CHAPITRE II
Présentons, tout d'abord, les deux copies du Mémorial, telles que nous les donnent les phototypies de Brunschvicg, d'après les manuscrits de la Bibliothèque Nationale. L'une de ces copies est de la main même de Pascal. C'est, d'après le Recueil cl'Utrecht, la reproduction du parchemin perdu. L'autre est du chanoine Périer, qui certifie aussi sa copie conforme. Voici le texte du P. Guerrier, reproduit pour la première fois, par le Recueil d'Utrecht, p. 25g :
« Quelques jours après la mort de M. Paschal, un domestique sentit par hazard quelque chose d'épais et de dur dans sa veste. Ayant décousu cet endroit, il y trouva un petit parchemin plié, écrit de la main de M. Paschal et dans ce parchemin un papier écrit de la même main. L'un étoit une copie fidèle de l'autre. Ces deux pièces furent aussitôt remises à Mm* Périer qui les fit voir à plusieurs de ses amis. Tous convinrent qu'on ne pouvoit douter que ce parchemin écrit avec tant de soin et avec des caractères remarquables, ne fût un mémorial qu'il gardoit très soigneusement pour conserver le souvenir d'une chose qu'il vouloit toujours avoir présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenoit soin de le coudre et découdre à mesure qu'il changeoit d'habit. Quelque tems après la mort de Mmo Périer (qui arriva en 1687) M. Périer le fils et Mesdemoiselles ses sœurs communiquèrent cette pièce à un Carme Déchaussé, qui étoit l'un de leurs plus intimes amis et un homme très éclairé. Ce bon Religieux la copia et voulut en donner une Explication qui a vingt et une pages in-folio, et qui ne contient presque que des conjectures j. m. 3
qui se présentent d'abord à l'esprit de ceux qui lisent l'Ecrit de M. Paschal. Ce commentaire est dans la bibliothèque des Pères de l'Oratoire de Clermonl. A l'égard de l'Original de l'Ecrit de
M. Paschal, il est à Paris, dans celle des Bénédictins de S. Germain des Prez.
Voici ce qu'il contient et de quelle manière il est figuré. Il est seulement nécessaire d'observer qu'on a mis en caractères italiques ce que M. Paschal avait souligné. »
(Jui croire? Du P. Guerrier, contrôlé par M"" Périer, à qui ont été remises les deux pièces originales, quand il nous affirme que le papier que nous possédons, était la copie fidèle du parchemin perdu, ou du chanoine Périer, qui certifie avoir reproduit le parchemin en ses « mêmes mots et en la même forme ». Nous pensons que, pour le texte, il faut s'en tenir à la copie autographe de Pascal, mais que l'abbé Périer s'esl attaché à reproduire l'aspect général du parchemin ; ses quelques inexactitudes dans la copie du texte ne vont pas jusqu'à nous faire supposer qu'il ait pu défigurer le Mémorial ; mais peut-être a-t-il accentué et multiplié certains traits .
1 Louis Périer ne parait pas avoir hérité l'intelligence vive de sa mère Gilberte et de sa tante Jacqueline; il était né en i65i, quatrième enfant de Florin et de Gilberte Pascal. Le Recueil d'Utrecht nous dit : « Il avait, étant enfant, un esprit enjoué et bouffon, qui lui faisait tourner en plaisanterie tout ce qu'on voulait lui apprendre, en sorte qu'à l'âge de sept ans, il savait à peine son Pater. Mmo Périer le mena, en i(>5S, à Paris et dit à M. Pascal qu'on ne pouvait rien apprendre à cet enfant. Cet oncle habile se chargea de son éducation et, en peu de temps, le jeune Périer devint fort sérieux ; mais les fréquentes maladies de son enfance l'empêchèrent d'avancer dans ses études jusqu'à l'âge de dix ou onze ans, que sa santé s'étant rétablie, il étudia et profita de la bonne éducation qu'il reçut et de l'excellent précepteur dont j'ai parlé. »
Mais sa santé parait toujours avoir été précaire. Il fut élevé à la maison par un précepteur, avec son jeune frère Biaise, qui mourut diacre en 1684 (i5 mars), âgé de trente et un ans. — En iG85, nous le retrouvons à Clermont, où son nom, plus que son mérite, le fait élire au doyenné de la Collégiale de Saint-Pierre. Il hésite à accepter, parce qu'il n'est pas gradué etque sa santé lui parait insuffisante et il en écrit au grand Arnauld,
Il est nécessaire d'avoir sous les yeux les reproductions photographiques des feuillets manuscrits de la Bibliothèque Nationale, F° D, copie autographe de la main de Pascal, F0 E, copie de la main du chanoine Périer, pour bien saisir les différences entre les deux copies et les déformations des reproductions successives qu'en ont faites les divers auteurs, avec les caractères typographiques ordinaires.
La copie autographe est d'une lecture difficile, mais pas plus que les autres fragments manuscrits de Pascal. Il y a deux ratures et deux surcharges. L'une des surcharges est intéressante, car elle montre le souci qu'a eu Pascal de se copier soigneusement. Dans les deux copies, en effet, les
qui lui répond par celte phrase ambiguë : «J'ai été bien surpris, Monsieur, d'apprendre qu'on vous avait élu à un doyenné et que vous demandez si vous devez l'accepter .. »
Sa sœur, Jacqueline Périer, demeura avec lui, pour tenir sa maison, jusqu'à sa mort, qui arriva le 9 avril i6g5. Son autre sœur, Marguerite, vint la remplacer et vécut à Clermont, tantôt à Bienassis, tantôt au Grand- Hôpital, tantôt chez lui; il était alors chanoine de la Cathédrale. L'humeur de Marguerite Périer ne paraît pas avoir été des plus stables. Quant à l'abbé Périer, « il mena toujours une vie fort canonique, étant très appliqué à tous ses devoirs », nous dit le Recueil d'Utrecht. Comme éloge, cela paraît maigre.
En somme, de toute cette famille Pascal et Périer, l'abbé Louis semble avoir été le moins bien doué. Pour cette raison encore, nous pouvons élever un doute sur son affirmation que sa copie du parchemin est absolument conforme à l'original. Le soin, en particulier, qu'il a pris de référer les citations évangéliques ne paraît pas de Pascal, qui, sans doute, savait ses Ecritures par cœur, mais qui n'a point marqué les numéros des versets dans sa copie et qui ne se serait point astreint à cette minutie pour une rédaction intime, ne devant être connue que de lui. D'autre part, quelque appliquée qu'ait été la rédaction du parchemin original, on peut être assuré qu'il avait une autre allure que le travail d'écolier du bon chanoine Périer. Enfin, Périer a écrit « renontiation » et cette orthographe fantaisiste est bien de son cru. Nous hésitons donc, pour toutes ces raisons, à partager l'avis de M. Gazier, qui pense que la « copie figurée » de Périer « est une sorte de dessin très fidèle, ligne pour ligne, mot pour mot, lettre pour lettre; que c'est presque un fac-similé » (note inédite de M. Gazier).
mots « Je l'ai/ fuy, renoncé, cruci/ié •> sont écrits au-dessus du trait.
Il n'y a aucune capitale, ni lettres appuyées, à part « feu » dans la copie autographe. La disposition des lignes n'est pas la même. Les traits qui terminent les lignes sont légers et au nombre de six seulement. Le septième trait ne souligne pointe Que je n'en sois pas séparé éternellement », mais semble séparer de ce qui précède la citation : « Celte est la vie éternelle... »
Un etc. remplace les trois dernières lignes de la copie de l'abbé Périer.
Enfin, il semble que dans la citation : « Cette est la vie éternelle, les mots, qu'ils te connaissent, traduction de ut cognoscant, soient au singulier, qu'il te connaisse. J'ai soumis l'objection à M. L. Brunschvicg, qui maintient sa lecture. L'abbé Périer a mis le pluriel. C'est par un retour sur lui-même que Pascal aurait pu mettre le singulier.
Le F0 D n'a donc rien qui le distingue à première vue des autres feuillets du manuscrit et la croix du haut de la page ne se distingue point des autres croix très nombreuses des fragments. Donc, si nous n'avions que la copie autographe, aucun aliéniste ne pourrait arguer « d'une contexture bizarre » pour la comparer, en son aspect, aux écrits des aliénés '.
Le F°E, copie de l'abbé Périer, d'une écriture appliquée,
1 Voir ce que dit P. Faugère (Pensées, Fragments et Lettres de Biaise Pascal, p. 407), de M. de Guitry, sur lequel on trouva aussi une promesse de retour aux pratiques évangéliques et chrétiennes. Personne n'a cependant parlé de l'Amulette de Guitry. Ce devait être une pratique assez commune, à cette époque, de porter continûment sur soi le souvenir d'un fait important ou d'un engagement moral avec soi-même.
M. A. Gazier nous écrit à ce sujet : « Richelieu portait toujours sur lui une sorte de Mémorial semblable, un certificat de Lescot, son confesseur, assurant que l'altrition peut suffire pour empêcher d'être damné. » (Hermant, Mém., t. I, p. 80-81).
diffère en bien des points de la copie autographe. Mais il a été déformé et aggravé par tous ceux qui l'ont reproduit, à commencer par le Recueil d'Utrecht. Le Recueil, toutefois, ne met en capitales, comme l'abbé Périer, que les mots FEV et DIEV ; mais il a eu tort d'avertir « qu'on a mis en caractères italiques ce que M. Paschal avait souligné ». On n'a pas le droit, en effet, de parler de soulignés. C'est d'un usage constant, à cette époque, de terminer par des traits de plume les lignes inachevées. De sorte qu'en augmentant le nombre des mots en capitales, en appuyant sur les traits qui terminent les lignes, en multipliant ces traits, on a changé l'aspect du document et, sur ce point, les remarques des aliénistes ont quelque chance de porter à faux.
Pascal n'est point un Nietzsche qui souligne à propos et hors de propos. Si même on soutenait que ces traits terminaux sont une façon démettre en évidence les membres de phrase, il y aurait encore à examiner si Pascal n'avait pas de légitimes raisons de le faire. A partie nom de Jésus-Christ répété trois fois dans la copie autographe, deux fois dans celle de l'abbé Périer, et Renonciation totale et douce, tous les autres passages de la copie autographe terminés par des traits se rapportent à la même idée :
Je m'en suis séparé.
Mon Dieu me quit/erez-vous?
Que je n'en sois pas séparé éternellement.
Je m'en suis séparé. Je l'ai fui/, renoncé, crucifié.
Que je n'en sois jamais séparé.
Il faut bien admettre que c'était l'idée dominante chez Pascal, puisque ses dernières paroles sont encore : Que Dieu ne m' abandonne jamais ! Et n'est-ce pas l'idée chrétienne par excellence que le plus grand malheur d'un chrétien est la perte éternelle de la vue de Dieu ?
\(\ i k \i m.aiiii: DE PASCAl
Une dernière remarque, c'est que la copie de l'abbé Périer donne seulement :
Dereltqucrunt me fontem
et la ligne est prolongée par un trait, tandis que la copie autographe porte :
Dereliquernnt me fontem aqnœ vivse
sans trait terminal, comme si le trait remplaçait les mots supprimés.
On nous pardonnera de discuter de pareilles minuties ; maison a attaché trop d'imporlance à l'aspect matériel du Mémorial, pour ne pas insister sur la simplicité de la copie autographe, où Pascal a pris un évident souci de se copier lui-même exactement, et les déformations successives des reproductions de la copie de l'abbé Périer.
L'édition des Pensées de Conclorcet, par Voltaire (1778) accentue les déformations du Recueil d'Utrecht et l'un des médecins aliénistes de 189g, qui a été le plus dur pour Pascal, semble avoir reproduit Y Amulette de Condorcet, avec ses fautes d'impression : Jeh. de Périer, était devenu Joh. dans l'édition de Voltaire, et Job dans un des mémoires cités de 1899.
Quant à J. Bertrand, il s'est contenté de reproduire le Recueil cTUtrecht jusqu'en ses fautes évidentes de lecture: Reconciliation pour Renonciation.
En toute exactitude, le Mémorial ne présente donc, à un esprit non prévenu, que deux particularités faites, surtout la première, pour surprendre au premier abord, le mot FEV et les croix en gloire du commencement et de la fin.
Pour en terminer avec les prétendues bizarreries du manuscrit des Fragments, dont les aliénistes ont fait état pour étayer leur singulière thèse, nous avons suivi, feuillet
par feuillet, toutes les reproductions phototypiques de Brunschvicg et voici tout ce que nous avons trouvé :
Des croix nombreuses, légères pour la plupart, quelquesunes plus appuyées, d'autres potencées, telles que celles dont beaucoup de chrétiens font usage encore aujourd'hui au commencement de leurs écrits.
F0 ii 3, le schéma : Ignorance de Dieu, d'où divergent trois voies : à gauche, les païen? ; au-dessus et dominant Jésus-Christ ; à droite, Mahomel.
F0 191, une sorte de 2, d'accolade réunissant : cœur, instinct, principes.
F0 191, encore, une figure de sections coniques et, audessous, deux dessins dont nous ne connaissons pas les objets.
F0 25 1, le schéma, ligne brisée, de Yltuset reditus du progrès. Avec quelques autres petites figures géométriques qui sont des renvois, c'est tout. Il est bien vrai, comme le ditJ. Lemaître que « les spécialités nous déforment », si nous voyons, comme on l'a vu, en tout ceci, des signes d'aliénation mentale. Il est prudent d'avertir les écrivains qui, tout en réfléchissant à leur construction, laissent aller leur plume à la marge et s'oublient en des dessins plus ou moins fantaisistes ou curieux, du danger futur que fera courir à leur réputation cette inoffensive façon de réfléchir tandis que Vautre s'amuse, si leur copie vient à tomber plus tard sous l'œil aigu des aliénistes.
Revenons au texte du Mémorial. Si on l'examine, sans parti pris, un point étant réservé, tout y est cohérent, clair, lumineux, enchaîné comme des têtes de chapitre d'un ouvrage bien composé. A tel point qu'il suffirait de quelques adverbes, de quelques conjonctions, de quelques points suspensifs pour en faire une phrase éloquente, intelligible
/jH LA MALADIE DE PASCAL
aux moins lettrés des lecteurs, une « magnifique prière jaculatoire », selon l'expression d'E. Faguet.
On n'a qu'à se reporter à la Vie de Pascal, par M""' Périer, le passage qui commence par : « La divinité des Chrétiens » et se termine par : « Ces paroles sont de luimême mot pour mot », ce passage n'est que la paraphrase
du Mémorial '.
Ce document a paru intelligible à tous les contemporains et à tous ceux qui l'ont lu pendant cent ans. Voltaire le premier se moqua (1734), sans succès d'abord; il revint à la charge avec Condorcel, dont il annota l'édition de 1778, l'année même de sa mort. Condorcet avait présenté une édition des Pensées, expurgée à sa façon, d'où Pascal donnait l'impression d'un homme tiraillé entre un mysticisme morbide (il donnait en tête le Mémorial sous le titre d'Amulette), et un scepticisme à la Montaigne. Naigeon renchérit sur le tout. Les aliénistes de 1846 et de 1899 ont fini par ne voir qu'incohérence dans le Mémorial, et l'un d'eux ne craint pas de dire « que cet écrit, dans sa contexture bizarre, ressemble de tous points à ceux que les aliénés, dans les asiles, remettent journellement aux personnes qui les visitent ».
Vous avez les pièces authentiques sous les yeux, je vous fais juges2. Un seul passage frappe par l'inattendu, c'est le mot feu, mis en évidence, seul dans une ligne, dans la copie autographe, en capitales, précédé et suivi d'un long trait, dans la copie de l'abbé Périer. De l'aveu de tous les contemporains et du Recueil d'Utrecht, Pascal a consigné
1 Comparez aussi avec le Fragment : « Le Dieu des Chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur... » (Brunsch., 556, Première Copie, p. a3o et î3i).
2 Commmunication de la Société nationale de médecine de Lyon, Séance du 30 mai 1910.
LE MEMORIAL /jg
ici sa « vision », et nous ne faisons aucune difficulté de dire médicalement : une hallucination de la vue.
Tout d'abord, les médecins savent que les hallucinations de la vue n'ont pas la même valeur significative que celles de l'ouïe. En second lieu, un symptôme ne fait pas une maladie et une hallucination ne fait pas un halluciné.
Il est à présumer que cette hallucination fut la seule. Port-Royal persécuté avait trop besoin de miracles, destinés à montrer que Dieu ne pouvait favoriser l'hérésie (témoin le bruit fait autour du miracle de la Sainte Epine), pour ne pas donner toute la publicité possible aux saintes visions de Pascal, si elles s'étaient reproduites. Ces Messieurs s'en seraient inquiétés et l'imagination surchauffée des religieuses n'eût pas manqué de montrer le doigt de Dieu et sa bénédiction sur sa sainte Maison '.
Il suffit d'avoir suivi attentivement la marche de l'idée religieuse dans l'esprit de Pascal, et de constater, en même temps, la souffrance de plus en plus aiguë de son système nerveux, parallèlement à sa plus grande émaciation, pour comprendre la nuit du 23 novembre 1 654-
Le Mémorial n'est pas un document que l'on puisse examiner seul et isolé de l'œuvre et de la vie de Pascal. Si on le situe, on voit qu'il arrive à son heure. C'est l'indice d'un moment critique de la vie intellectuelle et morale de Pascal, coïncidant avec une période critique de sa santé.
Au point de vue intellectuel et moral, il semble la cristallisation de ces deux pensées :
Il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur8.
' Le Recueil d'Utrechl est contemporain des miracles de Paris; il n'eût pas manqué d'insister, s'il y avait eu d'autres « visions » de Pascal (note inédite de M. A. Gazier).
* Brunsch., 422, F0 63,
Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé i.
Il en était arrivé à la détresse intellectuelle par l'impuissance avérée de sa magnifique raison à satisfaire ses aspirations, et il est en même temps dans une détresse physique que nous connaissons maintenant par le détail, émacialion qui ne va pas sans une surexcitation parallèle du système nerveux. *
C'est dans ces conditions que s'est produite l'hallucination du 28 novembre i654- La croix lui est apparue fulgurante et rédemptrice. En cette nuit d'agonies morales et physiques, la vérité brille pour lui en ce sjmbole. Il sent, il voit; c'est la certitude, c'est la joie de croire, c'est la paix dans la foi, c'est le calme dans le renoncement. Il a cherché vainement le Dieu des Savants, et c'est le Dieu de l'Ecriture qui lui apparaît dans le buisson ardent. Il a trop cru à sa raison. Il a essayé de se démontrer Dieu et Jésus-Christ à lui-même pour les démontrer aux autres. Désormais il se fera petit enfant, parce que seules les âmes simples, semblables à celles des petits enfants, ne seront pas séparées de la vue de Dieu.
Pouvons-nous tenter de reconstituer la « vision » de Pascal ? Lélut Ta essayé et a bâti un véritable roman :
On était à la fin du mois de novembre, à cette époque de l'année où les premières tristesses delà nature se communiquent si facilement à l'âme et la disposent aux tristes pensées. Le jour avait été orageux et sombre et commençait à l'aire place à la nuit
i Brunsch., 553, F0 89. — L'abbé L. de Lacger a retrouvé dans l'homélie XXXe de saint Grégoire-le-Grand: « Quiergo mente integraDeum désirai, profectojam habel quem amat. Neque enim quisquam posset Deum diligerr, sieuin quem diligil non haberet. » (Cité par V. Giraud, in Revue d'Histoire littéraire de la France, p. 554, juillet-septembre 1909.)
Et, tout de même, la pensée a gagné à passer par le cerveau de Pascal.
LE MKMORIAL 01
C'est de la littérature de 1846. A part la date, nous ne savons rien de tout cela, pas plus que :
Du fond de cet abime où il allait descendre, un glohe de feu lui
apparaît, qui est la lumière de la volonté divine (loc. cit.,
Grâce à l'érudition spéciale de M. Baudrier et au monument qu'il a élevé à la gloire de la Bibliographie lyonnaise, nous avons pu trouver dans les marques des libraires des xvie et xviie siècles, et les nombreux bandeaux et fleurons, des dessins analogues à ceux que nous croyons, à notre tour, qu'ils ont pu frapper l'imagination de Pascal.
Les attributs chrétiens, le Christ en croix, la Sainte Trinité, le monogramme du Christ et les trois clous, entourés de gloires et de flammes, sont choses communes à cette époque, et Pascal en avait à Port-Royal, dans les livres qu'il consultait, de nombreux, fréquents et beaux exemplaires sous les yeux.
Tout fait supposer qu'il a revu, dans un état de demisommeil douloureux et exaspéré, l'une de ces images, et que les gloires et les flammes ont pris corps pour constituer l'hallucination.
Ce qui nous confirme dans cette hypothèse, c'est l'examen des deux fleurons dont le Recueil d'Utrecht a fait précéder et suivre le Mémoi ial. S'ils ne sont point tout à fait semblables, c'est conforme aux habitudes de l'époque, où les ouvriers ne se répétaient jamais exactement. On y voit très nettement, malgré le mauvais état de la planche, une croix dans un cercle, qui pourrait bien être une hostie ; cette croix est terminée à ses quatre branches par des flammes ; les rayons de gloire et les flammes alternent autour du cercle.
Telle a été, croyons-nous, la « vision » de Pascal : Jésus-
LA m.u.adii: de pascal
Hostie entouré de flammes et de rayons d'or (veille de S. Chrysogone).
Fleurons places en tête (celui de gauche) et à la fin du Mémorial par le Recueil d'Utrecht.
Et, que Pascal ait eu des misères nerveuses variées, cela ne paraît pas douteux. C'est la rançon ordinaire du talent et du génie. La bêtise, d'ordinaire, ne fait pas souffrir. Le talent et. à plus forte raison, le génie sont faits de l'hyperacuité sensorielle. Toutes les fois que les sens sont affinés à l'extrême, ils deviennent extrêmement sensibles et aisément douloureux. Une fausse note déchire l'oreille d'un musicien, un manque de proportions, une faute de goût choquent péniblement un sculpteur, un peintre, un littérateur. Pascal nous en a, du reste, avertis :
Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême : trop de bruit nous assourdit ; trop de lumière éblouit trop de plaisir incommode ; trop de consonances déplaisent dans la musique Les qualités excessives nous
sont ennemies et non pas sensibles ; nous ne les sentons plus, nous les souffrons1.
Mais, pour démontrer que Pascal a été atteint de neurasthénie grave, il a fallu réunir en un syndrome les symptômes divers et épars qu'il a présentés en un long espace de temps : « faiblesse générale » des dernières années de sa vie, — « paraplégie transitoire » (?) de 1647, — « œsophagisme » de 1647, — « troubles digestifs » de toutes les époques, — « algies » diverses et de diverses époques, — « céphalalgie continue » (?) (fréquente, non continue), —
1 Brunscb., 72, F0 355.
<c odontalgie à cessation soudaine » (ib'58), — « gastralgie », — « surémotivité » de 1 654, — " tristesse chronique » (?) (avec toutefois des périodes de « divertissements »), — les « phobies » de l'enfance et les vertiges de i654, — » les altérations périodiques » (?) de l'état général, — « les troubles du jugement et du raisonnement » (dont beaucoup de gens qui passent pour équilibrés ne trouvent pas trace). — Et il faut avouer que si l'on arrivait aussi à convaincre Pascal d'aboulie, on aurait ainsi un tableau assez complet de « neurasthénie grave ».
Mais la volonté, chez Pascal, a été de tout temps admirable ; elle fut véritablement maîtresse d'un organisme et d'un système nerveux tenaillés par la souffrance. Ce n'est point parce qu'il portait sur lui un mémorial pour lui rappeler sans cesse que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » ; ce n'est pas parce qu'une ceinture à pointes de fer le rappelait à l'humilité, quand il était tenté de s'enorgueillir en se comparant, que l'on peut accuser Pascal de manquer de mémoire et de volonté. Au vrai, il eut une mémoire admirable ' et une volonté d'une ténacité rare dans le dessein proposé. Il le montre encore, d'une façon victorieuse, à la veille de sa mort, dans son désaccord de 1661 , entre lui et ces Messieurs, à l'occasion de la signature du Formulaire. Il défend son avis avec une telle ardeur que ses forces physiques n'y suffisent pas et qu'il s'évanouit. Si sa sœur Jacqueline a pu parler de sa douceur enfantine et de la simplicité de sa foi, c'est que cette douceur et cette simplicité étaient parfaitement voulues et contrastaient avec « le caractère bouillant », dont parle ailleurs la même Jacqueline.
Et vit-on jamais un neurasthénique, ne point se plaindre
1 Voir le récit de Gilberle Périer sur la composition de l'Histoire de la Roulette.
>/j LA MALADIE DE PASCAL
et accepter toutes ses souffrances avec résignation? La dixhuitième Provinciale, Pascal la refit treize fois. Est-ce le fait d'un neurasthénique, une telle tension si soutenue, si diligente ? Non ; mais le fait d'une intelligence maîtresse d'elle-même, la plus puissante, la plus stable qui soit. Dans son Eloge de Pascal, Nicole lui a rendu justice et n'a rien dit de trop.
Mais comme, chez un médecin, le sens clinique, un instant dévié par des idées préconçues, ne perd jamais ses droits et que les faits le rappellent à la réalité des symptômes véritablement observés, M. Binet-Sanglé, après avoir dépensé beaucoup d'encre, non sans talent, à démontrer la neurasthénie grave de Pascal, termine son étude en quelques lignes, et, pour ces quelques lignes, nous sommes porté à lui pardonner tout le reste : « Il semble, dit-il, qu'il fut atteint d'une entérite ulcéreuse, peut-être tuberculeuse, dont l'éclosion fut facilitée par son mauvais état général, par ses troubles digestifs... entérite qui le conduisit peu à peu à la cachexie. Il se serait ensuite produit une embolie cérébrale, qui explique l'étourdissement, les convulsions et les lésions constatées dans le cerveau, après la mort. »
Pour terminer sur ce sujet, nous rappellerons deux faits qui n'ont pas échappé à M. Binet-Sanglé, mais qu'il explique par des alternances d'activité et de dépression cérébrales : les Petites Lettres sont de 1 656- 1657 et la solution de la Cycloïde ou Roulette1, de i658; de plus, sous la
1 « Il arriva qu'il lui vint un très grand mal de dents », dit Marguerite Périer. C'est très net. Mais Lélut : « Que ce mal fût tout autre chose que l'affection purement locale, que désigne le nom qui lui est ici donné, que ce fût quelque affection nerveuse de la tête, un des symptômes variables de la plus invariable maladie, c'est là ce qu'il est très permis de croire, d'après l'intensité des douleurs et aussi d'après leur durée, qui fut environ de plusieurs semaines. » — Ni Mme Périer, ni Marguerite ne parlent de la longue durée de cette névralgie; elles semblent, au contraire, dire que
signature d'Amos Detlonville, anagramme de Louis de Montalte, paraissent chez Desprez, en i65g, Diverses Invendons de géométrie'. Avant, pendant et après ces travaux, que littéraires et scientifiques s'accordent à placer parmi les plus remarquables de ce brillant génie, il a écrit les Fragments de ses Pensées, dont un certain nombre sont livresques2, sans doute, mais dont quelques-uns seront répétés comme des traits de génie, tant qu'il y aura des générations humaines. Admirable folie, que notre lucidité ne peut admirer « qu'à genoux», selon la belle invitation de M. Boutroux. Les moments lucides y sont de tous les instants, et Sainte-Beuve (Port-Royal) avait déjà dit des Petites Lettres : « Œuvre de discussion subtile, de chicane habile et retorse, de raillerie froide, d'ironie incisive et précise, où tous les coups sont calculés par une tactique de premier ordre, ont été écrites par un homme qui se possède aussi pleinement que possible, et sûr de lui jusqu'à en être terrible. »
Quant au diagnostic de « monomanie religieuse ou délire partiel d'ordre religieux, avec hallucinations chez un héréditaire ou un hystérique », porté par M. le Dr A. Regnard, nous avouons notre insuffisante préparation à l'étude des maladies mentales pour pouvoir discuter, en l'absence de signes objectifs autres que le mot « feu » du Mémorial, un pareil avis. Ce que nous pouvons dire, c'est qu'un commerce de quarante ans avec Pascal ne nous avait jamais permis de soupçonner le délirant ou le monomane. Et la
c'est après quelques nuits d'Insomnie que Pascal eut l'idée, pour distraire son esprit de la douleur, de s'appliquer à la solution d'un problème difficile. Ici encore Lélut s'efforce d'adapter les faits à sa conception.
1 Lettres de A. Dettonville contenant quelques-unes de ses inventions de géométrie, rue Saint-Jacques, à l'image de Sainl-Prosper, MDCLIX.
2 Pascal a repensé Montaigne (voir Montaigne et Pascal, par Antoine Ulhir, in Revue d'Histoire littéraire de la France, juillet-septembre 1907 et les notes très érudites de L. Brunschvicg dans son édition des Pensées.).
5(î l \ M LLADEB DE PASCAL
raison pourrait paraître faible tout d'abord ; mais de constater que notre humble avis est celui d'esprits si divers, tels que Vinet, Havaisson, Sainte-Beuve, et de contemporains tels que Boutroux, G. Michaut, Lanson, Gazier, V. Giraud, Brunschvicg, Strowski et de tant d'autres remarquablement avertis et équilibrés, qui ont fait et font de Pascal une étude diligente, cela donne de l'assurance.
D'autre part, presque tous, aujourd'hui, nous manquons des éléments nécessaires pour apprécier et même comprendre la mentalité religieuse des chrétiens fervents du xviic siècle et des gens de Port-Boyal en particulier.
Nous pourrions bien citer, en regardant attentivement autour de nous, des esprits d'élite, très cultivés, très amis des sciences exactes, qui sont restés en même temps des croyants convaincus et ont gardé des âmes d'enfants. Mais des « chrétiens farouches » unissant à l'ardeur des croyances une rigidité de pratiques ascétique, des âmes religieuses de la trempe de celles de Pascal, de sa famille, de son entourage, de Port-Boyal, nous n'en connaissons plus. Quel chrétien aujourd'hui serait capable de repenser en toute vérité la Prière pour le bon usage des maladies, qui est déjà en substance dans Sainl-Cyran1? Quel, croirait être en voie de « damnation éternelle » pour avoir manqué à se dépouiller pour faire l'aumône? Quel, perdant un membre très aimé de sa famille, serait capable de refouler ses larmes, de dominer son émotion pour dire simplement : « Dieu nous fasse la grâce de mourir ainsi chrétiennement. »
1 « Je prie ma sœur, en quelque état qu'elle soit, de se ressouvenir de cette belle parole de M. de Saint-Cyran, que « les malades doivent regarder « leur lit comme un autel où ils offrent continuellement à Dieu le sacrifice a de leur vie, pour la lui rendre quand il lui plaira. » (Lettre de Jacqueline à Florin Périer, du 3i juillet i653).
LE MÉMORIAL OJ
Cela nous paraît si énorme, que les aliénistes accusent Pascal de manquer de cœur, « de n'avoir pas de sentiments altruistes» (déjà?). — Mais si l'on cite Mme Périer pour prouver qu'il la rebutait dans ses soins dévoués (elle ne manque pas, au reste, d'en expliquer les raisons1), il faut l'en croire aussi quand elle dit : « Il avait une extrême tendresse pour ses amis et pour ceux qu'il croyait être à Dieu ; et l'on peut dire que si jamais personne n'a été plus digne d'être aimé, personne n'a jamais mieux su aimer et ne l'a jamais mieux pratiqué que lui. Mais sa tendresse n'était pas seulement un effet de son tempérament. . . » On peut se reporter, d'autre part, au récit des derniers jours de Biaise Pascal et aux preuves que donne Gilberle de l'amour de son frère pour les pauvres.
Pascal fut incontestablement une âme profondément religieuse ; mais de monomanie religieuse nous n'en saurions trouver trace ni dans ses écrits, ni dans les diverses phases de sa courte existence.
1 Cf. le fragment : « Il est injuste qu'on s'attache à moi.. .. » (Brunsch., 471, F° j44).