‹ La MalariaChapitre 10 sur 26 · LA FAMILLE DE LA MARIEE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE LA MARIEE

Après les deux jours qu'Emmeline avait réclamés pour se reconnaître, Albert lui dit, un soir, devant M. Dalombre :

— Mou intention est d'aller demain à la mairie pour faire publier les bans. Hélas! ma obère Emmeline, nous n'aurons à notre mariage ni nos pères ni nos mères. C'est notre bon oncle qui nous en tiendra lieu à lui tout seul.

— Et encore! soupira le vieil alité. Je ne serai même pas en état d'offrir mon bras à la mariée,

— Qui sait? dit Emmeline, à qui l'espérance ne coûtait rien.

— Voyons! reprit le jeune homme, revenant aux questions pratiques : il nous faut nos actes de naissance, les actes de naissance de nos parents et leurs actes de mariage. Avez-vous tout cela? demanda-t-il à Emmeline.

— A'on, répondit-elle ; mais rien n'est plus facile que de se les faire délivrer dans les mairies où ils ont été déclarés et où ils se sont mariés.

— Bien! Maintenant, l'acte de décès de votre .père et celui de votre mère?...

Elle devint d'une pâleur qu'Albert eût certainement

LA MALAlilA. 14.".

remarquée, si l'abat-jour de la lampe n'eût interposé entre la lumière et elle une forte épaisseur de carton. L'acte de décès de son père, il était aisé de se le pro- >curer; mais celui de sa mère, qu'elle avait déclarée morte et qui ne l'était pas? Une sueur froide lai mouilla les tempes. Que faire?

— Est-ce que l'acte de décès est indispensable aussi? demanda-t-elle, pour gagner du temps.

— \bsolumenl, n'ost-ce ])as. mon oncle? dit \lbert.

— ' Sans doute, fit le vieillard, puisque, si l'acte de décès des parents n'est pas fourni, il faut leur consentement écrit.

Les yeux d'Emmeline s'emplirent d'épouvante. Il lui était impossible de revenir sur son premier mensonge : et, quand elle eût osé tenter cette rectification ridicule : « J'avais cru que ma mère était morte, mais je me rappelle maintenant qu'elle est vivante », la mettre en scène, c'était l'étalage au grand jour de toutes les mystérieuses horreurs du passé. Puis, cette femme, toujours entre deux vins, et Marsouillac brochant sur le tout, quelle société à présenter à la rigidité de ces Bretons, qui avaient fait d'elle une madone! Renoncer au mariage n'était rien, mais leur dire : « Voilà ma famille! » plutôt s'évader de l'hôtel et retourner au Perroquet bleu.

— Xous nous occuperons de toute cette paperasserie demain matiu, dit-elle. Ce soir, je suis tellement lasse que je ne serais même pas capable de me rappeler les arrondissements où nous aurons affaire. Adieu, monsieur Dalombre, adieu, Albert!

Elle ouvrit la porte de sa chambre et, après l'avoir refermée au verrou, tomba en tournoyant sur son lit. Dès le premier pas qu'elle risquait hors de l'ombre

14(5 LA MAL'AlilA.

OÙ elle s'était confinée, lo terrain lui manquait. Déchirée, aiïolée, se voyant acculée à une imposture dont il ne lui était plus permis de sortir, elle en arrivait à se dire :

— Dieu! pour([uoi n'est-ce pas ma mère qui est morte ci la place de mon pauvre père?

Il est vrai que si l'ordre des décès s'était trouvé interverti, elle n'aurait pas eu à échapper aux étreintes de Marsouillac ; elle ne serait pas tombée dans les mains de la Coffard et n'aurait conséquemment pas plus connu M. Dalombre que son neveu. Mais, sans s'arrêter à cet enchaînement des choses humaines, elle s'agitait dans l'impasse où elle cherchait inutilement une issue et contre les murailles de laquelle elle aurait voulu se briser la tête.

Eh bien, puisque le malheur était sur elle et qu'elle n'avait, cette fois, aucune chance d'y échapper, elle aurait de nouveau recours à "la seule ressource qui lui restât toujours : la fuite. Elle se sauverait, cette nuit môme, emportant les quelques petits bijoux qu'elle avait été forcée d'accepter, au jour de l'an et à sa fête, de la main paternelle du vieux Dalombre.

Elle les engagerait au premier mont-de-piété et, d'un cabinet de restaurant où elle s'installerait pour une demi-journée — elle avait trop peur des garnis — elle écrirait à ceux qu'elle aurait quittés depuis quelques heures une lettre où elle leur demanderait de vouloir bien lui prêter cinq cents francs, qui lui serviraient à louer une chambre dans une maison respectable et à acheter quelques meubles dont elle serait la légitime propriétaire ; ce qui la mettrait à l'abri des coups de main de la police.

Elle les aimait trop pour hésiter à accepter d'eux ce siibside. D'ailleurs, s'ils apprenaient jc^mais qu'elle

LA MAL'AIUA. 147

était, faute de quelques sous, retombée dans le cloaque, ils ne se le pardonneraient et ne le lui pardonneraient pas.

Sans autre explicatiou, elle les préviendrait qu'un mariage entre elle et Albert était impossible, le mot impossible renferniant toutes les suppositions auxquelles elle les laisserait libres de se livrer.

Comme elle prévoyait pour elle une nuit complètement blanche, une nuit qu'elle comparait déjà à celle qu'elle avait en partie passée aux écoutes derrière les volets du Perroquet bleu, elle résolut de composer là le brouillon de sa lettre de démission.

Elle s'assit à son petit bureau, devant une feuille l)lanche, et, pour s'affermir dans son projet, traça d'une main rapide ces mois qui, en fait, ne l'engageaient à rien :

Mon-ieur Albert,

Mais, aussitôt, les larmes qui lui montaient aux yeux les lui obscurcirent à tel point qu'elle vit les lettres danser sur le papier. Elle cessa d'écrire et resta accoudée sur la planchette de velours du bureau, se révoltant presque de se voir ainsi toujours forcée comme une bête qui revient constamment à son point de départ. Si elle partait comme ça tout de suite, après leur avoir donné à tous de si bonnes espérances, le pauvre vieillard mourrait, elle seule sachant ce qu'il lui fallait de soins et de précautions. De son nouveau domicile elle verrait peut-être passer l'enterrement auquel elle se serait retiré le droit d'assister.

M. Albert, aussi, pleurerait beaucoup. Il l'oublierait bien sûr. Seulement, ce ne serait pas sans lutte. Pour la première et, probablement la seule fois de sa vie, un jeune homme plejn (Je ccçur et de loyauté av^it

fait attention à elle. Il l'aimait au pointde la prendre pour femme et elle était contrainte non seulement de dire non, mais de s'enfuir comme une voleuse : tout cela parce que la loi exiî^eait Pacte de décès de sa mère et que, ne pouvant pas montrer sa mère, elle avait dû en faire une morte.

Échouer ainsi devant un obstacle représenté par un mauvais morceau de papier timbré, c'était aussi trop de misère. Klle eût ('té pourtant bien heureuse do porter ce nom de Dalombre, qu'elle avait depuis un an appris à tant vénérer. Du jour où il lui avait été permis de se mêler à la vie de M. Albert, auquel elle n'aurait jamais eu l'impudence de soufrer la première, elle l'avait trouvé très p:entil et elle avait pensé souvent qu'il était singulièrement flatteur d'avoir été choisie par un jeune homme de cette valeur, qui deviendrait un jour un avocat distingué : car les personnes qui devant elle avaient parlé d'un avocat n'avaient jamais manqué d'ajouter qu'il était distingué.

Oh! cet acte de décès, si on pouvait l'avoir, bien qu'il n'existcU pas ! Cette préoccupation finit par l'obséder. Elle le voyait avec ses timbres, ses signatures et ses mots rayés nuls, comme celui du père d'Albert, que celui-ci avait un jour tiré devant elle d'un petit coffre où Ton serrait les papiers de famille. Il lui seml)laii qu'il lui suffirait d'étendre la main pour le saisir et l'apporter toute triomphante à cet insupportable maire qui le réclamait si impitoyablement. C'était peu de chose : mais, ce peu de chose, où le prendre et de qu'elle trappe mystérieuse le faire jaillir?

Alors, en battant le rappel de tous ses souvenirs et, à force de tendre sa volonté vers ce talisman de Tantale, elle entrevit vaguement, dans la brume d'un passé qui lui apparaissait déjà comme si lointain, un

LA MAL'AKIA. 149

être affreux, aux dents sales, aux cheveux tombants, dont la graisse se mêlait à celle du collet de son paletot. Ce type, qui frisait, ou plutôt défrisait la cinquantaine, se coiffait, hiver comme été, d'un de ces chapeaux plus ou moins péruviens en paille brune tressée et qu'on décore, afin de leur donner du cachet, du nom de « Guayaquils ».

Boulevard de la Chapelle, on l'appelait Gustave, Il avait été et était peut-être encore du dernier bien avec W^" Goflard, Malheureusement, leurs amours avaient été interrompues par une condamnation à cinq ans de réclusion, que Thomme au Goyaquil avait subie à Poissy, à la suite d'une fausse police d'assurance qu'il avait fabriquée de ses mains expertes et qu'il était allé, en se donnant comme employé de la Compagnie, toucher chez un particulier.

Depuis sa libération, Gustave avait renoncé à son industrie périlleuse; mais l'art de l'imitation était tellement inné chez lui qu'il l'avait transporté du papier sur les toiles et qu'il s'était définitivement adonné à l'application de signatures modernes sur des tableaux anciens.

Lorsqu'on parle à certains collectionneurs d'un llubens ou d'un Claude Lorrain, la première question (ju'ils vous posent est celle-ci :

— Est-il signé ?

C'est afin de se mettre en mesure de répondre par l'affirmative que nombre de marchands venaient prier Gustave de leur prêter le concours de sa connaissance des monogrammes, (]u'il avait étudiés avec la patience d'un élève de l'École des chartes. Il savait que Salvator Rosa enlaçait, dans le coin à gauche de ses tableaux, un R et un S ; qu'Hobbema traçait au bas de ses paysages, à égale distance des côtés, son prénom

de Minderout, et que Lucas de Cranacli avait un serpent pour signature.

Celle science coupable lui olTrait l'énorme avantage d'être sans aucun péril : car si vous falsifiez le nom d'un banquier au bas d'un effet de commerce, il dépose une plainte et vous fait arrêter; tandis que, si vous ajoutez sur une toile peinle par Tribouillard la signature de Van Dyck, celui-ci n'en continue pas moins à dormir tranquillement du dernier sommeil.

Cette indulgence de la justice pour les faux qui s'appliquent aux œuvres des peintres morts s'étend même aux œuvres des peintres vivants. Il se vend, bon an mal an, une trentaine de Vollon, de Feyen- Perrin et de Robert-Fleury, dont les signataires seraient continuellement en police correctionnelle, si la magistrature montrait aux artistes le quart de la sollicitude qu'elle témoigne aux notaires.

Mais comme il est convenu que si ou court les plus grands risques à plagier le paraphe de M. de Rothschild, on peut impunément apposer un faux monogramme sur un tai)leau qui n'est, pas plus vrai, le nommé Gustave avait fini par se considérer lui-même comme exerçant une profession libérale. Aussi availil laissé pousser ses cheveux et donnait-il à son guayaquil l'air casseur que les rapins impriment à leurs chapeaux mous.

Après avoir payé sa dette à la société et tout en se réservant d'en contracter d'autres si la nécessité l'exigeait, Gustave était revenu rôder autour de M'^'CGlTard dans l'estime de laquelle il avait considérablement perdu. Elle le reçut au retour plus que froidement. Un voleur, ce n'était pas du tout son affaire.

— Tout ce qu'on voudra, lui avait-elle dit, mais pas ça !

Page 1