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La Malaria

Le 17 octobre 188., sur les sis heures, six heures et demie clu soir, on se cognait dur et on s'injuriait ferme au numéro 70 du boulevard de la Chapelle, dans un de ces établissements qu'on appelle bourgeoisement des « mauvaises maisons », comme si les pierres de taille elles-mêmes étaient responsables de la société qu'on y reçoit. Les escabeaux rebondissaient sur le marbre des tables, rivées au parquet de la pièce du rez-de-chaussée, laquelle portait le nom de café et donnait l'idée d'une espèce de bivouac. Des exclamations hurlantes sortaient d'une macédoine de chopes cassées et d'assiettes de choucroute, qui mêlaient leur graisse aux ruisseaux de liquide dégoulinant sur les pantalons des combattants et les jupons des combattantes. De temps à autre, des silhouettes effarées apparaissaient au bas des marches décrépites conduisant aux chambres ou plutôt aux cabanons,

qui donnaient l'idée d'une prison cellulaire : quelque chose comme le xMazas de l'amour.

Puis, à chaque nouvel éclat de vitres et de culs de bouteilles, ces têtes ébouriffées, ces bustes sans corsets rentraient dans l'ombre de l'escalier en colimaçon, qu'il eût été impossible de qualifier autrement, car jamais escargot ne fut plus visqueux, plus poisseux, plus gélatineux et plus suant que les murs de ce couloir qui sentait à la fois la boue et la transpiration.

Au milieu de ce branle-bas, une voix dominait et transperçait toutes les autres : celle d'un gros ara à dos bleu, à ventre jaune et à queue déplumée, qui semblait s'amuser de la scène et répondait aux invectives qui se croisaient dans la fumée des pipes par des obscénités qu'on lui avait apprises.

Une seconde voix, aussi criarde, quoique moins éclatante, perforait également l'air, à intervalles réguliers. C'était celle de M"'^ Coffard, la concessionnaire et la haute directrice de la maison. Calme et maîtresse d'elle-même, comme une femme qui en a vu bien d'autres, elle restait assise dans son comptoir, où elle additionnait la casse, se contentant de répéter presque mécaniquement:

— Allons, Paquita! Allons, Camélia! Allons, Cora ! le premier soin des ouvrières qui s'engagent dans ces sortes d'ateliers étant de se décorer de prénoms en A qui font généralement partie de la défroque du magasin et qu'on leur attribue en même temps que les vêtements des camarades auxquelles elles succèdent. Chaque prénom représente un « congé », suivi bientôt d'un réengagement. On en connaît qui en ont porté jusqu'à dix-sept.

La lutte avait éclaté sur deux points : au fond, des

femmes dépoitraillées couvraient de leurs corps une (les leurs, une jeune fille lootc frêle et toute jeunette qui, quoique pâle à s'évanouir, ouvrait, sur un groupe d'hommes séparés d'elle par quelques tables, d'énormes yeux noirs pleins de défi et de résolution :

— >.'on ! s'obslinait-elle, non! je ne veux pas : celuilà est irop vilain et trop dégoûtant aussi. J'aimemieux faire mon baluchon!

(1 Faire son baluchon », c'est s'en aller. La Coffard ne s'inquiétait pas outre mesure de ces répugnances, dont l'habitude ou la résignation finit toujours par triompher. Mais le client ainsi repoussé avec perte n'entendait pas subir cet affront. Aidé de sa société, il prétendait obliger la « jeune fille aux yeux noirs » à un sacrifice qu'il se croyait de très bonne foi en droit d'exiger, moyennant un versement débattu à l'avance.

L'aspect de cet homme déjà mûr justifiait amplement d'ailleurs l'invincible répulsion de l'adolescente. Un crâne non pas seulement nu, mais congestionné par des échauboulures malsaines, surmontait un nez enflé, pointé de rougeurs incandescentes près de s'entamer, et qui s'étendaient, comme un eczéma, jusqu'à la naissance des joues. Les immeubles comme celai du iV 70 du boulevard de la Chapelle sont précisément le refuge des crânes comme celui-là, et l'homme qui s'en estimait l'heureux possesseur n'admettait pas qu'on lui disputât sa pitance.

C'est à la suite des « INon! non! » énergiques et réitérés de la petite dégoûtée que ce rubescent étranger et ses amis s'étaient peu à peu exaspérés au point de mettre le rez-de-chaussée à sac. En vertu de ce sentiment de Vhabeas corpus qui ne s'oblitère jamais totalement, même dans les âmes les plus assujetties, les

•i LA .MALAl'.IA.

compagnes de la jeune opprimée rayaient prise sous leur protection, soutenant qu'il n'était permis à personne de la violenter et que, d'ailleurs, il y en avait assez d'autres dans le stick en étalage pour que cet imliscret ne sobslinàt pas à s'a'lresser précisément à celle qui probablement avait ses « raisons » pour se dérober au choix flatteur dont elle était l'objet.

Mais cœur atîamc n'a pas d'oreilles. Plusieurs consommateurs ayant pris parti pour celle qu'on appelait la (( nouvelle », la bataille devint générale, au point que M"*^ Coffard, désespérant de reconnaître à quel compte elle devrait inscrire les dégâts, descendit de son comptoir, essayant d'introduire le langage de la bonne société dans ce brouhaha d'auathèmes.

Tout anémique et exiguë qu'elle était, la Coffard savait très habilement refréner son monde, étonné de rencontrer ces expressions distinguées chez une tenancière d'un quartier aussi éloigné du fauhourg Saint-Germain.

M""^ Coffard, qui avait été autrefois sous-maîtresse, joignait à une dépravation d'esprit quasi hystérique une vive passion pour la littérature. Elle portait presque constamment un livre sous le bras, et avait étudié, au temps de sa vingtième année, pour se présenter au baccalauréat es letlres. Ses passions l'avaient détournée de la carrière de l'enseignement. Demeurer calfeutrée dans un pensionnat, avec un jour desortie toutes les deux semaines, constituait pour elle un supplice que son imagination vagabonde ne lui laissa pas supporter longtemps.

Une fois dehors, elle passa son temps à chercher des intrigues, qui ne venaient pas la trouver dans l'état de délabrement physique où elle se trouvait presque toujours, et de caprices en caprices, elle

avait fini, grâce à sa belle écrilure, par se placer éga- Jemeiit comme sous-maîtresse dans ce pensionnat qui la changeait des autres et qui lui étnit resté après le décès de l'ancienne patronne, morte d'un coup de carafe à la tempe droite.

Cependant, malgré le tintouin que lui causait un personnel aussi agité, la ColTard avait conservé de ses anciens travaux des bribes d'érudition qu'elle étalait avec gloriole, afin de bien convaincre le public qu'elle n'était pas née pour « ce métier-là '>.

Elle avait même gardé dans sa mémoire des restants de latin dont elle ne manquait pas de régaler les visiteurs. Elle disait volontiers aux bohèmes qui venaient flâner chez elle sans prendre autre chose que l'air du comptoir :

— Nescio vos I

Par contre, elle accueillait les habitués dont elle appréciait les bonnes mîinières par ce bonjour tout normalien :

— Quoviodo vales ?

Et elle était aux anges quand quelqu'un lui répou'^ dait :

— Optimè!

Toutefois, l'âge n'avait guère affaibli sa maladie nerveuse, et elle était contrainte, pour arriver à dormir, d'absorber des fioles de sirops adoucissants et réparateurs. Elle fit irruption au centre du café entre les deux camps, enveloppée d'une forte odeur de bromure, son dernier remède de prédilection.

— Je vous en prie, messieurs, dit-eile. Puis se retournant, avec un geste de consul romain, vers ses pensionnaires bloquées au fond : — Et vous, mesdemoiselles, je vous l'ordonne :en voilà assez ! Le Perroquet bleu n'est pas une arène. Vous ! ajouta-t-elle, en

(lési?;nant la révoltée, tous resterez deux jours dans votre chambre sans descendre au café, pour vous apprendre à vous soustraire à vos devoirs. Je ne vous liabillc pas, je ne vous loge pas, je ne vous nourris pas pour ne rien faire.

— Oui, interrompit une grosse dondon qui paraissait être sur sa bouche, parlons-en do la nourriture ! On ne mange que de la viande de la boucherie hippophagique.

— Et si encore on en avait son comptant ! appuya une grande bringue au menton de galoche et aux j'eux renfoncés.

— Et avec un travail comme ça : fit remarquer une troisième.

— Oui ! firent-elles toutes en chœur, on crève de faim, ici !

— Silence ! ou j'appelle la police : tonna la CofTard, faisant subitement trêve à sa distinction native.

Le mot « police » produisit son efl"et ordinaire, ces ilotes ne se faisant aucune illusion sur le secours qu'elles ont à attendre de surveillants dont « madame» avait tant de moyens dendormir la surveillance. Toutes se turent, après le grognement sourd des jaguars de ménagerie qui regagnent leur place sans même oser mordiller le bout de la cravache de leur dompteur, qu'ils avaient d'abord fait mine de dévorer.

Elle avait, terrorisé ses femmes. Elle se montra supérieure dans l'art d'amadouer les hommes.

— Monsieur, dit-elle en s'approchant de l'individu au crâne bouillonnant, vous êtes trop bien élevé et trop indulgent pour ne pas excuser un moment de folie chez une enfant qui est depuis trois semaines seulement dans la maison et dont, jusqu'ici, je n'avais eu qu'à me louer. Revenez dans quelques

jours, VOUS serez tout étonné de la retrouver aussi docile qu'elle a été rétive. J'en atteste tous ceux qui m'ont jusqu'à présent honorée de leur clientèle : jamais scandale de cette nature ne s'est produit au Perroquet bleu.

C'était, en effet, le sobriquet décerné par les gens du quartier au n° 70 du boulevard de la Chapelle, en l'honneur de l'ara que, les après-midi de soleil, on plaçait sur le trottoir, devant l'établissement, auquel il servait d'enseigne vivante et même parlante. Cet oiseau inconvenant durait rarement plus de six ou huit mois, tant on se faisait un jeu cruel de lui arracher les plumes de la queue.

On le remplaçait alors par un autre d'apparence semblable ; et, depuis dix-neuf ans, le public croyait que c'était toujours le même.

Tout en ciselant ses phrases, la Goffard poussa les mécontents jusqu'à la porte de sortie, par laquelle ils disparurent un à un, sans plus d'objections, et qu'elle referma incontinent sur eux. Ses nerfs reprirent alors le dessus. Elle glissa comme une anguille entre les tables et, passant bravement à travers le paquet d'insurgées qui s'étaient prononcées pour la résistance, elle saisit par le bras la nouvelle dans l'encoignure où elle s'était blottie.

Les trois ou quatre assistants que la bagarre n'avait pas fait fuir virent alors émerger du flot mouvant qui la couvrait une grande fille, si fluette et si osseuse que le regard ne savait au juste sur quel angle s'arrêter. La taille aurait tenu dans la main et les épaules dans les dix doigts. Cette minceur était absorbée par le noir intense des yeux et la blancheur laiteuse des dents, que les lèvres, contractées par le rictus de l'émotion, avaient mises à nu.

Bien que la scène brutale provo([uée par son eulêtenient eût évidemment développé sa pâleur, il était aisé de deviner qu'à Ictat normal, elle n'était pas de beaucoup plus colorée. Ses cheveux d'un châtain sombre à fond mordoré, relevés du côté droit de la tête, retombaient sur le côté gauche, où ils étaient retenus par un gros peigne de fausse écaille blonde surmonté d"un véritable jeu de boules, simulant une couronne de yicomtesse. Comme contraste à cet attilement prétentieux, un de ces foulards de soie d'an jaune cru, qu'affichent la plupart des fi.lles des maisons borgnes comme le symbole de leur profession, flottait autour de sou cou grêle. Une chemisette à plis fripés s'évasait autour de ses clavicules en saillie.

— Vous allez vous enfermer là-haut, grommela M'"' Coflard, en continuant à lui serrer le poignet. Vous vous coucherez sans dîner. Quand on ne travaille pas, on ne mange pas. Ça n'est pas seulement au monde et ça fait déjà la difficile.

— Je m'en moque bien de votre dîner ! fit la jeune fille. Je veux faire mon baluchon,

— Votre baluchon ? Eh bien ! c'est ce qui vous trompe : vous ne le ferez pas, riposta la directrice, dont cette menace accentuait la colère. Il faudra d'abord me payer les trois cents francs que vous me devez.

— Moi ! trois cents francs? demanda la prisonnière, qui semblait chercher à quelle dépense pouvait bien s'appliquer cette somme invraisemblable.

— Et vos chemises, vos jupons, vos camisoles de dentelle, vos bas en bourre de soie, est-ce que vous vous imaginez que je vous donnerai ça pour rien ? Et vos mules en satin rose? Vous êtes entrée ici avec des souliers de porteur d'eau.

— Trois cents francs ! répéta la nouvelle, que ce

chiffre stupéfiait. Où Toulez-vous que je les trouve? Elle eut un geste profondément découragé, un geste de princesse de féerie à qui un génie ordonne de débrouiller en une nuit quatre cent cinquante mille éclieyeaux de fil. Ses camarades, blasées sur ce systèmede réclamations, ne purent s'empêcher derire.

— Ce brave monsieur qui sort dïci vous les aurait peut-être donnés, poursuivit imperturbablement la Coffard, heureuse de laisser supposer que les malheureuses qui venaient s'asseoir à son foyer le quittaient parfois dans un huit-ressorts.

Cependant, elle négligea soigneusement de faire observer que cette munificence, d'ailleurs improbable, eût été inscrite sur son livre à la colonne des bénéfices imprévus, et que la situation de sa débitrice n'en eût été allégée en quoi que ce fût.

Et, pour condenser sa pensée dans un ultimatum accessible à cette intelligence inculte, elle conclut:

— Pas de trois cents francs, pas de baluchon ! Tous les Français sont égaux devant la loi. Le

malheur est que la loi ne soit pas égale pour tous les Français. La contrainte par corps, abolie à l'égard des hommes en matière commerciale, n'a jamais cessé d'être appliquée aux femmes, en matière commerciale également. Les pub/lc-housc de la débauche sont restés ce qu'était jadis la prison de Clichy. Dès son arrivée dans le mauvais lieu, on ouvre un compte à la fille d'amour ; et comme elle ne parvient jamais à le «boucler», c'est elle que la maîtresse boucle, sans que ni celle-ci, ni la détenue, ni la police, ni la magistrature aient encore songé qu'il est interdit de se payer de ses propres mains, notamment par la séquestration de la personne dont on se prétend créancier.

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Ces emmurées se regardent très siiicèremeiil comme le gage de leur créance et acceptent traditionnellemeut ce rôle d'otage, sans qu'aucune d'elles ait jamais eu Faudace ni même la pensée défaire valoir ses imprescriptibles droits à la liberté corporelle.

La recluse, n'ayant pas les trois cents francs, ne tenta pas de se débattre contre la mainmise dont elle était arbitrairement victime. Elle se dirigea d'un pas résigné vers l'escalier en colimaçon. Au moment où elle posait le pied sur la première marche pour s'enfoncer dans cette moisissuie, la grosse dondon qui avait essayé de plaider pour elle quelques instants auparavant lui glissa dans l'oreille ces mots maternels:

— \e te tourmente pas, ma pauvre Mal'aria: après dîner je te monterai un peu de viande de cheval.

Mais cette condamnée à l'inanition temporaire n'avait, à cette heure, aucun souci des récriminations de son estomac. Elle s'enferma d'elle-même dans la chambre banale où elle passait le plus ordinairement la nuit, et s'assit sur une chaise de paille assez basse pour lui permettre de s'accouder sur son lit qui, sans être précisément un galetas, était au moins une galette.

Le jour tombait: elle alluma une chandelle déformée par les courants d'air et qui avait tout ensuiffé le chandelier de cuivre à coulisses dans lequel elle était fichée. La cellule, visiblement découpée dans une pièce beaucoup plus grande, était encadrée d'un papier bleu semé de losanges d'un blanc plâtreux, zébré çà et là par des égratignures qui laissaient voir le sapin des cloisons séparant ce cabinet de celui d'à côté : les deux n'en faisant à peu près qu'un, tant la légèreté des voliges laissait de celui-ci entendre tout ce qui se passait dans celui-là.

LA MAL'ARIA. Il

Celte fillette, dont l'aspect rtait celui d'une enfant qui avait grandi trop vite, paraissait, sous le brouillard jaunàlre tombant du luminaire, si cliétive, si amaigrie et si pâle, qu'en apercevant cette face blanche, soutenue mollement par un bras exsangue, quelqu'un qui fût entré aurait, malgré lui, cherché des yeux le fourneau allumé qui accompagne si souvent les figures de Tassaërt.

Elle demeura ainsi, à demi assise, à demi couchée, jusqu'à onze heures du soir, sans avoir Pair de percevoir les bruits des descentes et des montées qui ébranlaient perpétuellement l'escalier vermoulu. Quand la dondon lui avait crié, à travers la porte, vers neuf heures :

— Ouvre-moi : j'ai ta viande!

elle avait simplement répondu :

— Merci, je suis dans le pieu : je n'ai pas faim du tout!

Son immobilité rêveuse ne fut pas troublée non plus par les éclats d'une contestation engagée dans le cabinet contigu, à propos d'une pièce de quarante sous que la demoiselle prétendait fausse et que le monsieur soutenait bonne. Sur le coup de minuit et demi, le commencement d'une pluie, qui bientôt devint battante, chassa les bousingots du café où ils ripaillaient avec les femmes inoccupées. La Coffard expulsa les derniers flâneurs et après avoir, de ses mains directoriales, éteint le gaz, qu'elle craignait de retrouver encore allumé le lendemain matin, elle prit, toujours enveloppée dans une atmosphère de bromure, le chemin de l'escalier, afin d'aller demander au sommeil réparation des fatigues de cette journée de tapage et de criailleries.

Quand le chabanais eut complètement cessé, celle

qu'une de ses compagnes de captivité avait appelé : « Ma pauvre Mal'aria ! » sortit rapidement de sa torpeur. Elle alla coller son oreille à la porte, puis à la cloison ; et après avoir fait jouer avec toutes sortes de précautions l'espagnolette de sa petite fenêtre, elle inspecta les abords du Perroquet bleu par l'entre-bàillement des volets reliés au moyen d'un cadenas destiné à protéger la pudeur publique contre des exhibitions imprévues.

L'eau qui tombait alors à flots avait dispersé les promeneurs. Les sergents de ville, réfugiés contre les portes cochères, attendaient une éclaircie pour s'assurer que tout était tranquille et que les Parisiens dormaient. Les arbres du boulevard de la Chapelle, anémiques comme en général les habitants des quartiers pauvres, montraient seuls leurs maigres échines et tordaient dans la bourrasque leurs plumeaux défrisés. Des tramways bourrés à l'intérieur, dégarnis en haut, et dont l'impériale arrivait presque à la hauteur de la fenêtre, continuaient leur marche régulière avec l'étrange clapotis des pieds de chevaux avançani dans la boue. La jeune fille referma à demi la croisée, se baissa mystérieusement et tira de dessous son lil une petite malle en bois blanc noirci au pinceau dont le dessus, recouvert de peau de veau rongée par les mites, donnait l'idée d'une tête de teigneux

Elle n'y prit qu'une robe de stofT, à carreaux blancs et noirs dont le corsage se fronçait sur la poitrine, i col montant et à jupe descendant au ras de la cheville; une de ces robes honnêtes qui ne sortaient cer tainement pas des mains relortes de la faiseuse ordinaire du Perroquet, bleu.

Elle s'arracha du coup son fichu jaune, remplaça son peigne à couronne par des épingles à cheveux

et après avoir endossé, ajusté et boutonné sa robe au col et aux poignets, elle revint à la fenêtre comme pour y attendre un signal. Ce signal, c'était le passage du dernier tramway, qui imprima un tremblement à la maison, puis se perdit dans les profondeurs du boulevard de la Villette.

Elle plongea alors le bras jusqu'au coude entre son matelas de varech et sa paillasse de maïs et ramena de cette cachette une petite clef dont elle se servit pour ouvrir le cadenas qui retenait les deux volets, lesquels se déployèrent tout grands. Elle se pencha de nouveau presque cà mi-corps, sonda l'horizon à droite et à gauche, puis revint encore à son escabeau et, retirant ses mules, enfila de solides souliers de marche alignés au pied de son lit; enfin, sans autre délibération et de peur sans doute d'être surprise, elle se glissa en dehors de la fenêtre eu se pendant par les mains à la chaîne du cadenas reste accroché par l'anse à l'un des volets.

La chambre où elle couchait était située immédiatement au-dessus du café, àl'entresol. En s'allongeant un peu, les pieds de l'évadante arrivaient à peu près à un mètre du trottoir. Le plus gros danger pour elle était de s'érafler contre les aspérités delà salle du bas. Heureusement, ce n'était pas sa gorge qui gênait la maigre enfant. Elle tendit ses deux bras frêles, lâcha tout à coup la chaîne où elle se cramponnait et tomba sur le boulevard de plus haut qu'elle ne l'avait supposé.

A la vive douleur qu'elle ressentit au pied gauche en touchant le sol, elle aurait poussé un cri, si sa situation précaire ne lui eût interdit toute manifestation. Sans chapeau, sans manteau, avec une pièce de vingt sous dans sa poche pour unique ressource,

li LA MAL'ARIA.

elle tourna à droite, sans savoir — un policier a remarqué que les gens qui se sauvent prennent leur droite dix-neuf fois sur vingt — et se mit à courir tout d'une haleine jusqu'au boulevard de Clichy, où elle souffla un instant en s'appuyant contre le dossier d'un des bancs qui bordent la chaussée.

Quand elle essaya de reprendre sa course, elle constata avec terreur que son pied gauche refusait le service. Misère! s'il allait falloir rester clouée là et réintégrer le Perroquet bleu ! Elle tàta le bas de sa jambe où elle éprouvait des élancements insupportables et sentit une enflure qui semblait augmenter sous les doigts. Elle prit le parti de poursuivre sa route à cloche-pied et elle entra dans la rue Pigalle en sautant sur sa jambe valide, comme une enfant qui joue à la marelle.

Sa robe, transformée en éponge, s'enroulait autour d'elle et l'enserrait comme dans un péplum. Son jupon et sa chemise se collaient à sa peau. Elle commençait à grelotter et à défaillir. Elle avait bien vu des enseignes d'hôtels à bon marché où, pour ses vingt sous, on lui aurait donné, pour passer le reste de la nuit, un cabinet dans le goût de celui qu'elle venait de quitter — à la cloche de bois. Mais elle se dit :

— Merci! On n'aurait qu'à y faire encore une rafle !

Les cheveux dans les yeux, la poitrine rentrée, tantôt traînant son pied malade, tantôt s'accotant le long d'une boutique, elle dépassa la rue Blanche et aborda rue de Berlin. Elle n'avait d'abord eu d'autre projet que la fuite. Elle se recueillait, à cette heure, pour savoir où elle chercherait asile. Son premier mouvement avait été de s'éloigner le plus possible de

l'enfer où on voulait la retenir. Maintenant qu'elle n'avait plus à redouter l'autocratie de M"" Cofïard, elle se rendait compte de l'intensité de l'inconnu dans lequel elle s'était lancée. Sa situation ressemblait à celle d'Agar dans le désert; seulement, son désert à elle était émaillé de commissaires de police, et ce n'était pas de la soif qu'elle souffrait, car l'eau lui ruisselait dans le dos.

Voici le plan auquel elle s'arrêta : elle avait vingt sous. Elle marcherait jusqu'au jour. Dès qu'une boulangerie ouvrirait sa corne d'abondance, elle achèterai un petit pain de deux sous tout chaud. — Elle adorait les pains tout chauds. — Elle s'informerait ensuite, auprès de quelque balayeuse, des démarches à faire pour être admise dans les escouades chargées d'enlever les boues sur la voie publique. On nedevait pas exiger de papiers pour ce métier-là.

Malheureusement, elle commençait à grelotter de froid et probablement aussi de fièvre, car son pied enflait au point qu'elle s'assit sur le rebord d'un trottoir, ôta son bas et trempa la partie malade dans le ruisseau qui, gonflé par deux heures d'un déluge continu, inondait toute la rue de Berlin. Cette lotion astringente et glacée insensibilisa un moment le bas de la jambe; mais lorsqu'elle se redressa pour arpenter de nouveau l'asphalte inhospitalière, elle vit tout tourner devant elle. Les becs de gaz dansaient une sarabande et les flaques d'eau où ils se reflétaient lui faisaient l'effet de métal en fusion. Elle risqua encore deux pas en avant, A travers les bleuettes qui lui emplissaient les paupières, elle crut distinguer une grille avancée protégeant l'entrée d'une maison. Elle s'efforça de gagner les barreaux pour s'y soutenir; mais l'éblouissement la saisit au moment où elle éten-

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dait le bras, et elle s'abattit comme un paquet de linge mouillé sur le soubassement de pierre qui supportait la grille.

Il y avait bien un quart dheure qu'elle était étendue inerte sous l'eau qui la noyait, quand un de ces coupés de maître à un cbeval, qu"on appelle des troisquarts, fit balte devant la maison. Un vieillard de haute taille, voûté dans le pardessus qui l'emmitouflait, en descendit ; et comme il cherchait sa clef pour ouvrir la porte de la grille, son pied heurta la masse informe que formait le corps de la jeune fille.

— Pierre, fit-il, descendez donc. Je crois qu'il y a un ivrogne qui dort.

Le cocher, resté immobile dans son carrick de toile blanche imperméable, sauta et se pencha sur ce paquet inanimé dont, au premier abord, il n'avait pu déterminer la nature.

■ — Je crois que c'est le cadavre d'un jeune homme, dit-il.

Il revint au coupé, enleva la bougie d'une des lanternes et, faisant un réflecteur de sa main, il projeta la lumière sur un visage boueux et sanguinolent — car l'évadante s'était, en tombant, fortement cognée sur l'angle du soubassement de pierre.

— C'est une femme, reprit le cocher. Elle a bien l'air d'être morte.

— Vite! il faut appeler au secours. Le pharmacien n'est pas loin ; et pas un sergent de ville! balbutia le vieillard tout ému.

Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce spectacle imprévu, il s'agenouilla presque à côté du corps et posa la main sur le cœur.

— Elle respire encore! Mais il n'y a probablement

pas une niiiiute à perdre, murmura- t-il. Et il ajouta plus haut : Nous ne pouvons la laisser là. Pierre, allez chercher Nanette, nous allons toujours porter cette malheureuse dans Thôtel.

Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte de la grille, le vieillard, hravement accroupi dans le hourbier, avait relevé et appuyé sur son genou la tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les joues avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement les yeux avec le pouce ; mais les paupières retombèrent immédiatement.

— Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez qu'elle arrivera encore trop lard, grommela-t-il impatiemment : ce qui indiquait que ladite .\anette avait la réputation de ne pas se presser.

La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et toute déficelée, car elle n'avait pris que le temps de passer un jupon. Le cocher, qui la précédait, l'invita à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit lui-même parles épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement dans la maison.

— A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher le commissaire de police. Portez cette pauvre créature dans la chambre d'Albert. Vous ferez un grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra la voiture et ira sans désemparer chez le médecin.

LA 3IAIS0N SANS PÈUli

Jusqu'à TAge de douze ans et demi, la petite Emmeline Freizel avait été la plus choyée des enfants. Sa mère n'était pas méchante et son père était la tendresse môme : car, par suite d'une erreur traditionnelle, entretenue par les poètes, il est convenu qu'à l'égard de sa progéniture le cœur d'une femme est un réservoir de dévouement et d'amour, tandis qu'en réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie pour ses petits.

Il serait facile de l'établir en comparant la quantité de nouveau-nés dont les filles-mères se débarrassent sur l'Assistance publique, avec le nombre de ceux que les «fils-pères «y envoient quotidiennement. Les femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement puissante et organisée que celle des hommes, prétendent, il est vrai, que celles d'entre elles qui confient ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite y sont contraintes par la misère et l'abandon où les laissent leurs séducteurs. C'est encore là une légende. Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à la sueur de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent dans la galanterie le moyen de se commander des Yohes chez Laferrière et de parier aux courses de fortes

sommes, ne croient pas devoir grever leur budget — qui pourtant coûte si peu à équilibrer — des quarante l'rancs par mois qu'exigerait une nourrice.

Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder leurs fruits; mais, une grande partie du temps, c'est comme un aimant destinée attacher et à retenir celui qui a la douce conviction de les avoir mis au monde. La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de vingt-deux ans, qui ont reconnu sans sourciller, comme nés de leurs œuvres, des bambins qui en avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu d'une autre : vous serez reçu comme dans un jeu de quilles.

Le papa Freizel,qui était charron avenue de Saint- Ouen, passait tous ses instants disponibles à pousser sa petite Emmeline dans un baquet ou dans une brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, car sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance rudimentaire le navrait. A huit ans, Emmeline était déjà toute fière de descendre à l'atelier pour lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. Il lui avait construit de ses mains une table de bois blanc, sur laquelle elle s'essayait à tracer, en tirant la langue, des pleins et des déliés de grande dimension — tirer la langue, en écrivant, étant chez les tout jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité et de bon vouloir.

A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda pas à briller par une orthographe remarquable. Freizel avait toujours dans sa poche et montrait à tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle des « quelque », la plus fastidieuse de la langue française; y souffrait d'un croc-en-jambe ; mais les voi-

sins n'y voyaient que du feu et s'extasiaient de confiance.

Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas entendre parler do première communion ; mais M""' Freizel répétait de très bonne foi qu'il fallait la faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas fait sa première communion, le gouvernement vous défend de vous marier.

Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un jour de novembre, après avoir passé trois heures sous le feu de la forge à raccommoder un essieu brisé, il sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller prendre un verre au « Pan Coupé », cabaret à cheval sur deux rues, exposé, conséquerament, à toutes les bises et dont précisément les deux portes, qui se faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.

On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis étaient venus le rejoindre. Labordère venait de briser son épée et Mac-Mahon de donner sa démission. Il n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions interminables. Celle qui s'engagea au « Pan Coupé » se termina par un refroidissement qui saisit Freizel comme dans un élau et le jeta étouffant sur son lit en compagnie d'une Quxion de poitrine. Ce « chaud et froid », comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on qualifia ce mal foudroyant, résista à tous les sudorifiques, à toutes les ventouses, ainsi qu'à tous les vésicatoires et aux papiers Fayard dont on l'emplàtra. Le dixième jour, après avoir répété pendant toute l'après-midi :

— Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va devenir? il expirait vers quatre heures du soir, en embrassant son Emmeline.

Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était

perdue. Sa mère, que son incapacité intellectuelle mettait hors d'état de. sauver une situation compromise, tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne devait entrer en apprentissage qu'après sa première communion, n'avait pas de métier et n'en entrevoyait aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait continuer celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le moins praticable pour une femme. Freizel, comptant sur l'éternité de ses biceps, n'avait naturellement rien mis de côté. Il se trouva que, l'actif et le passif de la maison se balançant à peu de chose près, on fut contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer le loyer et boucher quelques trous qui s'ouvrirent subitement sous les pieds de la mère et de la fille; car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on finit par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.

La malheureuse Freizel essaya de se retourner; pour peu qu'une personne restée sans ressources s'adresse à la commisération privée ou publique, le premier conseil qu'on lui donne est généralement celui-ci :

« Il faut tâcher de vous retourner. »

Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables ont ainsi un prétexte pour se laver les mains des misères d'autrui. Ils disent :

— J'avais fortement engagé celte malheureuse à se retourner. Elle ne l'a pas fait : tant pis pour elle!

La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trentetrois ans, n'était bonne qu'à faire des ménages. Elle en trouva deux à quinze francs par mois l'un. Le bail de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la mort du locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille dans un petit cabinet de cent vingt francs par an, situé dans une maison à six étages, rue Lepic, à

Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras et qui prenait jour sur un corridor donnant sur une cour. On faisait la cuisine sur le carré; et comme Mme Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi et repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer le déjeuner, Emmeline, obligée de s'en occuper, ne retourna plus à l'école. D'ailleurs, M""^ Freizel semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le père avait tenu à ce que la petite apprît à lire et à écrire. C'était une affaire faite maintenant. Que diable aurait-elle pu demander de plus?

Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, pour les êtres animés, aussi indispensable que Tair respirable. Emmeline, vivant de rogatons, qu'elle accommodait à toutes sortes de sauces piquantes, moins pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, grandissait et s'amincissait dans la demi-obscurité de Ja boîte de dominos où elle végétait, pareille à un cep de vigne poussé le long d'une porte dans l'humidité d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient cette pénombre pour monter aux étages supérieurs ne voyaient de l'orpheline que ses deux grands yeux, lesquels répandaient dans la chambrette le peu de clarté qui la désassombrissait.

Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les morceaux de journaux qui lui tombaient sous la main, car elle passait à peu près toutes ses journées seule, attendant sa mère, soit pour le repas de midi, soit pour celui de six heures ; vivant, du matin au soir, autour de cette cage, sans travailler et sans penser beaucoup non plus, comme les gardiens de squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont d'autre occupation que la promenade.

Un jour, M""' Freizel ne vint pas déjeuner. La petite crut qu'elle avait fait son premier ménage plus « à fond » qu'à l'ordinaire, et fit revenir jusqu'à une heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les parfums graisseux, emplissaient tout l'escalier. N'y pouvant plus tenir, elle se décida à attaquer ce fricot. Comme elle en achevait la moitié, sa mère parut ; mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle lampa coup sur coup trois grands verres d'eau ; et sans se rendre compte des motifs de ce changement de physionomie, Emmeline lui trouva l'air tant soit peu égaré.

Pendant trois jours, la bonne femme reprit son train-train habituel ; puis, les irrégularités se reproduisirent. Un soir même, elle ne rentra pas du tout ; et l'enfant, alTolée de peur, dut passer la nuit toute seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, avec un coup de poing dans un carreau, il eût été si aisé de pénétrer.

A onze heures du matin, personne encore. Enfin, vers midi, Emmeline, penchée sur la rampe de l'escalier, vit poindre sur les premières marches sa mère, portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie d'un grand diable en blouse bleue et en casquette noire. Lui, portait un jambonneau.

Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, à la table de sapin, qui en prenait la moitié. On invita gaiement la petite, et, peu de temps après, du jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de femmes avec un canif qu'il tira de sa poche.

Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par les moustaches rousses, les yeux gris cendre, les mains en épaules de mouton et les allures bestiales

2i LA M AL" ARIA.

de ce convive inatlendii, finit par se laisser gagner par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. A treize ans, on considère facilement comme un liomme supérieur celui qui réussit à tailler un rond de serviette dans un manche de gigot.

Le visiteur réitéra ses visites. M™'" Freizel, qui au début Tavait appelé monsieur Marsouillac, n'avait pas tardé à l'appeler Marsouilllac tout court, puis Léon.

Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible partie de sa journée, car il arrivait quelquefois bien avant midi et restait à baguenauder jusqu'à près de trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait pas être mauvais, car onpie se refusait plus rien, et on sirotait parfois si abondamment après les repas que Léon finissait presque toujours par s'étendre sur le lit pour y cuver ses petits verres.

Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis la mort du charron, eut bientôt un adjoint : une petite couchette en fer qu'on acheta d'occasion et qu'on parvint à caser contre le panneau le plus obscur du cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. C'était un commencement de trousseau. Seulement, comme elle s'y était mollement endormie la veille, bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, Marsouillac trottinant par la chambre en manches de chemise, puis demandant tout haut à sa mère:

— Où as-tu mis le cirage ?

M""' Freizel avait été et pouvait encore passer pour jolie, ne s'étant jamais, du vivant de son mari, qui trimait pour tout le monde, épuisée dans ces travaux qui brûlent le sang, parcheminent la peau et développent les jointures des doigts au point de les transfor-

mer en petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, elle ne s"était pas gênée pour lui, bien qu'il lui eût souvent reproché de s'habiller c comme un sac ». C'était d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac dans son existence, la veuve s'était passé le luxe d'un corset, et elle avait été étonnée de la réduction à laquelle une taille de femme peut parvenir au moyen du rapprochement énergique de deux solides baleines.

Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, il ne paraissait plus en être question, ce qui ne diminuait en rien le nombre des jambonneaux. Un jour, Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de la table. Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, ne sortait plus que le soir et revenait souvent si tard que, le lendemain, elle restait couchée jusqu'à midi, si bien quEmmeline lui servait, ces jours-là, le café dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation de cette vie nouvelle avaient demandé du temps, et la première communion de la petite en avait été retardée de toute une année. Cependant M ""= Freizel y tenaitsiobstinémentqu'ileûtétémalséaut d'ajourner encore la cérémonie à laquelle elle assista au bras de Marsouillac, qui se moucha à plusieurs reprises pour cacher son attendrissement.

A partir de ce jour béni, le même Marsouillac commença à accorder infiniment plus d'attention à la « mioche », devant laquelle il s'était jusque-là tout permis. Il la servait la première, lui versait des liqueurs à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa le buste de son bras musculeux et la serra contre lui à la faire crier. Elle eut l'idée de s'en plaindre à sa mère ; mais celle-ci qui, depuis quelques mois, ren-

HÙ LA MALAF.IA.

trait ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché aucune importance à ces familiarités.

Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient Tenus, finit par déclarer que le cabinet était décidément trop petit; pour trois personnes. Elle se mit à la recherche d'un magasin quelconque où on la prendrait « au pair », c'est-à-dire où elle travaillerait énormément pour manger très peu, car c'est là ce que presque tous les patrons nomment le « pair », bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.

Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés de papier écrits à la main et subrepticement collés sur les murs ou les monuments publics par les gens en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit agréée, au n° 28 de la rue A'otre-Dame-de-Lorette, par une petite marchande de modes, qui la prit comme trottin, pour reporter les chapeaux et, au besoin, pour servir à les essayer, sans autres émoluments que deux repas par jour et un matelas dre?sé sur une sangle, dans une soupente dont le plancher poussait de petits cris à chaque pas qu'on y risquait.

Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule ; son démêloir, sa cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac n'y tremperait pas ses moustaches rousses. Le premier des deux repas consistait en une tasse de bouillon le matin, et le second en un plat de viande, marié à une écuelle de légumes qu'elle dégusterait dans l'arrière-boutique, le soir, à sept heures.

M"'" Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine loyauté, de ce que ce sous-ordinaire avait de débilitant pour un estomac de quatorze ans passés; mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir des pratiques pour leur soutirer de temps à autre des

gratilications qui lui permettraient de corser sa pitance quotidienne.

Comme dans les grands caféso Ci les maîtres touchent en moyenne soixante-quinze pour cent sur les pourboires des garçons, l'idéal des dames de magasin serait de faire nourrir leurs demoiselles par leurs clientes.

Marsouil lac eut un mouvement d'ennui en apprenant de la bouche d'Emmeline sa résolution de se suffire à elle-même. M™'' Freizel fut enchantée. Seulement, une question d'amour-propre surgit au moment du départ. Emmeline était toujours mise comme une petite fille des rues. Ses bas de coton blanc retombaient d'ordinaire sur ses jambes tout d'une venue. Elle portait six mois la même robe par-dessus une chemise à peine trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre de cette coquetterie qui rattache la fillette à la jeune fille et la jeune fille à la femme. Aucun soin de ses ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse et autres saletés dont on s'exerçait à l'obscurcir.

Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité eût amené un désabonnement général de la part de la clientèle de M'""' Gandoin. Ce fut Marsouillac qui se chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle quitta toute flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, il lui dit en l'embrassant :

— J'espère que tu te souviendras que c'est mol qui t'ai faite belle comme ca.

LA MAL A lu A.

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