‹ La MalariaChapitre 8 sur 26 · LE PARALYSE · texte numérisé non relu

LE PARALYSE

Cet incident jeta un peu de contrainte entre Albert et Emmeline. En revanche, il développa la pitié du vieux Dalombre pour cette pauvre enfant que les haines humaines poursuivaient déjà. Il constata avec admiration le peu de rancune qu'elle montrait contre l'auteur de la vilenie à la suite de laquelle elle avait été sur le point de quitter la maison. Il tenait d'autant plus à la société de cette jeune fille si inoffensive que des fauteurs de machinations et de mensonges avaient essayé de l'éloigner de lui.

Elle l'aidait aussi à oublier, ou plutôt à se remémorer sa Léonie, qu'il retrouvait parfois en elle, en vertu du principe de l'éternel féminin. Le soir, il la priait de lui lire ses journaux, moins pour savoir ce qui s'était passé à la Chambre ou dans les conseils de l'Elysée, dont le résultat l'intéressait peu, que pour entendre sa voix jeune et regarder s'agiter ses lèvres sur ses dents blanches et fraîches comme des sorbets.

Élevé dans le rigorisme vendéen et bas-breton, le vieux JNantais s'était reproché à plusieurs reprises d'avoir laissé les yeux de cette vierge s'égarer sur des faits divers et des chroniques de tribunaux, dont la teneur pouvait jeter dans son esprit les ferments d'une

curiosité inavouable. C'est pourquoi il avait pris l'habitude de ne pas la laisser aller plus loiu que la première page, généralement consacrée à la politique. Il avait trié, pour elle, dans sa bibliothèque, une série de livres plus ou moins couronnés par l'Académie. Il avait longtemps hésité à y comprendre deux volumes de Jules Sandeau : Mademoiselle de la Seigli.h-e et Sacs et Parchemins. Ce qui l'avait déterminé à les y insérer, c'était cette réflexion :

« Si elle y rencontre une phrase scabreuse, elle ne la comprendra pas. »

Car, par un phénomène particulier, Emmeline, qui des choses de l'amour ne connaissait que les corvées les plus répugnantes, éprouvait pour ce qui fait d'ordin-iire le fond des conversations un dégoiît presque invincible. Elle admettait tout au plus Paul et Virginie, chez qui la tendresse a des apparences de fraternité.

Jamais les sentiments n'étaientassez édulcorés pour elle. Aussi, même sans parti pris déjouer l'ignorance auprès de son hôte, elle éloignait instinctivement de ses causeries tout ce qui était de nature à lui rappeler ce qu'elle aurait tant voulu extirper radicalement de sa mémoire. De là un langage dont la chasteté imposait le respect, même à M'"' Ilumbertot, qui aurait donné tout au monde pour parvenir à jouer aussi merveilleusementrindifférenceen matière masculine.

L'ancien armateur, qui depuis quelques semaines avait grand'peine k marcher, se réveilla, un matin, les jambes molles comme du caoutchouc. Il gagna le plus vivement possible un fauteuil, s'y affaissa et ne s'en releva plus. La paralysie s'était abattue sur lui et le tenait du genou h la cheville.

Les médecins s'épuisèrent en révulsifs et en réac-

tifs tout ce qu'ils obtinrent, ce fut, selon eux, d'enrayei le mal ; car, lorsque la science n'a pu détourner de vous une fièvre tyi)hoïde, elle prétend que si vous ne l'aviez pas à temps appelée à votre secours, vous n'évitiez certainement pas une fluxion de poitrine.

Emmeline trouva là l'occasion de rendre à son sauveur tout ce qu'elle lui devait. Elle s'installa gardemalade, ne le quittant plus le jour, se relevant la nuit et aidant à le por-ter dans son lit quand il avait passé quelques heures dans son fauteuil.

L'esprit du vieillard était resté lucide, quoiqu'il parlât de moins en moins. Seulement, ses yeux la cherchaient toujours, et il n'aurait pas mangé un morceau de pain qu'elle ne lui eût coupé.

Elle s'efforçait de le remonter en lui répétant du matin au soir :

— Ce sont des rhumatismes. Les rhumatismes, c'est très drùle : ça change de place, ça voyage. Aujourd'hui, vous les avez dans les jambes; demain, vous les aurez dans les bras, puis dans les épaules; enfin, un beau jour, ils s'en iront tout à fait.

Mais ces rhumatismes ne changeaient pas de place, et le malade ne pouvait pas en changer non plus. Elle lui demandait de temps en temps :

— Souffrez-vous?

S'il disait : oui, elle répondait -.

— Tant mieux, c'est une preuve que vos jambes ne sont pas mortes!

S'il disait : non, elle s'écriait joyeusement :

— Vous voyez bien que vous allez mieux, puisque les douleurs ont cessé !

Mais bientôt le bonhomme ne se « sentit plus », comme on dit vulgairement. Les cuisses et ensuite le

ventre lui-même devinrent inertes. Ses mains se mirent à trembler. Elle fut contrainte de le laver et de Téponger comme un enfant, un gros enfant qui pesait lourd, car elle était quelquefois réduite à le soulever de son fauteuil, à la force de ses petits bras. Elle appelait alors à son aide la Bretonne, qui les trouva un jour tous les deux les quatre fers en l'air, Emmeline ayant glissé sur le parquet avec son fardeau.

Annette, avec la dureté non pas de cœur, mais de sensations particulières aux femmes de la campagne, n'avait retenu de cette cbute que le côté pittoresque, et elle la raconta presque eu riant à M. Albert, qui venait maintenant tous les jours s'informer du degré d'affaissement où était tombé son pauvre oncle.

Emmeline était toute gênée de ce récit, bumiliant pour sa dignité.

— Ne vous défendez pas, mademoiselle, dit le jeune bomme dune voix pénétrée. C'est à votre admirable dévouement que vous êtes redevable de tous ces ennuis-là. Je me demande comment vous pouvez y tenir.

— Bien sûri fit-elle simplement, je n'irai pas abandonner votre oncle dans l'état où il est. D'abord, il ne connaît que moi. Ahl il ferait une belle vie, si on lui donnait une autre personne pour le soigner!

Les ffumbertot, prévoyant une fin procbaine et comprenant que, le propriétaire mort, la propriété se fermerait définitivement pour elles, n'envoyaient plus que de loin en loin prendre des nouvelles du paralyti({ue. Elles avaient, au début de la crise, risqué deux ou trois visites; mais M"' Brigitte avait déclaré que la vue de ce vieillard — presque tombé en enfance — lui faisait trop de mal; qu'elle n'avait pas la force de supporter ces spectacles-là, et elle avait déconseillé à sa mère de revenir.

lui LA MALARIA.

En réalité, la seule vue qui l'eût froissée, c'était celle d'Emmeline, assise au chevet du vieil armateur, qui u'avait de regards que pour elle et se cramponnait à cette frêle jeune fille, comme on se cramponne à l'espoir de vivre.

— En voilà une qui tourne autour des héritages! avait dit Brigitte en sortant de la maison delà rue de Berlin où, de ce jour-là, elle résolut de ne plus mettre les pieds.

Le lit du malade était à « deux faces », expression impropre, qui signifie qu'un lit est à deux côtés, avançant droit dans la chambre. Albert s'asseyait parfois, une demi-heure durant, du côté opposéà celui qu'avait adopté Emmeline, et tous deux regardaient soit dormir, soit respirer le vieillard, qui leur souriait de son mieux, tantôt à droite, tantôt à gauche.

Un jour, il murmura à l'oreille de son neveu, en lui désignant son infirmière occupée à rattacher les embrasses des rideaux :

— Je t'avais bien dit que c'était un ange !

Ce qui bouleversait toutes les idées que ses fréquentations du quartier latin avaient implantées dans la tête d'Albert, c'était le manque absolu de coquetterie qui distinguait Emmeline, non pas seulement des jeunes, mais même des vieilles femmes. A la plus légère plainte partie de la chambre à coucher du patient, elle sautait à bas de son lit et prenait juste le temps d'enfiler ses pantoufles. Elle se présentait à tous et à tout moment les cheveux dans les yeux, son chignon de travers, en camisole et en jupon, sans songer à rectifier ce désordre en passant devant la glace de la cheminée.

Que le neveu fût là, qu'il n'y fût pas, elle remplissait auprès de l'oncle tous les devoirs dont elle avait

pris la charge, préparant des sinapismes destinés à faire descendre aux pieds glacés du yieiliard le sang qui n'y descendait pas; elle posait de ses mains ces emplâtres, prête à tout, dégoûtée de rien, courant à la cuisine, grimpant quatre à quatre l'escalier, sans voir personne et sans savoir si on la regardait.

Ce détachement des êtres et des objets extérieurs doublait le prix de ces soins que les femmes refusent rarement à ceux qui les réclament, mais dans lesquels elles mettent presque toujours un fond de prétention qui en dénature le. but et en amoindrit la portée. Beaucoup de mondaines se font faire des toilettes pour veiller les malades, comme elles en ont pour aller à une soirée dansante. Au lieu d'être décolletée, leurs corsages sont montants et elles remplacent à leurs oreilles les boutons de diamants par, des parures en jais noir.

Presque tous les soirs, elle priait Annette de lui servir son dîner dans la pièce même où somnolait M. Dalombre, et elle plaçait bravement son assiette sur le marbre de la table de nuit, mangeant dans la buée de cataplasmes, de chloroforme, d'eau sédative et déther au milieu de laquelle elle s'était accoutumée à respirer.

Albert, quoiqu'il aimât tendrement son oncle, qui n'avait cessé d'être pour lui le meilleur des pères, n'avait pas le courage de rester plus de vingt minutes dans cette atmosphère d'odeurs aussi écœurantes que multiples. Or il y avait déjà quinze grands jours et autant de nuits — lesquelles comptaient double — que la jeune fille s'était clouée volontairement à l'acajou de ce lit, qu'elle ne quittait même plus pour aller prendre ses repas.

Cette claustration durait depuis trois mois quand

lOG LA AIAL'AP.IA.

le Tieillard, tout fier d'avoir pu sucer un os de côtelette, tira son bras hors du lit et l'étendit jusqu'à Emmeline, dont il saisit la main droite comme pour être sûr qu'elle ne lui échapperait pas :

— Je ne suis pas un imbécile, lui dit-il d'un ton très calme, mais très décisif, je sais bien que je serai mort avant peu.

— Mais non! mais c'est absurde! s'écria-t-elle; vous voyez bien que les forces vous reviennent, puisque vous parlez et que vous gesticulez comme un jeune homme.

— Enfin! reprit M. Dalombre, supposons que je disparaisse demain, que deviendriez-vous ?

Emmeline retira sa main avec colère, comme s'il ne lui posait cette question que pour la contrarier. Elle répliqua, en haussant les épaules :

— Eu voilà une idée ! On dirait que nous n'avons pas le temps de penser à tout cela. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous. Bien sûr que vous disparaîtrez un jour, mais moi aussi je disparaîtrai. >ious disparaîtrons tous.

— Répondez, continua-t-il, et répondez séiieusoment. Admettons que demain je vende cette maison-, où iriez-vous ?

— Je ne me le suis jamais demandé, fit-elle. Jirais n'importe où. Je trouverais toujours bien à me placer.

— Et si vous ne trouviez pas de place, car vous n'avez pas un sou vaillant?

— Bien sûr que je ne suis pas riche; mais je ne suis pas bien exigeante non plus. D'ailleurs, insistat-elle, je ne suis pas près de quitter d'ici, car vous aurez encore longtemps besoin de moi, même quand vous serez en convalescence.

Elle ne songeait dans ces réponses qu'à éloigner de

l'esprit du vieillard l'idée de la mort. Mais ce dérivatif n'empêchait pas celui-ci de revenir à son questionnaire, et elle dut finir par avouer que, lui parti, elle retomberait sur le pavé sans argent, sans famille et sans appui; car, naturellement, la première chose qu'elle ferait serait de sortir de l'hôtel où elle n'aurait plus rien à faire.

— C'est bien! conclut-il, je saurai bien m'arranger pour que vous n'en sortiez pas.

Elle ne prêta aucune attention à celte dernière phrase et lui ferma la bouche en lui faisant observer qu'il se fatiguait en conversations inutiles. Il ferait bien mieux de dormir que de s'amuser à se faire des monstres des moindres choses. Si on se croyait mort chaque fois qu'on a des douleurs dans les genoux, on ne serait pas tranquille un instant.

C'était par la brusquerie qu'elle prenait maintenant son malade, car le médecin lui avait soigneusement recommandé de ne pas le laisser se démoraliser. Il ne se démoralisait pas, mais il tenait à ne pas se laisser surprendre par la catastrophe. Un matin, il demanda un notaire, pria Emmeline de les enfermer en lête-à-téte et d'aller elle-même s'étendre sur son lit, pendant une heure ou deux ; car, la nuit précédente, elle n'avait pas fermé l'œil.

Cet homme noir, à la mine plaintive, apparut à l'ignorante jeune fille comme l'ange de la mort : un ange décoré avec des favoris grisonnants. Il resia longtemps avec le vieux Dalombre, qui le lit reconduire par Emmeline et la rappela ensuite à son chevet, comme s'il avait plus que jamais besoin de l'avoir auprès de lui.

— Ça va mieux, dit-il, quand elle lui revint, mais je n'ai encore fait que la moitié de ma besogne.

|(IS LA MAL AI'. lA.

De quelle besogne parlait-il, et en quoi consistait cette autre moitié qui lui restait à accomplir? Elle ne s'en doutait même pas et ne cherchait pas autrement à sen en(iuérir. Elle se disait que les valétudinaires ont des lubies, et elle lui passait ses notaires, comme elle lui eût passé le caprice d'un fruit ou d'un fi^âteau dont il eût exprimé l'envie.

Cependant, Albert, averti par les docteurs qui avaient été appelés en consultation, n'osait presque plus s'éloigner; car, afin de se donner de la marge et de ne pas être trop brusquement démentis par l'événement, ils avaient pronostiqué que le vieillard pouvait aussi bien vivre encore six mois que mourir d'un instant à l'autre. Cette prophétie peu compromettante avait néanmoins suffi pour tenir constamment la maison en alerte. Le jeune homme élut presque définitivement domicile dans la chambre du premier, qui avait remplacé pour lui celle où Emmeline était installée et qu'il lui avait officiellement abandonnée.

On craignait que la paralysie ne montât tout à coup à la gorge; et, pour ne pas luer la jeune fille, qui quelquefois dormait debout ou assise, il la relayait dans ses veilles nocturnes. Souvent aussi ils veillaient ensemble, car elle avait toujours cette appréhension qu'il ne sût pas s'y prendre pour retourner le moribond sur son matelas.

L'iiiver était venu. Ils se réfugiaient tous deux chacun dans un angle delà cheminée, s'enfonçant presque dans l'âtre pour se réchauff'er, car rien ne donne aussi froid que le sommeil. Ils causaient alors tout bas pour ne pas réveiller le paralytique, qui de temps en temps leur disait du fond de son oreiller :

— Parlez plus haut : ça me distrait!

Il se défendait énergiquement, le vieil homme. Un soir, on se répétait : C'est fini! et le lendemain matin on était tout étonné de le retrouver plus gaillard que la veille. C'est pourquoi Anuette répétait invariablement à tous ceux du quartier qui lui demandaient des nouvelles :

— Il a des hauts et des bas.

Comme il était en hausse, il profila d'un moment où Emmeline était allée dans sa chambre se passer un linge mouillé sur la figure, pour prier Albert d'aller mettre le verrou afio qu'elle n'entendît rien de ce qui allait se dire.

Le jeune homme devina que quelque chose de grave se piéparait. Il alla fermer le verrou, puis revint auprès de son oncle.

— Veux-lu que je meure content? demanda alors celui-ci.

— Oh! mon oncle, mon bon oncle, s'écria Albert, pourquoi parles-tu toujours de mourir ?

— Veux-tu que je meure content? réitéra le vieux Dalombre. Oui, tu le veux, n'est-ce pas? Eh bien, écoute-mol :

(( Je te laisse toute ma fortune, peut-être plus considérable que tu ne la supposes; mais j'ai tenu à léguer à Emmeline celte maison, qui est devenue la sienne et dont nous n'avons pas le droit de la chasser. Qu'en penses-tu, Albert?

— Je te remercie pour elle et pour moi, mon cher oncle, dit le jeune homme avec elfusion. Cette donation règle tout, car ce qu'elle acceptera de ta main, elle ne l'aurait certainement pas accepté de la mienne. Tu sais comme elle est fière! Elle a toujours peur qu'on ne la prenne pour une accapareuse.

— C'est précisément ce qui m'inquiète, poursuivit

le vieillard. Elle est capable, le jour de ma morl, de faire sa malle et de s'enfuir, sous prétexte qu'il ne lui serait pas permis de vivre sous le même toit qu'un garçon de ton âge. En outre, elle refusera sans doute (le to priver d'une partie de ce qu'elle considérera comme t appartenant

— Ça, c'est bien possible : appuya Albert.

— T'imagines-tu, reprit M. Dalombre, la pauvre petite retournant dans un magasin, à trimer douze lieures par jour, pour toute récompense de l'admirable dévouement qu'elle m'a montré depuis tant de mois déjà. JNon, je n'emporterai pas ce remords-là.

— Je te comprends, dit le jeune homme. Si tu lui faisais tout de suite cadeau de la maison ?

— Après les lettres infâmes que sa présence ici a déjà provoquées, ce serait du beau! Toute la rue crierait qu'elle est ta maltresse... ou la mienne, ajouta-t-il avec un sourire pénible.

— Que faire alors? demanda Albert.

— Une chose à laquelle j'ai pensé depuis quelque temps déjà, mon enfant. As-tu jamais rencontré sur ta route une créature plus désintéressée, plus aimante, plus simple et plus douce?

— ^on, bien sûr.

— En ce cas, pourquoi chercher ailleurs? Elle a bientôt dix-huit ans, tu en as bientôt vingt-quatre. Ce n'est pas une fille sans dot, puisqu'elle apportera à son mari un immeuble qui m'a parbleu bien coûté près de deux cent mille francs. Me comprends-tu, Albert? Ce serait une bonne façon de faire cesser les cancans et les injures anonymes.

Albert, qui n'avait jamais pensé à se marier, n'avait pu songer à épouser Emmeline. Il ressentait pour elle un profond attachement. Elle l'avait tant de

fois remplacé auprès de son pauvre oncle : Il est certain qu'elle avait des yeux extraordinaires, des dents de perles et que si, avec le repos et le sommeil qu'elle s'était refusés jusque-là, elle prenait le parti d'engraisser un peu, elle ferait une femme charmante. Toutefois, la proposition que soumettait ainsi à brûle-pourpoint le moribond l'avait complètement ahuri.

— Tu me prends tout à fait à l'improviste, dit-il; tout ce que je peux t'affirmer, c'est que je suis prêt à tout pour te faire plaisir.

— C'est cela; réfléchis, mon cher Albert, je ne t'impose rien ; seulement, j'aurais été on ne peut plus heureux de l'appeler ma nièce.

A ce moment, Emmeline secoua le bouton de la porte qu'elle était loin de croire fermée au verrou. Elle s'escrimait sur la serrure, dans laquelle elle tournait et retournait la clef. Albert alla ouvrir discrètement, comme si ce bruit eilt troublé la somnolence du bonhomme. Elle rentra alors sur la pointe du pied et pencha sa tête sur celle du vieillard ; elle le regarda, convaincue qu'il dormait ; car, à sa vue, il avait vite fermé les yeux, comme un enfant pris en llagrant délit de désobéissance.

Le jeune homme, extrêmement gêné, prétexta une visite et sortit d'un trait. Quinze jours se passèrent sans qu'il eût soufflé mot à son oncle du plan que celui-ci avait démasqué. Après ces deux semaines, probablement consacrées aux plus sérieuses méditations, il s'approcha du vieux malade et lui dit résolument :

— Tu as raison : je ne trouverai jamais mieux, et puisque tu le désires, j'accepte !

M. Dalombre eut un sursaut de joie, tant il avait

conscience de faire à la fois le bonheur des deiii seuls êtres qui lui restassent à aimer.

— Le sait-elle? demanda-t-il.

— Non, répondit Albert. C'est à toi de lui répéter ce que tu m'as dit. D'abord, qui prouve qu'elle voudra de moi?

— Tu plaisantes, fit le vieillard redevenu presque gai. On refuse de l'argent, mais on ne refuse pas un mari.

— Alors, charge-toi de me faire agréer. Mais, franchement, elle a jusqu'à présent fait si peu attention à moi qu'elle ne doit guère savoir, à cette heure, si je lui plais ou si je ne lui plais pas.

— Oh! sois tranquille. Je suis sûr d'avance qu'elle ne demandera pas quinze jours de réflexion.

Le neveu quitta son oncle sur ces mots. 11 se croisa en sortant avec Emmeline qui commençait à remarquer chez le jeune homme un certain embarras, dont elle était à cent lieues de pressentir les motifs. Les apartés entre lui et M. Dalombre lui semblaient aussi depuis quelque temps tant soit peu mystérieux. Mais ils étaient vraisemblablement nécessités par des affaires de famille qui ne la regardaient pas et auxquelles se rattachait sans doute l'apparition de ce notaire qui l'avait si fort elfrayée.

LA FIANCEL: RECALCITRANTE

Comme elle n'était pas dans le complot, elle continuait son métier aussi discrètement et simplement que par le passé. Albert l'observait avec l'intention secrète de la surprendre en état de coquetterie ou simplement de distraction féminine. Le paralytique, après les préoccupations qui venaient de l'assaillir, était retombé plus bas que jamais, et n'avait pas encore retrouvé la force nécessaire pour soutenir l'assaut d'une discussion comme celle qu'il avait résolu d'engager avec Emmeline. Albert avait promis à son oncle d'obéir à ses volontés, qu'on pouvait, vu son état, considérer comme les dernières. Mais de cette décision était née Timpatience de connaître laccueil que ferait Emmeline à une proposition aussi inattendue pour elle. Il se tenait à l'écart sans oser lui adresser la parole, ni même la regarder en face.

Il était si froid et si embarrassé devant elle qu'Emmeline s'imagina l'avoir fâché, soit par un mot dit plus haut que l'autre, soit par un manquement à ce qu'elle regardait comme son service obligatoire. Elle se reprochait déjà les deux heures de sommeil qu'elle prélevait sur chaque nuit, lorsqu'Albert lui demanda d'une voix un peu tremblante :

— Si VOUS voulez, mademoiselle, je veillerai ce soir avec vous, pour vous relayer s'il le faut, car vous vous extéuuez. Vous allez tomber malade à voire lour.

— Oh 1 répoudit-elle, je ue suis pas fatiguée du tout. Je dors daus uu fauteuil aussi bieu que daus un lit, et au moins, quand M. Dalombre a besoin de moi, je suis toute prête.

— Eufiu, permettez-vous que je vous tienne un peu compagnie? Nous causerons, souligna-t-il.

— Mais, monsieur, dit-elle sans défiance aucune, j'en serai très contente. Je vais prier Annette de faire un bon feu.

Le jeune homme ne doutait pas qu'elle ne sautât avec la plus vive reconnaissance sur ce projet d'union qui allait lui tomber du ciel. Peut-être eût-il opposé aux vœux de son oncle mourant une résistance un peu plus vive, s'il n'avait été lui-même, depuis quelque temps, en proie à une mélancolie d'ailleurs suffisamment motivée. Sa jolie petite maîtresse, que les façons distinguées de M. Dalombre neveu avaient d'abord séduite, avait fini par s'en lasser. Elle était habituée à recevoir, au moins deux fois par semaine, des assiettes à la tête, et ce manque de vaisselle cassée lui pesait. Aussi venait-elle de quitter brusquement le domicile illégitime pour demander à un garçon tailleur aux jambes tordues et au nez écrasé ces satisfactions dont elle était sevrée.

En trouvant un beau jour le nid vide, Albert avait eu un mouvement comme pour s'arracher les cheveux, ne pouvant arracher ceux de l'évadée. Puis, il avait réfléchi que plus ou moins de cheveux qui lui resteraient ne rendrait pas les femmes plus fidèles. Alors, dans l'espèce de désorientement qui suit d'ordinaire

ces mésaventures si fréquentes dans la vie des jeunes gens, comme aussi et peut-être davantage dans celle des hommes âgés, il avait embrassé comme une suprême consolation l'idée du mariage avec une jeune fille dont l'honnêteté le dédommagerait des trahisons perpétuelles contre lesquelles il saisissait l'occasion de réagir.

Mais il ne se pressait pas outre mesure de prendre ce grand parti, se disant qu'Emmeline serait toujours là et qu'elle ne pouvait lui échapper.

Aussi est-ce avec une certaine désinvolture, dans la certitude où il était d'être accueilli par des larmes de joie, qu'après un moment de ^silence, il lui dit, après s'être assis en face d'elle, dans le coin de cheminée qu'il avait adopté :

— Mademoiselle Emmeline, est-ce que vous n'avez jamais pensé à vous marier?

Si elle n'avait pas eu peur de jeter dans cette pièce silencieuse une note trop bruyamment gaie, elle aurait certainement éclaté de rire.

— Moi, me marier, fit-elle; et avec qui? A moins que ce ne soit avec Moricaud !

Moricaud était un gros chat noir qui avait pris Emmeline en affection et aimait à faire sur ses genoux des sommes prolongés.

— Vous riez de cela comme si vous étiez une enfant, reprit Albert. Mais vous avez dix-huit ans bientôt, et on arrive si vite à dix-neuf et à vingt qu'il faudrait peut-être vous occuper un peu de voire avenir. Bien entendu, nous ne vous abandonnerons pas; mais enfin, vous n'avez pas l'intention de coiffer sainte Catherine, je suppose, ajouta-t-il du même ton enjoué quelle paraissait avoir adopté au début de cette conversation dont, évidemment, la gravité lui échappait.

MO L V MAL' \niA.

Elle retomba pourtant dans son sérieux habituel et dit comme pour briser là :

— J'ai bien d'autres choses à faire qu'à m'occuper de ces niaiseries. Du reste, ce serait joli de ma part d'abandonner votre pauvre oncle dans ce moment-ci.

Albert attrapa au bond cette balle inespérée.

— Mais, dit-il, j'ai la conviction que mon oncle serait le premier à vous conseiller de chercher une situation qui vous mit à labri des ennuis qu'une jeune fille seule est exposée à rencontrer constamment dans son chemin.

— Voire oncle? interrogea-t-elle avec inquiétude. Il a donc assez de moi qu'il voudrait me voir quitter cette maison-ci pour une autre?

— Dieu 1 répliqua Albert en riant à son tour, comme vous êtes farouche! Mon oncle vous aime comme... tout le monde vous aime ici, et c'est précisément pour que nous ne nous quittions jamais ni les uns ni les autres qu'il serait on ne peut plus heureux de vous savoir irrévocablement casée.

Emmeline ouvrit les yeux d'une femme qui n'a pas compris ; car, lorsque les femmes ne comprennent pas, elles ouvrent les yeux : ce qui ne leur fait généralement pas comprendre davantage.

— Eh bien ! oui, reprit Albert. Si mon oncle m'aime comme son neveu, il vous aime comme sa fille : ce qui fait que vous êtes ma cousine. Or entre cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage.

Emmeline se leva brusquement, puis elle retomba assise. Pourquoi cette plaisanterie, et à quel propos M. Albert prenait-il avec elle ce ton subitement blessant? Car ce mot : « entre cousine et cousin la loi ne défend pas le mariage », lui sonna dans l'oreille comme une proposition libertine, qui la glaça des

pieds à la tête. Aurait-il donc appris par hasard quelque chose, et se croyait-il en droit de ne plus se gêner avec elle ? Ces colloques mystérieux avec le vieux Dalombre, ces moments de gêne faisant place tout à coup à des familiarités aussi déplacées qu'inattendues : oui, c'était cela. Il savait tout. A moins que celte attaque hardie ne fût qu'une épreuve destinée à éclaircir des soupçons encore indéterminés.

En tout cas, si c'était un piège, elle se garderait d'y tomber. Le froid qui lui était monté au cœur se refléta sur sa flgure, au point qu'Albert resta bloqué dans sa chaise, ne sachant s'il devait battre en retraite ou continuer à avancer.

Emmeline, très inquiète et profondément intriguée par ce brusque changement d'allures, voulut en avoir le cœur net. Elle se rappela les fausses candeurs de M"' Brigitte lorsque quelqu'un jetait dans la conversation une phrase à double entente, et, tout en faisant de son mieux pour les imiter, elle demanda :

— Dans quel but me dites-vous ces choses-là, monsieur? Je sais que votre bon oncle a un peu d'attachement pour moi. Je le lui rends bien, allez ! Mais je suis sûre que son amitié vient de ce qu'il me croit une fille sérieuse et non une diseuse de bêtises.

— Mais moi non plus, je ne suis pas un diseur de bêtises, repartit Albert, et c'est parce que je vous ai toujours considérée aussi comme très sérieuse que je vous ai parlé sérieusement.

— Alors, fit-elle en essayant de rire, c'est sérieusement que vous m'appelez votre cousine?

— Je vous ai donné ce titre-là parce que je tenais à vous convaincre que nous vous regardons, mon oncle et moi, comme étant déjà de la famille, fit ob-

118 LA MAL' Uil \.

server le jeune homme, n'osant pas encore mettre les points sur les i.

— Comment, drjà? Qu'entendez-vous par déjà? interrogea-t-elle.

Il jut^ea qu'il avait assez louvoyé et, se levant à son tour, il marcha droit au lit du malade qui, la tête haussée sur ses oreillers dressés presque verticalement, se tenait allongé sous ses draps, comme une slatue étendue sur une tomhe, dans son suaire de marbre. M. Dalombre, bien qu'ayant les yeux grands ouverts, semblait n'avait rien vu ni rien entendu.

— Mon oncle, lui cria Albert, je t'en prie, répètelui, à celte méchante fille, que c'est ta volonté expresse qu'elle soit ma femme; sans quoi elle affectera toujours de ne pas savoir ce qu'on lui veut.

— Oui, Emmeline, dit le vieillard, dont les lèvres seules se décidèrent à bouger, oui, c'est mon désir le plus cher avant de mourir. Le hasard a bien fait les choses; il a amené chez nous une femme qui n'a peut-être pas sa pareille au monde. J'espère que vous n'allez pas attrister mes derniers jours par un refus.

Elle fut prise d'un tremblement et s'empourpra d'une rougeur qui lui monta jusqu'il la racine des cheveux. Elle eut, sous les paroles du brave homme qui l'avait sauvée et qui complétait ainsi son sauvetage, la sensation d'une voleuse prise, aux magasins du Louvre, en flagrant délit de soustraction d'un coupon d'éloffe. Elle, épouser M. Albert Dalombre, pour remercier l'oncle de l'avoir arrachée de l'ignominie! Acquitter de cette monnaie la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers cet homme intègre, qui s'imaginait, en mourant, ne lui léguer que le bien-être et qui lui léguait l'honneur et la réhabilitation ! Et elle le laisserait, en retour, léguer

inconsciemment à son neveu une honte qui n'aurait plus de fin : oli! ça, non, par exemple! Elle aimerait mieux aller chercher au hureau de M. Heurteloup un duplicata de sa carte et la clouer elle-même à la porte de riiôtel.

Le coup droit sous lequel elle avait bondi lui était entré si avant dans le cœur, le danger était si pressant et si terrible qu'elle n'éprouva pas le plus petit chatouillement d'amour-propre à la pensée de l'impression qu'elle avait produite sur ce jeune homme ricbe, intelligent, proljablement plein d'avenir et qui l'avait ainsi distinguée dans sa camisole de gardemalade et dans son emploi de fabricante de potions. Elle ne vit de cette aventure que le côté fatal. On l'invitait à verser à boire à un ami, quand elle savait que le vin était empoisonné. Eh bien ! non : on l'accuserait d'avoir été tout ce qu'on voudra, mais elle ne serait jamais une empoisonneuse.

Elle s'approcha du vieillard, lui saisit la main droite, sur laquelle elle inclina son front après l'avoir tenue longtemps collée sur ses lèvres. Enfin, la tempête intérieure qui la bouleversait se fondit en larmes qui tombèrent toutes chaudes sur la main moite du paralysé. Quand elle eut bien pleuré et bien sangloté, elle releva sa tête toute balafrée par les ruisseaux qui lui tombaient des yeux et ne dit que ces mots, scandés par de gros soupirs qui lui soulevaient la poitrine et lui tordaient la bouche :

— Monsieur Albert, voulez-vous achever de veiller votre oncle, cette nuit ? Je serais bien heureuse si vous me permettiez de rentrer dans ma chambre.

Et, sans attendre cette permission qu'elle sollicitait, elle gagna la porte d'un pas hàtif et disparut dans l'ombre du corridor, laissant l'oncle et le neveu tout

remués par cette scène de tendresse qui se terminait par une scène de larmes.

Ils se consultèrent du regard ; puis Albert vint coller son oreille à la serrure de la chambre où Emmeline était allée se tapir. Au bout de quelques minutes, il revint auprès du lit.

— Elle pleure encore, dit-il,

— Attendons! répondit le vieillard. La pauvre enfant est tellement nerveuse qu'elle n'a pu supporter la commotion.

Le lendemain, elle reparut au chevet de son malade. Elle semblait très abattue et les boursouflures de ses paupières étaient telles que ses yeux en avaient comme diminué de moitié.

Vers midi, quand Albert descendit de sa chambre pour embrasser son oncle, Emmeline crut devoir prévenir toute nouvelle tentative.

— Je ne suis ici que pour le soigner, fit-elle en le lui montrant. Promettez-moi de ne penser à personne autre que lui tant qu'il ne sera pas sur pied.

C'était assez habilement renvoyer à une date indéfinie la réalisation des projets énoncés la veille, car ni lun ni l'autre n'ignoraient que le vieux Dalombre ne se remettrait jamais.

Le jeune homme fut moins blessé que surpris de ce parti pris de l'éliminer. Il n'était pas assez amoureux pour ne pas apprécier en plein sang-froid la situation qui lui était faite. Emmeline n'était rien :'pas même une ouvrière : une apprentie. Elle ne se doutait évidemment pas qu'elle hériterait sous peu, hélas! d'une maison où elle était entrée mourante et dénuée de tout. A supposer qu'elle fût obligée de la quitter, étant restée près d'un an sans travailler de son état de modiste, elle tombait dans une mi-

sère dont il était impossible de prévoir le dénouement.

Eh bien 1 malgré cette afïreuse perspective à laquelle il avait opposé la plus brillante sécurité pour Tavenir, un nom, des relations qu'elle avait le droit de rêver aussi étendues et aussi distinguées que possible; une fortune qui l'autoriserait à la satisfaction de toutes ces fantaisies qui sont aux besoins réels des femmes ce que l'argent de poche est au budget des hommes, elle répondait par un refus qu'elle noyait dans des pleurs, mais à la signification duquel il n'était pas assez bête pour se tromper.

Lui, le jeune homme du monde, avec ses vingtquatre ans, ses yeux bleus et ses cheveux blonds : lui surtout l'unique héritier d'un oncle à forte succession , il était blackboulé par une modiste de dix-sept ans et demi, qui, en tout cas, avait dû, selon toutes probantes, accorder à la reconnaissance ce qu'elle eût hésité à accepter pour le compte de son cœur.

11 n'y aurait eu à ces dédains incompréhensibles qu'une explication logique : l'amour d'Emmeline pour un autre. Dans ce cas fréquent, toutes les boutades se justifient d'elles-mêmes. Une marchande de légumes aime un mitron. Un jeune étranger, beau, noble et millionnaire, la demande en mariage; elle l'envoie promener et épouse son mitron deux mois plus tard. On ne peut que s'incliner devant ces dénouements, produits par un hypnotisme spécial. Mais Emmeline n'aimait personne. Une femme, si en possession qu'elle soit d'elle-même, ne garde pas son secret dix mois sans que rien, absolument rien, en transpire. Elle n'était sortie que trois fois depuis son arrivée dans l'hôtel et elle n'était pas restée dehors un quart d'heure chaque fois.

Jamais elle n'avait reçu de lettres, sauf la missive anonyme dont on n'avait pu déterminer nettement la provenance. Sa résolution de ne pas s'appeler M'"* Dalombre aurait eu une base dans rantipathie qu'il lui inspirait peut-être. Mais, au contraire, il s'était, dès leurs premières entrevues, établi entreeuxce courant sympathique et cet échange de familiarités qu'en dehors des couches sociales d'où ils sortent la jeunesse détermine chez deux êtres qui se retrouvent à la même table et au même foyer.

Si, au lieu de l'oncle, c'eilt été lui, le malade, il était sûr qu'elle se fût dévouée avec la même persévérance. A quel sentiment quintessencié, à quel sublimé de délicatesse fallait-il donc attribuer une décision qui démolissait tous les plans posthumes du vieux Dalombre et chagrinait, jusque dans la mort, cet homme de bien qu'elle entourait de tant de sollicitude?

Trois ou quatre problèmes se superposaient ainsi dans l'esprit d'Albert. Elle ne prenait pas ces airs de reine, afin d'étreindre plus irrésistiblement un cœur qu'elle ne croyait pas posséder assez complètement. D'abord, elle n'avait jamais fait montre de la moindre combinaison de coquetterie. Eu second lieu, il aurait été obligé de supposer à cette adolescente, qui avait fait son éducation toute seule une dose de rouerie à décontenancer Catherine II en personne.

Car, puisqu'il lui demandait formellement sa main, elle n'avait qu'à la lui tendre, tandis qu'elle risquait, en la retirant, de se heurter à l'orgueil blessé d'un jeune homme qui irait chercher fortune ailleurs.

II choisit un de ces moments d'accalmie, de plus en plus rares chez son oncle, et lui soumit ces diverses questions. Mais le vieillard, pour qui Emmeline était

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la perfection, tenait à ne voir dans son refus qu'un excès de réserve et de dévouement. Elle ne voulait pas qu'on pût la suspecter d'avoir sacrifié le repos de ses jours et de ses nuits à l'arrlère-pense'e d'une récompense qu'elle regardait comme hors de toute proportion avec les services qu'elle rendait si simplement.

— Et pourtant, répétait-il, je lui dois d'être encore vivant. Sans elle, il y a longtemps que je serais mort. Ali! si j'avais la force, je saurais bien la chapitrer, la chère àme. Mais voilà : quand j'ai parlé dis minutes de suite, il me semble que je vais passer.

Toutefois, il tenta de la raisonner; et comme elle lui retapait son oreiller, qui s'était aplati en lui glissant sous les reins, il lui dit à l'oreille :

— Voyons! pourquoi ne voulez-vous pas d'Albert pour mari?

Il lui avait murmuré ces mots d'une voix tellement humble et suppliante qu'Emmeline sentit toute sa force lui échapper. 11 s'en fallut d'un moment d'égarement qu'elle ne lui criât, à lui et à toute la maison :

— Pourquoi? Envoyez-le demander au deuxième bureau de la première division de la préfecture de police!

Mais elle se retint à temps et se contenta de lui objecter ce motif essentiellement féminin :

— Parce que !

— J'avais prévu ce qui arrive, pensa le vieillard. Elle n'acceptera pas plus la maison après ma mort qu'elle n'accepte aujourd'hui de devenir la femme d'Albert. Elle retombera ainsi sans pain et sans asile et ce sera de notre faute.

Car, dans sa droiture, il n'admettait pas un instant que sa protégée, dont il avait rêvé de faire sa

m LA MAI/AIUA.

nièce, pût demander des secours à autre chose qu'au travail.

Albert, à deux on trois reprises, essaya encore d'arracher son secret à celte fille bizarre; mais elle l'arrêta irrévocablement dans ses expériences par cette déclaration sans réplique :

— Ce n'est pas bien de me tourmenter ainsi, monsieur Albert! Vous savez que je ne pourrais vous répondre qu'en m'en allant, et tant que votre oncle sera soutirant, j'aimerais mieux tout supporter que de le quitter.

Il lui offrait son nom et elle appelait ça : utoutsupporter ». Il n'y avait décidément rien à faire. Il renonça à la « tourmenter », comme elle disait ellemême sans paraître se douter de la férocité du mot :

— C'est hien, fit-il, je ne parlerai plus de rien!

Il tint parole et affecta même de ne faire porter les conversations que sur des siijels d'une futilité invraisemblable. Mais, par une contradiction fréquente, après s'être résigné, par obéissance envers son oncle mourant, à s'attacher, pour le restant de ses jours, à cette jeune tille qu'il n'avait eu le temps ni d'étudier ni de connaître, il sentit tout à coup son cœur regimber devant fobstacle qu'il prévoyait si peu. La valeur d'une femme dépend presque toujours du prix auquel elle semble s'estimer, même quand ce prix est tout moral.

La curiosité que sa résistance formelle — et évidemment si peu calculée — avait éveillée tourna peu à peu en intérêt. Entre autres suppositions, il se demanda si elle n'était pas enfant naturelle et si la crainte de voir rendue publique fillégilimité de sa naissance n'avait pas exagéré ses scrupules. Elle les avait souvent entretenus du souvenir de son père, qui

était si bon et qui lai fabriquait de petites brouettes tout exprès pour la traîner dedans; mais on aime tout autant que les autres les petits êtres qu'on a eus en debors du mariage — quelquefois plus.

En revancbe, elle n'avait jamais ou presque jamais fait allusion à sa mère. Il y avait là un point noir qu'il résolut d'éclaircir; car, pourlui comme pour son oncle, cette tache originelle n'eût été qu'un impedimenlum secondaire. Il lui eût, au contraire, su encore plus de gré de la rectitude de sa conduite.

L'n soir donc, comme pour ne pas laisser tomber la causerie, il lui posa cette question :

— Est-ce que votre père était dévot?

— Oh : répondit-elle sans défiance, pas du tout. Il détestait les prêtres. Ce qu'il a eu de scènes parce qu'on voulait me faire faire ma première communion !

— Des scènes, avec qui?

— Eh bien! avec... maman, dit-elle, non sans quelque embarras ; car le nom seul de sa mère évoquait pour elle le fantôme de .Marsouillac.

— Alors, poursuivit Albert, ils se sont sans doute mariés civilement ?

— Papa y tenait, expliqua-t-elle;mais il paraît que maman a dit qu'elle ne se marieraitplutôt pas. Alors, il a cédé. Il était si bon !

— Ce qui ne l'a pas empêché de se marier civilement tout de même, insista le jeune homme. Vous savez bien qu'en France le mariage religieux ne compte pas et que si l'on na pas passé par la mairie, il n'y a rien de fait.

Cette explication ne tenait pas debout, l'Église n'ayant le droit d'enregistrer que les mariages déjà consacrés par l'officier de l'état civil. .Mais Albert s'y prenait comme il pouvait pour obtenir des aveux.

lia LA MAI/AHIA.

— Bien entendu! répliqua Emnieline. Papa avait son acle de mariage et son acte de naissance dans un petit coffre. Je les ai retrouvés tous les deux après sa mort.

— Kt où sont-ils maintenant?

— Ma foi, je ne sais plus trop, repartit la jeune lille, qui, en effet, aurait dû les avoir en sa possession, puisqu'elle s'était donnée comme orpheline de père et de mère. Elle ajouta : « Je crois qu'ils sont restés chez M"" Gandoin, ma patronne. Mais on peut toujours s'en faire délivrer une copie à la mairie du vingtième arrondissement.

Si sa venue au mon<le avait été accompagnée de la moindre irrégularité, Euimeline n'aurait pas indiqué avec cette placidité l'endroit où il était si facile d'en acquérir la certitude. Là n'était donc pas la clef du mystère.

Force fut au jeune homme de s'occuper continuellement de cette petite sauvage, dans la maison de laquelle il vivait et qui le faisait marcher d'étonnement en étonnemeut. Elle reprit son train-train, sans paraître avoir prêté une importance trop considérable aux propositions dont elle venait d'être l'objet ou plutôt la victime et qu'elle sembla oublier au bout de quelques jours.

Ce fut alors qu'Albert, sevré d'amour par la fugue de sa petite et se voyant dédaigné par la femme honnête, après avoir été radicalement trompé par celle qui ne l'était pas, engendra une sorte de mélancohe à travers laquelle l'image d'Emmeline, qu'il voyait à chaque instant, se mit à tournoyer, même quand il ne la voyait pas.

Lorsqu'elle passait devant lui , en baissant ses grands yeux, dont le velours l'enveloppait tout entier,

il la comparait à cette Milanaise cabalistique connue en peinture sous le nom de la Joconde. Sa taille, dont il s'était jusque-là borné à remarquer la finesse, lui paraissait maintenant serpentine et ondulante. Cette fille le troublait positivement. Quelle puissance de fée possédait-elle donc pour se permetire de se jouer d'un jeune homme qui aurait dû représenter pour elle ce que les princes des contes d'enfants représentent pour une gardeuse de moutons qu'ils rencontrent dans une forêt ?

C'était la première fois qu'il la trouvait « désirable ». Il attribua d'abord à un dépit irraisonné les modilications que subissaient peu à peu les jugements qu'il avait jusque-là portés sur elle. Bien qu'il eût son dernier examen de droit à passer, presque toujours son travail commencé s'achevait en rêveries ; et comme il dessinait un peu, il se surprenait constamm.ent à esquisser à la plume le profil d'Emmeline sur les marges de ses cahiers.

Il se disait :

— C'est Peau-d'Ane. Elle va se transfigurer un jour et nous apparaître les cheveux constellés de pierreries, en riant de la crédulité des naïfs qui l'avaient prise pour une pauvresse.

La tasse de bouillon que, sur le midi, elle apportait tous les jours à Fonde faisait au neveu, qui la lui regardait verser, l'effet d'une boisson divine, et il comprenait à peine que la paralysie du malade n'y cédât pas instantanément.

Ehe lui avait, selon le langage des étudiants, si inexorablement « remisé son fiacre » que lui reparler amour eût été piteux. Cependant, il conservait des doutes sur la sincérité de ses échappatoires. 11 resta huit jours entiers sans livrer un pouce de fer, affec-

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