-Royal, à la fin de i653. Le 24 mars i656 est le grand jour de sa vie : par le miracle de la Sainte Epine1, elle est
Conception à Rouen, où l'on envoie de toute la France des pièces de poésies ». (Rec. d'Utr., p. 248). Nous n'avons de Jacqueline Pascal qu'un portrait de Port-Royal (sœur Sainte-Euphémie), reproduit par M. Gazier; rapproché du portrait à la sanguine de Biaise Pascal par Doraat, la ressemblance est manifeste.
1 Ce que fut Marguerite Périer enfant, nous ne pensons pas pouvoir en donner une meilleure idée qu'en relatant ici le miracle de la Sainte Epine, d'après le Recueil d'Uirecht, p. 283 et sqq.
La relation de Jacqueline Pascal vaut d'être citée dans ses passages essentiels : « Vendredi 24 mars i656. M. de la Potherie, Ecclésiastique, envoya céans à nos mères un fort beau Reliquaire, où est enchâssé dans
i \ LA MAI uni; DE PA8< m
guérie d'une fistule lacrymale, ancienne drju. après une adoration et l'attouchemenl de celle relique. Klle fut peinte el représentée devant la Sainte Epine et le tableau est resté
un petit .lu- il de vermeil un éclal d'une Epine de la ainte Couronne. Afin que toute notre Communauté eul la consolation de le voir avant qui; de le rendre, on le mit sur un petil autel... el toutes les Sœurs l'allerenl baiser à genoux... après quoi tous 1. j allèrent L'une après l'autre. Ma
Sœur Flavie leur Maîtresse voyant approcher Margot qui en étoit tout proche, lui lit signe de faire loucher son oeil, et elle-même prit la sainte Relique et l'y appliqua sans réflexion. Chacun s'étant retiré, on la rendit à M. de la Pothei ie
« Sur le soir, ma Sœur Flavie, qui ne pensoit plus à ce qu'elle avoit fait, il qui disoil à une de ses petites sœurs : « Monveil est guéri; « il ne me fait plus de mal. » Ce ne fut pas une petite surprise pour elle; elle s'approcha et trouva que celte enflure du coin, qui etoit le matin grosse comme le bout du doigt, fort longue et fort dure, n'y étoit plus du tout, et que son œil qui l'aisoit peine à voir avant l'attouchement de la Relique, parce qu'il étoit fort pleui-eux, paroissoit aussi sain que l'autre, sans qu'il fut possible d'y remarquer aucune différence. Elle le pressa, et au lieu qu'auparavant, il en sortoit toujours de la boue, ou au moins de l'eau bien épaisse, il n'en sortit rien non plus que du sien propre... Elle ne s'en promil rien néanmoins et se contenta de dire à la Mère Agnès ce qui en étoit, attendant que le tems fit connoitre si 13 guérison est aussi véritable qu'elle paroi I.
« La mère Agnès eut la bonté de me le dire le lendemain et comme on n'osoit espérer qu'une si grande merveille se fût faite en si peu de tems, elle me dit que si la petite conlinuoit à se bien porter et qu'il y eût apparence que Dieu la voulût guérir par cette voie, elle prierait bien volontiers M. de la Polherie de nous refaire la même faveur qu'il nous avoit faite en prêtant la Relique, pour achever le Miracle. Mais jusqu'ici il n'a pas été nécessaire, car encore qu'il y ait huit jours que cela soit passé... il n'y ;> pas en elle la moindre trace de son mal...
« M. Dalencé (Martin Dalencé, chirurgien), a vu Margot et a jugé la guérison pleine et miraculeuse ; mais il a remis à huit jours pour en assurer... »
Voilà le fait : la guérison ne fut point instantanée. Dans une lettre suivante, Jacqueline dit que les médecins et chirurgien Renaudot, Desmarets et Dalencé avaient constaté antérieurement « qu'elle avait non seulement le coin de l'œil, mais le dessous et la joue visiblement enflés... » ; or, si tout cela avait disparu instantanément, à l'attouchement de la Relique, Marguerite, ses compagnes, ou les Sœurs s'en fussent aperçues, soit immédiatement, ou en sortant de la chapelle, ou dans la cour de récréations.
Peut-être ne s'agissait-il que d'une tumeur lacrymale '.' Probablement
PREMIÈRES ÉTAPES DU MAL l5
longtemps à Port-Royal. Elle en sortit en i665 et vécut « en religeuse dans la maison paternelle, comme l'étaient autrefois les Vierges consacrées à Dieu dans les premiers
sur l'avis d'un chirurgien de ses amis, Sainte-Beuve a soupçonna qu'il pourrait bien, en effet, ne s'être agi que d'une tumeur lacrymale. Il avait été frappé, comme nous le sommes nous-même, du temps de réflexion qu'a nécessité l'affirmation du fait miraculeux et du peu d'importance que Sœur Flavie attacha tout d'abord au conlact de la Relique avec le mal, puisqu'elle ne prit point la peine de s'assurer du résultat immédiat.
Quand le chirurgien Dalencé vint, sept jours après, visiter Marguerite Périer, sa surprise est gentiment racontée par Jacqueline et je lui laisse la parole, parce que, sous sa plume, c'est délicieux :
" M. Dalencé est venu le 'Si au matin ; on la lui a présentée sans lui rien dire. 11 s'est mis à la regarder de tous côtés, sans lui rien dire ; il lui a pressé l'oeil ; il lui a fait entrer sa spatule dans le nez, et à tout cela il était bien étonné de ne rien trouver du tout. On lui a demandé s'il ne se souvenait pas du mal qu'il avail vu ; il a répondu bien naïvement : C'est ce que je cherche, mais je ne le trouve plus. Je l'ai prié de regarder dans la bouche. Il l'a fait; il y a porté sa spatule, et il a si peu trouvé qu'il s'est mis à rire et a dit : Il n'y a rien du tout. Sur cela, ma Sœur Flavie lui a dit ce qui s'était passé. Il le lui a fait répéter plus d'une fois, car c'est un homme fort sage et prudent ; et après avoir écouté paisiblement et demandé si cela s'en était allé sur le champ, et l'enfant même ayant répondu qu'oui, il a dit qu'il donnerait, quand on voudrait, son atteslation qu'il était impossible que cela se fût fait sans Miracle. »
On surprend ici la genèse de la légende de la guérison instantanée, et l'enfant qui ne s'était aperçue que le soir de l'affaissement de sa tumeur, est bien aise, sept jours après, d'entrer dans le rôle de miraculée.
Le miracle de la Sainte Epine fut suivi de beaucoup d'autres, dont on ne se souvient plus. Port-Royal ne manqua pas de leur donner cependant toute la publicité possible; Dieu favorisait évidemment la sainte maison. Si les Cinq Propositions avaient eu encore des adhérents, après la condamnation de Rome, Dieu n'aurait pas manqué de se retirer de « ce nid de l'erreur ».
Au reste les temps étaient aux miracles et non seulement les fervents catholiques, mais tous, grands et petits, des xviE et xvii0 siècles, étaient avides de merveilleux, portés à la croyance de l'intervention incessante de l'action divine dans les affaires humaines.
Etienne Pascal, le savant, le magistrat à l'esprit pondéré et géométrique, croyait à la sorcière, qui devait lever le sort jeté à son fils Biaise, et, si l'on se reporte à l'une des lettres de M, de Brienne à Mrao Périer (16 novembre 1668), on y lit :
« On m'a dit que vous saviez des histoires admirables de songes, sortilèges, apparitions. J'en fais un petit recueil et je voudrais que vous puis-
l6 I.a MALADIE Dl PASCAL
siècles » (Recueil d'Ulrechl., p. 343), s'occupant d'œuvre9 pieuses, brodant des voiles de calice et des nappes d'autel. Elle se fixe définitivement àClermonl pour remplacer auprès
siez voir ce que j'ai déjà écrit. Je ne mets rien dans mon livre que de très
exact et de très vrai et le plus circonstancié que je puis Toutes ces
choses, lorsqu'elles sont véritables, sont de grandes preuves de la religion.
<( Faites-moi, à propos de cela, faire une copie du billet qu'on trouva sur M. Pascal, dont M. de Roannez m'a parlé, figuré comme il est, feu, fiai jour de Saint Chrysogone, etc. Je serais bien .use de l'avoir »
Pour en revenir au miracle de la Sainte Epine, s'il éLait prouvé qu il s'agissait très nettement d'une fistule lacrymale, sa guérison spontanée, même non instantanée, en huit à dix heures, constituerait vraiment un fait inouï. Mais la simple tumeur lacrymale peut s'affaisser très rapidement , en quelques heures, par l'ouverture spontanée et se réparer très rapidement aussi, en quelques jours, chez un enfant.
Nous devons toutefois à l'impartialité de reproduire ici la pièce qui a pu donner à Port-Royal la certitude du miracle. Sa bonne foi est donc hors de cause.
Les Médecins et Chirurgiens, qui avaient eu connaissance de la maladie et qui étaient des plus fameux [en note : MM. Charles Bouvard, premier médecin du Roi, Jean Iiamon, Isaac et Eusèbe Renaudot, Médecins; et Pierre Cressé, Martin Dalencé et Etienne Guillard, Chirurgiens], donnaient, le 14 avril [i656), leur certificat, où ils disent qu'ils ont « vu plusieurs et diverses fois, séparément et ensemble, la Damoiselle Marguerite Périer, laquelle ils ont trouvée malade et incommodée depuis trois ans et demi, d'un ^Egilops ou fistule lachrymale en l'œil gauche, de la grosseur d'une noisette, avec intempérie de la peau et inondation, la matière sanieuse sortant par l'œil, le nez et le palais, tellement fœtide et puante qu'on était contraint de la séparer des aulres Pensionnaires, encore qu'elle eût été pansée et traitée pendant dix- huit mois, sans aucun bon succès, le mal allant toujours en empirant ; jusqu'à ce que l'ayant derechef visitée depuis trois semaines, immédiatement après les symptômes susdits, lorsque buivant leur résultat on était prêt d'y apporter les derniers remèdes, ils l'avaient trouvée, et séparément et ensemble, comme ils la trouvaient encore à présent, entièrement guérie non seulement de la fistule lachrymale, mais aussi de la carie des os, de la puanteur qui l'accompagnoit, et de tous les autres accidents qui en étaient inséparables ; et comme cette guérison faite ainsi en un instant, d'une maladie de cette importance, ne peut être qu'extraordinaire, de quelque façon qu'on la veule (sic) prendre, ils estiment qu'elle surpasse les forces ordinaires de la nature et qu'elle ne s'est pu faire sans Miracle : ce qu'ils assurent être véritable ».
Mais ce qui a achevé de nous mettre en garde, c'est le récit que fait du même événement la mère Angélique, un mois et demi après environ
de son frère l'Abbé, sa sœur Jacqueline, morte le 9 avril i6g5. L'abbé Périer meurt à son tour le i3 octobre 17 1 3. Elle survécut à tous les siens '.
(commencement de mai i656) (Sainte-Beuve, P.-R., t III, p. 174); elle écrit : « Comme ce vint aux Pensionnaires, leur maîtresse prit le Reliquaire, de peur qu'elles ne le fissent tomber; et comme une petite de dix ans s'approcha, qui avait un ulcère lacrymal si grand qu'il lui avait pourri
l'os du nez il vint à cette religieuse une pensée de dire à cette enfant :
« Ma fille, priez pour votre œil »; et faisant toucher la Relique, au même moment, elle fut guérie. A quoi on ne pensa point pour tout à l'heure, chacun n'eut attention qu'à la dévotion de la Relique. Après la cérémonie, cette enfant dit à une de ses petites soeurs : « Je pense que je suis guérie. » Ce qui se trouva si vrai, qu'on ne pouvait reconnaître auquel de ses yeux avait été le mal. »
Une dernière remarque, Sœur Flavie, la maîtresse des Pensionnaires avait le plus vif désir de se rendre utile ; plus tard, on parle des services qu'elle avait rendus à la Communauté; mais on l'accuse d'ambition, de vouloir devenir abbesse, on va jusqu'à parler de ses trahisons (Rec. d'Ut., p. 5o3).
Cette note était écrite quand il m'est tombé sous les yeux une note de
l'ouvrage de Strowski, où il dit de Marguerite Périer : « Je l'ai si
souvent trouvée trompée et trompeuse. »
M. Elie Jaloustre a consacré à Marguerite Périer (Une nièce de Pascal, Marguerite Périer, d'après des documents inédits, Clermont, Louis Bellet, in-8, 76 p., 1901), une étude très documentée. Un portrait, publié dans cette plaquette, sur une mauvaise peinture de 1664, nous la montre à l'âge de dix-huit ans, en habit de novice de Port-Royal. Le haut du visage est beau et les yeux grands ; mais leur expression est celle d'une personne nerveuse ; la bouche, autant qu'on en peut juger, est petite, mais les lèvres manquent de sinuosité et de douceur; le menton paraît légèrement avalé. La loi de l'aumône, qu'il ne faut pas confondre toujours avec la charité, fut fidèlement observée par Marguerite Périer ; elle vécut avec une stricte économie et, fidèle à l'esprit de sa famille, elle attribua presque tout son bien en fondations pieuses et aux pauvres de l'Hôpital général de Clermont ; les quelques legs qu'elle fit, en outre, étaient autant d'aumônes déguisées pour la plupart. Les Pascal et les Périer furent toujours très secourables. Son testament est celui d'une personne qui, dans les affaires terrestres, possède une raison nette et une volonté très affirmée; ce qui n'est pas incompatible avec une grande imagination et un mysticisme profond. Ce n'est point à Lyon qu'on pourrait nier l'alliance de ces qualités opposées en apparence.
1 De mars 1700 à février 1702 (E. Jaloustre), elle remplit les fonctions de gouvernante des filles-servantes de l'Hôtel-Dieu de Clermont. Elle paraît avoir été très charitable, mais peut-être d'une humeur un peu réche, et
« Quelques années avanl sa mort, elle devint percluse de ses jambes, en sorte qu'elle était obligée de garder la maison, ne sortant que les fêteset dimanches, portée dans une chaise » (Recueil cTL'lrechl, p. 4°2)- H esl aisé de préciser. Le testament de Marguerite Périer, publié par M. Jaloustre, sur l'autographe conservé aux Archives hospitalières de Clermont, porte au début: « ...Etant dans une infirmité actuelle depuis plus de dix-huit mois...», et il est daté du « quatrième décembre mil sept cent vingt ». Or, elle mourut le 14 avril IJ33, âgée de quatre-vingt-sept ans. Elle est donc restée quinze ans percluse, juste le même temps que son oncle, Biaise Pascal, et probablement pour la même cause, le rhumatisme chronique.
Marguerite Périer est inexacte ; ses souvenirs qu'elle croit précis, sont des à peu près, souvent auréolés par sa foi ardente, fortement teintée de jansénisme. Je renvoie à la note sur le miracle de la Sainte Epine et aux nombreuses rectifications que signale M. L. Brunschvicg (Œuvres de Pascal, t. I).
Notre quatrième témoin est Biaise Pascal lui-même. Mais il s'est souvenu que « le moi est haïssable » ; il n'a fait mention de sa santé qu'à de très rares intervalles et d'une façon très discrète, au moins dans la correspondance que nous avons de lui. Son rare témoignage est de premier ordre, car il aima k vérité avec passion, et, en deux circonstances, il nous a paru décisif.
Nous suivrons l'ordre chronologique, donnant la parole successivement à tous nos témoins1.
[1625] Récit de Margueritb Périer. — Lorsque M. Pascal eut un an
janséniste très tenace. La mansuétude de Massillon aplanit les difficultés de ses derniers moments (E. Jaloustre).
1 Les lectures sont celles de MM. Brunschvicg et Gazier. Nous avons suivi l'orthographe actuelle presque partout.
PREMIERES ETAPES DU MAI. ig
(Mme Périer dit deux ans), il lui arriva une chose très extraordinaire il arriva que cet enfant tomba dans une langueur semblable
à ce que l'on appelle à Paris tomber en charlre; mais cette langueur était accompagnée dedeuxcirconstances qui ne sont point ordinaires : l'une, qu'il ne pouvait souffrir de voir de l'eau sans tomber dans des transports d'emportements très grands; et l'autre, bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvait soulfrir de voir son père et sa mère proches l'un de l'autre : il souffrait les caresses de l'un et de l'autre en particulier, avec plaisir ; mais aussitôt qu'ils s'approchaient, il criait, se débattait avec une violence excessive ; tout cela dura plus d'un an et durant lequel le mal s'augmentait ; il tomba dans une telle extrémité qu'on le regardait comme prêt à mourir l.
On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand'mère toujours présents, ne voulant s'en fier à personne; ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans que l'enfant revînt. Enfin, entre minuit et une heure, plus près d'une heure que de minuit, l'enfant commença à bailler; cela surprit extraordinairement : on le prit, on le réchauffa, on lui donna du vin avec du sucre; il l'avala ; ensuite la nourrice lui présenta le teton, qu il prit sans donner néanmoins des marques de connaissance et sans ouvrir les yeux ; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença à ouvrir les yeux et à connaître quelqu'un. Alors, voyant son père et sa mère l'un près de l'autre, il se mit à crier comme il avEfit accoutumé; cela fit voir qu'il n'était pas encore guéri, mais on fut au moins consolé de ce qu'il n'était pas mort, et environ six à sept jours après, il commença à souffrir la vue de l'eau. Mon grand-père arrivant de la messe, le trouva qui se divertissait à jeter de l'eau d'un verre dans un autre, dans les bras de sa mère; il voulut alors s'approcher, mais l'enfant ne put le souffrir, et peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de temps cet enfant fut entièrement guéri et remis dans son embonpoint, et depuis il n'eut jamais aucun mal.
1 Marguerite Périer nous raconte à ce sujet une histoire de sorcière, leveuse de sort, à qui son grand-père Etienne Pascal se serait adressé pour désensorceler son fils. Nous ne retiendrons de cette histoire que le fait d'une certaine crédulité de la part d'un esprit aussi ferme d'apparence que celui d'Etienne Pascal, à la fois magistrat distingué et bon géomètre, capable de discuter avec Descartes, Fermât et Roberval. Quand donc on vient suspecter la mentalité de Biaise Pascal, parce qu'il a cru un peu aisément au miracle de la Sainte Epine et au pouvoir des Reliques, on fait une erreur de jugement, en l'arrachant de son siècle, de sa famille, de son milieu, pour l'apprécier comme on ferait de l'un de nos contemporains.
20 I \ \i \i \ i . 1 1 : DE PASCAL
[i63j] RÉCIT de M"* Pbhjbr. — Une foi^ entre autres, quelqu un ayant, sans y penser, frappé à table un plat île faïence avec un couteau il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus, cela s'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le portant à en faire beaucoup d'autres sur les sons, il y remarqua tant de choses, qu'il en fit un traité à 1 âge de onze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné
Mais cet esprit qui ne pouvait demeurer dans ces bornes, dès
qu'il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnait des moyens de faire des ligures infailliblement justes, il se mit lui-même à
rêver à ses heures de récréation il poussa ses recherches si avant
qu'il en vint jusques à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Kuclide
[i63g] 11 trouvait dans cette science la vérité qu'il avait toujours
si ardemment recherchée Il y avançait tellement, qu'à 1 âge de
seize ans il fit un Traité des Coniques1
[i64i] H (Etienne Pascal) ne s'aperçut pas que les grandes et continuelles applications d'esprit dans un âge si tendre pouvaient beaucoup intéresser sa santé ; et, en effet, elle commença d'être altérée dès qu'il eut atteint l'âge de dix-huit ans. Mais comme les incommodités qu'il ressentait alors n étaient pas encore dans une grande force, elles ne l'empêchaient pas de continuer toujours dans ses occupations ordinaires; de sorte que ce fut en ce temps-là et à l'âge de dix-neuf ans, qu'il inventa cette machine d'arithmétique
[ 1 644] Mais cette fatigue et la délicatesse où se trouvait sa santé depuis quelques années, le jetèrent dans des incommodités qui ne l'ont plus quitté; de sorte qu'il nous a dit quelquefois que depuis l'âge de dix-huit ans, il n'avait pas passé un jour sans douleur. Ses incommodités néanmoins n'étant pas toujours dans une égale violence, dès qu'il avait un peu de repos et de relâche, son esprit se portait incontinent à chercher quelque chose de nouveau .
Il avait jusqu'alors été préservé, par une protection particulière de la Providence, de tous les vices de la jeunesse; et ce qui est encore
1 Chronologie (d'après L. Brunschvicg.) 1640. — Essai sur les coniques.
1642-1645. — Machine arithmétique.
1645. — Lettre dédicatoire de la machine arithmétique au chancelier Séguier.
1646. — Conférences sur le vide à Rouen.
plus étrange à un esprit de cette trempe et de ce caractère, il ne s'était jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la Religion, ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles, et il m'a dit plusieurs fois qu'il joignait cette obligation à toutes les autres qu'il avait à mon père, qui, ayant lui-même un très grand respect pour la Religion, le lui avait inspiré dès l'enfance, lui donnant pour maxime que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être de la raison l.
[Maladie de 1647] Récit de Marguerite Périer. — Pendant que mon grand-père était encore à Rouen, M. Pascal mon oncle, qui vivait dans cette grande piété qu'il avait lui-même inspirée à toute la famille, tomba dans un état fort extraordinaire, qui était causé par la grande application qu'il avait donnée aux sciences; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu'avec des potences; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on était obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l'eau-de-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent, les obligea de lui défendre toute sorte d'application ; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif .
j 1647] Récit de Mme Périer'. — Mon frère avait pour lors vingt-quatre ans, ses incommodités avaient toujours beaucoup augmenté, et elles vinrent jusqu'au point qu'il ne pouvait plus rien avaler de liquide à moins qu'il ne fût chaud, et encore ne le pouvait-il faire que goutte à goutte; mais comme il avait outre cela une douleur de tête comme insupportable, une chaleur d'entrailles et beaucoup d'autres maux, les médecins lui ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois, de sorte qu'il fallut prendre toutes les médecines en la manière qu'il en était capable, c'est-à-dire, les faire chauffer et les avaler goutte
à goutte. C'était un véritable supplice mais mon frère ne s'en
plaignait jamais
La continuation de ces remèdes avec d'autres qu'on lui fit pratiquer, lui apporta quelque soulagement, mais non pas une santé parfaite ; de sorte que les médecins crurent que pour se rétablir entièrement, il
1 Chronologie.
1G47, i5 novembre. — Lettre de Pascal à Périer sur l'expérience du Puyde-Dôme.
29 octobre 1647. — Réponse de Pascal au P. Etienne Noël.
1647, octobre-novembre. — Date présumée du fragment de préface sur le Traité du vide.
fallait qu'il dût renoncer à toute occupation desprit qui eût quelque suite, et i|u il cherchât, autant qu il pourrait, les occasions de se
divertir à quelque chose qui l'appliquât etqui lui fût agréable
[Mon frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil mais
enfin il le suivit, croyant qu'il était obligé de faire tout ce qui lui était possible pour remettre sa santé ' |
| -2.') septembre 1(1/17) Lettre de .1 vco.1 elini Pascai a M"" Pbhibb. — J'avais oublié à te dire que M. Descartes, fâché d'avoir été si peu céans, promit à mon frère de le venir revoir le lendemain a huit
heures M. Descartes venait ici en partie pour consulter le mal de
mon frère, sur quoi il ne lui dit pourtant pas grand'chose ; seulement il lui conseille de se tenir tous les jours au lit jusqu'à ce qu'il fût las d'y être, et de prendre force bouillons5
Nous fûmes embarassés toute la journée à lui faire prendre Bon
premier bain. 11 trouva que cela lui faisait un peu mal à la tête, mais c'est qu'il le prit trop chaud; et je crois que la saignée du pied. dimanche au soir, lui fit du bien, car lundy il parla fort toute la
journée, le matin à M. Descaries et l'après-dinée à M. Hoberval
et cependant il n'en eut point d'autre mal que de suer beaucoup la nuit et de fort peu dormir; mais il n'eut point les maux de tête que j'attendais après cet effort.
[26 janvier 1648] Lettre m: Blaise Pascal aMu"'Périer. — J'avais
dessein de te faire réponse sur la première que tu m'écrivis il y a plus de quatre mois ; mais mon indisposition et quelques autres affaires m'empêchèrent de l'achever. Depuis ce temps-là, je n'ai pas été en état de t'écrire, soit à cause de mon mal, soit manque de loisir ou pour quelque auLre raison. J'ai peu d'heures de loisir et de santé tout ensemble
[i65i] Hécit de Marguerite Périer. — Mon grand'père mourut, il (Pascal) continua à se mettre dans le monde avec même plus de facilité,
' Les mots et phrases entre [ ] sont du texte de 1684, publié par
M. Gazier.
2 Chronologie.
1648, février-mars. — Lettre de Pascal à M. le Pailleur.
104X, octobre-novembre. — Récit de la grande expérience de l'Equilibre des liqueurs.
i65i, 17 octobre. — Lettre de Biaise Pascal sur la mort de son père.
itir>2, avril. — Conférence scientifique de Pascal chez la duchesse d'Aiguillon.
io52, juin. — Lettre de Biaise Pascal à la reine Christine.
i653. — Date présumée du Discours sur les passions de l'amour.
étant maître de son bien; et alors après s'y être un peu enfoncé, il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-à-dire de prendre une charge et de se marier
[iGj3 Récit de Gii.berte Périer. — [11 avait alors trente ans et il était toujours infirme et c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la manière de vivre où il a étéjusques à la mort ]
-Mais la mortification de ses sens n'allait pas seulement à se retrancher ainsi de tout ce qui pouvait leur être agréable, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes. Il prit quatre ans de suite des consommés sans en témoigner le moindre dégoût
[i(>55] Lettre de Jacqueline a Blaise, 19 janvier 1655. — Mon très cher Frère, J'ai autant de joie de vous trouver gai dans la solitude, que j'avais de douleur quand je voyais que vous étiez dans le monde. Je ne sais comment M. de Saci s'accommode d'un pénitent si réjoui et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus raisonnables, au lieu de les expier par des larmes continuelles
Lettre de Jacqueline a M™" Périer, 2b janvier /<if>ô. — Ma très
chère Sœur Quelque temps devant que je vous en mandasse la
première nouvelle, c'est-à-dire environ vers la fin de septembre dernier, il vint me voir et, à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étaient grandes, et parmi toutes les choses qui contribuaient à lui faire aimer le monde et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il n'avait jamais été de la sorte
Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie
Notre nouveau converti pensa sérieusement, de son propre mouvement, pour plusieurs raisons, qu'une retraite de quelque temps, hors de chez lui, lui serait fort nécessaire
.. ..11 partit le lendemain de la fête des Rois, avec M. de Luines, pour aller en l'une de ses maisons où il a été quelque temps. Mais parce qu'il n'était pas là assez seul à son gré, il a obtenu une chambre ou cellule parmi les Solitaires de Port-Royal, d'où il m'a écrit avec une extrême joie de se voir logé et traité en prince, mais en prince au jugement de saint Bernard, clans un lieu solitaire où l'on fait profession de pratiquer la pauvreté en tout ce que la discrétion peut permettre.
24 I-A M \\ \ltll-: 1)1 P \SI. M.
Il assiste à toul l'Office depuis Primes jusqu'à Complics, sans qu'il sente la moindre incommodité de se lever a cinq heures du matin; et comme si Dieu voulait qu'il joignît le jeûne a la veille, pour braver toutes les règles de la médecine, qui lui ont tant défendu l'un et l'autre, le souper commence à lui faire mal a l'estmnach, de sorte que je crois qu'il le quittera
Récit de Gilbehte. — [Voilà comment il a passé cinq ans de sa vie,
depuis trente jusqu'à trente-cinq caries quatre années que Dieu
lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. Ce n'était pas proprement une maladie qui fut venue nouvellement, mais un renouvellement de ses grandes indispositions où il avait été sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de violence qu'enfin il y succomba ' ]
.. .. Un certain nombre de gens de [grande condition] et de personnes d'esprit le venaient chercher dans sa retraite Quoiqu'il
ne fût engagé dans les conversations que par des raisons toutes de
charité il ne laissa pourtant pas d'appréhender que l'amour-
propre ne lui fit prendre quelque plaisir à ces conversations Mais
l'esprit de mortification vint au secours et lui inspira d'avoir une
ceinture de fer pleine de pointes et de la mettre à nu sur sa chair toutes les fois qu'on le viendrait avertir que des Messieurs le demanderaient2. Il le fit et lorsqu'il s'élevait en lui quelque esprit de vanité, il se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres et se faire ressouvenir de son devoir
Ce furent ses infirmités qui l'empêchèrent de travailler davantage à son dessein (V Apologie). Il avait environ trente-quatre ans quand il
1 Chronologie.
i654 — Date probable de l'achèvement des Traités de l'Equilibre des liqueurs et de la Pesanteur de la masse de l'air.
29 juillet 1654. — Lettre de Pascal à Fermât (Règles des partis).
24 août et 27 octobre. — Seconde et troisième lettres de Pascal à Fermât.
Traité du triangle arithmétique et Traités connexes.
■j.'i novembre. — Mémorial.
i656, janvier, au 24 mars 1637. — Les Petites Letthes.
i658. — Histoire de la Roulette.
s Pratique conforme, semble-t-il, à l'usage de Port- Royal. Le Nécrologe de 1723 montre les solitaires des Champs « souvent vêtus d'un cilice ou ceints de chaînes de fer » (Note de L. Brunschvicg, loc. cit., I, p. 70). Florin Péricr portait aussi une ceinture de fer à pointes (voir Rec. d'Ut. p. 373) (i657).
commença de s'y appliquer et à la fin de l'année, c'esl-à-dire la
trente-cinquième, qui était la cinquième de sa retraite, il retomba dans ses incommodités d'une manière si accablante qu'il ne put plus rien faire les quatre années qu'il vécut encore, si l'on peut appeler vivre la langueur si pitoyable dans laquelle il les passa.
[i658] Récit de Marguerite Périer. — Pendant que M. Pascal travaillait contre les athées, il arriva qu'il lui vint un très grand mal de dents
il se mit au lit et son mal ne faisant qu'augmenter, il s'avisa pour se soulager, de s'appliquer à quelque chose qui pût lui faire oublier son mal. Pour cela il pensa à la proposition de la Roulette faite autrefois
par le P. Mersenne Il y pensa si bien qu'il en trouva la solution
Quand il cessa d'y penser, il se sentit guéri de son mal '
Récit de Mm° Périer. — Ce renouvellement des maux de mon frère
commença par le mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil
R lui vint une nuit dans l'esprit quelques pensées sur la roulette
elles lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de la roulette dont il fut lui-même surpris. Mais comme il y avait longtemps qu'il avait renoncé à toutes ces choses, il ne pensa pas seulement à rien
escrire Cette personne engagea mon frère à écrire tout ce qui lui
était venu dans l'esprit et à le faire imprimer.
R est incroyable avec quelle précipitation il a mis cela sur le papier. Car il ne faisait qu'écrire tant que sa main pouvait aller et il eut fait [en dix-huit jours 2]
R n'était pas sans défauts; mais l'on avait une liberté tout entière de l'en avertir L'extrême vivacité de son esprit le rendait si impatient quelquefois qu'on avait peine à le satisfaire
Au reste, il avait en horreur toute sorte de mensonge, et les moindres tromperies lui étaient insupportables ; en sorte que comme le caractère de son esprit était d'être pénétrant et juste, et celui de son cœur d'être droit et sans amusement, celui de ses actions et de sa conduite était la sincérité et la fidélité
M. le Curé de Saint-Etienne qui l'a vu dans sa maladie, admirait aussi cette même simplicité et disait à toute heure : « C'est un enfant;
il est humble et soumis comme un enfant. » R avait en horreur
toute sorte de mensonge
[i(i6i] Récit du Recueil d'Utrecht. — Différend de M. Pascal avec M. M. de P. H . .. Chacun y expliqua son sentiment. M. Pascal repré-
1 Chronologie.
1609. — Chez Desprez. Divers problèmes de géométrie.
2 Le Recueil d'Utrecht dit en huit jours.
26 LA mai. M ni. DE PASC m
senln l'importance du sien Tous ceux qui étaient présents ayant
entendu les raisons de part et d'autre, par déférence ou par conviction se rendirent au sentiment de MM. Arnauld et Nicole Ce que
voyant, M. Pascal qui aimait, dit M"" Périer, la vérité par-dessus toute chose, qui d'ailleurs était accablé d'un mal de tête qui ne le quittait pas et de plusieurs autres incommodités, et qui malgré sa faiblesse avait parlé 1res vivement pour mieux faire sentir ce qu'il sentait lui-même, il fut si pénétré de douleur qu'il se trouva mal et perdit la parole el la connaissance. Tout le monde fut surpris et on
s'empressa pour le faire revenir Lorsque M. Pascal fut tout à fait
remis, M""' Périer lui ayant demandé ce qui lui avait causé cet accident, il répondit : « Quand j'ai vu toutes ces personnes là, que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connaître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber. •