LA CATASTROPHE
La catastrophe, si prévisible, fut précipitée, semble-t-il, par une peine amoureuse. M™* de Maupassant raconte :
" Après la première [de Musotte]^ il vint à Cannes et, pour se préparer à écrire F Angélus (i), se mit à une étude sur TourguenefF : " Maman, tu vas " relire au galop les principaux romans de Tour- ** gueneff ; et de chacun, à mesure, envoie-moi, en " vmgt-cinq ou trente lignes, le résumé. Pour te " récompenser je te promets de venir réveillonner et " passer la journée de Noël, villa des Ravenelles. " Tout à coup, la veille de Noël, une dépêche. Changement de programme : " Obligé de réveillonner
" aux îles Sainte-Marguerite avec M™^" , mais je
" viendrai finir l'année et passer le jour de l'an avec "toi. " Que s'est-il passer... Je me le demande encore. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après ce
(i) Le roman interrompu par la maladie de Maupassant, et dont on n'a jamais pu retrouver l'esquisse.
réveillon maudit, dès le lendemain, par le premier train, ces femmes du meilleur monde... deux sœurs, l'ime mariée et l'autre veuve, repartirent pour Paris sans dire pourquoi. Bien qu'en visite avec moi elles n'ont plus jamais donné signe de vie... pas même une carte après la catastrophe... La mort même ne sembla pas les avoir désarmées (i). "
Cette femme était l'héroïne de Notre Cœur^ M™*' K..., d'origine juive, et qui avec un certain sens pratique et un parfait oubli des convenances, oublia de s'enquérir désormais du fou : les souvenirs n'existent pas pour les gens de sens rassis. " Tandis qu'agonisait l'âme géniale, la femme s'enfuyait en une épouvante d'enfant qui, ayant étouffé de baisers son oiseau favori, se cache pour ne pas le voir expirer (2). " Le i^"" janvier 1892 arriva, et il est fâcheux que les détails nous manquent sur les cinq jours qui s'écoulèrent entre la Noël et le Jour de l'An. Maupassant se sentit ce matin-là assez malade pour ne
(i) Rapporté par Lumbroso, pp. 118-119.
(2) Lumbroso, p. 330. La phrase qui suit et qui insinue une retraite du monde de la part de l'amante Israélite est une erreur.
pas vouloir sortir. Son domestique pensa bien faire en l'encourageant à aller souhaiter la bonne année à M™® de Maupassant mère qui habitait à Nice (i). Voici le récit de cette visite par M""" de Maupassant :
"Le jour de l'an, en arrivant, Guy, les yeux pleins de larmes, m'embrassa avec une efiFusion extraordinaire. Toute l'après-midi, nous causâmes de mille choses ; je ne remarquai en lui rien d'anormal, qu'une certaine exaltation. Ce ne fut que plus tard, à table, au milieu de notre dîner, en tête-à-tête, que je m'aperçus qu'il divaguait. Malgré mes supplications, mes larmes, au lieu de se coucher, il voulut tout de suite repartir pour Cannes... Enfermée, clouée ici par la maladie : " Ne pars pas, mon fils ! lui criai-je, ne pars pas... ! " Je m'attachai à lui, je le suppliai, je traînai à ses genoux ma vieillesse impotente. Il suivit sa vision obstinée. Et je ' vis s'enfoncer dans la nuit.,, exalté, fou, divaguant, I allant je ne sais où, mon pauvre enfant (2). "
Maupassant, ayant appelé son valet de
(i) Lumbroso, p. 68.
(a) Lumbroso, p. 119. Cette scène se passait à Nice, chez M"" de Maupassant, à la villa des Ravenelles, 140, rue de France.
chambre, François, l'envoya chercher une voiture et partit pour aller prendre le train de Cannes (i). M""^ Lecomte du Nouy à raconté la suite à M. Amie :
" Dès ce moment, François,qui l'avait accompagné eut la sensation très nette que le mal empirait. A peine arrivé chez lui, Maupassant se sentant faible voulut immédiatement se coucher ; son domestique, malgré le désir qu'il avait de le veiller, ne put rester auprès de lui. Guy le renvoya. Qu'advint-il pendant la nuit ? Hélas ! il n'est pas difficile de le deviner. Quelques mois auparavant, Maupassant avait dit au D"" Frémy : " Ne croyez-vous pas que "je m'achemine vers la fohe ? " Le docteur m'avoua plus tard que, dès cette époque, il avait constaté le progrès de la paralysie générale ; pourtant il protesta : " Si cela était, mon cher," reprit Maupassant " il faudrait me le dire. Entre la folie et la mort, il " n'y a pas hésiter ; d'avance, mon choix est fait." Je suis donc convaincu que, durant la nuit du i" au 2 janvier, Guy eut une heure d'absolue lucidité ; il comprit que sa raison lui échappait ; dès lors il voulut se tuer. Sa première idée fut de se servir de son revolver. Le tiroir qui le contenait, resté ouvert, en
(i) Lumbroso, pp. 149 et 150, note.
témoigna. Il fît feu, mais les balles étaient retirées et les bourres lui noircirent la tempe sans résultat. Le pistolet fut retrouvé sur son bureau. Il avisa sur sa table un coupe-papier, le prit, et tenta vainement de se trancher l'artère carotide. Le stylet glissa du cou sur le visage, y fit une entaille profonde et le sang coula ; alors Maupassant poussa de terribles hurlements de douleur. En entendant ses cris, François accourut. Il comprit très vite qu'étant seul il serait impuissant à défendre son maître contre lui-même, il appela à son aide les deux marins du Bel-Ami^ le yacht de Guy. Vous avez connu Bernard et Raymond ; ils adoraient Maupassant. C'est à grand'peine qu'ils parvinrent à s'emparer de lui et à le maintenir sur son lit jusqu'à l'arrivée du docteur. Ils n'y seraient parvenus que très difficilement sans la force herculéenne de Raymond (i). "
{i) En regardant passer la -vie. Cité par Lumbroso pp. 68-69.