‹ La Maladie et la mort de MaupassantChapitre 10 sur 12 · LA FIN · texte numérisé non relu

LA FIN

C'était le naufrage. On décida l'internement dans la maison de santé du D"" Blanche, à Passy. Mais ici se place une anecdote d'une poésie navrante :

" Ses amis savaient que Maupassant adorait son yacht. Il lui avait donné le nom d'un de ses plus célèbres romans : Bel-Ami. Ils pensèrent que la vue de son cher yacht réveillerait peut-être sa mémoire éteinte, qu'elle donnerait un coup de fouet à sa pauvre intelligence naguère si limpide, disparue maintenant ! Ligotté, les bras maintenus par la camisole de force, le malheureux fut conduit sur le rivage. Bel-Ami se balançait doucement sur la mer... Le ciel bleu, l'air limpide, la ligne élégante de son yacht chéri, tout cela parut le calmer. Son regard devint doux... Il contempla longuement son navire d'un œil mélancolique et tendre... Il remua les lèvres, mais aucun son ne sortit de sa bouche. On l'emmena. Il se retourna plusieurs fois pour revoir Bel- Ami (i). "

(i) Lumbroso, p. 78.

La tristesse d'une telle fin touche les hommes les plus habitués à ces écroulements.

Transporté à Paris, il y arriva, le matin du 7 janvier, dans un état de prostration complet; reçu à la gare par le D"^ Cazalis et par l'éditeur OllendorfF, il fut immédiatement conduit à la maison du D"^ Blanche. Les docteurs Blanche, Meuriot et Grout l'examinèrent : la plaie du cou était en voie de guérison, l'état mental était sans remède. Le D"^ Blanche ayant pansé la plaie du cou, le malade s'endormit pendant l'opération (i).

En entrant à l'asile, le malade portait toute sa barbe et ne l'a jamais quittée jusqu'à sa mort (2).

L'observation complète du délire en lequel il était entré n'est pas entre les mains du public : mais d'après ce que l'on sait de cette observation même, et par les rapports qui nous en ont été faits, la maladie suivit l'évolution

{1) Le Petit Niçois du 8 janvier 1892. Cité par Lumbroso, p. 631.

(2) Lumbroso, p. 98.

normale d'une paralysie générale : allant des simples troubles psychiques à la démence, à l'animalisation, avec, parmi les nombreux accompagnements possibles, une bonne part des désordres caractéristiques : excitation, idées de grandeur, hallucinations, aphasie. On peut sans avoir recours au cahier de ses médecins dire à peu près toute cette évolution, ou du moins ses principaux traits :

Pendant tout le cours de sa maladie on lui donnait des douches et des bains (i). Il ne semble pas avoir beaucoup souffert.

Le 3 février 1892, de Concourt apprend chez la princesse Mathilde (sans doute par le D' Blanche) que Maupassant a des idées délirantes :

" Toujours la croyance d'être salé. Abattement ou irritation. Se croit en butte à des persécutions des médecins, qui l'attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont les gouttelettes lui font des trous dans le cer\'eau. Obstination chez, lui de l'idée qu'on le vole, que son domestique lui a soustrait six mille francs ; six mille francs qui, au

(i) Lumbroso, p. 97.

bout de quelques jours, se changent en soixante mille francs (i). "

Il y avait chez lui un curieux mélange d'idées de grandeur et de phobies hypocondriaques ; il croyait être plein de pierreries (idée de grandeur) et refusait d'aller à la selle, crainte de les perdre (idée hypocondriaque). (2)

Il disait encore à son gardien Bispalié, après avoir planté une branche dans la terre, au parc : " Plantons cela ici ; nous y retrouverons l'an prochain des petits Maupassant (3). "

Le 17 août, de Concourt nous rapporte encore l'excitation du malade :

" Dans le chemin de fer pour Saint-Gratien, au moment où les journaux annoncent un mieux dans l'état de Maupassant, Yriarte me fait part d'une causerie qu'il vient d'avoir, ces temps-ci, avec le D"" Blanche. Maupassant colloquerait toute la jour-

(i) Journal des Concourt, tome IX. Cité par Lumbroso, p. 184.

(2) Le fait a été raconté au professeur Dumas par Tune des personnes qui soignaient Maupassant.

(3) Lumbroso, p. 96.

née, avec des personnages imaginaires et uniquement des banquiers, des courtiers de bourse, des hommes d'argent. Le D'' Blanche ajoutait: "Il ne me reconnaît plus, il m'appelle docteur, mais pour lui, je suis le docteur n'importe qui, je ne suis plus le D"" Blanche." Et il faisait un triste portrait de sa tête, disant qu'à l'heure présente il a la physionomie d'un vrai fou, avec le regard hagard et la bouche sans ressort (i). "

Un malade de chez le D*" Blanche, dont M. Lumbroso rapporte les souvenirs, lui a dit:

" Maupassant se promenait toujours dans la cour du premier préau et criait continuellement après un ennemi invisible avec lequel il voulait se battre. Il criait ««, deux^ trois^ comme dans un duel, et la nuit il parlait de millions et de pédérastie (2). "

Le 13 janvier 1893, M. Pol Arnault, qui vient visiter Maupassant, le trouve avec la camisole de force, et son aphasie est telle qu'il ne reconnaît pas cet ami de longue date (3). M™^ de Maupassant qui, par jalousie

(i) Journal des Concourt, tome IX. Cité par Lumbroso, p. 184.

(2) Lumbroso, p. 96.

(3) D'après une lettre de M. Pol Arnault, publiée par Lumbroso, p. 580.

maternelle, avait toujours détesté les femmes que son fils aima, les écarta impérieusement du malade : M""^ Lecomte du Nouy vint plusieurs fois, suppliante, chez le docteur Blanche, elle n'obtint point un relâchement de la consigne maternelle ; Maupassant ne se la rappelait d'ailleurs plus, et aux raisins envoyés par elle, il ne savait que dire, avec un rire bestial :"Ils sont en cuivre' ',en refusant d'y toucher (i). Maupassant avait en horreur tous ses amis, et ne demandait jamais à les revoir (2). Il aimait assez les docteurs qui le soignaient (MM. Blanche, Meuriot et Grout), surtout M. Franklin Grout, normand comme lui (3). Le 30 janvier, le D"^ Blanche, en visite chez la princesse Mathilde, vient causer avec de Goncourt, et il lui laisse entendre que Maupassant est en train de s'animaliser (4).

(i) D'après Lumbroso, p. 121.

(2) Lumbroso, pp. 94-95. Ceux qui venaient voir le plus souvent Maupassant étaient Cahen (d'Anvers), Ollendorf et Henry Fouquier (Cahen surtout).

(3) Lumbroso, p. 97.

(+) Journal des Goncourt, IX. Cité par Lumbroso, pp. 184-185.

Lorsque la mort fut proche il avait cependant conservé quelques vagues lueurs : M. Albert Cahen (d'Anvers) à écrit à M. Lumbroso :

" Il me reconnaissait et ne me laissait jamais partir, même lors de ma dernière visite qui précéda sa fin de quelques jours seulement, sans me dire " Mes hommages chez vous, cher ami " (i).

Dans les derniers jours, Maupassant lança une bille de billard à la tête d'un autre malade (2).

La mort vint le 6 juillet 1893, à trois heures et demie de l'après-midi (3). Elle le trouva calme : " Il s'est éteint comme une lampe qui manque d'huile (4).

(i) Lettre publiée par Lumbroso, p. 584.

(2) D'après son domestique Joseph Girard, qui a souvent joué au billard avec lui, Maupassant était très bon joueur : il fermait de temps à autre les yeux pour chercher des rimes et composer des vers. (Lumbroso, pp. 97-98.)

(3) D'après ce même domestique, et contrairement à l'acte de décès, qui porte neuf heures du matin. Lumbroso, p. 96.

(4) D'après ce même domestique. Lumbroso, ibid.

EPILOGUES

Ce dénouement d'une vie magnifique lui confère un aspect majestueux et une apparence tragique. C'est la vieille Némésis lançant aux précipices les héros d'Eschyle qui reparaît ici.

Mais il n'est rien dans la vie qui ne soit tragique ; et la folie n'est qu'une des innombrables apparences défilant devant nous sans que nous comprenions le mécanisme qui les projette sur la scène du monde. Nous pouvons l'étudier comme nous étudions les mouvements des astres, nous pouvons poser des lois ; cependant, si nous savons éloigner de nous tout mysticisme scientifique, rien ne nous paraîtra plus vide que la vaine science avec ses suites et ses enchaînements, dont nous ignorons le commencement et la fin. Des mots ! des mots ! disait le prince Hamlet. Des faits ! des faits ! répéterons-nous après lui.

Mais ceci n'est qu'un point de vue et toutes les appréciations sont possibles.

Puisque tout homme cherche à construire sa vie comme un beau château de logique, il faut, devant les apparences contradictoires, choisir entre deux hypothèses étrangères l'une à l'autre : toute chose est infini, éternité, mystère et profondeur, — et toute chose n'est qu'apparence, phénomène, clarté et fait tangible ; d'où les deux attitudes : positivisme et tragédie, — optimisme et pessimisme, — je sais et je ne sais pas. Et ceci est, comme toutes choses, affaire de tempérament. Il en est qui vivent au hasard des jours et des heures, sans savoir et sans voir autre chose que le sourd gonflement des veines dans leur poitrine obscure, et qui entendent défiler à ce rythme les coups lents du destin. Perpétuellement angoissés, ils lancent des regards mornes sur un monde inconnu et cherchent au milieu des soleils le défilé des ombres qu'ils devinent. Et les autres s'en vont, conquérants ivres aux gestes fous, criant leur joie et roulant leurs délires dans le monde

qu'ils broient pour mieux le pénétrer. Ils n'ont jamais rien su que leur joie dévorante et se servent de toutes choses comme de solides supports pour édifier leur gloire et desservir leur force.

Et ces deux âmes sont si vraies que j'entends le gémissement de l'une et le rire de l'autre. Je ne sais pas choisir :

— Avoir été le plus beau spécimen de la race, ]e " personnage régnant " d'une époque, et comme son idéal vivant ; et sombrer dans le noir avant cette mort qui nous semble moins atroce depuis que nous en connaissons une autre, plus âpre et plus terrible. Etre et ne pas être, vivre comme l'ombre souillée d'une fleur qui se fane et pourrit, et disparaître peu à peu dans l'Eternelle Nuit avec les gestes et les cris d'horreur du malheureux qui s'enfonce à l'abîme.

— Pourquoi pleurer, il a vécu plus heureux que bien d'autres, et il est mort comme nous mourrons tous. Il a souffert peut-être pendant quelques mois..., je sais..., on le dit..., c'est une agonie un peu longue, mais il en

est qui n'ont jamais connu la joie. Pour ce

temps où il vécut comme un automate, je l'ignore et ne veux point m'en préoccuper. Si j'étais transformé en quelque taureau, nul ne me plaindrait comme homme, on m'abattrait comme taureau. Certains fous sont des hommes retournés à l'état animal. Je ne les connais guère plus que le chien de Malebranche.

Voilà les deux jugements que le monde nous donne. Mais le monde, c'est les barbares : il est une race choisie qui cherche la beauté, ignorant tout sauf elle, et ils m'ont dit :

— Il a su demander à la femme sa chair, au monde son éclat, à la terre ses joies animales, à la littérature ses passions, à la mort ses beaux reflets livides,... ne le plains pas, mais aime-le, regarde-le passer de la vie à la tombe, c'est un homme qui rit, qui chante, et puis qui pleure... regarde-le... car un instant encore et il n'est plus.

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