‹ La Maladie de PascalChapitre 6 sur 11 · IV. — L'Accident du pont de Neuilly et l'Abîme de Pascal · texte numérisé non relu

IV. — L'Accident du pont de Neuilly et l'Abîme de Pascal

Il nous faut maintenant examiner deux faits, qui appartiennent très évidemment à la pathologie nerveuse : la vision de Pascal et les vertiges, dont il paraît bien avoir souffert.

Sur la foi de l'abbé Bossut1, qui ne cite aucun document lui permettant cette affirmation, la plupart des auteurs ont situé après lui, l'accident du pont de Neuilly, en octobre i654- Rien n'est moins établi. Le seul document que nous possédions est un manuscrit anonyme, publié pour la première fois par Faugère, en 1 845. Le P. Guerrier avait tiré le récit qui va suivre d'un manuscrit de Marguerite Périer conservé à la bibliothèque de l'Oratoire de Clermont. Le Recueil cTUlrecht avait connu ce manuscrit, et c'est probablement parce que ce récit précède, dans ce Recueil, immédiatement la vision de Pascal et le Mémorial, qu'on a conclu : i° Que cet accident avait précédé les vertiges de Pascal et en avait été la cause prochaine ; 2° que la vision de Pascal était aussi liée à l'accident, comme deux appels successifs et impérieux de son mysticisme pathologique -.

Il faut reconnaître cependant que le récit du Recueil dUtrecht manque de précision, quant aux dates, et se prête à une interprétation favorable à une thèse préconçue :

« La Providence disposa divers événements pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions. Un jour de fêle, étant allé selon sa coutume, promener dans un carrosse à quatre ou six chevaux,

1 Bossut, OEuvres de Biaise Pascal, Préface, t. I, xxxn, 1779.

* Lélut, loc. cit., p. i53 : « ... et comme gage de sa volonté ne tarda pas à lui envoyer une vision. Cette vision eut lieu, en effet, le lundi a3 novembre ifi54, un mois après l'accident du pont de Neuilly. » Comparé au récit du Recueil d'Ulrecht, p. 209, que nous donnons, le procès de tendance est ici, comme en bien d'autres endroits du livre de Lélut, manifeste.

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au pont de Neuilly, les deux premiers prirent le mors aux dents à un endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou et se précipitèrent dans la rivière. Gomme leurs rênes se rompirent, le carrosse demeura sur le boni. Cet accident lit prendre à M. Pascal la résolution de rompre ces promenades et de mener une vie plus retirée. Mais il était nécessaire que Dieu lui ôtât ce vain amour des sciences, auquel il était revenu; et ce fut pour cela sans doute, qu'il lui !it avoir une vision, dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur. On n'en a eu connaissance qu'après sa mort, par un petit écrit de sa main qui fut trouvé sur lui. <>

Et voici, d'autre part, le réi-i t du manuscrit transmis par le P. Guerrier, que le Recueil cTUtrecht a évidemment connu et presque copié :

« M. Arnoul de Saint-Victor, curé de Chamboursy, dit qu'il a appris de M. le prieur de Barillon, ami de Mme Périer, que M. Pascal, quelques années avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête, à la promenade au pont de Neuilly, avec quelques-uns de ses amis, dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le frein aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait point de garde fou, et s'élant précipités dans l'eau, les lesses qui les attachaient au train de derrière se rompirent, en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice, ce qui lit prendre la résolution à M. Pascal de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »

M. V. Giraud a fait remarquer : « Entre Pascal et nous, il y a au moins quatre intermédiaires ». Et Cousin avait déjà dit : << Il est vraiment bien singulier que Jacqueline Pascal, dans la lettre où elle raconte à sa sœur les motifs et les détails de la conversion de son frère, ne dise pas un seul mot d'un accident aussi terrible, où, si elle l'eût connu — et comment aurait-elle pu l'ignorer? — elle n'aurait pas manqué de voir et de faire paraître le doigt de Dieu. »

Malgré ces objections dont personne ne méconnaîtra le poids, la netteté et la simplicité du récit anonyme, et l'accueil que lui a fait le Recueil dUtrecht ne nous laissent

aucun doute sur la réalité de l'accident. Mais qu'il ait eu les conséquences que l'on en tire sur la mentalité, depuis ce temps troublée, de Pascal, personne n'est autorisé à l'affirmer. Une lettre de Jacqueline ' dit, au contraire, que, dès la fin de septembre i654, Pascal était dégoûté du monde et très disposé à s'en détacher.

Bien qu'il en soit parlé un peu partout, dans les ouvrages postérieurs à 1737, sur le point particulier de ce que l'on a appelé V Abîme de Pascal, nous n'avons aussi qu'un seul témoignage, celui de l'abbé Jacques Boileau2 : « Cela me fait souvenir, écrit-il à une demoiselle, de M. Pascal, dont la comparaison ne vous déplaira pas, car vous savez qu'il avait de l'esprit, qu'il a passé dans le monde pour être un peu critique, et qu'il ne s'élevait guère moins haut, quand cela lui plaisait, que le P...M...3. Cependant ce grand esprit croyait toujours voir un abîme à son coté yauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer. Je sais l'histoire d'original. Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'était que des alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique ; il convenait de tout cela avec

' Si l'on objecte que l'accident du pont de Neuilly n'a pas été la cause déterminante de la conversion de Pascal, puisque quelques semaines auparavant (fin septembre, v. Rec. d'Ut., p. 263), il s'en ouvrait à Sœur Sainte-Euphémie et lui avait, à plusieurs reprises, manifesté son dégoût du monde et son désir de s'en retirer, Lélut répond : « Aussi, sans mettre en doute la bonne foi de Jacqueline dans ce qu'elle raconte de la conversion définitive de sou frère, pourrait-on penser qu'involontairement et à son insu, el(e s'est un peu exagéré la fréquence de ses visites et son dégoût du monde avant l'accident de Neuilly. » Ce sont là de fâcheux procédés de discussion.

* Lettres de M. B. sur différents sujets de morale et de piété, Paris, t. I, p. 206-207, in-12, ' 7^7 .

5 Sainte-Beuve dit le Père Malebranche, Lélut dit Mascaron. Passe encore pour Malebranche, mais placer Pascal un peu au-dessous de Mascaron! 6 .I.-J. Boileau '.

eux, et un quarl d'heure après, il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait '. »

L'abbé Boileau est d'Agen ; on y exagère un peu. Il exagère quand il dit ci croyait toujours voir un abîme ». Sainte- Beuve (Port-Royal) a fait déjà remarquer que Pascal, trois mois avant sa mort, sortant pour aller à Saint-Sulpice et faisant celte charité à celte belle jeune fille, comme le raconte M'nePérier, n'availpas toujours ce vertige : « il marchait droit et n'avait pas d'abîme ». L'abbé Boileau exagère encore quand il dit que les vertiges revenaient tous les quarts d'heure, ce dont il ne sait sûrement rien. Il exagère enfin quand il dit qu'zV sait l'histoire d'original. Pas de Pascal certainement, puisque, né en 1649, il n'avait que treize ans à sa mort ; mais très probablement d'un de ces Messieurs.

Le 1e1' juillet 17^8, Voltaire écrit à s'Gravesande : « Pascal croyait toujours, pendant les dernières années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise. » C'est à peu près la même version que celle de l'abbé Boileau, qu'il reproduit.

Dans l'édition des Œuvres de Pascal, de 1779, l'abbé Bossut, sans justifier son allégation, dit que Pascal « croyait voir de temps à autre à côté de son lit, un précipice prêt à l'engloutir ».

Dans l'Eloge de Pascal, Gondorcet écrit : « Son imagination qui conservait fortement les impressions qu'elle avait une fois reçues, fut troublée le reste de sa vie par

1 Nous ne pouvons pas ne pas rapprocher ce récit de ce que dit Pascal dans la pensée intitulée Imagination et écrite à peu près certainement dans les quatre à cinq dernières années de sa vie : « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » (Brunsch., 82, F0 362.)

des terreurs involontaires. On dit que souvent il voyait un précipice ouvert à côlé de lui. »

Lélul, dans le Démon de Socrate ( 1 836) : « Si ce qu'on raconte de Pascal est vrai, que l'accident dent il faillit être victime près du pontde Neuilly, lui produisit une telle impression de terreur, que, depuis ce moment, il crut, de temps à autre, voir s'ouvrir à ses côtés un abîme de feu prêt à V engloutir ; si, dis-je, ce fait est vrai, comme on le croit généralement, cette hallucination devait être isolée, en même temps que passagère, et elle put, pendant longtemps, n'altérer en rien la puissante raison de l'auteur des Pensées. »

En 1846, dans Y Amulette de Pascal, le même Lélut ne doute plus et renchérit : « Le danger qu'il avait couru au pont de Neuilly avait tellement troublé son imagination, et mis dans un tel mouvement automatique les parties du cerveau qui en sont l'organe, qu'à partir de cette époque, ses journées, ses nuits de souffrance furent presque constamment troublées par la vue d'un précipice qui s'ouvrait brusquement à ses côtés. »

Il ne faut donc point s'étonner si le D1' Alb. Regnard écrit en 1899 : « On sait que cet accident du pont de Neuilly fut le point de départ d'une hallucination souvent renouvelée, qui laissait entrevoir à Pascal l'horreur d'un abîme ouvert a ses pieds. »

On saisit, sur le fait, les amplifications et les déformations.

Donc, ni les dames Périer, ni les manuscrits de Guerrier, ni Port-Royal, ni le Recueil d'Utrecht, ni le Dr Besoigne, dans son Histoire de Port-Royal, ne parlent de cet abîme imaginaire de Pascal ; seul, l'abbé Boileau écrivant soixante-quinze ans après. El cependant, malgré les avis de Sainte-Beuve, de Cousin, de V. Giraud et malgré

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notre désir de les partager, l'accident du pont de Neuilly, d'une pari, les sensations vertigineuses, d'autre part, ne nous paraissent pas pouvoir être traités de légendes. Réserves laites quant aux exagérations signalées, nous les tenons pour des incidents acquis à l'observation de la maladie de Pascal. La raison qui nous détermine à accepter, sur le point essentiel, le récit de l'abbé Boileau, c'est qu'il était fortement teinté de jansénisme, des amis de Port-Royal et de Saci en particulier, qu'il appelle « son ami compatissant et fidèle ». Si donc le Recueil d'Utrecht, paru en 1740, trois ans après les premières Lettres de l'abbé Boileau, n'a point protesté contre cette allégation, c'est que la tradition s'en était transmise parmi les Jansénistes.

Cela dit, c'est une conjecture purement gratuite, qui ne s'appuie sur aucun texte, sur aucun fait précis, d'établir, comme on a vu que cela s'établissait, une relation de cause à effet entre l'accident du pont de Neuilly et les vertiges que Pascal parait bien avoir éprouvés, et surtout ce qu'on a appelé sa deuxième conversion.

Au surplus, un vertige ou des vertiges ne font pas un mélancolique, un maniaque ou un neurasthénique. Il n'y a pas qu'une cause aux vertiges, et nous savons que Pascal avait de graves troubles digestifs.

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