‹ La MalariaChapitre 2 sur 26 · L AMANT DE LA MÈRE · texte numérisé non relu

L AMANT DE LA MÈRE

Le débit du magasin delà rue Nolre-Dame-de-Lorette était aussi restreint que le local en était exigu. Cinq ou six chapeaux fichés sur des champignons, où ils étaient devenus des nids à poussière, occupaient toute la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, ces spécimens se démodaient, et, placés là pour aitirer les chalands, ils n'arrivaient guère qu'à les éloigner, La spécialité de M'"' Gandoin était les toques en plumes de lophophore, qui brillaient comme des casques sur les têtes des femmes de chambre et des cocottes de petite marque, qui alimentaient le commerce de la marchande de modes.

Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît toutes ses précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise à certaines acheteuses, se faire toujours payer sans le moindre délai, et elle apprenait souvent avec désespoir que sa pratique avait changé de quartier sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des non-valeurs s'allongeait tous les jours davantage sous ses yeux désolés ; car, si de nouvelles créances s'y alignaient continuellement, les anciennes ne rentraient jamais.

Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans

la boutique, M"'" Gandoin, une blonde grassouillette, à cheveux teints en fauve, s'étant attribué pourunique mission de recevoir le public, qu'elle appelait « son» public et qu'elle avait la prétention de retourner comme un gant. Emmeline, tout en portant le titre d'apprentie, n'avait, en réalité, d'autre rôle que celui de courrier du magasin. Elle aidait le matin la bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions particulières de la patronne : tantôt chez le boucher, tantôt chez la fruitière.

Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux qu'on engage sous la qualification d'apprentis, on en fasse soit des domestiques, soit des commissionnaires, sans songer le moins du monde à leur enseigner la profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis en apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement fort surpris qu'au bout de deux ans leurs enfants n'en sachent pas plus qu'au premier jour, et que quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au plus bon à frotter le parquet.

Tous les quinzejours, Emmeline allait dire bonjour à sa mère qu'elle retrouvait chaque fois plus anéantie, plus abrutie et plus avachie. Marsouillac avait commencé à la tromper, puis à la battre et elle lampait des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. Un jour qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras et son bras sur la table, Marsouillac avait essayé de lutiner si grossièrement Emmeline que celle-ci se décida à secouer définitivement ses bottines sur le seuil maternel.

Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le magasin ou à aider la bonne à faire la cuisine.

Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s"était dé-

oO LA M A L'ARIA.

veloppée surtout en hauteur ; car si sa taille était déjà celle d'une femme, son corsage était encore celui d'une fillette. Sa patronne perdait des licures à lui tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des chapeaux qu'elle lui essayait devant les clientes, lesquelles s'imaginaient naïvement qu'ayant un de ces chapeaux-là sur la tête, elles auraient instantanément autant de cheveux qu'Emmeline.

Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir -AI'"'' Gandoin qu'il aurait peut-être besoin sous peu de son magasin, ainsi que de celui d'à côté, qui servait à une papeterie. Un de ces industriels qui installent un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels on lit : Salvator est arrivé! lui avait proposé la location de tout le rez-de-chaussée. La marchande de modes avait encore quatre ans de bail et son droit était de se refuser à déménager; mais le sacrifice qu'on lui demandait devant être compensé par une indemnité d'une certaine envergure, c'était à elle de réfléchir.

Les modes allaient cahin-caha. M"" Gandoin avait toujours caressé un rêve : se retirer dans son département — celui de Loir-et-Cher — où une dot de quatre ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher un second mari — car elle était veuve — soit d'entreprendre un commerce moins truculent, mais aussi moins aléatoire : l'épicerie, par exemple. Elle accepta, se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par les retardataires les notes restées en souffrance, et avertit son personnel que, la liquidation terminée, il eût à se pourvoir ailleurs.

Huit jours après cette communication officielle, les ouvriers arrivaient avec leur pioche et, sur un parcours de huit mètres, s'étendait une large bande de

toile blanche portant en lettres noires cet avis au public : Prochainement ouverture de la grande Brasserie du Désir. — Bock à trente centimes.

Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les capacités nécessaires pour rendre des services dans le métier auquel elle avait été si imparfaitement initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément, habiter avec sa mère. Rentrer dans cette promiscuité constitua pour elle une épreuve atroce. Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle serait arrivée à se caser, fût-ce chez une charbonnière ou une marchande de pommes de terre frites.

Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à sa prison, le chemin de cette rue Lepic, qu'elle avait si allègrement quittée. Il était neuf heures du soir quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était orné d'un porte-alluraeltesen porcelaine, d'une petite glace encadrée dans du cuivre estampé et de trois ou quatre figurines, le tout évidemment gagné à la foire. Ni M"" Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien que tous deux fussent au courant de son retour. On était en septembre; il ne faisait pas froid, mais elle frissonna malgré tout, d'abord en se voyant seule, puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.

Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup dans l'escalier. La concierge venait d'éteindre le gaz. Il était minuit, et personne ne paraissait. Elle dressa elle-même son lit de fer, dont l'armature, repliée sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le plus noir. Elle poussa le verrou, tout en laissant à la serrure la clef qu'elle avait prise dans la loge, et elle

se coucha pour se réchauffer, bien qu'elle ireùt pas la moindre envie de dormir.

Vers une heure du m<-itiu, le bois du palier gémit sous un pas sourd, pareil à celui d'une personne chaussée de panlouflos ; puis, la clef tourna, sans ouvrir la porte retenue par le verrou.

— C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en bas du lit. Quel l)onheur si elle s'était débarrassée de cet individu!

Puis, courant à la porte, elle demanda :

— Maman! est-ce toi?

Et, sans même attendre la réponse, elle ouvrit le verrou. C'était Marsouillac. Il était en chaussettes et tenait ses souliers à la main.

Elle bondit en arriére et alla s'enfoncer dans ses draps, qu'avec l'instinct particulier aux femmes et aux autruches elle ramena par-dessus sa tête. Marsouillac, qui tenait à avoir les mains libres, posa ses souliers sur une chaise et, serpentant jusqu'au lit d'Emmcline, il lui dit presque gaiement, en la tutoyant comme une camarade :

— Xe t'inquiète de rien. La vieille ne nous dérangera pas. Je l'ai laissée à un kilomètre d'ici, à l'estaminet. Elle ne tient plus sur ses jambes.

Puis, l'enveloppant de ses bras d'athlète, il la souleva comme un oiseau et se mit à la couvrir de ses baisers de brute. Elle essaya de se défendre à tâtons, n'osant crier, de peur d'un esclandre. Elle Tégratigna, le saisit par la moustache, tenta de lui casser les dents de son petit poing. Il la laissa s'épuiser en contorsions ; puis, quand il la sentit à bout, il la rejeta sur le matelas en l'y maintenant sans le moindre effort.

Cette fois elle voulut appeler à l'aide ; mais quand

LA MALAUlxV. 33

elle ouvrit la bouche pour jeter un « Au secours! » il la saisit à la gorge, lui enfonçant ses doigts dans le cou et, se penchant sur elle, il lui murmura férocement :

— Si tu dis un mot, je t'étrangle!

Elle se lut, en efïet, car elle s'évanouit. Quand les idées lui revinrent, Marsouillac était parti. Sans doute, il était retourné àrestnminet relever M"" Freizel de sa l'action. L'idée que cet être allait reparaître, soit seul, soit avec sa mère, la jeta dans une démence fébrile. Au hasard, et sans même rallumer la bougie qu'elle avait soufflée en se couchant, elle s'habilla à la hâte et s'élança dehors; elle descendit l'escalier quatre à quatre.

Sa première pensée fut de se rendre chez le commissaire de police; mais à quoi bon? C'était fait maintenant; et puis, sa mère eût été forcément mêlée à ces ignominies. Ne fut-ce que pour son père, il lui était interdit de mettre la justice dans la confidence.

Elle se sentait brisée h toutes les jointures : ses jambes cotonnaient dans ses jupes. Elle avisa boulevard de Clich}, un de ces petits hôtels où on loge à la nuit et quelquefois à l'heure. Au fronton du monument fulgurait cette annonce : Chambres confortables il un franc cinquanle et ii un franc. Elle portait sur elle les économies de ses dix-huit mois d'apprentissage : ([uinze francs. Elle sonna, car la porte était fermée. Lue servante en camisole vint lui ouvrir. Elle donna d'avance un franc cinquante, puisqu'elle n'avait pas de bagages. On l'introduisit dans une chambre dont elle ne vit à peu près clairement que le lit. Elle se jeta dessus et tomba dans une sorte de léthargie qui tenait le milieu entre le sommeil et la syncope.

Il ne faisait pas encore jour quand un grand tu-

Page 1