‹ La Maladie et la mort de MaupassantChapitre 8 sur 12 · LES PRODROMES · texte numérisé non relu

LES PRODROMES

M™* de Maupassant a prétendu que la folie de son fils débuta brusquement :

** Jusqu'aux dernières années de sa vie, c'était le plus joyeux garçon du monde, expansif, jovial, ardent à s'amuser. Son meilleur compagnon, son frère en canotage, M. Léon Fontaine, qui lui fut si dévoué, vous dira, comme moi, qu'aucun symptôme n'annonçait la catastrophe où sa raison a sombré. Il jouissait, au physique et au moral, d'un admirable équilibre (i)."

Cette affirmation était pour elle comme un complément de cette thèse déjà discutée par nous, que la maladie de Maupassant n'était pas héréditaire. Il semblait à M™^ de Maupassant que si la maladie de son fils avait débuté brusquement, à la suite de chagrins intimes, elle n'était pas héréditaire. De là cette affirmation, qui est un mensonge, ou un sophisme d'amour-propre, (car il arrive très

(i) Cité par Lumbroso, p. 14.8.

souvent que l'entourage d'un malade le croit en bonne santé jusqu'au jour où il s'affaisse).

En réalité, la maladie de Maupassant suivit une évolution lente, que nous allons essayer de dire.

En 1880 Maupassant était déjà atteint.

Flaubert lui écrit, vers mars :

" Il m'est revenu tant de bêtises et d'improbabilités sur le compte de ta maladie que je serais bien aise pour moi, pour ma seule satisfaction, de te faire examiner par mon médecin Fortier, simple officier de santé que je considère comme très fort (i)."

Il s'agissait d'une affection de l'œil (2) et nous trouvons dans la lettre du 1 6 avril 1880:

" Ton œil te fait-il souflfrir ? J'aurai dans huit jours la visite de Pouchet qui me donnera des détails sur ta maladieà laquelle je ne comprends pas grand'chose (3)."

Or les troubles pupillaires sont d'une grande importance dans le diagnostic de la paralysie générale (4).

(1) Gustave Flaubert. Correspondance, IV, 379.

(2) Id., ibid., IV, 385.

(3) Cf. notre Note III.

(4) Cf. Mignot, Contribution à l'étude des trtubles pupillaires dans quelques maladies mentales. Thèse de Paris, 1900.

Cette hypothèse est confirmée pour une date postérieure. Voici, en effet, une lettre du D"" E. Landolt à M. Lumbroso :

" Quant à mes relations avec de Maupassant, je vous dirai que je connaissais depuis longtemps l'auteur par ses œuvres, lorsqu'il s'adressa à moi pour quelques troubles visuels. Ce mal, en apparence insignifiant (dilatation d'une pupille), me fit prévoir cependant, à cause des troubles fonctionnels qui l'accompagnaient, la fin lamentable qui attendait fatalement (dix ans plus tard) le jeune et autrefois si vigoureux et vaillant écrivain (i).

Donc Maupassant montrait vers 1882 ou 1883 certains symptômes de paralysie générale.

Ces prodromes étaient peu de chose, et l'on comprend très bien la quiétude de la famille de Maupassant lorsque l'on lit cette phrase de M. Amie :

** C'est au mois de mai 1885 que je fis avec Guy de Maupassant le voyage de Sicile. C'est à cette époque que parut Bel-Ami. Maupassant me paraissait jouir alors d'une grande santéjd'un parfait équilibre physique et moral. Rien ne pouvait présager sa triste fin (2) ".

(i) Publié par Lumbroso, p. 581.

(a) Publié par Lumbroso, p. 401 note.

Cepend^it c'est peu de temps après qu'il eût des hallucination autoscopiques. Le docteur Sollier écrit :

" Un de mes amis intimes m'a rapporté qu'en 1889, c'est-à-dire au moment où il entrait dans la paralysie générale, il avait eu cette hallucination d'une façon très nette une après-midi et la lui avait racontée le soir même. Etant à sa table de travail dans son cabinet, où son domestique avait ordre de ne jamais entrer pendant qu'il écrivait, il lui sembla entendre sa porte s'ouvrir. Il se retourna et ne fut pas peu surpris de voir entrer sa propre personne qui vint s'asseoir en face de lui, la tête dans la main, et se mit à dicter tout ce qu'il écrivait. Quand il eût fini et se leva l'hallucination disparut (i). "

On peut discuter sur les rapports entre cette hallucination autoscopique et la paralysie générale, mais en tout cas nous avons une sûreté absolue dès 1890 :

" C'est l'époque où ces douleurs qu'il prend pour de l'influenza commencent à se définitivement aggraver vers la mort. Déjà l'illusion n'est plus permise qu'à lui seul. Un spécialiste qui l'a rencontré à

(i) D' Paul Sollier Les phénomènes d'autoscopie, pp. lo-ii.

Cannes en chemin de fer, et un de ses amis, a déclaré au mois de janvier que le mal dont souffre l'écrivain est un mal de marche très déterminée, et que, dans deux ans, cette intelligence de génie ne deviendra plus qu'un numéro sans conscience dans une maison de santé (i). "

Un passage des souvenirs de M. Roujon sur Maupassant se rapporte à peu près à cette époque :

"Des malaises lui vinrent, d'invincibles insomnies, d'incessantes douleurs à la tête. La mélancolie l'envahit. Ayant de la maladie une peur maladive, il nous fît sur sa santé des confidences sinistres. Il lut des livres de médecine, s'infligea des régimes cruels et se bourra de drogues, il ne parlait plus guère que de remèdes et de panacées. Sa figure s'allongea. Ses yeux, jadis humides et rieurs, devinrent vitreux. Il vieillit en quelques mois de dix années (2). Une de

(i) Henry Céard : la Toque et Prunier ( l' E'uhiement, 22 août 1896) (reproduit par Lumbroso, p. 249.)

(2) On peut rapprocher ceci du passage suivant du Journal des Concourt k la date du 15 juin 1889 : au dîner de la Banlieue, Octave Mirbeau " parle curieusement de la peur de la mort qui hante Maupassant, et qui est la cause de cette vie de locomotion perpétuelle sur terre et sur mer pour échapper à cette idée fixe. Et Mirbeau raconte que, dans une des descentes

nos dernières rencontres fut dans un dîner intime, à bord de son yacht, au vieux port de Nice. Il ne mangea rien et causa microbes. Il me reconduisit quelques instants, par une soirée d'étoiles, sur la route de Beaulieu. " Je n'en ai pas pour longtemps, me confia-t-il. Je voudrais bien ne pas souffrir (,i). "

En mai 90, Maupassant se plaint à son propriétaire du travail nocturne d'un boulanger et lui dit que, par ordonnance du médecin, il doit aller se soigner et se remettre " dans le Midi des accidents nerveux très graves causés par quinze nuits d'insomnie (2)."

Enfin Maupassant a tellement vieilli pendant ces quelques mois que, lors de l'inaugura-

de Maupassant à terre, à la Spezzia, si je me rappelle bien, il apprend qu'il y a un cas de scarlatine, abandonne le déjeuner commandé à l'hôtel, et remonte dans son bateau. Il raconte encore qu'un homme de lettres, blessé par un mot écrit par Maupassant et devant dîner avec lui, avait, pendant les jours précédant ce dîner, mis le nez dans de forts bouquins de médecine, et au dîner lui avait servi tous les cas de mort amenés par les maladies des yeux : ce qui avait fait tomber littéralement le nez de Maupassant dans son assiette ". Journal des Concourt, tome VIII, cité par Lumbroso, p. i8i.

(i) Cité par Lumbroso, p. 321.

(2) Publié par Lumbroso, p.441.

tion du monument de Flaubert à Rouen, le 23 novembre 1890, tous remarquent son affaissement. Edmond de Concourt écrit :

" Je suis frappé ce matin de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère marqué^ ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os (i). "

M. Pol Neveux, qui assistait à la cérémonie, le dépeint ainsi :

*' Maupassant était là, un Maupassant maigri, grelottant, à la face diminuée, que j'hésitais à reconnaître (2). "

Dans l'été de 1891, pendant qu'il était à Divonne et à Champel, Maupassant s'était livré à quelques actes pouvant faire craindre une affection mentale ; mais nous n'avons pas de renseignements très précis sur ces symptômes. Ainsi, écrivant à sa mère, le 27 juin 1891, il a des hésitations, des redoublements de mots, des omissions, des erreurs

(1) Journal dei Concourt, t. VIII. Cité par Lumbroso p. 182.

(2) Pol Neveux : Discours à Pinauguration du buste de Maupassant. Cité par Lumbroso, p. 218.

d'écriture : revierai pour reviendrai ; touches pour douches ; lide pour lire ; Darchoin pour Dorchain (i). M. Dorchain, qui l'a vu à Champel pendant cet été de 1891, écrit :

" Il arrivait alors de Divonne, une avitre station (française) près du lac Léman, d'où il avait été chassé, disait-il, par une inondation qui avait envahi sa chambre, et par l'entêtement du médecin qui avait refusé de lui administrer la douche la plus dure, la plus froide, celle qu'on n'administre qu'aux forts, " la douche de Charcot " ! Et il menaçait déjà le médecin de s'en aller s'il ne consentait pas à lui donner la dite terrible douche. Son excitation était extrême, et il se refusait à tout traitement sédatif, ne recherchant que des excitations nouvelles. Dès les premières paroles j'avais deviné quel était ce mal — mental ! — dont avait parlé le docteur Cazalis... Il était fou déjà : folie de l'exagération en toutes choses et délire des grandeurs. Par exemple : " Voyez ", nous disait-il, à ma femme et à moi, " voyez ce parapluie ? Il ne se trouve qu'à un seul endroit et par moi découvert, et j'en ai déjà fait acheter plus de trois cents pareils dans l'entourage de la princesse Mathilde. " Ou

(5) Lettre publiée par Lumbroso, pp. 44-47.

encore : " Avec cette canne, je me suis défendu un jour contre trois souteneurs par devant et trois chiens enragés par derrière. " Et tout ce qu'il disait ressemblait à cela. Le lendemain de son arrivée, il me glissait à l'oreille la confidence d'un exploit... amoureux avec une belle Genevoise en donnant des détails sur ses forces revenues... Tout cela est triste (i). "

Il avait, en racontant cela, " une volubilité de langage et une fixité de regards également effrayantes (2). "

Edmond de Concourt rapporte aussi les faits suivants :

" Maupassant serait atteint de la folie des grandeurs, il croirait qu'il a été nommé comte, et exigerait qu'on l'appelât Monsieur le comte. Popelin, prévenu qu'il y avait un commencement de bégayement chez Maupassant, ne remarquait pas cet été ce bégayement chez le romancier (3), à Saint-

(i) Publié par Lumbroso, p- 55.

(2) Dorchain, dans les Annales, n" 884 ; cité par Lumbroso, p. 63.

(3) Ce bégayement a pu n'être que passager, mais s'il a réellement existé, il faut noter que les tremblements fibrillaires de la langue et des muscles péribuccaux sont un des symptômes essentiels de la paralysie générale.

Gratien (i), mais était frappé du grossissement invraisemblable de ses récits. En effet, Maupassant parlait d'une visite faite par lui à l'amiral Dupcrré, sur l'escadre de la Méditerranée, et d'un nombre de coups de canon à mélinite, tirés en son nom et pour son plaisir, coups de canon allant à des centaines de mille francs, si bien que Popelin ne pouvait s'empêcher de lui faire remarquer l'énormité de la somme. L'extraordinaire de ce récit, c'est que Duperré, à quelque temps de là, disait à Popelin qu'il n'avait pas vu Maupassant (2)."

Il est certain qu'à cette époque tous les docteurs qui l'approchaient prévoyaient la fin prochaine (3). Il était à la période d'excitation.

Le séjour à Divonne et à Champel le remit un peu, et le 30 septembre il écrivait (à sa mère, il est vrai) : " Je me porte admirablement (4). " Il préparait à ce moment une étude sur Tourg^uenefF.

Mais l'amélioration ne fut pas de longue

(i) Le château de la princesse Mathilde.

(2) Journal des Concourt, tome VIII ; cité par Lumbroso, p. 183.

(3) Ainsi le Dr Cazalis (Jean Lahor) et le Dr Frémy. Cf. Lumbroso, pp. 63 et 68.

(4) Publié par Lumbroso, p. 39.

durée. Il écrit le 5 novembre 1891 une lettre, juste pour le fond, mais d'une forme un peu extraordinaire, ou plutôt assez violente (i).

Enfin, l'excitation augmenta brusquement dès les premiers jours de décembre 1891 :

" Maupassant commença à sortir de son calme (2). Il avait la fièvre ; il marchait et parlait nerveusement; cela ne lui était pas habituel. A partir de ce moment son domestique, le fidèle François, commença à s'inquiéter. Un soir le brave garçon fut réveillé par des détonations ; il courut aussitôt à la chambre de son maître et le trouva tranquillement installé à sa fenêtre, en train de tirer des coups de revolver dans le noir de la nuit. Il tirait ainsi, sans viser, au hasard, croyant avoir entendu escalader le mur du jardin. Le lendemain, François, ayant peur que pareil incident ne se renouvelât et qu'un malheur ne se produisît, crut prudent d'enlever les balles du pistolet, puis il remit l'arme dans le tiroir où son maître avait coutume de la ranger (3). "

(i) Cf. Lumbroso, pp. 452-4.53.

(2) C'est-à-dire, comme nous le prouvent les phrases suivantes : le désordre fut tel que les voisins s'en aperçurent.

(3) D'après M""^ H. Lecomte du Nouy ; dans Henri Amie et l'auteur A' Amitié amoureuse (M™* Lecomte du Nouy), En regardant passer la 'vie ; cité par Lumbroso, pp. 67-68.

Voilà tous les renseignements que l'on a pu réunir sur les commencements de la maladie de Maupassant : ils ne sont pas aussi complets que l'observation d'un spécialiste sur un malade qu'il peut analyser chaque jour, mais ils suffisent pour détruire les prétentions de M""^ de Maupassant et pour établir que la maladie de Maupassant évolua comme la plupart des paralysies générales.

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