‹ La MalariaChapitre 9 sur 26 · LA M M/Alll · texte numérisé non relu

LA M M/Alll

tant des airs d'homme qui pense à tout excepté à ce vajîue projet de mariage. Il criait très haut, du corridor dans la cuisine :

— Vous savez, Annetteje ne viendrai pas dîner ce soir : je suis invité !

Il sortait à six heures, en cravate hianclie, allait s'attabler tout seul dans un restaurant quelconque et rentrait vers les neuf heures et demie comme pour s'informer de l'état de son oncle. Il n'aurait pas mieux demandé que de s'asseoir à côté d'elle et de deviser comme naguère d'incidents plus ou moins futiles; mais il n'osait plus. Elle aurait cru qu'il faiblissait et il avait fait serment de mourir debout.

In matin, cependant, il l'entendit appeler : « Monsieur Albert! monsieur Albert ! » D'un bond il fut dans la chambre de son oncle, qui venait d'avoir une syncope. Emmeline le soutenait par les épaules et en courant à lui avait perdu son peigne, dont la chute avait ouvert les écluses à une cascade de cheveux châtain palissandre rebondissant un peu partout autour de sa tête et formant au-dessus de ses yeux noirs un bandeau avancé, dans l'ombre duquel ils fulguraient comme deux pointes d'acier.

Le vieux Dalombre revint à lui, et un œuf î\ la coque qu'il avala d'un trait lui rendit un peu des forces qu'il épuisait chaque jour davantage par sa persistance à refuser à peu près toute nourriture.

Une heure après cette souleur, Emmeline était encore auprès de lui, se contentant d'écarter de la main ses cheveux, quand ils la gênaient trop dans son service.

Albert la trouva si nature dans ce dévergondage de toilette qu'il lui dit au moment où, après avoir ramassé son peigne, elle levait les bras pour ramasser aussi sa chevelure :

— Ne VOUS recoiffez pas encore, voulez -vous ? J'aimerais à vous dessiner comme vous êtes là.

— Je veux bien, fit Emmeline en s'asseyant et en cherchant d'elle-même une pose. Justement, j'ai toujours eu envie d'avoir mon portrait, mais un vrai portrait. On ne m'a jamais fait qu'une fois ma photographie.

— Et chez qui vous l'a-t-on faite? demanda Albert, qui rêvait déjà de s'en procurer une épreuve.

Mais Emmeline, à qui ce mot imprudent venait d'échapper, se rappela subitement dans quelles circonstances, dans quel atelier et en quelle compagnie elle avait offert sa tête à l'objectif. Elle se hâta de glisser sur cet épisode de sa vie, en laissant tomber négligemment cette phrase :

— Oh! c'était à la fête de Saint-Cloud, je crois. J'étais toute petite. Papa m'avait fait entrer chez un de ces photographes ambulants : vous savez.

Albert n'avait choisi le prétexte d'un portrait à essayer que pour être autorisé à rester en face d'elle un laps de temps appréciable. Il tailla plusieurs crayons, prit ses mesures, se leva pour lui replacer lui-même le bras dont l'attitude était forcée. Elle y allait bon jeu, bon argent, lui demandant toutes les deux minutes :

— Suis-je bien comme ça? Faut-il me placer plus de trois quarts?

Lui, la voyant tout à son personnage, plus familière et meilleure enfant que de coutume, se décida subitement à frapper un coup suprême. Tout en crayonnant avec une feinte attention, tantôt dardant les yeux sur elle, tantôt les fixant sur son papier, il lui dit du ton le moins apprêté et comme il lui aurait annoncé qu'il venait d'acheter un chapeau neuf :

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— A propos : VOUS savez que je vais me marier! Elle rompit sa pose et se mit à sauter sur sa chaise

eu battant des mains :

— Oh : quel bonheur ! fit-elle.

Ce « oh ! quel bonlieur! » signifiait pour elle : Enfin, je n'aurai plus aux offres de M, Dalombre et de M. Albert à opposer des refus, qu'elle avait dû renoncer à justifier, tant ils étaient incompréhensibles. Elle fêtait ainsi sa délivrance et reprenait possession d'ellemême.

Mais cette exclamation prenait pour Albert, qui l'avait provoquée, un tout autre sens. Il n'y découvrait que celui-ci :

« Enfin, vous allez donc me laisser un peu tranquille ! ))

Il n'avait certes pas compté sur un évanouissement ou quelque scène de désespoir. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle s'écriât en se tordant les bras :

« Mais vous n'avez donc pas deviné que je vous aime et vous ne voyez pas que vous me percez le cœur! »

Néanmoins, cette explosion de joie lui parut passer la mesure. Il se contint pourtant et continua sans lâcher son crayon :

— Oui, j'épouse M"*^ Humbertot.

— Comme vous faites bien ! dit Emmeline. Elle est si gentille et si distinguée, et, avec ça, instruite et si bonne musicienne I C'est moi qui voudrais jouer du piano comme elle !

Albert n'eut pas la force d'en entendre da^anlage. Il se leva violemment, lança au milieu de la chambre le carton qui soutenait le papier sur lequel il dessinait, et sans avoir égard à son oncle, dont cette sortie pouvait interrompre le sommeil, il dit d'une voix rageuse à Emmeline stupéfaite :

— Vcus n'avez ni cœur, ni àme, ni intelligence. Je ne me marie ni avec M''^ Humbertot ni avec personne. Je tenais à ra'assurer du degré d'a...mitié qui vous attachait à mon oncle et à moi. Je suis fixé maintenant. Bonsoir !

Il saisit son chapeau d'une main tremblante et sortit comme un homme qui, ayant pris une résolution, n'attendait que l'occasion de l'exécuter. Le fait est qu'il n'avait rien résolu du tout et que, ne sachant quelle attitude garder après cet éclat, il éprouvait simplement le besoin d'aller respirer dehors.

Emmeline, toute confuse d'avoir donné dans ce grossier panneau, eut le pressentiment que l'heure des complications allait sonner. Il lui devenait excessivement difficile de se retrouver en face de ce jeune homme, qui lui avait répété sous toutes les formes : « Je vous aime 1 » et à qui elle avait en définitive répondu :

« Dieu ! quel plaisir que vous me feriez si vous en épousiez une autre 1 »

Quitter la maison, elle ne le pouvait plus, puisque c'eût été tuer le pauvre paralytique, en tout et pour tout coupable d'attachement pour elle; rester, c'était s'exposer, de la part d'Albert, à des manifestations réitérées devant lesquelles elle finirait peut-être par perdre son sang-froid et défiler le chapelet des impossibilités auxquelles se heurtaient les plans formés par M. Dalombre et par lui.

Oui, plutôt que de lui apporter en ménage la tare qui faisait d'elle une pestiférée, elle avouerait tout et, au besoin, retournerait là d'où elle venait. Il n'avait pu l'avoir contre ses quarante ou cinquante mille livres de rentes, il l'aurait pour cent sous; mais il constaterait au moins qu'elle avait mieux aimé replonger

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dans la boue que de l'éclabousser, lui et son oncle, avec celle dont elle était déjà couverte.

C'était pour éviter cette effrayante alternative qu'elle se décida au compromis suivant : quand Albert serait là, elle resterait dans sa chambre, sans risquer même un pas dans les couloirs. Quand il n'y serait pas, elle irait occuper son poste auprès du malade.

Elle n'eut pas à expérimenter cette résolution, car Albert ne reparut pas le lendemain, non plus que le surlendemain, non plus que les quatre jours qui suivirent. Il se bornait à envoyer tous les matins chercher par un commissionnaire des nouvelles de son oncle.

Au bout de la semaine, comme s'il n'avait pu amasser que pour sept jours d'énergie, il fit sa rentrée rue de Berlin. Mais il était changé à ne pas le reconnaître. Annette, qui ne se piquait pas d'être physionomiste, s'écria pourtant malgré elle :

— Oh! comme M. Albert a les traits tirés!

L'amour est la plus fréquente et, certainement, la plus cruelle des maladies, puisqu'elle pousse à des transports au cerveau qui aboutissent quelquefois à l'assassinat ou au suicide. Et, pour comble d'infortune, c'est à qui rira le plus volontiers de ceux qui en sont atteints. Albert, de peur que ses camarades de l'École de droit ne devinassent son état morbide, s'était, d'un dimanche à l'autre, enfoui dans une petite chambre d'hôtel qu'il avait louée à la quinzaine, pensant vaguement qu'il ne l'habiterait pas plus longtemps et d"où il n'était guère sorti que pour aller prendre des repas infinitésimaux dans un obscur café.

11 ne mangeait pas et parlait tout seul, si bien que

les garçons qui le servaient le regardaient en silence tenir des discours à son assiette presque toujours vide. Ce régime débilitant lui avait assez promptement creusé les joues pour qu'au retour de ce neveu non prodigue — car il n'avait jamais aussi peu dépensé de sa vie — tout le personnel de l'hôtel s'exclamât sur sa mauvaise mine.

Comme tout le monde, elle fut frappée de ses airs décomposés.

— C'était donc vrai ? se dit-elle. Il m'aimait pour de bon. Ah ! le malheureux !

Cette fois, il n'essaya de la prendre ni par les sentiments ni par la violence. Il se contentait de se promener de chambre en chambre, dans sa pâleur spectrale, l'évitant avec le même soin qu'il la poursuivait autrefois. C'était elle, maintenant, qui semblait le rechercher, comme pour lui faire comprendre qu'elle ne lui gardait pas rancune et qu'en dehors d'une question absolument spéciale, elle lui était toute dévouée.

Il s'enfermait souvent pendant des heures avec son oncle, et ressortait les yeux rouges.

Son appétit était tombé tellement au-dessous de rien qu'Annetle était obligée de se fâcher pour lui faire avaler un potage. Emmeline avait recommandé à la Bretonne de lui fabriquer des consommés composés des ingrédients les plus nourrissants ; et encore, pour en profiter, fallait-il qu'il les absorbât d'un trait comme une potion d'huile de foie de morue. S'il avait l'imprudence de s'interrompre dans sa dégustation, il reposait le bol à moitié plein et n'y touchait plus.

Ce qui affligea profondément Emmeline, ce fut le changement qu'elle ne tarda pas à remarquer dans

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J'attitiide de M. Dalombre à son rgard. 11 se laissait passivemenl soigner, sans aucun de ces remerciements ou de ces sourires dont il était ordinairement si prodigue. Quand elle approchait du lit, il baissait ou détournait les yeux et afleotait d'ignorer qu'elle fût là.

Elle avait tant soit peu compté sur le vieillard pour rappeler le jeune homme à la raison. Elle fut navrée devoir cjue ce dernier appui lui manquait. Jamais elle n'avait aimé et se faisait de l'amour l'image la plus saugrenue. Elle ne s'expliquait donc en rien ce que pouvait ressentir ce fils de famille, à qui il était si facile d'aller so distraire avec des amis, et qui se confinait dans une chambre contiguë à celle de son oncle, comme un prisonnier sur parole.

Elle plaignait Albert, comme on plaint un infortuné dont la tète déménage ; mais elle s'étonnait vivement de la part de responsabilité que M. Dalombre, en possession, lui, de tout son bon sens, lui attribuait à elle dans ce dérangement cérébral. Est-ce que c'était de sa faute si Albert s'était ainsi toqué d'elle? le mot « toqué » lui paraissant le seul qui convînt pour qualifier un pareil état mental.

Cependant, les mines rébarbatives qui l'entouraient finirent par lui mettre au cœur un certain remords. On ne Faurpit pas traitée en coupable si, dans cette affaire, elle n'avait rien eu à se reprocher. Un jour que le vieux Dalombre, en recevant d'elle une tasse de tisane, lui avait lancé un regard dur aussitôt abaissé, elle lui entoura le cou de ses deux bras et lui dit toute en larmes :

— Monsieur Dalombre, ne me faites pas cette figure-là ! Je vous jure que je ne suis pas une mauvaise fille.

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— En attendant, répondit-il sèchement, vous êtes cnuse que ce pauvre Albert va tomber malade. On croirait vraiment que vous nous avez jeté un sort à tous.

Cette allusion, essentiellement bretonne, aux pratiques de la sorcellerie du moyen âge troubla considérablement Emmeline, qui craignit, en effet, d'avoir, par sa seule présence, endiablé cette honnête maison.

— Si cela est, dit-elle, je n'ai plus qu'à m'en aller.

— Ce serait inutile, Albert vous suivrait ! riposta le ])aralytique. A cette heure, il n'y a pins qu'à laisser aller les choses.

— Mais, monsieur Dalombre, demanda-t-elle avec une candeur qui eût fait sourire tout autre qu'un homme aussi inquiet, comment expliquez-vous qu'il se soit imaginé de m'aimer comme ça, sans motif? Nous avons vécu ensemble ici près d'un an sans qu'il ait seulement fait attention à moi. Je ne suis pas plus belle que je n'étais l'année passée. Ce serait plutôt le contraire.

— Ces phénomènes-là ne s'expliquent pas, fit le vieillard. C'est moi qui ai eu tort de lui parler de vous si obstinément. Votre entêtement a fait le reste. Il ne vous aimait pas ; il vous aime. Voilà tout.

Et il tourna la tête du côté du mur pour mettre hn à une conversation qui lui était évidemment des plus pénibles.

— Je ne peux pourtant pas devenir leur mauvais génie, pensa-t-elle. Eh bien ! tant pis!

Voici à quel projet elle s'arrêta : puisqu'Albert l'aimait à ce point qu'il était incapable de vivre sans elle ; que cet amour, enfin, prenait tous les caractères de l'aliénation mentale, elle ne serait pas sa

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femme, elle se résignerait à cire sa maîtresse. Au moins, ce qu'elle en ferait, ce serait pour le bien, non pour le mal. Lu de plus, un de moins, est-ce que ça comptait pour elle? D'ailleurs, elle leur devait l)ien ce sacriiîce-là. Seulement, elle le supplierait de lien pas souffler mol à son oncle, Aon : aux yeux de ce brave et digne bomme, elle tenait à rester une bonnète fille. Avec les moindres précautions, il n'y verrait que du feu, puisqu'il ne quittait pas son lit et que, selon toute apparence il ne le quitterait que pour entrer dans un autre d'où, alors, il ne sortirait plus.

Est-ce que, du reste, M. Albert n'était pas un garçon des plus distingués? Elle aurait élé tropbeureuse là-bas de n'être eu rapport qu'avec des jeunes gens comme celui-là. 11 serait étrange qu'elle se montrât maintenant si dilTicile.

Elle se rabaissait ainsi volontairement, afin de se donner le courage d'arracber tout à coup le manteau d'iionorabilité qui la couvrait et qui faisait tout sou bonbeur, en même temps qu'il avait fait sou salut. Elle retournait d'elle-même au bagne d'où elle s'était évadée, car, dans l'amour, elle ne distinguait nettement que la prostitution, et celle à laquelle elle se contraignait, pour être clandestine, n'en était pas moins bonteuse.

— Ob! se dit-elle, c'est borriblelsi je ne veux pas être une ingrate et une coquine, il faut que je redevienne une salope !

Et la preuve de dévouement qu'elle se décidait à donner à ses sauveurs était d'autant plus cruelle que, certainement, personne ne lui en saurait gré.

Après avoir creusé, mûri, tiavaillé et passé au crible cette solution, elle reconnut qu'elle n'en avait aucune

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autre à opposer. Elle dit : « Allons! » comme quelqu'un qui se prépare à sauter un fossé sans savoir s'il atteindra l'autre bord ou s'il tombera au beau milieu du bourbier.

De môme que Judith avait revêtu ses plus riches vêtements pour se rendre au camp d'Holoplierne, elle pressa lacbèvement d'une petite robe à raies blanches et mauves, dont le corsage à revers s'évasait à la Charlotte Corday. L'encolure, échancrée jusqu'aux premières blancheurs du dos, lui dégageait le derrière de la tête, que surplombait le réseau massif de ses cheveux.

Elle avait toujours été trop occupée auprès de son malade pour trouver le temps nécessaire à l'essayage. Elle envoya chercher la couturière et lui demanda instamment de lui apporter sa robe neuve le surlendemain. Au jour convenu, vers les cinq heures du soir, elle était sous les armes. Elle attendit qu'Albert descendît dans la salle à manger, où son couvert était solitairement mis.

Lorsqu'il fut à table, prêt à expédier une aile de poulet ahn de se soustraire le plus tôt possible à cet isolement, elle ouvrit brusquement la porte et, comme étonnée de le voir dans la salle à manger, elle poussa un petit cri :

— Ah ! pardon !

— Entrez, mademoiselle, j'ai fini, dit Albert en se levant.

— Mais, restez donc, au contraire, fit-elle d'un air souriant. Je n'ai pas dîné non plus. Votre oncle dort. Si vous me le permettez, je vais m'asseoir à votre table. Je ne vous ennuierai pas longtemps. En deux bouchées, ce sera fait.

Il y avait au moins huit jours qu'elle ne lui en

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avait débiU' autant. Albert leva les yeux sur elle presque avec reconnaissance. Elle lui parut charmante dans sa petite toilette première révolution. Il ne répondit pas et changea son couvert de place, l'invitant ainsi à prendre celle qu'il lui abandonnait.

Elle s'y assit gaiement, avec une sorte de coquetterie familière dont il s'étonna :

— Voulez-vous me donner nn peu de poulet? rérlama-t-elle en lui tendant son assiette.

Albert, touldésarçonné, coupa etservit en tremblant le morceau demandé.

— Mangez donc! vous ne mangez pas! reprit-elle. Vous devez pourtant avoir besoin de vous refaire, car vous avez joliment maigri depuis quelque temps.

— Ah! vous trouvez! C'est possible, murmura-t-il. Elle se pencha de côté comme pour se rapprocher

de lui et, lui dardant au plus profond des yeux des regards fixes et troublants :

— Voyons, monsieur Albert, dit-elle, pourquoi vous faites-vous du chagrin? Il faut être raisonnable.

Il eût été en droit de lui répondre :

— Je ne me fais pas de chagrin, attendu que le chagrin se fait tout seul ; et si je ne suis pas raisonnable, c'est parce que j'ai perdu la raison.

Mais l'amour n'a pas cette logique. Il fut tellement ravi de ces bonnes paroles, sur lesquelles il ne comptait plus, qu'il la regarda à son tour, non pas lixement, mais tendrement et languissamment, comme un noyé à qui une médication énergique vient de faire entr'ouvrir les paupières.

— Et puis, ce qu'il a de plus grave, insista-t-elle. est que vous causez beaucoup de peine à votre oncle.

Cette fois il eut un petit mouvement de révolte :

— Si quelqu'un lui cause de la peine, fit-il légi-

timement observer, ce n'est pas moi, c'est vous!

— Moi! se récria Emmeline, poussant Ja mauvaise foi à ses dernières limites, de quoi suis-je coupable?

— Vous n'êtes coupable que de ne pas m'aimer, soupira-t-il. Ce n'est pas un crime, je le sais. C'est seulement un grand malheur, contre lequel ni mon oncle ni moi ne sommes de force à lutter.

— Mais, dit-elle en jouant l'étonnemenl, je vous aime de tout mon cœur lui et vous.

— C'est clair! fit Albert avec découragement, vous n'avez aucune raison de nous en vouloir. Vous m'aimez de tout votre cœur, comme on aime son parrain ou son père nourricier. Je préférerais un peu de haine, ma parole d'honneur! Ce serait moins cruel.

— i\on, je vous assure, monsieur Albert, j'ai une grande, une très grande affection pour vous

Elle allait continuer : mais il l'interrompit sur le mode ironique:

— Ah! parlons-en, de votre affection, vous m'en avez donné de belles preuves! .l'étais désespéré. Je comprenais limpossibilité de vivre plus longtemps en tête-à-tête avec une femme qui m'avait repoussé comme un chien. Je suis resté hors de la maison pendant huit jours. Eb bien ! vous n'avez pas môme cherché à savoir ce que j'étais devenu et si j'étais mort ou vivant.

— Vous vous trompez, dit-elle. Demandez à Annette combien de fois j'ai pleuré pendant votre absence.

Si ce n'était pas précisément là un aveu, c'était tout au moins une tentative de réconciliation. Le jeune homme l'accueillit avec transport, l'amour n'étant généralement pas fier. Il décrivit son supplice comme s'il s'y complaisait, oubliant parfois que celle à qui il le détaillait en était précisément la cause.

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(juaiul il eut Uni l'addition et présenté ainsi la note de ses souffrances, elle y ajouta ce paraphe :

— Eli bien ! et moi, croyez-vous donc que j'étais plus heureuse que vous?

— Est-ce possible! répliqua Albert stupéfié, vous étiez malheureuse aussi.

Elle se tut et baissa la tête dans l'attitude d'une innocente qui a failli laisser "échapper le secret de sa vie. H lui saisit la main et, la lui serrant entre les deux siennes, il lui dit gravement :

— Répétez-moi que vous aussi, vous étiez malheureuse !

— Oui, très malheureuse, dit-elle, continuant son rôle de provocatrice.

— Vous ne m'exécrez donc pas?

— Mais non !

— Vous m'aimiez donc un peu?

— Mais oui!

Albert fondit sur la main qu'il tenait et la couvrit de baisers, qu'elle laissa prendre passivement. Quand il en eut son compte, il lui demanda, les yeux tout à fait dans les yeux, car il s'était visiblement rapproché d'elle :

— Alors pourquoi me repoussiez-vous ?

Elle sentit qu'elle ne pouvait se dispenser d'ajouter quelque chose à son u parce que » ordinaire. Elle hésita un moment, puis elle dit en appuyant la tête sur l'épaule du jeune homme :

— Parce que je ne croyais pas qu'un fils de bonne famille comme vous était capable d'aimer sérieusement une pauvre fille comme moi.

— Ah! par exemple! fit Albert radieux, vous avez une bien triste opinion de moi. Y a-t-il au monde une femme qui, comme honnêteté, comme désinté-

ressèment, comme cœur, so.utiendrait la comparaison avec vous? D'ailleurs, est-ce que l'amour n'esl pas audessus de ces niaiseries sociales?

Il était tout à fait à ses côtés, son bras s'était coule entre elle et le dossier du fauteuil ; si bien qu'il la tenait et n'avait qu'an mouvement à faire pour la ramener jusque sur sa poitrine. Il approcha sa bouche de l'oreille d'Emmeline et lui murmura ;

— Ainsi vous n'êtes plus fâchée du tout?

— Plus du tout!

— Vous êtes bien sûre maintenant que j'étais sincère?

— Sans cela, est-ce que je serais ici comme ça, tout près de vous? répondit-elle, en se câlinant contre lui et mêlant ses cheveux bruns à ses cheveux blonds,

— Alors, dit-il, après l'avoir presque attirée sur ses genoux, vous consentez à être à moi?

— Oui!

Elle attendait ce mot : « vous consentez à être à moi », et la netteté de sa réponse prononcée à travers les baisers dont il la saturait lui paraissait le prélude immédiat de sa défaite voulue. Elle fut donc des plus surprises de voir Albert, après une dernière et plus convulsive étreinte, se lever brusquement et courir comme un fou à la chambre du malade, à qui il cria avant même d'avoir ouvert la porte :

— Mon oncle! Elle a dit : oui! Elle veut bien être ma femme, ah ! que je suis heureux !

— Emmeline, mon enfant!... ma chère nièce! Venez m'embrasser... ah ! je savais bien que vous ne nous feriez pas mourir de chagrin tous les deux, dit le vieillard tout secoué par l'annonce de ce grand événement.

Emmeline s'aperçut qu'elle était prise. Les avances

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({u'elle avait faites à Albert, il les avait acceptées comme un acquiescement définitif à ce mariage, auquel elle s'était si longtemps dérobée. Il avait cru qu'elle ne livrait d'elle que son cœur et sa main et il avait loyalement remis le reste après la cérémonie. Elle se résignait à faire de lui son amant et elle venait d'en faire son mari.

Il était pourtant difficile à Emmeline d'expliquer à Albert qu'il y avait maldonne et que si le oui par elle prononcé comptait pour l'amour, il ne comptait pas pour le mariage.

— Comment me dégager maintenant? pensa-t-elle. C'est la fatalité qui nous a tous menés là.

D'ailleurs, le neveu, pas plus que l'oncle, nelui accorda le temps de reprendre sa parole. Le vieux Dalombre était pressé, sentant la mort venir, et eût été fort déconfit que l'enterrement précédât la noce, 11 était absolument inutile de prendre ces ajournements que les pudeurs sociales imposent presque toujours. Les futurs se connaissaient suffisamment, puisque depuis un an ils coucbaient dans la même maison : elle, au rez-de-chaussée, lui, au premier étage, et que ce n"était certainement pas delà faute d'Albert s'ils n'avaient pas toujours dîné à la même table.

Du moment où les accordailles étaient publiques, mieux valait brus(|uer le dénouement, ne fût-ce que pour arrêter au passage les nouvelles lettres anonymes que des ennemis inconnus préparaient peutêtre dans l'ombre,

— A présent, il ne sagit pas de s'amuser! fit observer le malade. Je tiens à être de la fête. Dès demain, nous allons procéder aux publications. II faut que dans douze ou ([uinze jours tout soit terminé.

11 manda Emmeline auprès de son lit et lui dit d'une voix débordante d'attendrissement :

— Depuis que vous avez mis voire petit pied ici, je vous ai toujours regardée comme ma fille. Vous seule m'avez remplacé l'autre. Un père qui marie sa fille est obligé de la doter. Celte maison vous appartient, vousl'apportez en mariage à Albert. C'est nous, maintenant, qui sommes chez vous, et, ajoula-t-il en souriant d'un bon sourire, quand votre vieil infirme de père vous gênera trop, vous aurez le droit de le mettre à la porle.

Emportée par ce tourbillon d'événements presque féeriques, elle finit par accepter les dédommagements que la destinée lui oflYait.

— Je le rendrai si heureux, se disait-elle, qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir fait de moi une honnête femme.

Albert exultait. On n'aime invinciblement que les femmes par lesquelles on a souffert.

Quand son oncle lui avait, un beau matin, mis en tête la possibilité de cette union, il avait demandé à réfléchir, n'éprouvant aucune tendance à rompre avec le célibat. C'est seulement à partir du jour où Emmeline l'avait éconduit, presque en le rudoyant, que la pointe du poignard avait commencé à lui chatouiller le cœur. A cette heure, il lui semblait qu'il lavait aimée, qu'elle l'avait repoussé toute sa vie, et (ju'il venait enfin d'atteindre le but qu'il poursuivait depuis trois semaines et qu'il s'imaginait très réellement poursuivre depuis des années.

lii LA MAL'.VniA.

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