A TOUT VENANT
Einmeline descendit l'escalier, tenant à la main sa contremarque d'infamie, sans se rendre sérieusement compte de la réprobation à laquelle la vouait cette estampille indélébile. Ce fut en lisant dans les escaliers mêmes de la Préfecture les prescriptions formulées au dos du carton jaune qu'elle en entrevit vaguement toute l'atrocité.
— Eh bien, qu'est-ce que tu attends là? lui dit une fille renvoyée indemne et qui avait fait partie de la rafle. Ça y est maintenant, va! Si tu as de l'argent pour te mettre dans tes meubles, tu pourras travailler pour ton compte ; sinon faut vite t'occuper de te trouver une maison : »
Emmeline s'imaginait qu'elle avait encore des chances d'entrer dans un magasin pour y gagner honnêtement son pain, et que les formalités dont elle venait d'être l'objet n'étaient que des précautions pour le cas où personne ne consentirait à répondre d'elle. L'autre lui expliqua, avec la crudité delà désillusion, à quelle sujétion et à quelle servitude est réduite la malheureuse tombée dans les filets des chasseurs de femmes. Toutes les portes, excepté celles qui s'ouvrent de jour et de nuit à tout venant, lui étaient
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désormais fermées. Elle o'étaitplus bonne seulement à laver la vaisselle ou à garder les oies dans une ferme : elle était condamnée pour la vie à n'être que de la chair à plaisir.
Avec l'empressement que mettent les filles perdues à consommer la perte des autres, celle-ci s'offrit à piloter Emmeline dans le monde spécial où on venait de la faire entrer de force. Si elle voulait, elles seraient amies. Elle lui expliqua alors qu'elle aussi avait essayé de vivre à sa guise, mais qu'elle en avait eu bien vite assez de se faire ramasser continuellement. Il n'y avait rien de tel que de se placer sous l'égide d'une patronne raisonnable, c'est-à-dire pas trop rapace, qui, du moins, vous protégeait contre les exigences et les injustices des agents à qui, pour être tranquilles, il fallait perpétuellement graisser la patte.
La preuve qu'elle ne mentait pas, c'est qu'elle était résolue à rentrer le jour même au Perroquet bku^ où elle avait déjà passé trois mois et qui était tenu par une dame « très comme il faut ». Emmeline, qui tremblait toujours d'être rencontrée et assassinée par Marsouillac, n'avait, avec les dix francs qui lui restaient en poche, d'autre refuge qu'un plongeon dans la Seine ou dans la boue. Elle suivit sa compagne de hasard, lui confiant ainsi sa destinée qu'elle ne se sentait plus la force de diriger elle-même.
Comme elles avaient faim toutes les deux, on commença par c( claquer » les dix francs d'Emmeline. La chaleur du cabaret opéra peu à peu sur ce cerveau de dix-sept ans. On causa, on s'exalta; il est même probable que le « chaperon » versa à sa camarade un peu plus de vin que celle-ci n'en pouvait supporter après un jeûne de près de deux jours; si bien que, le lendemain matin, presque sans se rappeler
comment elle y avait fait son entrée, la fille du charron se réveilla pensionnaire du Perroquet bleu.
Ce fut seulement après huit jours d'une vie machinale et inconsciente qu'Emmeline se sentit pénétrée par un affreux dégoût de sa nouvelle situation. A travers les conversations idiotes qui se tenaient dans ce perpétuel décaméron, elle avait retenu que, parfois, un homme de la haute s'énamourait de Tune d'elles et la retirait du houge pour l'installer dans des meubles en palissandre et des tapis en moquette. H est vrai que ces phénomènes se produisaient d'ordinaire dans des établissements un peu mieux tenus que le chique-dents où on les nourrissnit de filet de cheval; mais, dans le domaine de la passion, tout est possible. Il n'y avait donc pas lieu de désespérer complètement.
Emmeline tourna toutes ses facultés vers cet objectif: trouver quelque honnête garçon, riche ou pauvre, ça lui (Hait bien égal, qui l'arracherait de ces bas-fonds et l'emporterait dans ses bras comme un (( machabée » qu'on retire de l'eau. Avec quelle joie elle lui servirait de bonne à tout faire, elle lui frotterait son parquet, elle lui ferait sa cuisine, elle lui ravauderait ses chaussettes ! Parmi tous les passants qui traversaient la maison, elle cherchait, nuit et jour, cet oiseau rare. A un moment, elle crut même l'avoir trouvé.
Le Perroquet bleu, que l'extrême modicité de ses prix mettait à la portée de tous, n'était guère fréquenté que par une société d'élégance douteuse. Un soir, elle vit s'asseoir à une table de l'estaminet où les femmes venaient pousser les hommes à la consommation, trois jeunes gens qui lui parurent être des étudiants, bien que l'un d'eux eût pour coiffure un chapeau de feutre gris, à bords tourmentes et
,tj L\ AIALAI'.JA.
pour vêtement un costume d'atelier en ratine solitaire à côtes.
Après s'être fait servir un verre de grenadine, qu'il fit semblant de porter à ses lèvres, il promenait ses grands yeux bleus sur les groupes où les filles étaient mêlées aux consommateurs.
— As tu ton aflaire? lui demanda un de ses deux camarades, un petit blond, déjà chauve,
— Non : tout ça ne me va pas, répondit le jeune liomme. Richard m'avait pourtant assuré que je trouverais là ce que je cherche.
Trois ou quatre femmes, qui guettaient les arrivants pour les rançonner, s'abattirent immédiatement sur ces visiteurs distingués dont les mains blanches les attiraient. Ce fut un chœur de sollicitations :
— Paye-moi un cassis!
— Paye-moi une cerise!
— Paye-moi un madère !
Et, sans attendre les ordres, le garçon du café apporta les trois breuvages demandés.
Mais le jeune homme au feutre gris continuait son inspection :
— Tiens ! Gérald ! ce doit être celle-là 1 fit observer l'autre camarade, un grand diable imberbe, avec de longs cheveux châtains qui ruisselaient le long de ses tempes; et il indiqua Emmeline debout près de la fenêtre à carreaux dépolis.
— Oui, probablement! fit le jeune homme en lui faisant signe d'approcher.
Elle se fraya un chemin entre plusieurs tables encombrées et, toujours debout, elle attendit qu'on l'utilisât.
— Assieds-toi donc, dit, en lui tendant un escabeau,
celui qu'on ayait appelé Gérald. Emmeline s'assit, avec le sourire spécifié par la patronne, un sourire qui était dans le contrat.
— Maintenant, que veux-tu prendre? fil le jeune homme.
— Rien! dil-ello, ou bien un peu de sirop.
— Si tu n'es pas dégoûtée, bois dans mon verre, je n'y ai pas touché.
Elle posa le verre devant elle sans y toucher non plus. Le jeune homme la dévisageait, se rejetant en arrière pour mieux fanalyser dans son ensemble.
— Tiens-toi un peu de trois quarts! lui dit-il, en lui inclinant légèrement avec sa main la tête sur l'épaule gauche.
— Est-ce que tu veux la tirer en portrait? demanda une des lîUes attablées.
— Ce serait bien le type! lit remarquer le jeune liomme à ses deux amis. Seulement, vous ne trouvez pas qu'elle ressemble tout à fait, avec ses immenses yeux noirs et son teint pâle, à la malade du tableau d'Hébert : la Mararia. On répéterait partout que je l'ai servilement copiée.
— Tu as raison! s'écria le petit blond, ,1e cherchais qui elle me rappelait : c'est absolument la Mal' aria.
— Tiens! la Mafaria : c'est un nom que j'aimerais bien, dit bêtement une des buveuses, qui commençait à se fatiguer de celui d'Olga, dont on l'avait affublée à ses débuts sur les planches du Perroquet bien.
Justement Emmeline n'avait pas encore adopté de sobriquet, et depuis déjà huit jours qu'elle habitait la maison, elle n'était connue que sous celui de la « nouvelle » ou la u petiote ». Dans leur ignorance totale du mouvement artistique, ses camarades de travail prirent ce mot « Mal'aria » pour un diminutif
de Maria. Le jeune homme au feutre gris la fit asseoir à sa table et lui expliqua gentiment, sans aucune (les expressions ayant cours au Perroquet bleu, qu'il n'y était pas venu pour s'amuser; qu'il était peintre et qu'ayant dans la tête le plan d'un tableau où il aurait à représenter une jeune fille phtisique étendue dans un fauteuil, il avait cherché un modèle qui eût de grands yeux comme ouverts sur cet inconnu qu'on appelle la mort; qu'un de ses amis, s'étant un soir passé la fantaisie d'aller rôder dans les établissements bizarres du quartier, l'avait aperçue assise à une table avec son petit air rêveur et ennuyé, et qu'il la lui avait indiquée comme rendant merveilleusement la physionomie dont il avait besoin pour son personnage. Si elle voulait venir poser chez lui, il la payerait cinq francs la séance en échange d'une besogne infiniment moins fatiganteque celle à laquelle elle était journellement condamnée.
C'était la première fois, depuis son installation chez la ColTard, qu'on parlait à Emmeline sur ce ton amical. Poser chez un peintre, c'était déjà pour elle presque un relèvement. Elle aurait été bien heureuse de se donner cette distraction. Puis, on ne sait pas : peut-être le hasard serait-il venu à son aide. En changeant de milieu, on trouve parfois à changer de condition. Malheureusement, l'assentimentde la patronne était indispensable et il était éminemment problématique. En effet, quand le peintre, ayant mandé la Coffard à sa table, entama la question d'une aprèsmidi que la Mal'aria viendrait passer dans son atelier, l'ancienne institutrice poussa les hauts cris :
Ah ! bien oui ! pour qu'on lui détournât sa pensionnaire! Les peintres, elle les connaissait. Ils lui fourreraient dans la cervelle des idées de grandeur. Une
LA MVL'AIVIA. 4ii
fois qu'elle aurait son portrait au Salon, elle se croirait la première moulardière du pape. Il n'y aurait plus moyen de la faire obéir. Xon, non : pas de ça, Lisette
Quand elle avait dit : Pas de ça, Lisette! il n'y avait plus à y revenir. Emmeline fut navrée. Le peintre n'insista pas, et comme il se levait pour partir, elle tira de sa poche sa photographie, quim « artiste » des alentours était venu l'avant-veille lui faire à elle comme aux autres, dans le café même, un matin que le jour se tamisait favorablement à travers les carreaux dépolis. Naturellement, la patronne, qui avait sa remise, avait marqué au compte de chaque femme un prix triple de celui que le photographe avait demandé. Mais toutes s'étaient jetées avec un tel empressement sur cet adorateur du soleil, qu'il y aurait eu, de la part de la dame du lieu, par trop de naïveté à ne pas exploiter cet enthousiasme.
Emmeline, les larmes aux yeux, remit, accompagnée d'une dédicace, son image au jeune peintre, puisqu'il ne lui était pas permis de lui prêter sa personne. Celui-ci partit. Pendant toute une semaine elle espéra le revoir ; mais il ne revint pas, et cette aventure assombrit encore pour elle un avenir déjà si nébuleux.
Alors, le spleen l'envahit. Ses joues se creusèrent, ses yeux s'agrandirent démesurément. L'atmosphère de liqueurs fortes et.de fumée de tabac où elle avait été transplantée la serrait à la gorge, au point d'arrêter les bouchées au passage. Elle tombait en langueur et le fantôme libérateur du suicide commençait à flotter devant elle.
C'est à ce moment que l'apparition de l'être chenu et eczémateux, aux exigences duquel on voulait la soumettre, avait déterminé une crise de dégoût à laquelle elle avait, à tQusris(|ues,n^is flnpar une évasion.
bu I. \ M \l. AlilA.
L ENOUKTE
Après s'être abalUie sur l'angie de soutènement de l'hôtel de la rue de Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était l'objet. Cepe/idant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en blanc avec fi et d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait virginal.
Autour d'elle délibéraient un homme dïige en robe de chambre de laine bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière duquel saillissait une rondelle d'oflicer de la Légion d'honneur. Une grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue. C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou plutôt désévanouie.
Elle avait ouvert les jeux, elle les referma comme
pour continuer son rêve ; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières d'un doigt énergique ; ce qui la força à se secouer.
— Ètes-vous en état de parler ? lui demanda-t-il. Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que
non. Peu à peu, cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle une forme plus précise.
Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été recueillie : car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût celui d'une casemate de prison.
— Je vais lui faire du tlié ! répétait la vieille femme, en renouant sous son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les digues.
— Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins somptueux, pour des constatations d'une aulre nature.
Dans cet écliange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son cerveau eut à peu près repris sou assiette, ce mot du docteur : « Ètes-vous en état de parler? » lui revint le premier à la mémoire. Si elle s'avisait de dire :
« Maintenant, interrogez-moi ! »
à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le trottoir où on l'avait ramassée
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sanglante et transie. Si elle voulait rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant, selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de tout cacher.
Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau cliaude qu'on lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure de la léte, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en cas de lésion inlerne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour demander secours à son imagination.
Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces inconnus, qui avaient l'air si bon; mais elle serait morte de honte plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante :
(( Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est une malheureuse qui venait de s'échapper du Perroquet bleu. »
Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta : tout en mettant en avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les circonstances ne lui en permettaient pas d'autre.
Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette vint, siir la pointe de ses pantoufles,
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savoir de ses nouvelles. Emmeline. étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout ouverts.
— Eli l)ien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne.
— Bien mieux, et je vous remercie mille fois, ditelle, devinant qu'un plus long silence deviendrait suspect,
— Ah! tant mieux! lit Annetlc: M. Dalombre et M. Albert vont être joliment contents.
Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour interroger la première.
— Chez qui suis-je donc ? dit-elle.
Annette, tout en changeant la houle qui s'était refroidie, se fit un plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle introduisait des peisonnnges inutiles au récit, que M. Dalombre, le vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin, était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de « l'autre côté de l'eau », car il faisait son droit, mais qui dinait presque tous les jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme morte.
Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme qui tient à être renseignée avant tout le monde :
— Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et qui vous a mise dans cet état-là?
11 fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit :
— Je revenais de mon travail. .\ous avions veillé très tard pour de l'ouvrage pressé... J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arrache mon chapeau et pris mon porte-monnaie.
oi LA xMAL'Al'.IA.
— Ail 1 pauvre petite I Comme vos pareuts doivent être iiHjuiets depuis deux jours ! Nous allons vite aller les avertir.
— Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mou père et ma mère sont morts depuis déjà longtemps.
— Gom'.îient! à votre âge, vous logez toute seule? . — -Non! je couchais chez ma patronne.
— En ce cas, fit judicieusement observer An nette, pourquoi étiez-vous ainsi dehors à une heure indue?... et il pleuvait!
— Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait été trempée jusqu'aux os.
— Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la vieille bonne.
— Et puis, insista Emmeline, cette petite avait peur si tard dans les rues, et c'est quand je revenais de la mettre à sa porte — vous pensez si je courais pour regagner le magasin — que j'ai été attaquée et dévalisée par un grand diable! ah! haut comme d'ici au plafond... Il me semble que je le vois encore.
— Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que Pierre aille tout de suite rassurer votre patronne qui doit être dans un joli tourment. Où demeure-t-elle?.. qu'on y coure!
— Nous avons un peu trop causé. Je crois que je vais me trouver mal, murmura Emmeline, n'ayant d'autre ressource qu'une syncope pour clore le chapitre de ces révélations fantaisistes.
— Ah ! mon Dieu ! en effet, comme elle est paie ! s'exclama la bonne. Attendez ! je vais vous faire respirer un peu de vinaigre.
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Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée se disait, dans un découragement mortel :
« A quoi servent ces inventions puisqu'avant une heure, tous, ici, sauront la vérité? »
Afin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps possible, elle feignit de retomber dans une sorte de coma, que M. Dalombre reprocha durement à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. Cette saboulade retint Ja langue de la vieille bonne jusqu'à cinq heures du soir. Elle se présenta alors de nouveau, un bol de bouillon à la main, au chevet d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la fc»im.
Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber ce consommé réconfortant, le médecin entra. L'entaille de la tête se refermait déjà. La pleurésie semblait évitée. II lui demanda si elle soufirait de quelque douleur interne, à la suite des coups portés par l'agresseur. Emmeline indiqua son pied, dont l'enGure avait échappé à l'examen du docteur. Il lui mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe à la faire crier ; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme aide-major, il opéra sur les muscle:^ la pression nécessaire pour les remettre en place,
Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile à réduire qu'une fracture, c'était au moins quinze nouveaux jours de repos imposés à la patiente. Elle avait espéré pouvoir détaler avant les révélations suprêmes. Or il était invraisemblable que le voile qui obscurcissait encore sou passé ne tombât pas en quinze jours. Elle se verrait pendant ces deux semaines sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie comme une naufragée et devenir ensuite un objet de
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dégoût pour ce vieillard qui l'avait installée avec tant de bonté dans une chambre toute reluisante, pour cette vieille servante qui croyait si candidement porter du thé et du bouillon à la victime d'un malfaiteur! Non : elle ne supporterait pas un pareil déchirement. Elle allait demander à son hôte de la faire immédiatement transporter à l'hôpital le plus voisin.
Elle ouvrait la bouche pour lorniuler cette proposition quand le domestique annonça :
« M. le commissaire de police! »
Son sang ne ût qu'un tour, selon l'expression usitée au Perroquet bleu, pour exprimer le comble de l'épouvante. Il n'y avait pas à en douter : la Coffard avait dénoncé sa J'uite à ses bons amis les agents, qui s'étaient mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot « police », si redouté là-bas, elle vit danser devant ses yeux la salle du bureau des mœurs avec sa rangée de bancs écloppés, la face gouailleuse du chef de bureau Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression d'un fer rouge qui y aurait marqué l'ignominieux état civil dont elle s'était dépouillée à tous risques.
Elle se planta désespérément les doigts dans les cheveux, convaincue que ce magistrat de l'ordre policier allait se jeter sur elle, la tirer par le bras et la précipiter à bas de son lit en lui criant :
« Allons! sale créature, suis-moi à Saint- Lazare, où tu seras enfermée d'abord comme prostituée en rupture de ban, ensuite comme voleuse! »
Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses droits, elle se croyait très sincèrement, pour s'être évadée du Perroquet bleu, coupable d'avoir frustré la Coffard de la seule garantie qui restât à celle-ci des prétendus trois cents francs que lui devait son expensionnaire.
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Subitement à l'entrée du personnage ofticiel suivi de son secrétaire, et qui, étant venu plusieurs l'ois pour interroger la malade, sans savoir si elle était interrogeable, négligea d'enfiler son écbarpe, elle prit la résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche de mépris et d'injures cju'elle sentait déjà tour- Itillonner autour d'elle.
Elle toml)a dans un ébahissement, (ju'ou prit pour uu restant de délire, en entendant ce dignitaire tout en abdomen et en calvitie lui dire avec mansuétude;
— Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, seriez-vous assez bonne pour vouloir bien fournir à la justice quelques éclaircissements sur l'agression à laquelle vous avez failli succomljer? Rassemblez vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se peut. Xous recueillerons votre déposition avec tout l'intérêt qu'elle comporte.
Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par la peur. Elle resta deux bonnes minutes sans pouvoir articuler un mot. Le secrétaire du commissaire de police attendait, son carnet d'une main et son crayon de l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient aider à la capture de l'agresseur. Avant d'entamer la série de ses questions, le magistrat laissa au témoin le temps de faire appel à sa mémoire; après quoi, il lui demanda :
— Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?
— ... Je crois que oui, balbutia Emmeliue. Il était grand, très grand.... vous comprenez ; il faisait tellement nuit.
— Puis, sans doute, continua le commissaire, il vous a mis la main sur les yeux, pendant qu'il vous dévalisait.