‹ La Maladie et la mort de MaupassantChapitre 5 sur 12 · LE TRAIN DE VIE · texte numérisé non relu

LE TRAIN DE VIE

On admet que les prédisposés aux affections nerveuses peuvent parfois les éviter en observant une bonne hygiène. Maupassant mena dès son arrivée à Paris une vie extraordinairement fatigante. C'était un homme d'une force physique exceptionnelle, et qui en abusa. Ses exploits de canotage sont trop connus pour que je revienne là-dessus ; — ses succès féminins aussi ; — et sa fécondité littéraire est un phénomène qui stupéfie les plus travailleurs. Je préfère le prendre à deux époques de sa vie, assez dissemblables au premier abord, et montrer qu'en tout temps Maupassant abusa de sa constitution. Je sais, en effet, quelques personnes qui pensent que Maupassant bureaucrate ne travaillait pas intellectuellement, et que Maupassant écrivain s'était détourné de toute activité physique. Ce sont

deux hypothèses très logiques et qui s'accordent même avec la réalité ordinaire. Mais la vie de Maupassant est en dehors des règles communes, et il faut nous borner aux faits.

Du temps qu'il était employé dans un ministère, Maupassant habitait la banlieue, se levait au petit jour pour ramer, partait pour Paris vers lo heures dij matin, rentrait le soir vers la Seine, canotait encore et se couchait très tard. Le plus excellent rameur d'Oxford trouverait cette hygiène excessive, car il se couche de bonne heure et ne passe pas la journée enfermé dans un bureau.

Maupassant ne s'en effrayait guère puisque durant ce temps il travaillait intellectuellement, écrivant une comédie libre, des vers, des nouvelles et des romans que nous n'avons pas conservés, en un mot, apprenant son métier, de sorte qu'à son début (i) c'est un maître à la belle époque de sa maturité. Pour ce qui touche la vie sexuelle, la correspondance de Flaubert nous édifiera :

(i) Boule de Sw;/ paraît en 1880. Maupassant est né le 5 août 1850.

" Toujours les femmes, petit cochon ", lui dit-il le 25 octobre 1878 (i), et deux ans plus tard :

" Vous vous plaignez des femmes qui sont monotones. Il y a un remède bien simple, c'est de ne pas vous en servir. Trop de p trop de canotage ! trop d'exercice ! oui, monsieur ! "

D'ailleurs le bon Flaubert, romantique en fait d'hygiène, était un peu la cause de ces excès. Ne lui dit-il pas dans cette même lettre :

" Il faut^ entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. Vous êtes né pour faire des vers, faites-en. " Tout le reste est vain ", à commencer par votre plaisir et votre santé ; f.... vous cela dans la boule. D'ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation (2). "

Cette remarque est d'une philosophie, ou plutôt d'une hygiène, profonde sans doute, mais qui prête à rire étant donnés ses résultats: Flaubert généralisait et posait en maxime universelle ce qui était seulement acceptable

(i) Correspondance, IV, 246.

(2) Ihid. Leitre du 18 Juillet 1878, IV, 302.

pour un homme de son tempérament et vivant comme il l'a fait, moine de lettres, et en somme régulier dans l'irrégularité.

Lorsque Maupassant fut un homme célèbre, il cessa la vie de bureau, mais pour se livrer à la plus extraordinaire production. L'on raconte qu'il écrivait vite et presque sans se corriger : je sais ce qu'il en est ; de cette rapidité à écrire des hommes qui ont une cervelle bien organisée, j'ai cessé d'y croire. D'ailleurs l'on nous dit encore qu'il ruminait longuement ses contes avant de les écrire : l'un vaut l'autre comme résultat pathologique, la fatigue est la même. Cependant il travaillait cinq heures par jour : " Guy travaillait méthodiquement chaque matin de sept heures à midi, rapporte M""^ de Maupassant, il écrivait en moyenne six pages (i) ". Ecrire pendant cinq heures, cela est un travail aussi pénible que peser du sucre le long d'une journée. Chose plus

(i) Cité par Lumbroso, p. 339. Maupassant avoue luimême : " Mon esprit, inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail " Sur Peau p. 84 (éd. Ollendorf.)

grave, Maupassant usa, pendant les derniers temps de sa vie, d'excitants artificiels (éther, haschisch, cocaïne, symphonies d'odeurs...)(T). Il n'abandonna pas pour cela les exercices physiques, aimant son yacht Bel-Ami plus qu'une femme (ce dont il ne faut pas le blâmer). Il y ajouta cette vie mondaine si terrible pour un homme qui l'ignora jusqu'à trente ans (2). Et il y connut des femmes autrement dangereuses que la petite Mouche et toutes les filles dont il se satisfaisait jusque-là. Je raconterai une anecdote qui montre jusqu'à

(i) Lumbroso, pp. 56 et 94.

{2) " Pour quiconque tient un salon, il importe de pouvoir montrer des célébrités; et une chasse est organisée afin de les conquérir. Il n'est guère de femmes du monde, et du meilleur, qui ne tienne à avoir son artiste, ou ses artistes ; et elle donne des dîners pour eux, afin de faire savoir à la ville et à la province qu'on est intelligent chez elle " Sur F eau, p. 3 3 (éd. Ollendorf), et tout le chapitre. M. Jules Huret écrit : " II était descendu à un snobisme inexplicable autrement que par le commencement de la folie des grandeurs qui est une étape de la paralysie générale. Il se piquait de connaître à fond le code du savoir vivre mondain, et bataillait dans les boudoirs pour des détails de toilette inesthétiques ". Article Maupassant de la grande Encyclope'die.

quel point il s'y abandonna, leur jetant ce cœur d'où auraient pu jaillir encore les plus magnifiques floraisons. Aussi bien, il resta toujours le Maupassant de sa jeunesse, montant chez les filles quand Paul Bourget restait en bas (i).

Après cela, il nous faut souscrire aux affirmations du docteur Glatz qui a soigné Maupassant à Champel en 1891 et qui dit : " Maupassent brûlait sa chandelle par les deux bouts... Par son train de vie, il était un candidat à la paralysie générale (2) ".

Maintenant il est probable que si Maupassant avait trouvé la mort dans un accident de chemin de fisr le 31 décembre 1891, veille du jour où sa folie fût universellement connue, personne ne se préoccuperait de jeter l'anathème sur cette manière de vivre qui fut la sienne.

De plus, les liens que j'ai étabhs entre des faits de la vie de Maupassant sont peut-être des liaisons toutes subjectives. Car on pourrait (en y mettant de la bonne volonté)

(i) Voir cette anecdote à la Note II.

(2) Rapporté par Lurabroso, p. 575, note.

retourner tout le syllogisme sur lui-même et prétendre, premier que bien des gens qui ne sont pas morts paralytiques généraux ont mené un train de vie plus fatigant encore, ensuite que l'alternance d'exercices physiques et de travaux intellectuels réalisée par Maupassant est d'une excellente hygiène.

On pourrait aussi se taire sur toutes ces hypothèses, et ce serait la plus sûre des méthodes, quoique la moins fructueuse.

Du moins il ne faut donner à cette étude de l'hygiène suivie par Maupassant qu'une valeur relative : nous sommes hommes, nous cherchons à comprendre, et pour cette raison nous appliquons une fois de plus l'axiome tant de fois usagé : post hoc^ ergo propter hoc.

Et cela est souvent d'une vérité plus apparente que réelle.

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