‹ La MalariaChapitre 11 sur 26 · LA AIALAI'.IA. IM · texte numérisé non relu

LA AIALAI'.IA. IM

Étant donné le métier dont elle vivait, « tout ce qu'où voudra » autorisait déjà bien des choses. Cependant, sa « tolérance » s'arrêtsit au guichet de la maison centrale.

Gustave n'en venait pas moins de temps à autre au Perroquet bleu en étrangler deux ou trois autres — des verts — qu'il oubliait de payer en sortant et dont M"'^ Coffard négligeait de lui présenter Ja note.

Emmeline avait aperçu quatre ou cinq fois dans Je café, raide entre deux absinthes, cet « invité » dont on lui avait raconté les malheurs et qui était regardé là presque comme une victime politique, le faux constituant, aux yeux de ces femmes qui, pour la plupart, ne savaient ni lire ni écrire, un méfait particulièrement relevé.

Dans son ignorance des qualifications du code, elle avait partagé l'espèce de considération qui s'attachait dans la maison à un homme aussi instruit, et ce fut son image, celle de ses cheveux gras et sa coiffure eu paille brune qui s'imposèrent à ses recherches méditatives. Dans tous les cas, elle ne risquerait rien en allant le consulter. Plein de ressources comme il était, il ne donnerait que de bons conseils.

Mais où le retrouver et comment le rejoindre? Si elle l'abordait avec cette déclaration :

H Je vais épouser M. Dalomhre ([ui a quarante miUe livres de rente, et j'ai besoin d'un faux acte de décès qui me manque pour la publication des bans », il verrait dans cette supplique une admirable mine de chantage à exploiter. Ce n'était donc pas en sa qualité de fiancée d'Albert qu'elle devait dabord se présenter. Elle aurait à imaginer pour sa démarche un tout autre motif.

En outre, aller le demander à l'établissement du

boulevard de la Chapelle, c'était rclomber entre les mains de la Coiïard, c'est-à-dire de la police, sans compter qu'elle même ue sortait presque jamais, que ni Albert ni son oncle ne la laisseraient courir seule les rues, Mt-ce en voiture, et qu'il lui était interdit de confier à personne cette mission fantastique.

Et, d'ailleurs, le temps man(|uait, puisque' Albert l'avait avertie quon s'occuperait le lendemain de rassembler les pièces nécessaires. Elle se rendit compte de l'inanité de sa combinaison et retomba dans le chaos. Elle regarda à sa pendule. Il était minuit trente-cinq. Tout le monde dormait dans la maison, car on s'y couchait de bonne heure. Elle se leva et monta tout doucettement dans la chambre du paralytique qui ouvrit les yeux en reconnaissant son pas et lui dit d'une voix attendrie :

— Comment: vous êtes encore debout à cette heure-ci? Allez vite dans votre lit. Si j'ai besoin de quelqu'un, je sonnerai Pierre.

Alors, tout à coup, comme si une batterie électrique l'avait secouée, elle pensa :

« Ce doit être encore ouvert chez la CoU'ard. (luslave \ est peut-être. Allons-y ! »

Avec la lucidité que donnent parfois les grands périls, elle comprit que si elle- se montrait au faussaire dans la toilette d'une demoiselle, il aurait, au point de vue pécuniaire, des exigences insoutenables. Elle rentra chez elle aussi silencieusement qu'elle en était sortie, endossa une robe grise toute fanée, qui avait perdu trois ou quatre boutons de son corsage, se campa sur le chignon un petit bonnet de linge dont elle laissa pendre les rubans derrière le cou ; et, quand elle se fut trouvée dans sa glace l'air suffisamment u fille », elle alla décrocher au mur de la cuisine la

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clef deTliùtel et celle de la grille qu'xinnette y pendait tous les soirs.

Elle logeait au rez-de-chaussée, ce qui lui permettait de sortir sans réveiller les domestiques qui habitaient les mansardes. Si M. Dalombre entendait le bruit de la clef dans la serrure, il croirait à quelque escapade nocturne de Pierre. D'ailleurs, il soupçonnerait tout plutôt que l'expédition qu'elle se préparait à entreprendre.

Bien que depuis ses fiançailles elle ciït le droit de prendre à même, réglant les comptes et payant les notes des fournisseurs, elle avait rarement plus de ({uelques francs sur elle, ayant gardé pour l'argent qu'elle avait tenu de la générosité ou de la parcimonie des clients de la Colfard une horreur presque invincible.

Elle ramassa, traînant dans son tiroir, à peu près Tefilectif d'une pièce de cent sous, glissa comme un lièvre sur le palier et, après avoir mis plus de cin(i minutes à entr'ouvrir la porte de la rue, tant elle serrait la clef dans ses doigts pour l'empêcher de crier, elle s'enfila de profil par l'entre-bàillement, se bornant, une fois dehors, à rapprocher un battant de l'autre assez hermétiquement pour que la maison, protégée par une première grille, semblât, en apparence, complètement fermée.

Dès qu'elle atteignit la rue de Berlin, elle se prit à courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré une voiture vide, où elle monta sans même donner au cheval le temps de ralentir son pas.

— Vite! boulevard de la Chapelle, 6G! cria-t-elle.

— Payez-moi d'avance, fit le cocher défiant, ou alors descendez.

— Tenez, voici déjà quarante sous, dit-elle en lui

loi LA M A LA RI A.

passant la monnaie par la portière. Mais, vous savez, c'est à riieure.

Elle avait donné comme point d'arrivéele numéro 66, alin que l'arrêt dune voiture devant le 70 n'amenât pas parmi les consommateurs et les consommatrices du calo un élan dangereux de curiosiiés malsaines.

Il était une heure quand elle aperçut les lumières du Perroquet bleu se jouant sur les arabesques des carreaux dépolis. Cependant, le café se vidait, et elle voyait à chaque instant les gens en sortir comme d'un théâtre où le spectacle va finir.

Elle descendit de son fiacre, dévisageant ceux qui l)assaient près d'elle, et commençant à se reprocher amèrement son extravagance. Depuis un an, Gustave était peut-être mort ou bloqué de nouveau pour un Inps de temps déterminé. Tout à coup, elle le reconnut (le loin à son flamboyant guayaquil. Il venait précisément à elle, et bien qu'elle eût la quasi-conviction qu'il ne se la rappellerait pas, au moins physiquement, rayant à peine vue et ne lui ayant jamais parlé, elle regrimpa dans sa voiture, se contentant d'en tenir la portière ouverte.

Elle le happa au passage par ces mots :

— Monsieur Gustave 1 monsieur Gustave!

Il jeta dans la voiture un regard oblique. Une lemmel Que lui voulait-elle? Il y avait déjà plusieurs années que les femmes ne lui voulaient plus rien. Il hésitait donc à répondre à une invite dont il n'était pas bien sûr d"être le héros: mais Emmeline lui souffla de nouveau :

— Montez ! monsieur Guslave, j'ai à vous parler.

Il s'enfourna dans le fiacre qu'elle referma soigneusement,

— Voilà : dit-elle sans préambule, je sais blanchis-

LA MAL'ARIA. loo

seuse, je viens de faire un petit héritage; mais pour le touclier, il faut que je présente l'acte de décès de ma mère, et je ne l'ai pas.

— Eh bien, dit Gustave, allez le chercher.

— Je ne l'ai pas, reprit-elle, parce que je ne sais pas ce que ma mère est devenue. Elle m'a plantée là il y a quatre ans. Peut-être est-elle morte, mais peutêtre ne l'esl-elle pas ; et si je veux toucher mon héritage, je suis obligée d'attendre encore six ans. Alors, on dressera un acte de notoriété publique, comme ça se fait toujours, et j'aurai droit à mon argent. Mais, en attendant, il faut que je trime comme une malheureuse, tandis que j'ai là de bons billets de mille qui m'attendent.

— Et, questionna Gustave, est-il pas mal gros, cet héritage?

— Oh! non, quatre mille francs à peu près; mais, tiens! avec ça, on se met dans ses meubles.

— Oui, je comprends, fit l'ancien reclusionnaire, entrant tout de suite dans les plans de la jeune fille : vous voudriez avoir l'acte de décès en supprimant les six années qui restent à courir.

— Précisément, appuya Emmeline.devantquiAlberl avait un jour expliqué le chapitre des successions, qu'il étudiait alors en vue d'un prochain examen.

— El pourquoi vous adressez-vous à moi, comme ça? Vous me connaissez donc?

— .Non, dit-elle, c'est une de mes amies du Perroquel qui m'a raconté que vous n'aviez pas votre pareil pour imiter des signatures de peintres.

— C'est vrai, répondit Gustave, llatlé que sa notoriété eût pénétré jusqu'aux blanchisseuses; mais il ne s'agit pas de peinture, ici.

— C'est la même chose, fit observer Emmehne,

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c'est même bien plus facile. 11 ne vous faudra (lu'unc plume et un morceau do papier.

— Eh bien 1 et le cachet de la mairie, est-ce que je l'ai? Et la signature du maire, est-ce que je la connais. Tout cela me donnerait un mal inouï, repartit Gustave, songeant déjà à faire mousser sa marchandise.

Emmeline n'avait pas pensé, en effet, au cachet de la mairie. Elle n'en continua pas moins :

— Bah ! est-ce qu'un homme comme vous est jamais embarrassé?

— Et, poursuivit Gustave, s'enfouçant dans son calcul, croyez-vous qu'un travail comme celui-là se fasse pour des prunes? Est-ce que par hasard, nia petite, tu te serais mis dans le coco que je vais risquer les assises pour tes beaux yeux?

— Mais je TOUS payerais, oh! je vous payerais! se récria-t-elle, sans soffusquer du tutoiement de l'artiste en faux.

— Tu me payerais? Avec quoi?

— Eh bien ! avec de l'argent donc. Un de mes oncles, qui a hérité aussi, m'en a remis un peu, à compte sur ce qui doit me revenir.

— Combien?

— D'abord, combien demander! ez-vous?

— Pas moins d'un billet de cinq.

— Cinq cents francs. C'est convenu. Quand me donnerez-vous le papier?

Gustave fut surpris de tant d'ignorance! Mais, pour fabriquer l'acte de décès, il était indispensable d'avoir l'acte de naissance. Et quand elle le lui aurait remis, qui lui prouverait que, la besogne terminée, elle lui verserait les cinq cents francs. Il fallait au moins fournir des arrhes. Deux cents francs tout de suite et trois cents francs après.

— C'est cela, ratifia Emmeline, prête à toutes les promesses et à toutes les concessions. Donnez-moi votre adresse. Je vous enverrai sous enveloppe, par la poste, les deux billets de cent francs et l'acte de naissance de maman. De plus, je vous indiquerai sous quel nom vous m'enverrez l'autre acte à un bureau de poste restante que je marquerai dans ma lettre. Tout sera, du reste, expliqué d'un bout h l'autro. Vous n'aurez qu'à suivre mes renseignements. Voyons! quand serez-vous prêt?

— Après-demain, est-ce trop tard?

— Va pour après-demain! Et où dois-je écrire?

— A mon atelier, 37, rue Viollet-le-Duc, fit Gustave, qui décorait de ce titre artistique une chambre mansardée, où le jour venait d'en haut.

— Mais, fit remarquer Emmeline, vous avez bien un autre nom que Gustave?

— Oui... certainement, dit celui-ci, comme s'il n'en était pas bien sûr. Seulement, on ne me connaît que sous celui-là.

Au moment de la séparation, il fit à Emmeline cette proposition finale :

— Descendons-nous prendre un verre?

— Non, merci! fit-elle. J'ai tellement bu aujourd'hui! D'ailleurs, il faut que je rentre.

— Et puis, ajouta-t-il, ce ne sont pas des afi"aires dont on peut causer devant le comptoir. Alors, adieu!

— Et pas un mot à âme qui vive, n'est-ce pas? Gustave, qui était déjà sur le marchepied, se retourna vivement :

— Parbleu ! Je ne suis pas assez bête pour me vendre moi-même !

37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! 37, rue Viollet-le-Duc! répétait Emmeline pendant tout

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le parcours, en retournant rue de Berlin. Elle ne se rendait ([u'un compte très approximatif de la gravité de la situation dans laquelle elle se mettait. Le faux dont elle allait devenir complice ne faisait, en réalité, de tort à personne, et il sauvait l'avenir de tant de gens, elle comprise. Au surplus, il ny avait pas à barguigner : c'était tout l'un ou tout l'autre. Elle était acculée à cette alternative : s'enfuir ou tricher.

La satisfaction d'avoir si heureusement réussi lui cachait, du reste, les i)érils du méfait. Elle n'avait pas plus d'une heure de voiture et retrouva la porte dans l'état d'entre-bûillement où elle l'avait laissée. Aucun accroc ne s'était produit. Elle arracha son bonnet de linge, se déshabilla ensuite en un tour de main et se glissa dans le lit, toute joyeuse de son succès et, dans une certaine mesure, flère du bon tour qu'elle venait de jouer à M. le maire.

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