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LE FANTOME

Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le ménage Dalombre loua, rue de l'Université, à quarante pas du palais Bourbon un appartement au premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller les travaux législatifs. Comme la plupart des gens qui n'ont encore rien fait, il prit tout à coup au sérieux ce mandat qu'il avait conquis un peu par raccroc. Il tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel point il était digne de la confiance qu'ils lui avaient prématurément accordée.

Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les bureaux et accepta dans les commissions la rédaction de ces rapports d'afTaires qui ennuient autant ceux qui les écoutent que ceux qui les composent.

Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité son manque de passé politique. Deux ou trois fois, un peu humilié de sa situation de Mirabeau eu chambre, il se promit de gravir les terribles gradins qui mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le cœur lui manqua et ce fut seulement après six mois de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un jour, aborder les rostres pour y soutenir un projet de réforme pé-

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niteiiliaire qu'il avait s'i'^ùé en compagnie de plusieurs membres de la gauche radicale.

Celte propositiou, qui avait pour but d'empêcher les voleurs d'èlre volés par ceux qui les gardent et qui sont censés les nourrir, lut renvoyée, avec les honneurs de la journée, à une commission spéciale. Le député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, assura VOffickl du lendemain, les félicitations d'un grand nombre de ses collègues; et quand il alla attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile, Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui glissa dans l'oreille en lui prenant le bras :

— Tu seras ministre!

Cette étoile qui alTecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui s'installe dans un ministère.

Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui, elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était capitonné, en même temps que ses joues sétaient remplies. Elle était devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus avec une cordialité qui avait

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doublé leur sympathie pour sou mari. Elle était si lière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaieut familièremeut devant elle des aflaires de l'État, de la chute possible du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes ministérielles !

Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui faisait maintenant honneur.

— J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait pas plus de tenue et de distinction, se disait-il.

Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur Vavant-deux et sur ]ix chaîne des dames, eWe n'hésita plus à produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses.

Celte vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignaitde plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de confronter Gustave et son guayaqiiil avec une dame toute diamantée faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?

L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de son roi, organisé une soirée dan-

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santé agrémentée d'un concert, Albert reçut une invitation sur laquelle Enimeline se jeta avec enthousiasme, le mot (( amjjassadeur » exerçant un attrait presque magique sur la vanité féminine.

En outre, on devait y lepréscnter une comédie de salon, où les rôles seraient tous tenus par les représentants les plus connus du high-life. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de Coquelin cadet.

Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et (le l'intelligence, une robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante.

La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins parles mots, qui n'y abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il quelle eût reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là !

Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans

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SOU costume de jockey : toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade ; des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été déposées à leur intention. A côté d'Ëmmeline, un jeune homme, qu'elle ne voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sansdonner aucune marque d'approbation ni d'improbation.

11 se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après reprendre à côté d'Ëmmeline la place qu'un ami lui avait gardée.

— Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière : la visière empêche qu'on lui voie les yeux ! dit-il en se rasseyant.

— C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en avant, lui fit observer l'ami.

— C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher trois tableaux que de composer un costume.

Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait ainsi collaboré ; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son ami, sans prêter attention à cet examen.

— Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est peut-être dans une tribune de la Chambre? Aon, pourtant. D'ailleurs, les peintres ne vont pas dans ces endruits-là. Et c'est un peintre,

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