‹ La Maladie et la mort de MaupassantChapitre 6 sur 12 · LA SYPHILIS · texte numérisé non relu

LA SYPHILIS

Dans l'essai que j'ai publié dans le Mercure de France du 15 juin 1905 sur la Maladie et la Mort de Maupassant^ j'ai prétendu que nous ne savions pas si Maupassant avait été atteint, ou non, de la syphilis.

Je m'appuyais pour cela sur deux passages du livre de M. Lumbroso qui me semblaient contradictoires. Il a en effet une phrase et une note (pp. 103-104) qui semblent indiquer que la paralysie générale de Maupassant fut la conséquence d'une syphilis ancienne :

Sa folie n'est que la conséquence d'une maladie que tout autre eût pu avoir à sa place. Dois-je rappeler la belle pièce de M. Brieux, les Avariés^ si sottement interdite par la censure théâtrale, à Paris, et toute la série de bonnes doctrines qu'elle proclame ? Il est certaines maladies " spécifiques " qu'il ne faut

pas négliger, mais au contraire soigner attentivement. Si l'on a eu le malheur de les gagner, on ne doit pas désespérer et se regarder comme perdu. Le mal est curable...

Mais, quatre cents pages plus loin, M. Lumbroso a une note qui m'avait paru tout à fait opposée à ce premier dire. En effet, M. Lumbroso y cite une opinion du professeur E. Morselli.

La paralisi non tiene per lo più ad eredità psicopatica, ma a cause acquisite (strappazzo cérébrale, sifilide, etc.) (i).

Après quoi, M. Lumbroso ajoute les phrases suivantes :

A ce propos, M. Robert Pinchon, l'ami de Maupassant, ayant lu ma note (p. 103) (2), dans laquelle à propos de Guy, je cite la pièce de Brieux, les Avarièsy m'écrit quelque chose de tout à fait contraire à l'hypothèse de M. Morselli : " A quoi " bon citer ici la pièce de Brieux, et faire naître un " soupçon inutile ? Il est possible qu'un médecin.

(i) Dans presque tous les cas observés, la paralysie générale ne provient pas de l'hérédité, mais d'une cause acquise (contusion cérébrale, syphilis...)

(2) Celle que je citais quelques lignes plus haut.

" parmi les hésitations du début de la maladie, " lui ait attribué une telle origine (la syphilis) ; mais " on n'a jamais pris cet avis au sérieux. Votre note " laisse vos lecteurs sous une pénible impression, qui " n'est pas en rapport avec la sympathie d'auteur que " vous témoignez à votre sujet pendant tout " l'ouvrage. "

M. Lumbroso s'arrêtant là, j'avais pensé qu'il acceptait les dires de M. Pinchon comme une conclusion, et qu'ainsi il y avait quelque flottement dans sa pensée. C'était de ma part, je l'avoue, un excès d'interprétation ; et je me dois de rendre ici hommage aux intentions de M. Lumbroso, qui, voulant seulement réunir les éléments d'une enquête largement ouverte à tous, juxtapose les opinions des uns et des autres, et ne conclut pas.

Et il ne faut rien tirer des affirmations contradictoires de MM. Lumbroso, Morselli et Pinchon, sinon que celui-ci ne s'accorde pas avec ceux-là.

Cependant une de ces deux thèses doit être vraie : on est syphilitique, ou on ne Test pas ; et ces deux hypothèses renferment toute

la réalité. A laquelle des deux faut-il attacher notre créance ?

Dans un entretien que j'eus avec lui en juillet 1905, M. Lumbroso m'a déclaré tenir de deux médecins, l'un mort, l'autre vivant, l'un français, l'autre suisse, ayant tous deux soigné Maupassant, que celui-ci leur avait déclaré dans les débuts d'un traitement qu'il avait eu la syphilis.

Voici un témoignage. Il y a lieu de le discuter.

Pour ma part, je l'accepte comme véridique, ne voyant pas quelles raisons pousseraient M. Lumbroso à affirmer la syphilis plutôt que l'intégrité, ou réciproquement.

Ainsi, nous admettrons comme un fait que Maupassant a été syphilitique.

Maintenant, quelle fut l'importance de cette syphilis dans l'évolution de la maladie de Maupassant .'* Peut-on admettre que ce fut l'unique cause ou seulement une des causes déterminantes ?

Comme l'on rencontre beaucoup de syphilitiques parmi les paralytiques généraux, et

qu'un grand nombre de syphilitiques finissent leur vie paralytiques généraux, certains spécialistes, syphiligraphes ou aliénistes, ont posé ces deux affections comme ayant un rapport de cause à effet. Mais l'on ne peut démontrer cette thèse d'une manière universelle, puisque d'une part l'on ne connaît pas les antécédents de tous les paralytiques généraux, — que d'autre part l'on ne peut suivre tous les syphilitiques jusqu'au moment où ils seraient atteints par la paralysie générale, — et qu'enfin un grand nombre de syphilitiques meurent à la suite d'une maladie quelconque, ou d'un accident, sans que l'on ait jamais remarqué chez eux ces étrangetés par quoi s'annonce la paralysie générale. Toutefois, et pour rester dans cette généralité relative qui caractérise les sciences de l'observation, le nombre des paralytiques généraux notoirement syphilitiques est tel que l'on doit regarder la syphilis, sinon comme l'unique cause (puisque cela est indémontrable), du moins comme une des causes les plus assurées de la paralysie générale.

Et, pour en revenir au cas qui nous occupe, bien éloignés d'omettre, dans cette revue des causes de la folie de Maupassant, son hérédité, ni le genre de vie soutenu par lui, nous y ajouterons la syphilis qui le frappa.

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