LA M M." MUA
— Justement ! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à achever ce portrait de pure infiagination.
L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui transmit cette observation :
— C'en est sans doute un de la hande de Clichy. C'est ainsi qu'ils opèrent ; ils se ruent sur les passants attardés — les femmes surtout — et leur houchent la vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats de la confrontation.
— Quels gredins! s'exclama Annette.
En voyant ses impostures marcher aiusi comme sur des roulettes, Emmeline sentit passerdans ses veines un frisson d'espoir. Ma foi, tant pis! puisqu'on lui tendait la perche, elle serait bien bête de ne pas la saisir. Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le pot aux roses se découvrait, on ne pourrait pas lui faire un grand crime d'avoir essayé de cacher ce qu'elle était. Après tout, elle n'était pas forcée de l'avouer devant tout le monde.
— Le médecin, continua le commissaire, croit-il que la plaie du crAne ait été produite par un instrument contondant ou simplement par la chute de la victime, dont la !éle aurait rencontré un corps (kir?
— II ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit le vieillard, qui suivait avec un intérêt attendri toutes les phases du récit du crime. Il croit cependant que la blessure doit avoir été faite par un coup-de-poing américain.
— C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat qui, évidemment, s'acharnait sur une piste. Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans quel sens alliez vous : montiez-vous vers le boulevard extérieur ou descendiez-vous dans la ville?
LA MAL'AKIA. o'J
— Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails.
— Chez vous? chez vos parents?
Là était le nœud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le prologue à la vieille Annelte, celle-ci, que sa loquacité démangeait, intervint subitement :
— La pauvre demoiselle n'a plus deparents, dit-elle. Elle retournait chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée...
Elle .aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied du mur par cette question dont la précision n'entre-bàillait la porte à aucune échappatoire :
— Et votre patronne, mademoiselle, où demeuret-elle, que nous la fassions immédiatement prévenir?
Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas loin ; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme la Du Barry, à implorer du bourreau « encore une petite minute ». Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma M""' Gandoin et raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue J\otre-Dame-de-Lorette, sou fonds ayant été vendu depuis quelques jours. Peutêtre était-elle déjà déjà déménagée ; peut-être étaitelle encore là. Elle ne savait pas.
Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus, puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons faire leur œuvre.
HO LA .M A LA m A.
Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge : ce qui lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était engagée jusqu'aux épaules.
— Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms : nousavons besoin de les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir.
Emmelinecrut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle venait d'édilier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des mœurs, le délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les fonctionnaires de la redoutable maison savaient par cœur tous les noms de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en fissent qu'un :
« Emmeline Freizel! »
En effet, h- magistrat no comprit pas et elle dut répéter, en égrenant lettre par lettre, le chapelet de sa honte. Le commissaire répétait tout haut chaque syllabe, et le secrétaire écrivait.
La réunion des syllabes s'opéra sans produire le moindre changement dans la physionomie bienveillante de l'bomme de police, qui ferma sa serviette de moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en revenant auprès du lit d'Emmeline :
— C'est bien 12, rue Notre- Dame-de-Lorette, que demeure M"' Gandoin, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner cette confirmation d'un sourire.
— .\ous allons y passer, mon secrétaire et moi, re-
LA MAL'AHIA. 61
prit-il. C'est pour empêcher que les recherches ne s'rgarent.
— Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit à Emineline s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces messieurs. Vous aurez soin d'assurer la patronne de mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque de rien et qu'elle est bien soignée ici ; qu'en outre, )jii. Ffeizel est maintenant en état de la recevoir et qu'elle accueillerait bien volontiers sa visite.
« Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait bien là-bas qu'il n'y avait que les vieux pour être gentils. »
— A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant le commissaire, il faut laisser reposer la demoiselle, que cette séance a probablement fatiguée. Surtout, vous, Annette, ne la faites pas causer.
Le cœur serré par l'anxiété — car c'était contre elle que l'enquête finirait par se faire — l'échappée du Perroquet bleu se retournait dans son lit comme une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle avait définitivement quitté le magasin de la rue Notre- Dame-de-Lorette, puisqu'elle était restée trois longues semaines boulevard de la Chapelle, et qu'elle était depuis quatre jours déjà réfugiée dans l'hôtel de la rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle lui accordait de confiance, il était impossible que le commissaire de police ne lui demandât pas compte du laps écoulé entre sa sortie chez M"-- Gandoin et son entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer ces trois maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait pas que c'était précisément aux catastrophes dont elles avalent été remplies qu'elle devait d'être qhligée flp les passer sous silence,
&1 LA MAL Ai; I A.
Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait dans les affres de l'inquiétude, quand l'incorrigible Annette se glissa de nouveau dans la chambre. Elle ne s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou de quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait pas déjà questionnée vingt fois sur les tenants et les aboutissants de la maison. Aussi grillait-elle de la mettre au courant des mœurs, coutumes, habitudes, âges, professions et aventures des habitants de l'hôtel.
Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les probabilités qui s'offraient à elle de sortir de ce drame à sou honneur ou à sa honte, la vieille bonne prenait une chaise el commençait sa narration, que la seule et unique personne dont se composaitson auditoire écoutait par bribes. A quoi devaient lui servir ces informations fournies sur des gens qui, dans quelques instants sans doute, allaient la chasser comme indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la chambre à coucher où elle avait passé quatre nuits?
Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les motifs qui l'avaient fait naître ; et elle les eût connus que, peut-être, sa langue nes'eu fût pas arrêtée. Elle apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline que M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixantedix ans, n'en avait, en réalité, pas plus de soixante. Mais il avait eu tant de malheurs! En voilà un qui eu avait eu, des malheurs! Il avait été riche, riche, avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en pesant deux fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore bien longtemps, grand armateur à Nantes. Oh! à celte époque-là, on logeait dans un palais, avec un jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des serres. Elle avait connu tout ça, elle qui était chez eux depuis vingt-sept ans. Elle avait connu aussi
LA -MAL'AIilA. G3
M"" Dalombie, une petite femme brune, un peu grasse, mais qui était active et qui menait toute la maison.
Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de M. Dalombre ; puis, surtout, M"'= Léonie. Ah! mais, par exemple, ça c'était trop triste, elle aimait mieux passer là-dessus.
Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille au moindre bruit de porte ou au plus imperceptible tintement de sonnette. C'était lui, c'était le commissaire qui revenait, non seulement pour la confondre, mais pour l'emmener.
Annettc n'avait feint de reculer devant la suite de ses confidences que pour se la faire imposer par la curiosité d'Emmeline; mais Emmeline paraissait si peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste en elfet. M"'' Léonie était une belle jeune fille de dixhuit ans, unique enfant de M. Dalombre qui, naturellement, l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé » les plus beaux partis de la ville », car beaucoup de gens mesurent la beauté et la situation d'une femme an nombre de soupirants qu'elle refuse.
Un jour, toute la famille était réunie sur le port pour le lancemont d'un joli trois-mâts-barque, Léonie, à qui M. Dalombre avait donné le nom de sa fille. La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé du baut en bas, était entré dans l'eau « comme dans du beurre ». ;\1"'= Léonie voulut, puisqu'il portail son nom, l'essayer la première dans une petite promenade. M. Ferdinand y monta avec elle...
— Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline en se dressant sur son séant, la tête tournée vers la porte.
04 LA M AL" A m A.
— Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs quelque peu sourde. Elle reprit : mais au moment où ils franchissaient la passe pour sortir de la rade, v'ian ! un transatlantique qui y entrait a abordé la Léonie par le travers. Le trois-mAts a été coupé en deux. 11 a tournoyé pendant deux secondes sur luimême, puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et notre pauvre demoiselle.
Kt, à ce souvenir douloureux, la vieille servante épongea, avec son mouchoir à carreaux, ses yeux qui se gonflaient do larmes.
M"" Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en voyant, de la jetée, la collision et l'engloutissement, traîna encore à peu près dix mois et mourut. Elle, du moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva les corps des naufragés de la Léonie, qui étaient au nombre de quinze, deux matelots seulement ayant pu réussir à s'accrocher à une épave jusqu'à ce qu'on vînt à leur aide.
— M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un (ils, M. Albert, que vous ne connaissez pas, fit remarquer la bonne, car il est entré dans votre chambre quand vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui avait perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille et son navire, ne voulut pas rester un jour de plus à Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté un coup. Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris avec son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre. M. Albert, qui fait son droit, a son logement au quartier latin. Seulement, il vient dîner très souvent ici, et il y a sa chambre que vous occupez maintenant.
— Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée du malheur de ces braves gens qui avaient en-
LA MAL'AniA. Cf.
core trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec tant de bonté,
— Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante, monsieur a Pair de bien s'intéresser k vous. Le soir où on vous a ramassée dans l'eau devant la grille, j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit : « On jurerait une noyée ! » Ce mot « noyée » lui a rappelé sa fille, et quand il vous a sue bien cbaudement dans le lit de M. Albert, il est monté dans sa chambre et il a sangloté toute la nuit.
— Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai pas longtemps, pensa l'autre naufragée, qui regrettait de ne pas avoir, à son tour, péri dans son naufrage.
Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient, et le bruit des pas de M. Dalombre descendant l'escalier qui aboutissait auv pièces du rez-de-chaussée, coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait l'arrivée de Pierre qui rentrait bruyamment.
— Ah: le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles qu'il apportait aux autres domestiques, vouloir assassiner une pauvre jeune fille si douce et si méritante!
Annette. à cette voix connue, s'était précipitée audevant du cocher pour ne rien perdre des nouvelles qu'il apportait.
— Ah 1 nous en avons fait des pas et des démarches! continua-t-il en s'essuyant le front.
— Vous avez vu la dame chez qui travaillait M"'- Freizel? demanda M. Dalombre en se mêlant familièrement au groupe.
— Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces jours derniers, dans son pays, dans l'Eure-et-Loir ou Loir et-Cher, on ne sait pas au juste dans le quar-
m LA MAL'AlilA.
lier. Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez va tous les voisins comme ils ont poussé des cris quand je leur ai raconté qu'un brigand avait failli tuer la pauvre demoiselle ! Ils ne savaient pas ce qu'elle était devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un état ! La mercière chez qui elle allait toujours chercher son fil l'aimait énormément. Faut-il quil y ait des bandits sur la terre, faut-il qu'il y en ait 1
— Eta-t-on arrêté l'assassin? iuterrogea An nette au comble de la surexcitation.
— Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit l)ien le connaître. Oh ! j'irai le voir guillotiner, la canaille!
— Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que de bons renseignements? demanda M. Dalombre, pressé de s'assurer s'il avait bien placé sa sollicitude.
— Oh '.monsieur, on ne peut pas meilleurs : pour en donner une idée à monsieur, au lieu d'aller se promener, elle passait ses dimanches de sortie à lire toute la journée dans son magasin.
Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les enquêtes judiciaires ou autres. Les voisins, pris à témoin, avaient mal compris les questions du commissaire. Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter la prétendue tentative d'assassinat au jour même où ils avaient cessé de revoir Emmeline. Les seules dépositions concordantes portaient sur la gentillesse, l<i bonne conduite, la douceur et l'assiduité de l'apprentie. Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement sur son agresseur qu'il était important de rassembler des notes.
— Chère enfant 1 chère enfant! répétait le vieillard, pendant les amplifications de son cocher. Quand pous l'avons relevée le long de |a grille, elle était
comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions pas sauvée.
La vieille servante, en courant pour arriver aux renseignements bonne première, avait laissé entr'ouverte la porte derrière laquelle s'agitait ce colloque. Kmmeline le savoura du premier mot au dernier, et les bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez elle une détente de joie inefTable qui lui sembla une résurrection. Elle ne quitterait donc pas ce foyer charitable sous la botte du mépris public. C'était pour le moment, tout ce qu'elle réclamait de la destini-e.
Aussi avait-elle hâte de voir son pied lonctionner de nouveau, car il ne serait jamais assez leste pour la conduire loin de ses sauveurs à qui elle tenait par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non défloré.
LLS PF'.EMIERS JOURS DE BONHEUR
Le lendemain, grAce à l'activité de certains reporters, qni, le soir, vont puiser leurs faits divers dans les commissariats, presque tous les journaux contenaient, plus ou moins habilement démarquée, l'information suivante :